Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 33

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Cette activité prodigieuse se changeant quelquefois de vigilance bienfaisante en défiance ombrageuse, ce qui ne peut manquer d'arriver chez un maître absolu et nouveau, Napoléon s'occupait de la police, savait qui entrait dans Paris, et qui en sortait. Il avait appris que madame de Staël y était revenue, qu'elle avait déjà parcouru plusieurs maisons de campagne des environs, et tenu plus d'un discours hostile. Prétendant que s'il n'intervenait pas elle compromettrait de bons citoyens contre lesquels il serait ensuite obligé de sévir, il avait ordonné, malgré beaucoup de sollicitations contraires, de l'expulser de Paris. Comme il se défiait du ministre Fouché, qui ménageait volontiers les personnes influentes, il lui avait prescrit de la faire partir sans retard, et avait recommandé à l'archichancelier Cambacérès de veiller à l'exécution de cet ordre. (26 mars.)--Dans le même moment on l'informait que la police avait renvoyé de Paris un ancien conventionnel nommé Ricord. Pour celui-là personne ne sollicitait, aucun grand personnage ne réclamait de ménagement; car la réaction entraînant tout le monde, il n'y avait ni faveur, ni humanité, pour ceux qu'on appelait _les révolutionnaires_.--Pourquoi, écrivait Napoléon au ministre Fouché, pourquoi faire sortir de Paris le conventionnel Ricord? S'il est dangereux, il ne fallait pas souffrir qu'il y rentrât, contrairement aux lois de l'an VIII. Mais puisqu'on lui a permis d'y rentrer, il faut l'y laisser. Ce qu'il a fait autrefois importe peu. Il s'est conduit sous la Convention comme un homme _qui tenait à vivre; il a crié suivant le temps. Il est dans l'aisance, il ne se jettera pas dans de mauvaises affaires pour subsister._ Qu'on le tolère donc à Paris, à moins de fortes raisons pour l'empêcher d'y demeurer. (6 mars.)--

[En marge: Secours à un savant illustre.]

Par ce même soin à s'enquérir de tout, il apprenait de MM. Monge et Laplace, qu'un savant, qu'il honorait et chérissait d'une manière particulière, M. Berthollet, éprouvait quelques embarras de fortune. «J'apprends, lui écrivait-il, que vous avez besoin de 150 mille francs. Je donne ordre à mon trésorier de mettre cette somme à votre disposition, bien aise de trouver cette occasion de vous être utile et de vous donner une preuve de mon estime.» (Finkenstein, 1er mai.)

[En marge: Conseils de Napoléon à ses frères sur l'art de régner.]

Puis il adressait de nouveaux conseils à ses frères Louis et Joseph sur la manière de régner, l'un en Hollande, l'autre à Naples. Il reprochait à Louis de favoriser, par vanité de roi parvenu, le parti de l'ancien régime, le parti orangiste; de créer des maréchaux sans avoir une armée, d'instituer un ordre qu'il prodiguait à tout venant, à des Français qu'il ne connaissait pas, à des Hollandais qui ne lui avaient rendu aucun service. Il reprochait à Joseph d'être faible, nonchalant, plus occupé de réformes prétentieuses que de la soumission des Calabres; de faire précéder la suppression des moines, mesure qu'il approuvait fort, d'un préambule qui semblait rédigé par des philosophes, et non par des hommes d'État. Un tel préambule, disait-il, devrait être écrit du style d'un pontife éclairé, qui supprime les moines, parce qu'ils sont inutiles à la religion, onéreux à l'Église. Je conçois une mauvaise opinion d'un gouvernement dont _les actes sont dirigés par la manie du bel esprit_. (14 avril.)--Vous vivez trop, lui disait-il, avec des lettrés et des savants. _Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme, ni son ministre._ Il lui reprochait de se créer des illusions sur sa situation à Naples, de se flatter qu'on l'aimât, quand il y régnait tout au plus depuis une année. Demandez-vous, lui disait-il, ce que vous deviendriez, s'il n'y avait plus trente mille Français à Naples? Quand vous aurez régné vingt ans, et que vous vous serez _fait craindre et estimer_, alors vous pourrez croire votre trône consolidé. Puis enfin il lui traçait le tableau suivant de la situation des Français en Pologne: «Vous mangez à Naples des petits pois, et peut-être cherchez-vous déjà l'ombre: nous, au contraire, nous sommes encore comme au mois de janvier. J'ai fait ouvrir la tranchée devant Dantzig. Cent pièces de canon, deux cent mille livres de poudre commencent à s'y réunir. Nos ouvrages sont à 60 toises de la place, qui a une garnison de six mille Russes et de vingt mille Prussiens, commandés par le maréchal Kalkreuth. J'espère la prendre dans quinze jours..... Soyez du reste sans inquiétude.» (Finkenstein, le 19 avril.)

