Part 32
Ces soins si actifs, consacrés à l'approvisionnement de l'armée, ne pouvaient pas produire un effet immédiat; mais, dans l'intervalle, on vivait sur la Nogath, sur Elbing, sur les districts mêmes qu'on occupait, et l'industrie de nos soldats suppléant à ce qui manquait, on était parvenu à se procurer le nécessaire. Beaucoup de vivres cachés avaient été découverts, et avaient permis d'attendre les arrivages réguliers de la Vistule. On était logé dans les villages, et on ne bivouaquait plus, ce qui était un grand soulagement pour des troupes qui venaient de bivouaquer pendant cinq mois de suite, depuis octobre jusqu'à février. Aux avant-postes, on vivait dans des baraques, dont ce pays de forêts fournissait en abondance les matériaux et le chauffage. Quelques vins, quelques eaux-de-vie, trouvés à Elbing, et distribués avec ordre, rendaient à nos soldats un peu de gaieté. Les premiers jours passés, ils avaient fini par être mieux que sur la Narew, car le pays était meilleur, et ils espéraient bien, au retour de la belle saison, se dédommager des peines présentes, et terminer en un jour de bataille la terrible lutte dans laquelle ils étaient engagés.
[En marge: Arrivée des renforts organisés en régiments provisoires.]
[En marge: Soins pour remonter la cavalerie.]
Les régiments provisoires, qui amenaient les recrues, commençaient à paraître sur la Vistule. Plusieurs d'entre eux, déjà rendus sur le théâtre de la guerre, avaient été passés en revue, dissous, et répartis entre les régiments auxquels ils appartenaient. Les soldats voyaient ainsi leurs rangs se remplir, entendaient parler de renforts nombreux qui se préparaient sur les derrières de l'armée, et se confiaient davantage dans la vigilance suprême qui pourvoyait à tous leurs besoins. La cavalerie continuait d'être l'objet des soins les plus attentifs. Napoléon avait formé des détachements à pied de tous les cavaliers démontés, et il les avait envoyés en Silésie, pour aller y chercher les chevaux dont cette province abondait.
[En marge: Travaux de défense sur la Passarge et la Vistule.]
Des travaux immenses s'exécutaient sur la Passarge et la Vistule, afin d'assurer la position de l'armée. Tous les ponts sur la Passarge avaient été détruits, deux exceptés, l'un pour l'usage du corps du maréchal Bernadotte à Braunsberg, l'autre pour l'usage du corps du maréchal Soult à Spanden. De vastes têtes de pont étaient ajoutées à chacun des deux, afin de pouvoir déboucher au delà, Napoléon répétant sans cesse à ses lieutenants, qu'une ligne n'était facile à défendre que lorsqu'on était en mesure de la franchir à son tour pour prendre l'offensive contre celui qui l'attaquait[27]. Deux ponts sur la Vistule, l'un à Marienbourg, l'autre à Marienwerder, assuraient la communication avec les troupes du maréchal Lefebvre, chargées du siége de Dantzig. On pouvait donc aller à elles, ou les amener à soi, et présenter partout à l'ennemi une masse compacte. Le maréchal Lefebvre se rapprochait de Dantzig, en attendant la grosse artillerie tirée des places de la Silésie, pour commencer ce grand siége, qui devait être l'occupation et la gloire de l'hiver. Les ouvrages de Sierock, de Praga, de Modlin, destinés à consolider la position de Varsovie, se poursuivaient également.
[Note 27: «Une rivière ni une ligne quelconque, écrivait-il à Bernadotte (6 mars, Osterode), ne peuvent se défendre qu'en ayant des points offensifs; car, quand on n'a fait que se défendre, on a couru des chances sans rien obtenir. Mais, lorsqu'on peut combiner la défense avec un mouvement offensif, on fait courir à l'ennemi plus de chances qu'il n'en fait courir au corps attaqué. Faites donc travailler jour et nuit aux têtes de pont de Spanden et de Braunsberg.»]
