Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 31

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Il résolut de montrer ici le caractère qu'il avait déployé pendant la journée même d'Eylau, et, certain de sa force, d'attendre que l'Europe, mieux éclairée, la sentît comme lui. Après avoir passé quelques jours sur la Frisching, l'ennemi ne sortant pas de ses lignes, il prit le parti de rétrograder pour rentrer dans ses cantonnements. La température était toujours froide, mais sans descendre à plus de 2 ou 3 degrés au-dessous de la glace. Il en profita pour évacuer ses blessés en traîneau. Plus de six mille subirent, sans en souffrir sensiblement, ce singulier voyage de quarante à cinquante lieues, jusqu'à la Vistule. Un soin extrême apporté à les rechercher tous dans les villages environnants, permit d'en constater le véritable nombre. Il était conforme à celui que nous avons mentionné plus haut. Quand tout fut évacué, blessés, malades, prisonniers, artillerie prise à l'ennemi, Napoléon commença, le 17 février, son mouvement rétrograde, le maréchal Ney avec le sixième corps, Murat avec la cavalerie faisant l'arrière-garde, les autres corps conservant leur position accoutumée dans l'ordre de marche, le maréchal Davout à droite, le maréchal Soult au centre, le maréchal Augereau à gauche, enfin le maréchal Bernadotte, qui avait rejoint, formant l'extrême gauche, le long du Frische-Haff.

Napoléon ayant remonté l'Alle jusque près des lacs d'où elle sort, et d'où sort aussi la Passarge, changea de direction, et, au lieu de prendre la route de Varsovie, prit celle de Thorn, Marienbourg et Elbing, voulant désormais s'appuyer à la basse Vistule. Les derniers événements avaient modifié ses idées quant au choix de sa base d'opération. Voici les motifs de ce changement.

[En marge: Motifs qui décident Napoléon à changer la position de ses cantonnements.]

La position entre les branches de l'Ukra, de la Narew, du Bug, qu'il avait d'abord adoptée, était une conséquence de l'occupation de Varsovie. Elle avait l'avantage de couvrir cette capitale, et, si l'ennemi se portait le long du littoral, de permettre plus aisément de le déborder, de le tourner, de l'acculer à la mer, ce que Napoléon venait d'essayer, et ce qu'il aurait certainement exécuté, sans l'enlèvement de ses dépêches. Mais, cette manoeuvre une fois dévoilée, il n'était pas probable que les Russes avertis s'exposassent à un danger qu'ils venaient d'éviter par une sorte de miracle. La position choisie en avant de Varsovie ne présentait donc plus le même avantage, et elle offrait un inconvénient grave, celui d'obliger l'armée à s'étendre démesurément, pour couvrir à la fois Varsovie et le siége de Dantzig, siége qui devenait l'opération urgente, à laquelle il fallait consacrer les loisirs de l'hiver. En se plaçant, en effet, à Varsovie, on était obligé de laisser le corps de Bernadotte à grande distance, avec peu de chances de le rallier au gros de l'armée; et si on marchait en avant, on était forcé en outre de laisser le cinquième corps, celui de Lannes, à la garde de Varsovie. On agissait par conséquent avec deux corps de moins. L'éloignement du corps de Bernadotte serait devenu à l'avenir d'autant plus regrettable, qu'on allait être contraint de lui adjoindre de nouvelles forces, pour seconder et couvrir le siége de Dantzig.

[En marge: Nouvelle position prise par Napoléon.]