[En marge: Caractère de l'activité déployée par Napoléon.]

Telles étaient, au milieu des neiges de la Pologne, les occupations diverses de ce génie extraordinaire, embrassant tout, veillant sur tout, aspirant non-seulement à gouverner ses soldats et ses agents, mais les esprits eux-mêmes; voulant non-seulement agir, mais penser pour tout le monde; porté le plus souvent au bien, mais quelquefois, dans son activité incessante, se laissant entraîner au mal, comme il advient à quiconque peut tout, et ne trouve aucun obstacle à ses propres impulsions, empêchant tour à tour les réactions, les persécutions, et puis, au sein d'une immense gloire, sensible à l'aiguillon d'une langue ennemie, jusqu'à descendre de sa grandeur pour persécuter une femme, le jour même où il défendait un membre de la Convention contre l'esprit réacteur du moment! Applaudissons-nous d'être enfin devenus sujets de la loi, de la loi égale pour tous, et qui ne nous expose pas à dépendre des bons ou des mauvais mouvements de l'âme, même la plus grande et la plus généreuse. Oui, la loi vaut mieux qu'aucune volonté humaine, quelle qu'elle soit! Soyons justes cependant envers la volonté qui sut accomplir de si prodigieuses choses, qui les accomplit par nos mains, qui employa sa féconde énergie à réorganiser la société française, à réformer l'Europe, à porter dans le monde entier notre puissance et nos principes, et qui, de tout ce qu'elle fit avec nous, si elle ne nous a pas laissé la puissance qui passe, nous a laissé du moins la gloire qui reste: et la gloire ramène quelquefois la puissance.

FIN DU LIVRE VINGT-SIXIÈME.

LIVRE VINGT-SEPTIÈME.

FRIEDLAND ET TILSIT.

