Part 3
Napoléon, toujours préoccupé de ce que pourrait tenter l'Autriche pendant qu'il serait en Prusse, ordonna de semblables précautions du côté de la Bavière. Il avait enjoint au maréchal Soult de laisser une forte garnison à Braunau, place de quelque importance, à cause de sa situation sur l'Inn. Il avait recommandé d'y exécuter les travaux les plus urgents, et d'y accumuler les bois qui descendent des Alpes par l'Inn, disant _qu'avec des bras et du bois, on pouvait créer une place forte, là où il n'existerait rien_. Il avait mis en garnison à Braunau le 3e de ligne, beau régiment à quatre bataillons, dont trois de guerre, plus 500 hommes d'artillerie, 500 hommes de cavalerie, un détachement bavarois, de nombreux officiers du génie, le tout présentant une force d'environ 5 mille hommes. Il y avait amassé des vivres pour huit mois, une grande quantité de munitions, une somme considérable d'argent; il avait ajouté à ces précautions le choix d'un commandant énergique, en lui donnant des instructions dignes de servir de leçon à tous les gouverneurs de villes assiégées. Ces instructions contenaient l'ordre de se défendre à outrance, de ne se rendre qu'en cas de nécessité absolue, et après avoir supporté trois assauts répétés au corps de place.
Napoléon avait décidé en outre qu'une partie de l'armée bavaroise, laquelle était à sa disposition en vertu du traité de la confédération du Rhin, serait réunie sur les bords de l'Inn. Il avait ordonné de former une division de 15 mille hommes de toutes armes, et de la placer sous le canon de Braunau. De telles forces, si elles ne pouvaient tenir la campagne, étaient cependant un premier obstacle opposé à un ennemi débouchant à l'improviste, et un point d'appui tout préparé pour l'armée qui viendrait au secours de la Bavière. Napoléon, en effet, quelque avancé qu'il fût en Allemagne, pourrait toujours, après avoir éloigné les Prussiens et les Russes par une bataille gagnée, faire volte-face, se jeter par la Silésie ou par la Saxe sur la Bohême, et punir sévèrement l'Autriche, si elle osait tenter une nouvelle agression. Après s'être mis en garde contre l'Autriche, il songea aux parties de l'Empire que les Anglais menaçaient d'un débarquement.
[En marge: Précautions pour la défense de la Hollande, du bas Rhin et des côtes de l'Océan.]
[En marge: Emploi des gardes nationales.]
Il prescrivit à son frère Louis de former un camp à Utrecht, composé de 12 ou 15 mille Hollandais et des 5 mille Français restés en Hollande. Il réunit autour de la place de Wesel, nouvellement acquise à la France, depuis l'attribution du duché de Berg à Murat, une division française de 10 à 12 mille hommes. Le roi Louis devait se porter sur Wesel, prendre le commandement de cette division, et, la joignant aux troupes du camp d'Utrecht, feindre avec 30 mille hommes une attaque sur la Westphalie. Il lui était même recommandé de répandre le bruit d'une réunion de 80 mille hommes, et de faire quelques préparatifs en matériel, propres à accréditer ce bruit. Napoléon, par des raisons qu'on appréciera bientôt, désirait bien attirer de ce côté l'attention des Prussiens, mais en réalité il voulait que le roi Louis, ne s'éloignant pas trop de la Hollande, se tînt toujours en mesure, soit de défendre son royaume contre les Anglais, soit de lier ses mouvements aux corps français placés sur le Rhin ou à Boulogne. Outre les sept corps de la grande armée, dont le rôle était de faire la guerre au loin, Napoléon avait résolu d'en former un huitième, sous le maréchal Mortier, qui aurait pour mission de pivoter autour de Mayence, de surveiller la Hesse, de rassurer par sa présence les confédérés allemands, de donner enfin la main au roi Louis vers Wesel. Ce corps, pris sur les troupes de l'intérieur, devait être fort de 20 mille hommes. Il fallait toute l'industrie de Napoléon pour le porter à ce nombre, car des 140 mille hommes stationnés à l'intérieur, en retranchant les dépôts, la garde impériale, il restait fort peu de troupes disponibles, indépendamment de ce huitième corps, le maréchal Brune était chargé cette année comme la précédente, de garder la flottille de Boulogne, en y employant les marins et quelques bataillons de dépôt, qui s'élevaient à environ 18 mille hommes. Napoléon ne voulait user des gardes nationales qu'avec une extrême circonspection, parce qu'il craignait d'agiter le pays, et d'étendre surtout à une trop grande partie de la population les charges de la guerre. Comptant néanmoins sur l'esprit belliqueux