Napoléon prit donc la résolution de s'éloigner de Varsovie, de confier la garde de cette capitale au cinquième corps, aux Polonais, aux Bavarois (la soumission des places de la Silésie rendait ces derniers disponibles), et de s'établir avec la plus grande partie de ses troupes, en avant de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant Thorn à sa droite, Elbing à sa gauche, Dantzig sur ses derrières, son centre à Osterode, ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) Dans cette position il couvrait lui-même le siége de Dantzig, sans avoir besoin de détacher pour cet objet aucune partie de ses forces. Si, en effet les Russes, voulant secourir Dantzig, venaient chercher une bataille, il pouvait leur opposer tous ses corps réunis, celui de Bernadotte compris, et même une partie des troupes de Lefebvre, que rien ne l'empêchait d'attirer à lui dans un cas pressant, ainsi qu'il l'avait fait en 1796, lorsqu'il leva le siége de Mantoue pour courir aux Autrichiens. Il ne lui manquait un jour de bataille que le cinquième corps, qui, de quelque manière qu'on opérât, était indispensable sur la Narew, afin de défendre Varsovie. Cette nouvelle position, d'ailleurs, donnait lieu à des combinaisons savantes, fécondes en grands résultats, ignorées de l'ennemi, tandis que celles qui auraient eu Varsovie pour base, lui étaient toutes connues. Cantonné derrière la Passarge, Napoléon se trouvait à quinze lieues seulement de Koenigsberg. Supposez que les Russes, attirés par l'isolement apparent dans lequel on laissait Varsovie, s'avançassent sur cette capitale, on courait derrière eux à Koenigsberg, on s'emparait de cette ville, et puis se rabattant par un mouvement à droite sur leurs derrières, on les jetait sur la Narew et la Vistule, dans les marécages de l'intérieur, avec autant de certitude de les détruire, que dans le cas du mouvement vers la mer. Si, au contraire, ils attaquaient de front les cantonnements sur la Passarge, on avait, comme nous venons de le dire, outre la force naturelle de ces cantonnements, la masse entière de l'armée à leur opposer. La position était donc excellente pour le siége de Dantzig, excellente pour les opérations futures, car elle faisait naître des combinaisons nouvelles, dont le secret n'était pas dévoilé.

[En marge: Caractère de la guerre que Napoléon faisait en ce moment.]

C'est assurément un spectacle imposant et instructif, que celui de ce général impétueux, qui n'était propre, au dire de ses détracteurs, qu'à la guerre offensive, porté d'un seul bond du Rhin à la Vistule, s'arrêtant tout à coup devant les difficultés des lieux et des saisons, s'enfermant dans un espace étroit, y faisant la guerre froide, lente, méthodique, y disputant pied à pied de petites rivières, après avoir franchi les plus gros fleuves sans s'arrêter, se réduisant enfin à couvrir un siége, et placé à une aussi vaste distance de son empire, en présence de l'Europe qu'étonnait cette nouvelle manière de procéder, que le doute commençait à gagner, conservant une fermeté inébranlable, n'étant pas même séduit par le désir de frapper un coup d'éclat, et sachant ajourner ce coup au moment où la nature des choses le rendrait sûr et possible: c'est, disons-nous, un spectacle digne d'intérêt, de surprise, d'admiration, c'est une précieuse occasion d'étude et de réflexions, pour quiconque est sensible aux combinaisons des grands hommes, et se plaît à les méditer!

[En marge: Répartition de l'armée entre les divers cantonnements.]

Napoléon vint donc se placer entre la Passarge et la basse Vistule (voir la carte nº 38), le corps du maréchal Bernadotte à gauche sur la Passarge, entre Braunsberg et Spanden; le corps du maréchal Soult au centre, entre Liebstadt et Mohrungen; le corps du maréchal Davout à droite, entre Allenstein et Hohenstein, au point où l'Alle et la Passarge sont le plus rapprochées; le corps du maréchal Ney en avant-garde, entre la Passarge et l'Alle, à Guttstadt; le quartier général et la garde à Osterode, dans une position centrale, où Napoléon pouvait réunir toutes ses forces en quelques heures. Il attira le général Oudinot à Osterode, avec les grenadiers et voltigeurs, formant une réserve d'infanterie de 6 à 7 mille hommes. Il répandit la cavalerie sur ses derrières, entre Osterode et la Vistule, depuis Thorn jusqu'à Elbing, pays qui abondait en toute sorte de fourrages.

[En marge: Dissolution du corps d'Augereau.]

