Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 28

Chapter 283,667 wordsPublic domain

Napoléon laissa Duroc à Varsovie, pour y avoir un homme de confiance. Le prince Poniatowski avait organisé quelques bataillons polonais. Ceux qui étaient les plus avancés dans leur organisation durent, avec les régiments provisoires arrivant de France, garder, sous les ordres du général Lemarois, les ouvrages de Praga. Napoléon fit partir de Varsovie, chargés de biscuit et de pain, tous les équipages dont il pouvait disposer, espérant que la gelée facilitant les transports, ses soldats ne manqueraient de rien. En vertu de ces ordres, émis les 27, 28 et 29 janvier, l'armée devait être réunie à Allenstein le 3 ou le 4 février. Il faut remarquer que les renforts amenés avec tant de prévoyance de France et d'Italie, étaient encore en marche; que le 2e léger, le 15e de ligne, les quatre régiments de cuirassiers empruntés à l'armée de Naples, étaient seuls arrivés sur la Vistule, que les autres corps n'avaient pas atteint la ligne de l'Elbe; que Napoléon avait à peine reçu les premiers détachements de recrues tirés des dépôts au lendemain de la bataille d'Iéna, ce qui lui avait procuré une douzaine de mille hommes tout au plus, et ce qui était fort insuffisant pour remplir les vides produits soit par le feu, soit par les maladies de la saison; que la plupart des corps se trouvaient réduits d'un tiers ou d'un quart; que ceux de Lannes, Davout, Soult, Augereau, Ney, Bernadotte, en y ajoutant la garde, les grenadiers Oudinot, la cavalerie de Murat, ne formaient pas plus de cent et quelques mille hommes[18]; et que laissant Lannes et Oudinot sur sa droite, n'ayant qu'une chance fort incertaine d'amener Bernadotte vers sa gauche, il devait lui rester 75 mille hommes tout au plus, pour livrer bataille au général Benningsen, qui en avait 90 mille avec les Prussiens.

[Note 18: Voici la force véritable des corps, établie d'après la confrontation de nombreuses pièces authentiques.

Le maréchal Lannes. 12,000 hommes. Le maréchal Davout. 18,000 Le maréchal Soult. 20,000 Le maréchal Augereau. 10,000 Le maréchal Ney. 10,000 Le maréchal Bernadotte. 12,000 Le général Oudinot. 6,000 La garde 6,000 La cavalerie de Murat 10,000 ------- Total 104,000

Si l'on retranche de ce chiffre total de 104,000 hommes

12,000 Lannes } } laissés aux environs de Varsovie, 6,000 Oudinot } 12,000 Bernadotte devant rester entre Thorn et Graudenz. ------ 30,000

il reste 74 mille hommes de troupes actives, pouvant se trouver réunies sous la main de Napoléon.]

Malgré cette infériorité numérique, Napoléon, comptant sur ses soldats et sur les routes, qui semblaient permettre des concentrations rapides, entra en campagne, le coeur plein d'espérance. Il écrivit à l'archichancelier Cambacérès et à M. de Talleyrand, qu'il avait levé ses cantonnements, _pour profiter d'une belle gelée et d'un beau temps_; que les chemins étaient superbes; qu'il ne fallait rien dire à l'impératrice, _pour ne pas lui causer d'inquiétudes inutiles_, mais qu'il était en plein mouvement, et _qu'il en coûterait cher aux Russes, s'ils ne se ravisaient pas_.

[En marge: Fév. 1807.]

[En marge: Napoléon quitte Varsovie pour se mettre à la tête de l'armée.]

[En marge: Subite hésitation du général Benningsen lorsqu'il faut s'engager sur la basse Vistule.]