de certaines provinces frontières, il ne répugnait pas à lever en Lorraine, en Alsace, en Flandre, quelques détachements, peu nombreux, bien choisis, composés avec les compagnies d'élite, c'est-à-dire avec les grenadiers et les voltigeurs, et soldés au moment de leur déplacement. Il en avait fixé le nombre à 6 mille pour le Nord, et à 6 mille pour l'Est. Les 6 mille gardes nationaux du Nord, réunis sous le général Rampon, établis à Saint-Omer, organisés avec soin, mais peu éloignés de chez eux, présentaient une utile réserve, toujours prête à courir auprès du maréchal Brune, et à lui fournir le secours de son patriotisme. Les 6 mille gardes nationaux de l'Est devaient se rassembler à Mayence, former la garnison de cette place, et rendre ainsi plus disponibles les troupes du maréchal Mortier.
Le maréchal Kellermann, l'un des vétérans que Napoléon avait l'habitude de mettre à la tête des réserves, commandait les dépôts stationnés le long du Rhin, et, tout en veillant à leur instruction, il pouvait, en se servant des soldats déjà instruits, former un corps de quelque valeur, et si un danger menaçait le haut Rhin, s'y porter rapidement.
Grâce à cette réunion de moyens on avait de quoi faire face à toutes les éventualités. Que la Hesse, par exemple, excitée par les Prussiens, inspirât des inquiétudes, le maréchal Mortier partant de Mayence était en mesure de s'y rendre avec le huitième corps. Le roi Louis, placé en échelon, devait lui amener une partie du camp d'Utrecht et de Wesel. Si le danger menaçait la Hollande, le roi Louis et le maréchal Mortier avaient ordre de s'y réunir tous les deux. Le maréchal Brune lui-même y devait venir de son côté. Si, au contraire, c'était Boulogne qui se trouvait en péril, le maréchal Brune devait recevoir le secours du roi Louis, que ses instructions chargeaient d'accourir au besoin vers cette partie des frontières de l'Empire. Par ce système d'échelons, calculé avec une précision rigoureuse, tous les points exposés à un accident quelconque, depuis le haut Rhin jusqu'en Hollande, depuis la Hollande jusqu'à Boulogne, pouvaient être secourus en temps utile, et aussi vite que l'exigerait la marche de l'ennemi le plus expéditif.
Restaient à garder les côtes de France depuis la Normandie jusqu'à la Bretagne. Napoléon avait laissé plusieurs régiments dans ces provinces, et, suivant son usage, il en avait rassemblé les compagnies d'élite, en un camp volant à Pontivy, au nombre de 2,400 grenadiers et voltigeurs. Le général Boyer était chargé de les commander. Il avait à sa disposition des fonds secrets, des espions, et des détachements de gendarmes. Il devait faire des patrouilles dans les lieux suspects, et, si un débarquement menaçait Cherbourg ou Brest, s'y jeter avec les 2,400 hommes qu'il avait sous ses ordres. Napoléon ne gardait à Paris qu'un corps de 8 mille hommes, composé de trois régiments d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie. Ces régiments avaient reçu leur contingent de conscrits. Junot, gouverneur de Paris, avait l'ordre spécial de veiller sans cesse à leur instruction, et de considérer ce soin comme le premier de ses devoirs. Ces 8 mille hommes étaient une dernière réserve, prête à se rendre partout où sa présence serait nécessaire. Napoléon venait d'imaginer un moyen de faire voyager les troupes en poste, et il l'avait employé pour la garde impériale, transportée en six jours de Paris sur le Rhin. Les troupes destinées à voyager de la sorte, exécutaient le jour du départ une marche forcée à pied, puis elles étaient placées sur des charrettes, qui portaient dix hommes chacune, et qui étaient échelonnées de dix en dix lieues, de manière à parcourir 20 lieues par jour. On payait les charrettes à 5 francs par collier, et les cultivateurs, requis pour ce service, étaient loin de s'en plaindre. Napoléon avait fait préparer un travail pour les routes de la Picardie, de la Normandie et de la Bretagne, afin de transporter en quatre, cinq, ou six jours, à Boulogne, à Cherbourg ou à Brest, les 8 mille hommes laissés à Paris. La capitale serait dans ce cas livrée à elle-même.--Il faut, disait Napoléon au prince Cambacérès, qui lui exprimait ses inquiétudes à ce sujet, il faut que Paris s'habitue à ne plus voir un aussi grand nombre de sentinelles à chaque coin de rue.--Il ne devait rester dans Paris que la garde municipale, s'élevant alors à 3 mille hommes. Le nom de Napoléon, la tranquillité des temps, dispensaient de consacrer plus de forces à la garde de la capitale.