Dans l'énumération des corps cantonnés derrière la Passarge, nous n'avons pas désigné celui d'Augereau. Napoléon en avait prononcé la dissolution. Augereau venait de quitter l'armée, déconcerté de ce qui lui était arrivé dans la journée d'Eylau, imputant mal à propos son échec à la jalousie de ses camarades, qui, selon lui, n'avaient pas voulu le soutenir, se disant fatigué, malade, usé! L'Empereur le renvoya en France, avec des témoignages de satisfaction, qui étaient de nature à le consoler. Mais craignant que dans le septième corps, à moitié détruit, il ne restât quelque chose du découragement manifesté par le chef, il en prononça la dissolution, après y avoir prodigué les récompenses. Il en répartit les régiments entre les maréchaux Davout, Soult et Ney. Des 12 mille hommes dont se composait le septième corps, il y en avait eu 7 mille présents à Eylau, et sur ces 7 mille, deux tiers mis hors de combat. Les survivants, joints à ceux qui étaient demeurés en arrière, devaient fournir 7 à 8 mille hommes de renfort aux divers corps de l'armée.

[En marge: Distribution générale des forces de l'armée.]

Napoléon plaça le cinquième corps sur l'Omulew, à quelque distance de Varsovie. Lannes étant toujours malade, il avait mandé, avec regret d'en priver l'Italie, mais avec une grande satisfaction de le posséder en Pologne, le premier de ses généraux, Masséna, qui n'avait pas pu s'entendre avec Joseph à Naples. Il lui donna le commandement du cinquième corps. Les siéges de la Silésie avançant, grâce à l'énergie et à la fertilité d'esprit du général Vandamme, Schweidnitz ayant été pris, Neisse et Glatz restant seuls à prendre, Napoléon en profita pour amener sur la Vistule la division bavaroise Deroy, forte de 6 à 7 mille hommes d'assez bonnes troupes, laquelle fut cantonnée à Pultusk, entre la position du cinquième corps sur l'Omulew et Varsovie. Les bataillons polonais de Kalisch et de Posen avaient été envoyés à Dantzig. Napoléon rassembla ceux de Varsovie, organisés par le prince Poniatowski, à Neidenbourg, de manière à maintenir la communication entre le quartier général et les troupes campées sur l'Omulew. Ils étaient là sous les ordres du général Zayonscheck. Il demanda en outre que l'on organisât un corps de cavalerie de mille à deux mille Polonais, afin de courir après les Cosaques. Ces diverses troupes polonaises destinées à lier la position de la grande armée sur la Passarge, avec celle de Masséna sur la Narew, n'étaient pas capables assurément d'arrêter une armée russe qui aurait pris l'offensive, mais elles suffisaient pour empêcher les Cosaques de pénétrer entre Osterode et Varsovie, et pour exercer dans ce vaste espace une active surveillance. Concentré ainsi derrière la Passarge, et en avant de la basse Vistule, couvrant dans une position inattaquable le siége de Dantzig, qui allait enfin commencer, pouvant par une menace sur Koenigsberg, arrêter tout mouvement offensif sur Varsovie, Napoléon était dans une situation à ne rien craindre. Rejoint par les retardataires laissés en arrière, et par le corps de Bernadotte, renforcé par les grenadiers et voltigeurs d'Oudinot, il pouvait en quarante-huit heures réunir 80 mille hommes sur l'un des points de la Passarge. Cette situation était fort imposante, surtout si on la compare à celle des Russes, qui n'auraient pas pu mettre 50 mille hommes en ligne. Mais c'est une remarque digne d'être répétée, quoique déjà faite par nous, qu'une armée de plus de 300 mille hommes, répandue depuis le Rhin jusqu'à la Vistule, administrée avec une habileté qu'aucun capitaine n'a jamais égalée, fût dans l'impossibilité de fournir plus de 80 mille combattant sur le même champ de bataille. Il y avait 80 à 90 mille hommes capables d'agir offensivement entre la Vistule et la Passarge, 24 mille sur la Narew, d'Ostrolenka à Varsovie, en y comprenant les Polonais et les Bavarois, 22 mille sous Lefebvre devant Dantzig et Colberg, 28 mille sous Mortier, en Italiens, Hollandais et Français, répandus depuis Brême et Hambourg jusqu'à Stralsund et Stettin, 15 mille en Silésie tant Bavarois que Wurtembergeois, 30 mille dans les places, depuis Posen jusqu'à Erfurt et Mayence, 7 ou 8 mille employés aux parcs, 15 mille blessés de toutes les époques, 60 et quelques mille malades et maraudeurs, enfin 30 à 40 mille recrues en marche, ce qui faisait à peu près 330 mille hommes à la grande armée, dont 270 mille Français, et environ 60 mille auxiliaires, Italiens, Hollandais, Allemands et Polonais.