C'est du petit bourg d'Osterode que Napoléon ordonnait toutes ces choses. Ses soldats ayant du pain, des pommes de terre, de la viande, de l'eau-de-vie, du chaume pour s'abriter, du bois pour se chauffer, ne souffraient pas. Mais les officiers qui ne parvenaient à se procurer que la nourriture et le logement du soldat, même avec leur solde exactement payée, étaient exposés à beaucoup de privations. Napoléon avait voulu leur donner l'exemple de la résignation, en restant au milieu d'eux. Les officiers de chaque corps, envoyés à Osterode, pouvaient dire qu'ils ne l'avaient pas trouvé mieux établi que le dernier d'entre eux. Aussi, répondant à son frère Joseph, qui se plaignait des souffrances de l'armée de Naples, il se raillait de ses plaintes, accusait la faiblesse de son âme, et lui traçait le tableau suivant:
[En marge: Tableau des horreurs de la guerre du Nord tracé par Napoléon.]
«Les officiers d'état-major ne se sont pas déshabillés depuis deux mois, et quelques-uns depuis quatre; j'ai moi-même été quinze jours sans ôter mes bottes... Nous sommes au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain, mangeant des pommes de terre et de la viande, faisant de longues marches et contre-marches, sans aucune espèce de douceurs, et nous battant ordinairement à la baïonnette et sous la mitraille, les blessés obligés de se retirer en traîneau, en plein air, pendant cinquante lieues.» (Il s'agissait ici de la marche qui avait suivi la bataille d'Eylau, car à Osterode on était déjà mieux.) «C'est donc une mauvaise plaisanterie que de comparer les lieux où nous sommes, avec ce beau pays de Naples, où l'on a du vin, du pain, des draps de lit, de la société, et même des femmes. Après avoir détruit la monarchie prussienne, nous nous battons contre le reste de la Prusse, contre les Russes, les Calmouks, les Cosaques, et les peuplades du Nord, qui envahirent jadis l'empire romain. Nous faisons la guerre dans toute son énergie et son horreur. Au milieu de ces grandes fatigues, tout le monde a été plus ou moins malade; pour moi je ne me suis jamais trouvé plus fort, et j'ai engraissé.» (Osterode, 1er mars.)
[En marge: Souffrance des Russes.]
La situation dont Napoléon faisait ici la peinture, était déjà fort améliorée à Osterode, du moins pour les soldats. Mais, si nous souffrions, les Russes souffraient bien davantage, et se trouvaient dans une misère horrible. Leurs bataillons, qui au début des opérations s'élevaient à 500 hommes, étaient actuellement réduits à 300, à 200, à 150. On venait d'en prendre dix à la fois, qui ne présentaient que ce dernier nombre. Si les Russes avaient pu tenir tête à Napoléon, c'était à condition de faire détruire leur armée; aussi ne pouvaient-ils plus se montrer en rase campagne. On avait mandé à Saint-Pétersbourg, au nom de tous les généraux, que si les forces qui restaient n'étaient pas accrues du double au moins, on ne ferait désormais autre chose que fuir devant les Français. Au surplus, tous les officiers russes, pleins d'admiration pour notre armée, sentant qu'au fond ils se battaient beaucoup plus pour l'Angleterre ou la Prusse que pour la Russie, désiraient la paix et la demandaient à grands cris.
Leurs troupes, qui n'étaient pas approvisionnées comme celles de Napoléon par une prévoyance supérieure, mouraient de faim. De guerre lasse elles avaient cessé de batailler avec les nôtres. On se rencontrait à la maraude presque sans s'attaquer. Il semblait qu'on fût instinctivement d'accord pour ne pas ajouter aux souffrances de cette situation. Il arrivait même quelquefois que de malheureux Cosaques poussés par la faim, et s'exprimant par signes, venaient demander du pain à nos soldats, en leur avouant que depuis plusieurs jours ils n'avaient rien trouvé à manger; et nos soldats, toujours prompts à la pitié, leur donnaient des pommes de terre, dont ils avaient une assez grande abondance. Singulier spectacle que ce retour à l'humanité, au milieu même des cruautés de la guerre!