Parti le 30 de Varsovie, Napoléon était le 30 au soir à Prasznitz, et le 31 à Willenberg. Murat l'ayant devancé, avait réuni en toute hâte ses régiments de cavalerie, sauf les cuirassiers dispersés le long de la Vistule, et formait l'avant-garde du maréchal Soult, déjà concentré sur Willenberg. (Voir la carte nº 38.) Le maréchal Davout avait exécuté des marches forcées pour se rendre à Myszniec, le maréchal Augereau pour se rendre à Neidenbourg. Pendant ce temps, le maréchal Ney avait rassemblé ses divisions à Hohenstein, prêt à se porter en avant dès que le gros de l'armée aurait dépassé sa droite. Le maréchal Bernadotte, rétrogradant lentement, était venu s'établir en arrière de la gauche de Ney, à Loebau, puis à Strasbourg, et enfin aux environs de Thorn. Jusqu'ici tout se passait à souhait. L'ennemi avait, par sa colonne de droite, suivi pas à pas le mouvement du maréchal Bernadotte, et par celle de gauche, s'était à peine avancé vers Allenstein. Une inconcevable inaction le retenait depuis quelques jours dans cette position. Le général Benningsen, plein de hardiesse quand il avait fallu projeter une grande manoeuvre sur la basse Vistule, hésitait maintenant qu'il s'agissait de s'engager dans cette manoeuvre audacieuse, qui était fort au-dessus de ses facultés et de celles de son armée. Il faut, pour se hasarder dans de telles entreprises, la confiance qu'inspire l'habitude de la victoire, et de plus l'expérience des diverses péripéties à travers lesquelles on est condamné à passer avant d'arriver au succès. Le général Benningsen, qui n'avait ni cette confiance, ni cette expérience, flottait entre mille incertitudes, donnant aux autres et à lui-même les faux prétextes dont se couvre l'irrésolution, tantôt disant qu'il attendait ses vivres et ses munitions, tantôt affectant de croire, ou croyant véritablement que le mouvement rétrograde du corps de Bernadotte était commun à toute l'armée française, et qu'on avait obtenu le résultat désiré, puisque Napoléon s'apprêtait à quitter la Vistule. Du reste son hésitation, quoique assez ridicule après l'annonce fastueuse d'une vaste opération offensive, assurait son salut, car plus il se serait engagé sur la basse Vistule, plus aurait été profond l'abîme dans lequel il serait tombé. Toutefois, cette hésitation elle-même, en se prolongeant deux ou trois jours encore, pouvait le perdre tout autant qu'un mouvement plus prononcé, car dans cet intervalle Napoléon continuait de s'élever sur le flanc gauche de l'armée russe.

[En marge: Concentration de l'armée française, et sa marche sur Allenstein.]

Le 1er février, Murat et le maréchal Soult étaient à Passenheim, le maréchal Davout s'avançait sur Ortelsbourg. Augereau et Ney se rapprochaient par Hohenstein du gros de l'armée. Napoléon se trouvait avec la garde à Willenberg. Encore vingt-quatre ou quarante-huit heures, et on allait être au nombre de 75 mille hommes sur le flanc gauche des Russes. Napoléon, toujours soigneux de guider ses lieutenants pas à pas, avait adressé une nouvelle dépêche au maréchal Bernadotte, pour lui expliquer une dernière fois son rôle dans cette grande manoeuvre, pour lui indiquer la manière de se dérober promptement à l'ennemi et de rejoindre l'armée, ce qui devait rendre l'effet de la combinaison actuelle plus certain et plus décisif. Cette dépêche avait été confiée à un jeune officier récemment adjoint à l'état-major, qui avait ordre de la porter en toute hâte vers la basse Vistule.

[En marge: Les Français joignent les Russes à Jonkowo.]

On marcha le 2 et le 3 février. Le 3 au soir, après avoir dépassé Allenstein, on déboucha devant une position élevée, qui s'étend de l'Alle à la Passarge, bien flanquée de droite et de gauche par ces deux rivières et par des bois. C'était la position de Jonkowo. Napoléon, qui avait poussé le 3 jusqu'à Gettkendorf, non loin de Jonkowo, courut à l'avant-garde pour reconnaître l'ennemi. Il le trouva plus en force qu'on ne devait le supposer, et rangé sur le terrain comme s'il eût voulu y livrer bataille. Napoléon fit aussitôt ses dispositions pour engager le lendemain une action générale, si l'ennemi persistait à l'attendre à Jonkowo.