Événements d'Orient pendant l'hiver de 1807. -- Le sultan Sélim, effrayé des menaces de la Russie, réintègre les hospodars Ipsilanti et Maruzzi. -- Les Russes n'en continuent pas moins leur marche vers la frontière turque. -- En apprenant la violation de son territoire, la Porte, excitée par le général Sébastiani, envoie ses passe-ports au ministre de Russie, M. d'Italinski. -- Les Anglais, d'accord avec les Russes, demandent le retour de M. d'Italinski, l'expulsion du général Sébastiani, et une déclaration immédiate de guerre contre la France. -- Résistance de la Porte et retraite du ministre d'Angleterre, M. Charles Arbuthnot, à bord de la flotte anglaise à Ténédos. -- L'amiral Duckworth, à la tête de sept vaisseaux et de deux frégates, force les Dardanelles sans essuyer de dommage, et détruit une division navale turque au cap Nagara. -- Terreur à Constantinople. -- Le gouvernement turc, divisé, est près de céder. -- Le général Sébastiani encourage le sultan Sélim, et l'engage à simuler une négociation, pour se donner le temps d'armer Constantinople. -- Les conseils de l'ambassadeur de France sont suivis, et Constantinople est armée en quelques jours avec le concours des officiers français. -- Des pourparlers s'engagent entre la Porte et l'escadre britannique mouillée aux îles des Princes. -- Ces pourparlers se terminent par un refus d'obtempérer aux demandes de la légation anglaise. -- L'amiral Duckworth se dirige sur Constantinople, trouve la ville armée de trois cents bouches à feu, et se décide à regagner les Dardanelles. -- Il les franchit de nouveau, mais avec beaucoup de dommage pour sa division. -- Grand effet produit en Europe par cet événement, au profit de la politique de Napoléon. -- Quoique victorieux, Napoléon, frappé des difficultés que la nature lui oppose en Pologne, se rattache à l'idée d'une grande alliance continentale. -- Il fait de nouveaux efforts pour pénétrer le secret de la politique autrichienne. -- La cour de Vienne, en réponse à ses questions, lui offre sa médiation auprès des puissances belligérantes. -- Napoléon voit dans cette offre une manière de s'immiscer dans la querelle, et de se préparer à la guerre. -- Il appelle sur-le-champ une troisième conscription, tire de nouvelles forces de France et d'Italie, crée avec une promptitude extraordinaire une armée de réserve de cent mille hommes, et donne communication de ces mesures à l'Autriche. -- État florissant de l'armée française sur la basse Vistule et la Passarge. -- L'hiver, long-temps retardé, se fait vivement sentir. -- Napoléon profite de ce temps d'inaction pour entreprendre le siége de Dantzig. -- Le maréchal Lefebvre chargé du commandement des troupes, le général Chasseloup de la direction des opérations du génie. -- Longs et difficiles travaux de ce siége mémorable. -- Les deux souverains de Prusse et de Russie se décident à envoyer devant Dantzig un puissant secours. -- Napoléon, de son côté, dispose ses corps d'armée de manière à pouvoir renforcer le maréchal Lefebvre à l'improviste. -- Beau combat livré sous les murs de Dantzig. -- Derniers travaux d'approche. -- Les Français sont prêts à donner l'assaut. -- La place se rend. -- Ressources immenses en blé et en vin trouvées dans la ville de Dantzig. -- Le maréchal Lefebvre créé duc de Dantzig. -- Le retour du printemps décide Napoléon à reprendre l'offensive. -- La reprise des opérations fixée au 10 juin 1807. -- Les Russes préviennent les Français, et dirigent, le 5 juin, une attaque générale contre les cantonnements de la Passarge. -- Le maréchal Ney, sur lequel s'étaient portés les deux tiers de l'armée russe, leur tient tête avec une intrépidité héroïque, entre Guttstadt et Deppen. -- Ce maréchal donne le temps à Napoléon de concentrer toute l'armée française sur Deppen. -- Napoléon prend à son tour une offensive vigoureuse, et pousse les Russes l'épée dans les reins. -- Le général Benningsen se retire précipitamment vers la Prégel, en descendant l'Alle. -- Napoléon marche de manière à s'interposer entre l'armée russe et Koenigsberg. -- La tête de l'armée française rencontre l'armée russe campée à Heilsberg. -- Combat sanglant livré le 10 juin. -- Napoléon, arrivé le soir à Heilsberg avec le gros de ses forces, se prépare à livrer le lendemain une bataille décisive, lorsque les Russes décampent. -- Il continue à manoeuvrer de manière à les couper de Koenigsberg. -- Il envoie sa gauche, composée des maréchaux Soult et Davout, sur Koenigsberg, et avec les corps des maréchaux Lannes, Mortier, Ney, Bernadotte et la garde, il suit l'armée russe le long de l'Alle. -- Le général Benningsen, effrayé pour le sort de Koenigsberg, veut courir au secours de cette place, et se hâte de passer l'Alle à Friedland. -- Napoléon le surprend, le 14 au matin, au moment où il passait l'Alle. -- Mémorable bataille de Friedland. -- Les Russes, accablés, se retirent sur le Niémen, en abandonnant Koenigsberg. -- Prise de Koenigsberg. -- Armistice offert par les Russes, et accepté par Napoléon. -- Translation du quartier général français à Tilsit. -- Entrevue d'Alexandre et de Napoléon sur un radeau placé au milieu du Niémen. -- Napoléon invite Alexandre à passer le Niémen, et à fixer son séjour à Tilsit. -- Intimité promptement établie entre les deux monarques. -- Napoléon s'empare de l'esprit d'Alexandre, et lui fait accepter de vastes projets, qui consistent à contraindre l'Europe entière à prendre les armes contre l'Angleterre, si celle-ci ne veut pas consentir à une paix équitable. -- Le partage de l'empire turc doit être le prix des complaisances d'Alexandre. -- Contestation au sujet de Constantinople. -- Alexandre finit par adhérer à tous les projets de Napoléon, et semble concevoir pour lui une amitié des plus vives. -- Napoléon, par considération pour Alexandre, consent à restituer au roi de Prusse une partie de ses États. -- Le roi de Prusse se rend à Tilsit. -- Son rôle entre Alexandre et Napoléon. -- La reine de Prusse vient aussi à Tilsit, pour essayer d'arracher à Napoléon quelques concessions favorables à la Prusse. -- Napoléon respectueux envers cette reine malheureuse, mais inflexible. -- Conclusions des négociations. -- Traités patents et secrets de Tilsit. -- Conventions occultes restées inconnues à l'Europe. -- Napoléon et Alexandre, d'accord sur tous les points, se quittent en se donnant d'éclatants témoignages d'affection, et en se faisant la promesse de se revoir bientôt. -- Retour de Napoléon en France, après une absence de près d'une année. -- Sa gloire après Tilsit. -- Caractère de sa politique à cette époque.