[En marge: Efforts de Napoléon pour combattre les faux bruits répandus en France et en Europe, à la suite de la bataille d'Eylau.]
Napoléon savait qu'en essuyant beaucoup de mal, il en avait fait éprouver bien plus à l'ennemi. Mais il avait à combattre les faux bruits accrédités à Varsovie, à Berlin, surtout à Paris. Sa prodigieuse gloire contenait seule les esprits, toujours indépendants en France, toujours malveillants en Europe, et il pouvait déjà pressentir qu'au premier revers sérieux, il verrait les uns et les autres lui échapper. Aussi n'eut-il jamais autant d'efforts à faire, autant d'énergie de caractère à déployer, pour dominer l'opinion publique. De jeunes auditeurs envoyés de Paris pour apporter au quartier général le travail des divers ministères, et peu accoutumés au spectacle qui frappait leurs yeux, des officiers mécontents, ou émus plus que de coutume des horreurs de cette guerre, écrivaient en France des lettres remplies d'exagérations.--Concertez-vous avec M. Daru, disait Napoléon à M. Maret, dans une de ses lettres, pour faire partir d'ici les auditeurs qui sont inutiles, qui perdent leur temps, et qui, peu habitués aux événements de la guerre, _n'écrivent à Paris que des bêtises_. Je veux qu'à l'avenir le travail soit porté par des officiers d'état-major.--Quant aux récits émanés de certains officiers, relativement à la bataille d'Eylau, et que le ministre Fouché lui désignait comme la source des faux bruits répandus à Paris, Napoléon répondait qu'il n'en fallait rien croire.--Mes officiers, disait-il, savent ce qui se passe dans mon armée _comme les oisifs qui se promènent dans le jardin des Tuileries, savent ce qui se délibère dans le cabinet[28]_. _D'ailleurs, l'exagération plaît à l'esprit humain..._ Les peintures rembrunies qu'on vous a tracées de notre situation ont pour auteurs des _bavards de Paris, qui sont des têtes à tableaux_... Jamais la position de la France n'a été ni plus grande ni plus belle. Quant à Eylau, j'ai dit et redit que le bulletin avait exagéré la perte; et qu'est-ce que deux ou trois mille hommes tués dans une grande bataille? _Quand je ramènerai mon armée en France et sur le Rhin, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel._ Lors de notre expédition d'Égypte, les correspondances de l'armée, interceptées par le cabinet britannique, furent imprimées, et amenèrent l'expédition des Anglais, qui était folle, qui devait échouer, qui réussit _parce qu'il était dans l'ordre du destin qu'elle réussît_. Alors aussi on disait que nous manquions de tout en Égypte, la plus riche contrée de l'univers; on disait que l'armée était détruite, et j'en ai ramené à Toulon les huit neuvièmes!... Les Russes s'attribuent la victoire; c'est ainsi qu'ils ont fait après Pultusk, après Austerlitz. Ils ont au contraire été poursuivis l'épée dans les reins jusque sous le canon de Koenigsberg. Ils ont eu quinze ou seize généraux tués. Leur perte a été immense. _Nous en avons fait une véritable boucherie._--
[Note 28: 13 avril.]
On avait imprimé quelques fragments de lettres du major général Berthier, dans lesquelles il était parlé des dangers que Napoléon avait courus.--On publie, mandait-il à l'archichancelier Cambacérès, _que je commande mes avant-postes; ce sont là des bêtises_.... Je vous avais prié de ne laisser insérer que les bulletins dans le _Moniteur_. S'il en arrive autrement, vous m'empêcherez de rien écrire, et alors vous en aurez plus d'inquiétudes..... Berthier écrit au milieu d'un champ de bataille, fatigué, et ne s'attend pas que ses lettres seront imprimées... (Osterode, 5 mars.)