[En marge: Apparence d'une grande bataille à Jonkowo, et préparatifs pour la livrer.]

Il pressa l'arrivée des maréchaux Augereau et Ney qui étaient prêts à le joindre. Il avait déjà sous la main à Gettkendorf le maréchal Soult, la garde, Murat, et à quelque distance sur sa droite le maréchal Davout, qui hâtait le pas afin d'atteindre les bords de l'Alle. Voulant assurer le succès du lendemain, Napoléon ordonna au maréchal Soult de filer à droite, le long du cours de l'Alle, de suivre les sinuosités de cette rivière, de s'engager dans un rentrant qu'elle formait derrière la position des Russes, et de la passer de vive force au pont de Bergfried, quelque résistance qu'on dût y rencontrer. Ce pont enlevé, on possédait sur les derrières de l'ennemi un débouché par lequel on pouvait le mettre dans le plus grand danger. Deux des divisions du maréchal Davout furent dirigées sur ce point, afin de rendre le résultat infaillible.

[En marge: Les Russes décampent inopinément, et abandonnent la position de Jonkowo.]

Le soir même de ce jour, le maréchal Soult exécuta l'ordre de l'Empereur, fit emporter par la division Leval le village de Bergfried, puis le pont sur l'Alle, enfin les hauteurs au delà. Le combat fut court, mais vif et sanglant. Les Russes y perdirent 1,200 hommes, les Français 5 ou 600. L'importance du poste méritait un tel sacrifice. Dans le courant de la soirée, la cavalerie de Murat et le corps du maréchal Soult se donnaient la main le long de l'Alle. On était en présence des Russes, privés d'appui vers leur gauche, menacés même sur leurs derrières, et séparés de nous seulement par un faible ruisseau, affluent de l'Alle. On s'attendait pour le lendemain à une journée importante, et Napoléon se demandait comment il se pouvait que les Russes fussent déjà rassemblés en si grand nombre, et concentrés si à propos sur ce point. Il avait de la peine à se l'expliquer, car d'après tous les calculs de distance et de temps, ils n'avaient pu être instruits assez tôt des mouvements de l'armée française, pour prendre une détermination si prompte, si peu d'accord avec leur premier projet de marche offensive sur la basse Vistule. En tout cas, quel que fût le motif qui les eût réunis, ils étaient en péril de perdre une bataille, et de la perdre de manière à être coupés de la Prégel, s'ils attendaient seulement jusqu'au lendemain. Le lendemain, en effet, nos troupes pleines d'ardeur s'avancèrent sur la position. Elles conçurent un instant l'espérance de joindre les Russes, mais elles virent peu à peu leurs lignes céder et disparaître. Bientôt même elles s'aperçurent qu'elles n'avaient devant elles que des avant-gardes, placées en rideau pour les tromper. Napoléon en ce moment aurait eu lieu de regretter de n'avoir pas attaqué les Russes la veille, si la veille son armée eût été rassemblée, et en possession d'assez bonne heure du pont de Bergfried. Mais la concentration, qui était complète le 4 au matin, ne l'était pas le 3 au soir; il n'avait donc aucun retard à se reprocher. Il ne lui restait qu'à marcher, et à pénétrer le secret des résolutions de l'ennemi.

[En marge: La révélation du plan de Napoléon due à l'imprudence d'un jeune officier d'état-major, décide les Russes à décamper.]

Il connut bientôt ce secret, car les Russes, dans leur joie d'être miraculeusement sauvés d'une ruine certaine, le répandaient eux-mêmes sur les routes. Le jeune officier envoyé au maréchal Bernadotte avait été pris par les Cosaques avec ses dépêches, qu'il n'avait pas eu la présence d'esprit de détruire. Le général Benningsen, averti par ces dépêches quarante-huit heures plus tôt qu'il ne l'eût été par le mouvement de l'armée française, avait eu le temps de se concentrer en arrière d'Allenstein, et envoyant les préparatifs de Napoléon à Jonkowo, il avait décampé dans la nuit du 3 au 4, soit qu'il jugeât imprudent de combattre dans une position où l'on courait le danger d'être tourné, soit qu'il n'entrât pas dans ses vues d'accepter une bataille décisive. Ainsi cet entreprenant général, qui devait, par une seule manoeuvre, nous enlever Varsovie et la Pologne, était déjà en retraite sur Koenigsberg. Il rebroussa chemin vers la Prégel, par la route d'Arensdorf et d'Eylau, parallèle au cours de l'Alle.