[En marge: Mars 1807.]

[En marge: Grand nombre de maraudeurs à la suite de l'armée.]

Ce qui paraîtra singulier, c'est ce nombre énorme de 60 mille malades ou maraudeurs, nombre, il est vrai, très-approximatif[26], difficile à fixer, mais digne de l'attention des hommes d'État, qui étudient les secrets ressorts de la puissance des nations. Il n'y avait pas dans ces soixante mille absents qualifiés de malades, la moitié qui fût aux hôpitaux. Les autres étaient en maraude. Nous avons déjà dit que beaucoup de soldats manquaient dans les rangs à la bataille d'Eylau, par suite de la rapidité des marches, et que les impressions produites par cette terrible bataille se répandant au loin, les lâches et la valetaille avaient fui à toutes jambes, en criant que les Français étaient battus. Depuis il s'était joint à eux beaucoup d'hommes, qui, sous prétexte de maladies ou de blessures légères, demandaient à se rendre aux hôpitaux, mais se gardaient bien d'y aller, parce qu'on y était retenu, surveillé, soigné même jusqu'à l'ennui. Ils avaient passé la Vistule, vivaient dans les villages, à droite et à gauche de la grande route, de manière à échapper à la surveillance générale qui contenait dans l'ordre toutes les parties de l'armée. Ils vivaient ainsi aux dépens du pays, qu'ils ne ménageaient pas, les uns vrais lâches, dont une armée, même héroïque, a toujours une certaine quantité dans ses rangs, les autres fort braves au contraire, mais pillards par nature, aimant la liberté et le désordre, et prêts à revenir au corps dès qu'ils apprenaient la reprise des opérations. Napoléon, averti de cet état de choses, par la différence entre le nombre d'hommes réputés aux hôpitaux, et le nombre de ceux que les dépenses de M. Daru prouvaient y être véritablement, porta sur cet abus une sérieuse attention. Il employa pour le réprimer la police des autorités polonaises, puis la gendarmerie d'élite attachée à sa garde, comme la seule troupe qui fût assez respectée pour se faire obéir. Jamais néanmoins on ne put complétement détruire sur la ligne d'opération cette lèpre attachée aux grandes armées. Et pourtant l'armée dont il s'agissait ici, était celle du camp de Boulogne, la plus solide, la plus disciplinée, la plus brave qui fut jamais! Dans la campagne d'Austerlitz, les maraudeurs s'étaient à peine fait voir. Mais la rapidité des mouvements, la distance, le climat, la saison, le carnage enfin, relâchant les liens de la discipline, cette vermine, triste effet de la misère dans un grand corps, commençait à pulluler. Napoléon y pourvut cette fois par une immense prévoyance, et par les victoires qu'il remporta bientôt. Mais des défaites peuvent en quelques jours faire dégénérer un pareil mal en dissolution des armées. Ainsi dans les succès même de cette belle et terrible campagne de 1807, apparaissaient plusieurs des symptômes d'une campagne à jamais fatale et mémorable, celle de 1812.

[Note 26: L'Empereur ne put jamais le fixer exactement, par suite de la mobilité continuelle de l'effectif des corps.]

[En marge: Quelques démonstrations des Russes contre nos cantonnements.]