Ainsi Napoléon ne voulait pas qu'on fît valoir son courage personnel, car ce courage même devenait un danger. C'était trop clairement avouer que cette monarchie militaire, sans passé, sans avenir, était à la merci d'un boulet de canon.
[En marge: Inquiétude à Paris après la bataille d'Eylau.]
[En marge: Secours donnés par Napoléon aux manufactures.]
Des transports causés en France par les merveilles d'Austerlitz et d'Iéna, on avait passé à une sorte d'inquiétude. Paris était triste et désert, car l'Empereur, les chefs de l'armée, qui composaient une grande partie de la haute société de ce règne, étaient absents. L'industrie souffrait. Napoléon enjoignit à ses soeurs, aux princes Cambacérès et Lebrun, de donner des fêtes. Il voulait qu'on remplît ainsi le vide laissé par son absence. Il ordonna de faire à Fontainebleau, Versailles, Compiègne, Saint-Cloud, une revue du mobilier de la couronne, et de consacrer plusieurs millions pris sur ses économies personnelles, pour acheter des étoffes dans les manufactures de Lyon, Rouen, Saint-Quentin. Il prescrivit de proportionner les secours accordés, non pas aux besoins des résidences impériales, mais aux besoins des industries. Quoiqu'il s'attachât ordinairement à réprimer le goût de l'impératrice et de ses soeurs pour la dépense, cette fois il leur recommanda la prodigalité. Il voulut que la caisse d'amortissement, c'est-à-dire le trésor de l'armée, consacrât un million par mois à prêter aux manufactures principales, sur dépôt de marchandises, et il demanda un projet afin de convertir cette mesure accidentelle en une institution permanente, ayant pour objet, _non pas_, disait-il, _une caisse de secours pour les banqueroutiers_, mais une caisse de prévoyance, destinée à soutenir les fabricants qui occupaient un grand nombre de travailleurs, et qui seraient obligés de les renvoyer, si on ne leur fournissait pas des facilités pour les payer.
[En marge: Moyens imaginés par Napoléon pour procurer des secours au commerce.]
Il songea enfin à un moyen extraordinaire de procurer des capitaux au commerce, tout en apportant une amélioration notable à l'administration des finances. Alors, encore plus qu'aujourd'hui, la somme totale de l'impôt n'était pas exactement perçue dans l'année. Aussi les obligations des receveurs généraux, représentatives de l'impôt, ne devaient-elles échoir, pour une partie du moins, que trois ou quatre mois après l'année écoulée, c'est-à-dire en mars, avril ou mai de l'année suivante. Il fallait donc les escompter, soin dont se chargeaient les faiseurs d'affaires, en se livrant à un agiotage fort actif. C'était la dette flottante du temps, à laquelle on faisait face avec les obligations des receveurs généraux, comme on y fait face maintenant avec les bons royaux. Cet escompte exigeait de la part des capitalistes de Paris un capital de 80 millions. Napoléon imagina d'établir que pour 1808 par exemple, la portion des obligations qui ne devait échoir qu'en 1809, serait appliquée à l'exercice 1809 lui-même, et ainsi de suite à l'avenir, de manière que chaque exercice n'eût pour son usage que des obligations échéant dans l'année même. Restait à combler, pour 1808, le déficit répondant à la portion d'obligations reportée sur 1809. C'était une somme de 80 millions à se procurer. Napoléon proposa de la fournir à l'aide d'un emprunt, que le trésor de l'État ferait au trésor de l'armée, à un taux modéré. «Par ce moyen, écrivait-il, mes obligations écherraient toutes en douze mois; le trésor public économiserait 5 ou 6 millions de frais de négociation; nos manufactures et notre commerce feraient un gain immense, puisqu'il y aurait 80 millions vacants, qui ne pouvant trouver d'emploi au trésor seraient placés dans le commerce.» (Osterode, 1er avril, note au prince Cambacérès.)