[En marge: Napoléon se résout à poursuivre les Russes.]

Mais Napoléon que la fortune, deux fois inconstante en si peu de temps, avait privé du fruit des plus belles combinaisons, ne voulait pas avoir quitté ses cantonnements en pure perte, et sans faire payer à ceux qui l'avaient troublé dans son repos, leur téméraire tentative. La gelée, bien qu'elle ne fût pas très-forte, était suffisante néanmoins pour rendre les routes solides, sans rendre la température insupportable. Il se décida donc à mettre de nouveau la célérité de ses soldats à l'épreuve, et à essayer encore de déborder le flanc des Russes, pour leur livrer dans une position bien choisie, une bataille qui pût terminer la guerre.

Il prit en toute hâte le chemin d'Arensdorf, marchant au centre et sur la principale route avec Murat, le maréchal Soult, le maréchal Augereau et la garde, ayant à sa droite vers l'Alle le corps du maréchal Davout, à sa gauche vers la Passarge le corps du maréchal Ney. Prévoyant avec une merveilleuse sagacité, que les Russes, quoique ralliés à propos par un coup de la fortune, l'avaient été cependant trop à l'improviste, pour n'avoir pas laissé des détachements en arrière, il poussa le maréchal Ney un peu à gauche vers la Passarge, et lui ordonna de couper le pont de Deppen, lui prédisant qu'il y ferait quelque bonne prise, s'il pouvait intercepter les routes qui conduisent de la Passarge à l'Alle. Il prescrivit enfin au maréchal Bernadotte de quitter immédiatement les bords de la Vistule, et puisqu'il n'y avait plus à ruser avec l'ennemi, de rejoindre la grande armée le plus tôt possible.

On s'avança en suivant l'ordre indiqué. Dans cette même journée du 4 février, les Russes s'arrêtèrent un instant à Wolfsdorf, à égale distance de l'Alle et de la Passarge, pour prendre quelque repos, et voir si le corps prussien du général Lestocq, qui était en retard, réussirait à les rejoindre. Mais ce corps était encore trop loin pour qu'ils pussent le recueillir, et pressés par les Français, ils continuèrent leur marche, abandonnant Guttstadt, les ressources qu'ils y avaient réunies, des blessés, des malades, et 500 hommes qui furent faits prisonniers.

Quoique les magasins de Guttstadt ne fussent pas très-considérables, ils étaient précieux pour les Français, qui, devançant leurs convois, n'avaient pour vivre que ce qu'ils se procuraient en route.

[En marge: Rencontre du corps de Ney avec le corps prussien de Lestocq à Waltersdorf.]

Le lendemain 5 février, on marcha dans le même ordre, les Français ayant leur droite à l'Alle, les Russes y ayant leur gauche, les uns et les autres cherchant à se gagner de vitesse. Pendant ce temps, Ney s'étant avancé par le pont de Deppen au delà de la Passarge, afin d'y couper la retraite des troupes ennemies en retard, rencontra en effet les Prussiens sur la route de Liebstadt. Le général Lestocq, n'espérant pas s'ouvrir une issue en passant sur le corps de Ney, se résigna à un sacrifice qui était devenu nécessaire. Il présenta aux Français une forte arrière-garde de trois à quatre mille hommes, et tandis qu'il la livrait à leurs coups, il tâcha de se dérober en descendant le cours de la Passarge, pour la traverser plus bas. Ce calcul, qui est souvent une des cruelles nécessités de la guerre, sauva sept à huit mille Prussiens, par le sacrifice de trois à quatre mille. Ney fondit sur ceux qu'on lui opposait à Waltersdorf, en sabra une partie, et prit le reste. Il avait à la fin du combat deux mille cinq cents prisonniers. Le sol était couvert d'un millier de morts et de blessés, d'une nombreuse artillerie et d'une immense quantité de bagages. Napoléon, qui attachait plus de prix à battre les Russes par la réunion de toutes leurs forces, qu'à ramasser des prisonniers prussiens sur les routes, recommanda au maréchal Ney de ne pas trop s'obstiner à la poursuite du général Lestocq, et d'avoir soin de ne pas se séparer de la grande armée. En conséquence de ces instructions, le maréchal Ney abandonna la poursuite des Prussiens, et toutefois tâcha de ne pas les perdre de vue, afin d'empêcher leur jonction avec les Russes.