Quant aux ports de Toulon et de Gênes, Napoléon y avait laissé de suffisantes garnisons. Mais il savait bien que les Anglais n'étaient pas assez malavisés pour essayer une tentative sur des places aussi fortes. Il n'avait de craintes sérieuses que relativement à Boulogne.
Ainsi, dans le vaste cercle embrassé par sa prévoyance, il avait paré à tous les dangers possibles. Si l'Autriche, apportant à la Prusse un secours qu'elle n'en avait pas reçu, prenait part à la guerre, l'armée d'Italie, concentrée sous Masséna et appuyée sur des places de premier ordre, telles que Palma-Nova, Mantoue, Venise, Alexandrie, pouvait opposer 70 mille hommes aux Autrichiens, tandis qu'avec 12 ou 15 mille, le général Marmont se jetterait dans leur flanc par la route de la Dalmatie. L'Inn, Braunau et les Bavarois devaient suffire dans le premier moment à la défense de la Bavière. Le maréchal Kellermann avait les dépôts pour couvrir le haut Rhin. Le maréchal Mortier, le roi Louis, le maréchal Brune, par un mouvement des uns vers les autres, étaient en mesure de réunir 50 mille hommes, sur le point qui serait menacé, depuis Mayence jusqu'au Helder, depuis le Helder jusqu'à Boulogne. Paris enfin, dans un péril pressant, pourrait se réduire à ses troupes de police, et envoyer un corps de réserve sur les côtes de Normandie ou de Bretagne.
Ces combinaisons diverses, rédigées avec une clarté frappante, avec le soin le plus minutieux des détails, avaient été communiquées au prince Eugène, au roi Joseph, au roi Louis, aux maréchaux Kellermann, Mortier et Brune, à tous ceux en un mot qui devaient concourir à leur exécution. Chacun d'eux en connaissait ce qui lui était nécessaire pour s'acquitter de sa tâche. L'archichancelier Cambacérès, placé au centre, et chargé de donner des ordres au nom de l'Empereur, avait seul reçu communication de l'ensemble.
[En marge: Ordres pour l'entrée en campagne de la grande armée.]
Vingt-quatre ou quarante-huit heures suffisaient à Napoléon pour arrêter ses plans, et pour en ordonner les détails, quand il avait pris la résolution d'agir. Il dictait alors pendant un ou deux jours, sans presque s'arrêter, jusqu'à cent ou deux cents lettres, qui toutes ont été conservées, qui toutes demeureront d'éternels modèles de l'art d'administrer les armées et les empires. Le prince Berthier, l'interprète habituel de ses volontés, ayant dû rester à Munich pour les affaires de la Confédération du Rhin, il appela le général Clarke, et consacra les journées des 18 et 19 septembre à lui dicter ses ordres. Napoléon prévoyait qu'une vingtaine de jours s'écouleraient encore en vaines explications avec la Prusse, après lesquelles la guerre commencerait inévitablement, car les explications étaient désormais impuissantes pour terminer une pareille querelle. Il voulut donc employer ces vingt jours à compléter la grande armée, et à la pourvoir de tout ce qui pouvait lui être encore nécessaire.