[En marge: Fournitures commandées à Paris pour occuper les ouvriers de la capitale.]
Il ordonna de confectionner à Paris même une quantité considérable de souliers, de bottes, d'objets de harnachement, de voitures d'artillerie, pour occuper les ouvriers de la capitale. Les objets fabriqués à Paris étaient de meilleure qualité que ceux qu'on fabriquait ailleurs. Il s'agissait seulement de les transporter en Pologne. Napoléon avait inventé pour cela un expédient aussi simple qu'ingénieux. À cette époque, une compagnie d'entrepreneurs était chargée des transports de l'armée, et fournissait à un prix déterminé les caissons qui portaient le pain, les bagages, tout ce qui suit enfin les troupes, même les plus légèrement équipées. Napoléon avait été frappé au milieu des boues de Pultusk et de Golymin, du peu de zèle de ces voituriers, enrôlés par l'industrie privée, de leur peu de courage dans les périls, et de même qu'il avait voulu organiser militairement les conducteurs de l'artillerie, il voulut organiser militairement aussi les conducteurs des bagages, pensant que le péril étant à peu près égal pour tous ceux qui concourent aux divers services d'une armée, il fallait les lier tous par le lien de l'honneur, et les traiter en militaires, pour leur en imposer les devoirs. Il avait donc ordonné de former successivement à Paris des _bataillons du train_ chargés de la conduite des équipages, de construire des caissons, d'acheter des chevaux de trait, et quand on aurait organisé le personnel et le matériel de ces bataillons, de les acheminer vers la Vistule. Au lieu de venir à vide, ces nouveaux équipages militaires devaient transporter les objets d'équipement fabriqués à Paris. Ces objets pouvaient arriver à temps sur la Vistule, car il fallait deux mois pour le trajet, et il était possible que la guerre en durât encore cinq ou six. Napoléon se proposait par cet ensemble de mesures de remédier à la stagnation momentanée du commerce, et de suppléer aux consommations de la paix par les consommations de la guerre. L'une en effet ne consomme pas moins que l'autre, et quand l'argent ne manque pas, une administration habile peut fournir aux ouvriers le travail que leur procurait la paix, et leur ménager le moyen de gagner leur vie au milieu même des difficultés de la guerre.
[En marge: Occupations de Napoléon à Finkenstein.]
[En marge: L'attention de Napoléon portée sur les journaux, sur les séances de l'Académie, sur l'Opéra, etc.]
Telle est la multitude d'objets dont il s'occupait dans le bourg d'Osterode, vivant dans une espèce de grange, d'où il contenait l'Europe, et gouvernait son empire. On avait fini par lui trouver à Finkenstein une demeure plus convenable; c'était une habitation de campagne, appartenant à l'un des employés de la couronne de Prusse, et dans laquelle il avait pu se loger avec son état-major et sa maison militaire. Là comme à Osterode, il était au centre de ses cantonnements, et en mesure de se rendre partout où sa présence serait nécessaire. Chaque semaine, on lui envoyait le portefeuille des divers ministères, et il consacrait son attention aux affaires les plus grandes comme aux plus petites. Les théâtres eux-mêmes, à cette distance, n'échappaient point à son active surveillance. On avait composé en son honneur des vers et de la musique, qui lui avaient semblé mauvais. Par son ordre, on en avait composé d'autres, où il était moins loué, mais où se trouvaient des sentiments élevés, exprimés en langage convenable. Il en fit remercier et récompenser les auteurs, en ajoutant ces belles paroles: _La meilleure manière de me louer, c'est d'écrire des choses qui inspirent des sentiments héroïques à la nation, à la jeunesse, à l'armée_.--Il lisait attentivement les feuilles publiques, suivait les séances de l'Académie française, voulait qu'on redressât les tendances d'esprit des écrivains, et qu'on surveillât les discours prononcés à l'Académie. Il considérait comme fâcheuses les attaques que le _Journal de l'Empire et le Mercure de France_ dirigeaient contre les philosophes: «Il est nécessaire, disait-il, d'avoir un homme sage à la tête de ces journaux. Ces deux journaux affectent la religion jusqu'à la bigoterie. Au lieu d'attaquer les excès du système exclusif de quelques philosophes, ils attaquent la philosophie et les connaissances humaines. Au lieu de contenir par une saine critique les productions du siècle, ils les découragent, les déprécient et les avilissent... Je ne parle point d'opinions politiques; il ne faut pas être bien fin pour voir que, s'ils l'osaient, elles ne seraient pas plus saines que celles du _Courrier Français_.»