Le 6 février, les Russes, forçant de marche, atteignirent Landsberg, sans cesse harcelés par les Français, et abandonnant sur l'Alle la petite ville de Heilsberg, où ils avaient encore des magasins, des malades et des traînards. Leur arrière-garde ayant essayé de s'y maintenir, le maréchal Davout la fit pousser vivement, et comme il s'avançait en occupant les deux bords de l'Alle, la division Friant rencontra cette arrière-garde qui s'échappait par la rive droite, la dispersa, lui tua ou lui prit quelques centaines d'hommes.

[En marge: Combat de Hoff.]

Les Russes voulurent s'arrêter pendant la nuit du 6 au 7 à Landsberg. En conséquence ils se couvrirent par un gros détachement placé à Hoff. Au milieu d'un pays accidenté, une forte masse d'infanterie, ayant à sa droite un village, à sa gauche des bois, protégée de plus par une cavalerie nombreuse, barrait la route. Murat, arrivé le premier, lança ses hussards et ses chasseurs, puis ses dragons sur la cavalerie des Russes, et la culbuta, mais ne put entamer leur solide infanterie. Les cuirassiers du général d'Hautpoul, survenus dans le moment, furent lancés à leur tour. Le premier régiment chargea d'abord, mais en vain, arrêté qu'il fut dans son élan par une charge de la cavalerie ennemie. Murat ralliant alors la division de cuirassiers, la jeta tout entière sur l'infanterie russe. Un cri de _Vive l'Empereur_! parti des rangs, accompagna et excita le mouvement de ces braves cavaliers. Ils rompirent la ligne ennemie, et sabrèrent un grand nombre de fantassins foulés sous les pieds de leurs chevaux. Au même instant paraissait la division Legrand du corps du maréchal Soult. Un de ses régiments marcha sur le village à gauche, et l'enleva. Les Russes, attachant beaucoup de prix à cette position, qui assurait la tranquillité de leur nuit, tentèrent encore un effort sur le village. Surpris au plus fort de leur lutte avec l'infanterie française, par une nouvelle charge de nos cuirassiers, ils furent définitivement culbutés, et battirent en retraite après une perte de deux mille hommes, sacrifiés dans ce combat d'arrière-garde.

Le général Benningsen, poursuivi de la sorte, ne crut pas qu'il y eût sûreté à passer la nuit dans la ville de Landsberg, et se retira sur Eylau, où il entra dans la journée du 7 février.

[En marge: Retraite des Russes sur Eylau.]

Il plaça une nombreuse arrière-garde sur un plateau qu'on appelle plateau de Ziegelhoff (voir la carte nº 40), et devant lequel on arrive au sortir des bois dont la route de Landsberg à Eylau est couverte. Les généraux Bagowout et Barklay de Tolly étaient en position sur ce plateau, prêts à renouveler le combat de la veille. Le général Benningsen, sentant bien qu'il était serré de trop près pour ne pas être amené à une bataille, tenait beaucoup à occuper ce plateau, sur lequel on pouvait recevoir avec avantage l'armée française débouchant de la région boisée. Il tenait de plus à protéger l'arrivée de sa grosse artillerie, à laquelle il avait ordonné de faire un détour. Par tous ces motifs sa résistance sur ce point devait être opiniâtre.

[En marge: Combat de Ziegelhoff, livré le 7 février au soir.]