[En marge: État matériel et moral de la grande armée depuis Austerlitz.]
Ce n'est pas en vingt jours qu'on parviendrait à mettre sur le pied de guerre une armée nombreuse, les régiments qui devraient la composer fussent-ils complétement organisés chacun de leur côté. La réunir sur le point principal du rassemblement, la distribuer en brigades et en divisions, lui former un état-major, lui procurer des parcs, des équipages, du matériel de tout genre, exigerait encore une suite d'opérations longues et compliquées. Mais Napoléon, surpris l'année précédente par l'Autriche au moment de passer en Angleterre, et cette année par la Prusse au retour d'Austerlitz, avait son armée toute prête, et cette fois même toute transportée sur le théâtre de la guerre, puisqu'elle se trouvait dans le haut Palatinat et la Franconie. Elle ne laissait rien à désirer sous aucun rapport. Discipline, instruction, habitude de la guerre renouvelée récemment dans une campagne immortelle, forces réparées par un repos de plusieurs mois, santé parfaite, ardeur de combattre, amour de la gloire, dévouement sans bornes à son chef, rien ne lui manquait. Si elle avait perdu quelque chose de cette régularité de manoeuvres, qui la distinguait en quittant Boulogne, elle avait remplacé cette qualité plus apparente que solide, par une assurance et une liberté de mouvements, qui ne s'acquièrent que sur les champs de bataille. Ses vêtements usés, mais propres, ajoutaient à son air martial. Comme nous l'avons dit ailleurs, elle n'avait voulu tirer des dépôts ni ses vêtements neufs ni sa solde, se réservant de jouir de tout cela lors des fêtes que Napoléon lui préparait en septembre, fêtes superbes, mais chimériques, hélas! comme le milliard promis autrefois par la Convention! Cette armée héroïque, vouée désormais à une guerre éternelle, ne devait plus connaître d'autres fêtes que les batailles, les entrées dans les capitales conquises, l'admiration des vaincus! C'est à peine si quelques-uns des braves qui la composaient étaient destinés à regagner leurs foyers, et à mourir dans le calme de la paix! Et ceux-là même en vieillissant étaient condamnés à voir leur patrie envahie, démembrée, privée de la grandeur qu'elle devait à l'effusion de leur sang généreux!
[En marge: Soins pour vêtir le soldat.]
[En marge: Conscrits tirés des dépôts pour compléter les bataillons.]
[En marge: Remplacement des hommes usés par les fatigues.]
[En marge: Emploi des jeunes officiers sortis des écoles.]
Cependant, si bien préparée que soit une armée, elle ne l'est jamais au point de ne plus éprouver aucun besoin. Napoléon, à son expérience profonde de l'organisation des troupes, joignait une connaissance personnelle de son armée, vraiment extraordinaire. Il savait la résidence, l'état, la force de tous ses régiments. Il savait ce qui manquait à chacun d'eux, en hommes ou en matériel, et s'ils avaient laissé quelque part un détachement qui les affaiblît, il savait où le retrouver. Son premier soin était toujours de chausser le soldat et de le garantir du froid. Il fit expédier sur-le-champ des souliers et des capotes. Il voulait que chaque homme eût une paire de souliers aux pieds, et deux dans le sac. L'une de ces deux paires fut donnée en gratification à tous les corps, et la fortune du soldat est si modique, que ce léger don n'était pas sans valeur. Il ordonna d'acheter en France et à l'étranger tous les chevaux de selle et de trait qu'on pourrait se procurer. L'armée n'en avait pas actuellement besoin, mais, dans sa sollicitude pour les dépôts, il désirait que les chevaux n'y manquassent pas plus que les hommes. Il ordonna ensuite de faire partir des dépôts, qui allaient regorger de conscrits, trois ou quatre cents hommes par régiment, afin de porter les bataillons de guerre à un effectif de huit ou neuf cents hommes chacun, sachant qu'après deux mois de campagne ils seraient bientôt réduits à celui de six ou sept cents. La force de la grande armée devait s'en trouver augmentée de vingt mille combattants, et il devenait possible alors de congédier sans la trop affaiblir les soldats usés par la fatigue, car pour cette armée de la révolution il n'y avait eu jusqu'ici d'autre terme à son dévouement que les blessures ou la mort. On voyait dans ses rangs de vieux soldats, attachés à leurs régiments comme à une famille, dispensés de tout service, mais toujours prêts dans un danger à déployer leur ancienne bravoure, et profitant de leurs loisirs pour conter à leurs jeunes successeurs les merveilles auxquelles ils avaient assisté. Il y avait, dans le grade de capitaine surtout, beaucoup d'officiers qui n'étaient plus en état de servir. Napoléon ordonna de tirer des écoles militaires tous les jeunes gens que leur âge rendait propres à la guerre, pour en former des officiers. Il appréciait fort les sujets fournis par ces écoles; il les trouvait non-seulement instruits, mais braves, car l'éducation élève le coeur autant que l'esprit.