L'Académie française avait tenu une séance pour la réception du cardinal Maury, rappelé en France, et remis en possession du fauteuil qu'il avait autrefois occupé. L'abbé Sicard, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché: «Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses dans cette séance de l'Académie qui ne me plaisent pas. Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui vont au coeur de tant de gens?» (Finkenstein, 20 mai.)
Une autre fois, il avait appris par les correspondances de tous genres, qu'il payait avec largesse et lisait avec soin, que des querelles intestines divisaient l'administration de l'Opéra, qu'on voulait persécuter un machiniste pour un changement de décoration manqué. «Je ne veux de tracasserie nulle part, écrivait-il à M. Fouché; je ne veux pas que M........ soit victime d'un accident fortuit; _mon habitude est de soutenir les malheureux; les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas_, je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer.» (12 avril.)
[En marge: Principes d'éducation pour les femmes, au sujet de la maison d'Écouen.]
En même temps il montrait une sollicitude extrême pour les maisons d'éducation, et pour celle d'Écouen notamment, où devaient être élevées les filles des légionnaires pauvres. Il voulait, écrivait-il à M. de Lacépède, qu'on lui fît des femmes simples, chastes, dignes d'être unies aux hommes qui l'auraient bien servi, soit dans l'armée, soit dans l'administration. Afin de les rendre telles, il fallait, selon lui, qu'elles fussent élevées dans des sentiments d'une piété solide.--Je n'ai attaché, disait-il, qu'une importance secondaire aux institutions religieuses, pour l'école de Fontainebleau. Il s'agit là de former de jeunes officiers; mais, pour Écouen, c'est tout autre chose. On se propose d'y élever des femmes, des épouses, des mères de famille. Faites-nous _des croyantes, et non des raisonneuses_. _La faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées, leur destination dans l'ordre social, la nécessité de leur inspirer, avec une perpétuelle résignation, une charité douce et facile_, tout cela rend pour elles le joug de la religion indispensable. Je désire qu'il en sorte, non des femmes agréables, mais des femmes vertueuses; _que leurs agréments soient du coeur et non de l'esprit_.--En conséquence, il recommandait qu'on leur apprît l'histoire et la littérature, qu'on leur épargnât l'étude des langues anciennes et des sciences trop relevées, qu'on leur enseignât assez de physique pour qu'elles pussent dissiper autour d'elles l'ignorance populaire, un peu de médecine usuelle, de la botanique, de la musique, de la danse, _mais pas celle de l'Opéra_, l'art de chiffrer, l'art de travailler à toutes sortes d'ouvrages. Il faut, ajoutait-il, «que leurs appartements soient meublés du travail de leurs mains, qu'elles fassent elles-mêmes leurs chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures, qu'elles puissent au besoin coudre elles-mêmes la layette de leurs enfants. Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai par là des femmes agréables. Si je permettais qu'on en fît des femmes agréables, on m'en ferait bientôt des petites-maîtresses.» (Finkenstein, 15 mai.)
[En marge: Soins donnés à la police.]
[En marge: Expulsion de madame de Staël, et rappel du conventionnel Ricord.]