Le retour dans les cantonnements fut signalé par quelques mouvements de la part des Russes. Leurs rangs étaient singulièrement éclaircis. Il ne leur restait pas cinquante mille hommes capables d'agir. Cependant le général Benningsen, tout enorgueilli de n'avoir pas perdu à Eylau jusqu'au dernier homme, et, suivant son usage, se disant vainqueur, voulut donner à ses vanteries une apparence de vérité. Il quitta donc Koenigsberg, dès qu'il apprit que l'armée française se retirait sur la Passarge. Il vint montrer de fortes colonnes le long de cette rivière, surtout dans son cours supérieur, vers Guttstadt, en face de la position du maréchal Ney. Il s'adressait mal, car cet intrépide maréchal, privé de l'honneur de combattre à Eylau, et impatient de s'en dédommager, reçut vigoureusement les corps qui se présentèrent à lui, et leur fit essuyer une perte notable. Dans le même moment, le corps du maréchal Bernadotte, cherchant à s'établir sur la basse Passarge, et obligé pour cela d'occuper Braunsberg, s'empara de cette ville, où il fît prisonniers deux mille Prussiens. Ce fut la division Dupont qui eut le mérite de cette brillante expédition. Les Russes ayant néanmoins continué de s'agiter, et paraissant vouloir se porter sur la haute Passarge, Napoléon, dans les premiers jours de mars, prit le parti de faire sur la basse Passarge une démonstration offensive, de façon à inquiéter le général Benningsen pour la sûreté de Koenigsberg. C'est à regret que Napoléon se décidait à un tel mouvement, car c'était révéler aux Russes le danger qu'ils couraient en s'élevant sur notre droite pour menacer Varsovie. Sachant bien qu'une manoeuvre démasquée est une ressource perdue, Napoléon aurait voulu ne pas agir du tout, ou agir d'une manière décisive, en marchant sur Koenigsberg avec toutes ses forces. Mais, d'une part, il fallait obliger l'ennemi à se tenir tranquille, afin de l'être soi-même dans ses quartiers d'hiver; de l'autre, on n'avait ni en vivres ni en munitions de quoi tenter une opération de quelque durée. Napoléon se résigna donc à une simple démonstration sur la basse Passarge, exécutée le 3 mars par les corps des maréchaux Soult et Bernadotte, qui passèrent cette rivière pendant que le maréchal Ney à Guttstadt poussait rudement le corps ennemi dirigé sur la haute Passarge. Les Russes perdirent dans ces mouvements simultanés environ 2 mille hommes, et, en voyant leur ligne de retraite sur Koenigsberg compromise, se hâtèrent de se retirer et de rendre la tranquillité à nos cantonnements.

Tels furent les derniers actes de cette campagne d'hiver. Le froid long-temps retardé commençait à se faire sentir; le thermomètre était descendu à 8 et 10 degrés au-dessous de la glace. On allait avoir en mars le temps auquel on aurait dû s'attendre en décembre et en janvier.

Napoléon, qui ne s'était décidé que malgré lui à ordonner les dernières opérations, écrivit au maréchal Soult: «C'est bien un des inconvénients que j'avais sentis des mouvements actuels, que d'éclairer les Russes sur leur position. Mais ils me pressaient trop sur ma droite. Résolu à laisser passer le mauvais temps, et à organiser les subsistances, je ne suis point autrement fâché de cette leçon donnée à l'ennemi. Avec l'esprit de présomption dont je le vois animé, je crois qu'il ne faut que de la patience, pour lui voir faire de grandes fautes.» (Osterode, 6 mars.)

[En marge: Importance attachée aux approvisionnements dans la position où se trouvait Napoléon.]

[En marge: Efforts pour se procurer des vivres et des moyens de transport.]

Si Napoléon avait eu alors assez de vivres et de moyens de transport pour traîner après lui de quoi nourrir l'armée pendant quelques jours, il eût immédiatement terminé la guerre, ayant affaire à un ennemi assez malavisé pour venir se jeter sur la droite de ses quartiers. Aussi toute la question consistait-elle à ses yeux dans un approvisionnement, qui lui permît de refaire ses soldats épuisés par les privations, et de les réunir quelques jours, sans être exposé à les voir mourir de faim, ou à laisser une moitié d'entre eux en arrière, comme il lui était arrivé à Eylau. Les villes du littoral, notamment celle d'Elbing, pouvaient lui fournir des vivres pour les premiers moments de son établissement, mais de telles ressources ne lui suffisaient pas. Il voulait donc en amener de grandes quantités, qui descendraient de Varsovie par la Vistule, ou viendraient de Bromberg par le canal de Nackel, et puis seraient par terre transportées de la Vistule aux divers cantonnements de l'armée sur la Passarge. Il donna les ordres les plus précis à cet égard, pour amasser d'abord à Bromberg et à Varsovie les approvisionnements nécessaires, pour créer ensuite les moyens de transport qui devaient servir à terminer le trajet de la Vistule aux bords de la Passarge. Son intention était de commencer par fournir chaque jour la ration entière à ses soldats, et puis de former à Osterode, centre de ses quartiers, un magasin général, qui renfermât quelques millions de rations, en pain, riz, vin, eau-de-vie. Il voulut utiliser à cet effet le zèle des Polonais, qui jusqu'ici lui avaient rendu peu de services militaires, et dont il désirait tirer au moins quelques services administratifs. Comme il avait M. de Talleyrand à Varsovie, il le chargea de s'entendre avec le gouvernement provisoire, qui dirigeait les affaires de la Pologne. Il lui écrivit donc la lettre suivante, en lui envoyant ses pleins pouvoirs pour conclure des marchés à quelque prix que ce fût.