La cavalerie de Murat, secondée par l'infanterie du maréchal Soult, déboucha des bois avec sa hardiesse accoutumée, et s'avança sur le plateau de Ziegelhoff. La brigade Levasseur, composée des 46e et 28e régiments de ligne, la suivit résolument, pendant que la brigade Viviès, filant à droite, essayait à travers des lacs gelés de tourner la position. La brigade Levasseur, que le feu d'une nombreuse artillerie excitait à brusquer l'attaque, hâta le pas. Une première ligne d'infanterie ennemie fut d'abord repoussée à la baïonnette. Mais la cavalerie russe, chargeant à propos sur la gauche de la brigade, renversa le 28e, avant qu'il eût le temps de se former en carré. Elle sabra beaucoup de nos fantassins, et enleva une aigle.

[En marge: Combat dans l'intérieur de la ville d'Eylau.]

Le combat bientôt rétabli, se continua de part et d'autre avec acharnement. Cependant la brigade Viviès ayant débordé la position des Russes, ceux-ci la quittèrent pour se retirer dans la ville même d'Eylau. Le maréchal Soult y pénétra en même temps qu'eux. Napoléon ne voulait pas qu'on leur laissât la ville d'Eylau, pour le cas incertain, mais probable, d'une grande bataille. On entra donc baïonnette baissée dans Eylau. Les Russes s'y défendirent opiniâtrement de rue en rue. On tourna la ville, et on trouva une de leurs colonnes établie dans un cimetière, devenu fameux depuis par de terribles souvenirs, et qui était situé en dehors à droite. La brigade Viviès emporta ce cimetière après un combat des plus rudes. Les Russes se replièrent au delà d'Eylau. De toutes les rencontres d'arrière-garde, celle-ci avait été la plus sanglante, et elle avait coûté au corps du maréchal Soult des pertes considérables. On se jeta un peu en désordre dans la ville d'Eylau, les soldats se dispersant pour vivre, et surprenant dans les maisons beaucoup de Russes qui n'avaient pas eu le temps de s'enfuir.

[En marge: Les Russes s'arrêtent le 7 au soir au delà d'Eylau, et paraissent disposés à livrer bataille.]

La première opinion que conçut Murat, et qu'il transmit à Napoléon, c'est que les Russes, ayant perdu le point d'appui d'Eylau, iraient en chercher un plus éloigné. Cependant quelques officiers égarés dans cette mêlée, avaient aperçu les Russes établis un peu au delà d'Eylau, et allumant leurs feux de bivouac pour y passer la nuit. Cette observation, confirmée par de nouveaux rapports, ne permit aucun doute sur l'importance de la journée du lendemain 8 février; et en effet, elle en a acquis une qui lui assure l'immortalité dans les siècles.

[En marge: État de l'armée française la veille de la bataille d'Eylau.]

Il devenait évident que les Russes, s'arrêtant cette fois après le combat du soir, et n'employant pas la nuit à marcher, étaient résolus à engager le lendemain une action générale. L'armée française était harassée de fatigue, fort réduite en nombre par la rapidité des marches, travaillée par la faim, et transie de froid. Mais il fallait livrer bataille, et ce n'était pas en semblable occasion, que soldats, officiers, généraux, avaient coutume de sentir leurs souffrances.

Napoléon se hâta de dépêcher le soir même plusieurs officiers aux maréchaux Davout et Ney pour les ramener, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Le maréchal Davout avait continué de suivre l'Alle jusqu'à Bartenstein, et il ne se trouvait plus qu'à trois ou quatre lieues. Il répondit qu'il arriverait dès la pointe du jour vers la droite d'Eylau (droite de l'armée française), prêt à donner dans le flanc des Russes. Le maréchal Ney, qu'on avait dirigé sur la gauche, de façon à tenir les Prussiens à distance, et à pouvoir fondre sur Koenigsberg dans le cas où les Russes se jetteraient derrière la Prégel, le maréchal Ney était en marche sur Kreutzbourg. On fit courir après lui, sans être aussi assuré de l'amener à temps sur le champ de bataille, qu'on l'était d'y voir paraître le maréchal Davout.

[En marge: Effectif des corps composant l'armée française à la bataille d'Eylau.]