[En marge: Événements d'Orient pendant la guerre de Pologne.]

Tandis que Napoléon, cantonné sur la basse Vistule, attendait au milieu des neiges de la Pologne, que le retour de la belle saison lui permît de reprendre l'offensive, et employait le temps de cette inaction apparente à faire le siége de Dantzig, à recruter son armée, à gouverner son vaste empire, l'Orient, récemment engagé dans la querelle de l'Occident, apportait un utile secours à ses armes, et procurait un éclatant succès à sa politique.

Nous avons déjà fait connaître le sultan Sélim, la noblesse de son caractère, les lumières de son esprit. Nous avons montré aussi l'embarras de sa situation, entre la Russie et l'Angleterre qu'il n'aimait pas, et la France qu'il chérissait par goût, par instinct, par prévoyance, car il savait bien que celle-ci, même dans les jours de sa plus grande ambition, ne convoiterait jamais Constantinople. Il nous reste à raconter ce qui s'était passé pendant que l'armée française livrait en décembre la bataille de Pultusk, et en février celle d'Eylau.

[En marge: Le sultan Sélim, intimidé par les menaces de la Russie, rétablit dans leurs fonctions les hospodars Ipsilanti et Maruzzi.]

[En marge: Le sultan fait donner en même temps à Napoléon les assurances secrètes du plus grand dévouement.]

[En marge: Napoléon encourage Sélim, le ranime, et lui fait offrir le double secours d'une flotte et d'une armée.]

Le sultan Sélim, comme on l'a vu, avait commencé par déposer les hospodars de Valachie et de Moldavie, Maruzzi et Ipsilanti, notoirement dévoués à la politique russe. Mais bientôt M. d'Italinski le menaçant d'une rupture immédiate, s'il ne les rétablissait pas dans leur charge, il avait cédé aux menaces de ce représentant de la Russie, et il s'était résigné à rendre le gouvernement des provinces du Danube à deux ennemis avoués de son empire. La Russie invoquait pour exiger cette concession le traité de Cainardgi, qui lui conférait un certain droit d'intervenir dans le gouvernement de la Moldavie et de la Valachie. À peine le sultan Sélim avait-il obéi, poussé bien plus par la volonté de ses ministres que par la sienne, qu'il avait écrit à Napoléon pour solliciter son indulgence, pour lui bien affirmer que l'acte auquel il venait de se laisser entraîner n'était point l'abandon de l'alliance française, mais une mesure de prudence commandée par l'effrayante désorganisation des forces turques. Napoléon lui avait répondu tout de suite, et, loin de le décourager par des témoignages de mécontentement, l'avait plaint, caressé, ranimé, et lui avait offert le double secours de l'armée française de Dalmatie, qu'on pouvait diriger par la Bosnie sur le bas Danube, et de la flotte française de Cadix, qui était prête à faire voile des côtes d'Espagne vers les Dardanelles. Cette flotte protégée par les détroits dès qu'elle aurait passé le Bosphore, devait être bientôt maîtresse de la mer Noire, et y donner aux Turcs un grand appui. En attendant ces secours, Napoléon avait fait partir de la Dalmatie plusieurs officiers, tant du génie que de l'artillerie, pour seconder les Turcs dans la défense de Constantinople et des Dardanelles.