[En marge: Organisation des équipages, et moyens employés pour nourrir l'armée en campagne.]
Après avoir pris les moyens de rajeunir l'armée, il s'occupa de l'organisation de ses équipages. Il voulait qu'elle fût expéditive, et peu chargée de bagages. Son expérience ne le portait point à se passer de magasins, comme on l'a prétendu quelquefois, car il ne dédaignait aucun genre de prévoyance, et il ne négligeait pas plus les approvisionnements que les places fortes. Mais la guerre offensive, qu'il préférait à toute autre, ne permettait guère de créer des magasins, puisqu'il aurait fallu les créer sur le territoire ennemi, qu'on avait coutume d'envahir dès le début des opérations. Son système d'alimentation consistait à vivre chaque soir sur le pays occupé, à s'étendre assez pour se nourrir, pas assez pour être dispersé, et puis à traîner après soi, dans des caissons, le pain de plusieurs jours. Cet approvisionnement, ménagé avec soin, et renouvelé dès qu'on s'arrêtait, servait pour les cas de concentrations extraordinaires, qui précédaient et suivaient les batailles. Pour le transporter, Napoléon avait calculé qu'il lui fallait deux caissons par bataillon, et un caisson par escadron. En y joignant les voitures nécessaires aux malades et aux blessés, quatre ou cinq cents caissons devaient suffire à tous les besoins de l'armée. Il défendit expressément qu'aucun officier, qu'aucun général fît servir à son usage les charrois destinés aux troupes. Les transports étaient exécutés alors par une compagnie, qui louait à l'État ses caissons tout attelés. Ayant découvert que l'un des maréchaux, favorisé par cette compagnie, avait plusieurs voitures à sa disposition, Napoléon réprima cette infraction aux règles avec la dernière sévérité, et rendit le prince Berthier responsable de l'accomplissement de ses ordres. L'armée était alors exempte des abus que le temps, la richesse croissante de ses chefs, y introduisirent bientôt.
[En marge: Wurzbourg devenu le centre de tous les rassemblements en hommes et en matériel.]
Napoléon commanda ensuite de grands amas de grain, tout le long du Rhin, et une immense fabrication de biscuit. Ces vivres devaient être réunis à Mayence, et de Mayence dirigés par la navigation du Mein sur Wurzbourg. Située dans la haute Franconie, tout près des défilés qui aboutissent en Saxe, et dominée par une excellente citadelle, Wurzbourg devait être notre base d'opération. Napoléon rechercha si, dans les environs, il n'y aurait pas encore d'autres postes fortifiés. Les officiers, envoyés secrètement en reconnaissance, ayant désigné Forchheim et Kronach, il ordonna de les armer, et d'y mettre en sûreté les vivres, munitions, outils, dont il avait prescrit la réunion.
Wurzbourg appartenait depuis quelques mois à l'archiduc Ferdinand, celui qui avait été successivement grand-duc de Toscane, électeur de Salzbourg, et enfin, depuis la dernière paix avec l'Autriche, duc de Wurzbourg. Ce prince sollicitait son adjonction à la Confédération du Rhin, au milieu de laquelle ses nouveaux États se trouvaient enclavés. Il était doux, sage, aussi bien disposé envers la France que pouvait l'être un prince autrichien; et on était assuré d'obtenir de lui toutes les facilités désirables pour les préparatifs qu'on voulait faire. Wurzbourg devint donc le centre des rassemblements d'hommes et de matériel, ordonnés par Napoléon.