Osterode, 12 mars, 10 heures du soir.

«Je reçois votre lettre du 10 mars à 3 heures après midi. J'ai 300 mille rations de biscuit à Varsovie. Il faut huit jours pour venir de Varsovie à Osterode; faites des miracles, mais qu'on m'en expédie par jour 50 mille rations. Tâchez aussi de me faire expédier par jour 2 mille pintes d'eau-de-vie. Aujourd'hui le sort de l'Europe et les plus grands calculs dépendent des subsistances. Battre les Russes, si j'ai du pain, est un enfantillage. J'ai des millions, je ne me refuse pas d'en donner. Tout ce que vous ferez sera bien fait, mais il faut qu'au reçu de cette lettre on m'expédie, par terre et par Mlawa et Zakroczin, 50 mille rations de biscuit et 2 mille pintes. C'est l'affaire de 80 voitures par jour en les payant au poids de l'or. Si le patriotisme des Polonais ne peut pas faire cet effort, ils ne sont pas bons à grand'chose. L'importance de ce dont je vous charge là est plus considérable que toutes les négociations du monde. Faites appeler l'ordonnateur, le gouverneur, le général Lemarois, les hommes les plus influents du gouvernement. Donnez de l'argent; j'approuve tout ce que vous ferez. Du biscuit et de l'eau-de-vie, c'est tout ce qu'il nous faut. Ces 300 mille rations de biscuit et ces 18 ou 20 mille pintes d'eau-de-vie qui peuvent nous arriver dans quelques jours, voilà ce qui déjouera les combinaisons de toutes les puissances.»

M. de Talleyrand assembla les membres du gouvernement polonais, pour tâcher d'en obtenir les vivres et les charrois dont on avait besoin. Les denrées ne manquaient pas en Pologne, car avec de l'argent comptant fourni aux juifs, on était sûr d'en trouver. Mais les moyens de transport étaient fort difficiles à organiser. On voulut d'abord s'en procurer dans le pays même, en payant des prix considérables; puis on finit par acheter des charrettes et des chevaux, et on parvint ainsi à établir des relais aboutissant des bords de la Vistule à ceux de la Passarge. Les vivres circulaient en bateaux sur la Vistule; débarqués ensuite à Varsovie, à Plock, à Thorn, à Marienwerder, ils étaient transportés à Osterode, centre des cantonnements, ou sur les caissons des régiments, ou sur les voitures du pays, ou sur celles qu'on avait soi-même achetées et pourvues de chevaux. On rechercha en les payant des boeufs dans toute la Silésie, et on les fit venir sur pied à Varsovie. On tâcha de recueillir des vins et des spiritueux sur le littoral du nord, où le commerce les apporte en quantité considérable, et en qualité supérieure. On en avait à Berlin, à Stettin, à Elbing; on les achemina par eau jusqu'à Thorn. Napoléon eût attaché beaucoup de prix à se procurer deux ou trois cent mille bouteilles de vin, pour réjouir le coeur de ses soldats. Il avait près de lui une précieuse ressource en ce genre, mais elle était renfermée dans la place de Dantzig, où se trouvaient plusieurs millions de bouteilles d'excellents vins, c'est-à-dire de quoi en fournir à l'armée pendant quelques mois. Ce n'était pas un médiocre stimulant pour prendre cette forteresse.

[En marge: Situation des troupes dans les cantonnements.]