[En marge: Efforts du général Sébastiani pour amener la Porte à déclarer la guerre aux Russes.]

Le général Sébastiani, usant avec habileté des moyens mis à sa disposition, n'avait cessé de stimuler le sultan et le divan, pour les amener à déclarer la guerre aux Russes. Il faisait valoir auprès d'eux les prodigieux succès de Napoléon dans les plaines du Nord, sa marche audacieuse au delà de la Vistule, son grand projet de reconstituer la Pologne, et avait promis en son nom, si la Porte prenait les armes, d'obtenir pour elle la révocation des traités qui la plaçaient dans la dépendance de la Russie, peut-être même la restitution de la Crimée.

[En marge: Perplexités de la Porte.]

[En marge: Les Russes mettent fin aux perplexités de la Porte, en passant le Dniester spontanément.]

[En marge: Accord des Russes et des Anglais pour agir offensivement contre la Porte.]

Le sultan Sélim eût suivi volontiers les conseils du général Sébastiani, mais ses ministres étaient divisés: une moitié d'entre eux vendus aux Russes et aux Anglais trahissaient ouvertement; l'autre moitié tremblait en songeant à l'impuissance dans laquelle était tombé l'empire ottoman. Bien que cet empire comptât encore plus de trois cent mille soldats, la plupart barbares, quelques-uns à demi instruits, et une flotte d'une vingtaine de vaisseaux d'assez belle apparence, ces forces, aussi mal organisées que mal dirigées, ne pouvaient guerre être opposées aux Russes et aux Anglais, à moins que beaucoup d'officiers français, admis dans les rangs de l'armée turque, ne vinssent communiquer à la longue le savoir européen à des troupes qui étaient braves, sans doute, mais dont le fanatisme, attiédi par le temps, ne pouvait plus comme autrefois se passer des ressources de la science militaire. Tandis que la Porte était livrée à ces perplexités, les Russes avaient mis fin à ses incertitudes, en franchissant le Dniester, même après la réintégration des deux hospodars. L'invincible attrait qui les pousse vers Constantinople, avait fait taire chez eux toutes les considérations de la prudence. C'était une grande faute en effet, quand ils avaient sur les bras l'armée française, et qu'ils pouvaient à peine lui opposer deux cent mille hommes, d'en employer cinquante mille contre les Turcs. Mais au milieu des bouleversements de ce siècle, l'idée de profiter de l'occasion, pour prendre ce qui leur convenait, était alors l'idée dominante de tous les gouvernements. Les Russes se disaient donc que le moment était venu peut-être de s'emparer de la Valachie et de la Moldavie. Les Anglais de leur côté n'étaient pas fâchés de trouver un prétexte pour reparaître en Égypte. Si les uns et les autres ne s'entendaient pas encore pour partager immédiatement l'empire turc, sujet sur lequel un accord semblait entre eux fort difficile, ils étaient convenus du moins d'arracher la Porte à l'influence de la France, et de l'arracher à cette influence par la force. Les Russes devaient franchir le Dniester, et les Anglais les Dardanelles. En même temps, une flotte devait attaquer Alexandrie.

[En marge: Les Russes passent le Dniester en trois corps.]