L'argent ne manquait plus depuis la crise financière de l'hiver précédent. Napoléon, d'ailleurs, avait dans le trésor de l'armée une précieuse ressource. Sans dépenser ce trésor, exclusivement consacré aux dotations de ses soldats, il y faisait des emprunts, que l'État devait rembourser ensuite, en payant l'intérêt et le capital des sommes empruntées. Napoléon avait envoyé beaucoup de numéraire à Strasbourg, et confié des fonds au prince Berthier, pour vaincre par la puissance de l'argent comptant les obstacles que rencontrerait l'exécution de ses volontés.
[En marge: Augmentation de la garde impériale.]
[En marge: Création des fusiliers de la garde.]
[En marge: Nouvelle formation des grenadiers Oudinot.]
La garde impériale avait voyagé en poste, comme on l'a vu, grâce aux relais de charrettes préparés sur la route. On avait expédié ainsi 3,000 grenadiers et chasseurs à pied. Ne pouvant user de ce mode de transport pour la cavalerie et l'artillerie, on achemina par la voie ordinaire les grenadiers et les chasseurs à cheval, formant près de 3,000 chevaux, ainsi que le parc d'artillerie de la garde, fort de 40 bouches à feu. C'était une réserve de 7,000 hommes, propres à parer à tous les accidents imprévus. Napoléon, aussi prudent dans l'exécution que hardi dans la conception de ses plans, faisait grand cas des réserves, et c'était surtout pour s'en créer une qu'il avait institué la garde impériale. Mais, prompt à découvrir les inconvénients attachés aux plus excellentes choses, il trouvait l'entretien de cette garde trop dispendieux, et craignait, pour la recruter, d'appauvrir l'armée en sujets de choix. Les vélites, espèce d'engagés volontaires, dont il avait imaginé la création, pour augmenter la garde sans puiser dans l'armée, lui avaient paru trop coûteux aussi, et pas assez nombreux. Il ordonna donc de composer, sous le titre de _fusiliers de la garde_, un nouveau régiment d'infanterie, dont tous les soldats seraient choisis dans le contingent annuel, dont les officiers et sous-officiers seraient pris dans la garde, qui porterait l'uniforme de celle-ci, qui servirait avec elle, serait seulement traité en jeune troupe, c'est-à-dire moins ménagé au feu, jouirait d'une très-légère augmentation de solde, et aurait bientôt toutes les qualités de la garde elle-même, sans coûter autant, et sans priver l'armée de ses soldats les meilleurs. En attendant le résultat de cette ingénieuse combinaison, Napoléon eut recours au moyen déjà usité d'extraire des corps, et de réunir en bataillons, les compagnies de grenadiers et celles de voltigeurs. C'est ainsi qu'avaient été formés, en 1804, les grenadiers d'Arras, devenus depuis grenadiers Oudinot. On avait pris à cette époque les compagnies de grenadiers de tous les régiments qui n'étaient pas destinés à faire partie de l'expédition de Boulogne. Après Austerlitz, plusieurs de ces compagnies avaient été renvoyées à leurs corps. Napoléon ordonna de joindre à celles qui étaient demeurées ensemble les grenadiers et voltigeurs des dépôts et régiments stationnés dans les 25e et 26e divisions militaires (pays compris entre le Rhin, la Meuse et la Sambre), de les organiser en bataillons de 6 compagnies chacun, et de les acheminer sur Mayence. C'était un nouveau corps de 7,000 hommes, qui, joint à la garde impériale, devait porter la réserve de l'armée à 14,000 hommes. Il y ajouta 2,400 dragons d'élite, formés en bataillons de 4 compagnies ou escadrons, et devant servir soit à pied, soit à cheval, toujours à côté de la garde. Ces dragons, tirés de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l'Alsace, pouvaient être transportés en une vingtaine de jours sur le Mein.
[En marge: Force totale de l'armée active.]