C'est ce qui explique comment les Russes avaient passé le Dniester, même après la réintégration des hospodars. Ils avaient marché en trois corps, l'un dirigé sur Choczin, l'autre sur Bender, le troisième sur Yassi. Leur projet était de s'avancer sur Bucharest, pour donner la main aux Serviens révoltés. Leurs forces actives s'élevaient à 40 mille hommes, et à 50 mille en comptant les réserves laissées en arrière.

[En marge: Réunion d'une flotte anglaises aux Dardanelles.]

Tandis que les Russes agissaient de leur côté, l'amirauté anglaise avait ordonné au contre-amiral Louis de se porter avec trois vaisseaux vers les Dardanelles, de les franchir sans commettre aucun acte hostile, ce qui se pouvait, les Turcs à cette époque permettant le passage aux vaisseaux armés de la Russie et de l'Angleterre, d'y exécuter une simple reconnaissance des lieux, d'y recueillir les familles des négociants anglais qui ne voudraient pas rester à Constantinople pendant les événements dont on était menacé, et de revenir ensuite à Ténédos pour attendre deux divisions, l'une de l'amiral Sidney Smith tirée des mers du Levant, l'autre de l'amiral Duckworth tirée de Gibraltar. Les trois divisions, fortes de huit vaisseaux, de plusieurs frégates, corvettes et bombardes, devaient être placées sous le commandement de l'amiral Duckworth, et agir sur la réquisition de sir Arbuthnot, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople.

[En marge: La Porte en apprenant le passage de Dniester, envoie ses passe-ports au ministre de Russie.]

Quand ce déploiement de forces sur terre et sur mer fut connu des Turcs, soit par la marche des Russes au delà du Dniester, soit par l'apparition du contre-amiral Louis aux Dardanelles, ils regardèrent la guerre comme inévitable, et ils l'acceptèrent, les uns avec enthousiasme, les autres avec terreur. Quoique la Russie protestât vivement de ses intentions inoffensives, et déclarât que ses troupes venaient occuper pacifiquement les provinces danubiennes, afin d'assurer l'exécution des traités, la Porte ne se laissa point abuser, et elle expédia ses passe-ports à M. d'Italinski. Les deux détroits furent immédiatement fermés au pavillon militaire de toutes les puissances. Les pachas placés dans les provinces frontières, reçurent l'ordre de réunir des troupes, et Mustapha Baraïctar, à la tête de 80 mille hommes, fut chargé de punir les Russes de leur mépris envers l'armée turque, mépris poussé jusqu'à envahir l'empire avec moins de cinquante mille hommes.

[En marge: Menaces de M. Charles Arbuthnot, resté à Constantinople après le départ de M. d'Italinski.]

M. d'Italinski parti, restait à Constantinople M. Charles Arbuthnot, ministre d'Angleterre, qu'on n'était pas fondé à renvoyer encore, puisqu'aucune hostilité n'avait été commise par les forces britanniques. M. Charles Arbuthnot prit à son tour l'attitude la plus menaçante, demanda le rappel de M. d'Italinski, l'expulsion du général Sébastiani, l'adoption immédiate d'une politique hostile à la France, le renouvellement des traités qui liaient la Porte à l'Angleterre et à la Russie, enfin la libre entrée des détroits pour le pavillon britannique. On ne pouvait pousser plus loin l'exigence dans les choses, l'arrogance dans le langage. M. Charles Arbuthnot déclara même que si ses conditions n'étaient pas acceptées sur-le-champ, sa retraite suivrait de près celle de M. d'Italinski, et qu'il se rendrait à bord de l'escadre anglaise, réunie en ce moment à Ténédos, pour la ramener de vive force sous les murs de Constantinople. Cette menace jeta le divan dans la plus profonde consternation. On ne comptait guère sur les fortifications des Dardanelles, depuis long-temps négligées, et, les Dardanelles franchies, on tremblait à l'idée d'une escadre anglaise maîtresse de la mer de Marmara, accablant de ses feux le sérail, Sainte-Sophie, l'arsenal de Constantinople.

[En marge: L'ambassadeur de France soutient le courage des Turcs, et les décide à laisser partir M. Arbuthnot.]