Part 26
Après plusieurs rencontres avec les Cosaques, on les avait obligés à laisser les cantonnements tranquilles. On s'était aperçu que la cavalerie légère suffisait pour se garder, et que la grosse cavalerie souffrait beaucoup dans les cantonnements avancés. Aussi Napoléon, éclairé par une expérience de quelques jours, fit un changement à ses dispositions. Il ramena la grosse cavalerie vers la Vistule. Les cuirassiers du général d'Hautpoul furent cantonnés autour de Thorn; les dragons de toutes les divisions depuis Thorn jusqu'à Varsovie; les cuirassiers du général Nansouty, en arrière de la Vistule, entre la Vistule et la Pilica. La cavalerie légère, renforcée de quelques brigades de dragons, resta aux avant-postes; mais elle vint alternativement, deux régiments par deux régiments, se refaire sur la Vistule, où les fourrages abondaient. La division Gudin du corps de Davout, la plus maltraitée de toute l'armée, car elle avait pris part aux deux plus rudes actions de la guerre, Awerstaedt et Pultusk, fut envoyée à Varsovie, pour s'y dédommager de ses fatigues et de ses combats.
Assurément, l'armée n'était pas, dans le fond de la Pologne, aussi bien entretenue qu'au camp de Boulogne, où tous les moyens de la France, et deux années de temps, avaient été consacrés à pourvoir à ses besoins. Mais elle avait le nécessaire, et quelquefois davantage. Napoléon, répondant au ministre Fouché, qui lui faisait part des bruits répandus par les malveillants sur les souffrances de nos soldats, lui écrivait:
«Il est vrai que les magasins de Varsovie n'étant pas grandement approvisionnés, et l'impossibilité d'y réunir en peu de temps une grande quantité de grains, ont rendu les vivres rares; mais il est aussi absurde de penser qu'on puisse manquer de blé, de vin, de viande, de pommes de terre en Pologne, qu'il l'était de dire qu'on en manquait en Égypte.
»J'ai à Varsovie une manutention qui me donne 100,000 rations de biscuit par jour; j'en ai une à Thorn; j'ai des magasins à Posen, à Lowicz, sur toute la ligne; j'ai de quoi nourrir l'armée pendant plus d'un an. Vous devez vous souvenir que lors de l'expédition d'Égypte, des lettres de l'armée disaient qu'on y mourait de faim. Faites écrire des articles dans ce sens. Il est tout simple qu'on ait pu manquer de quelque chose au moment où l'on poussait les Russes de Varsovie; mais les productions du pays sont telles qu'il ne peut y avoir de craintes...» (Varsovie, 18 janvier 1807.)
[En marge: Organisation de vastes hôpitaux entre la Vistule et l'Oder.]
Il y avait cependant un assez grand nombre de malades, plus même que de coutume dans cette vaillante armée. Ils étaient atteints de fièvres et de douleurs, par suite des bivouacs continuels, sous un ciel froid, sur une terre humide. Il était facile d'en juger par ce qui arrivait aux chefs eux-mêmes. Plusieurs des maréchaux, ceux en particulier qu'on appelait les _Italiens_ et les _Égyptiens_, parce qu'ils avaient servi en Italie et en Égypte, se trouvaient gravement indisposés. Murat n'avait pu prendre part aux dernières opérations sur la Narew. Augereau, souffrant d'un rhumatisme, était obligé de se soustraire au contact d'un air froid et humide. Lannes, tombé malade à Varsovie, avait été obligé de se séparer du cinquième corps, qu'il ne pouvait plus commander.
Napoléon couronna les soins donnés à ses soldats par des soins non moins empressés pour ses malades et ses blessés. Il avait fait préparer six mille lits à Varsovie; il en fit disposer un nombre tout aussi considérable à Thorn, à Posen et sur les derrières, entre la Vistule et l'Oder. On avait saisi à Berlin de la laine provenant des domaines de la couronne, de la toile à tente; on en fit des matelas pour les hôpitaux. Ayant à sa disposition la Silésie, que le prince Jérôme avait occupée, et qui abonde en toiles de toute espèce, Napoléon ordonna d'en acheter une grande quantité, et de la convertir en chemises. Il confia spécialement la direction des hôpitaux à M. Daru, et prescrivit une organisation toute particulière pour ces établissements. Il décida qu'il y aurait dans chaque hôpital un infirmier en chef, toujours pourvu d'argent comptant, chargé, sous sa responsabilité, de procurer aux malades ce dont ils auraient besoin, et surveillé par un prêtre catholique. Ce prêtre, en même temps qu'il exerçait le ministère spirituel, devait exercer aussi une sorte de vigilance paternelle, rendre des comptes à l'Empereur, et lui signaler la moindre négligence envers les malades, dont il était ainsi constitué le protecteur. Napoléon avait voulu que ce prêtre eût un traitement, et que chaque hôpital devînt en quelque sorte une cure ambulante, à la suite de l'armée.
Tels étaient les soins infinis auxquels se livrait ce grand capitaine, que la haine des partis a représenté, le jour de sa chute, comme un conquérant barbare, poussant les hommes à la boucherie, sans s'inquiéter de les nourrir quand il les avait fait marcher, de les guérir quand il les avait fait mutiler, et ne se souciant pas plus d'eux que des animaux qui traînaient ses canons et ses bagages.
[En marge: Ouvrages de fortification sur la Vistule et la Narew.]
Après s'être occupé des hommes avec un zèle qui n'en est pas moins noble pour être intéressé, car il ne manque pas de généraux, de souverains, qui laissent mourir de misère les soldats instruments de leur puissance et de leur gloire, Napoléon donna son attention aux ouvrages entrepris sur la Vistule, et à l'exacte arrivée de ses renforts, de manière qu'au printemps son armée pût se présenter à l'ennemi plus formidable que jamais. Il avait ordonné, comme on l'a vu, des ouvrages à Praga, voulant que Varsovie pût se soutenir seule, avec une simple garnison, dans le cas où il se porterait en avant. Après avoir tout examiné de ses yeux, il résolut la construction de huit redoutes, fermées à la gorge, avec escarpe et contrescarpe revêtues en bois (genre de revêtement dont le siége de Dantzig fit bientôt apprécier la valeur), et enveloppant dans leur ensemble le vaste faubourg de Praga. Il voulut y ajouter un ouvrage, qui, placé en arrière de ces huit redoutes, et en avant du pont de bateaux qui liait Varsovie avec Praga, servît à la fois de réduit à cette espèce de place forte, et de tête de pont au pont de Varsovie. Il commanda à Okunin, où étaient jetés les ponts sur la Narew et sur l'Ukra, un ensemble d'ouvrages pour les couvrir, et en garantir la possession exclusive à l'armée française. Même chose fut prescrite au pont de Modlin, qu'on avait jeté au confluent de la Vistule et de la Narew, en se servant d'une île pour y asseoir les moyens de passage, et pour y construire un ouvrage défensif de la plus grande force. Ainsi, entre les trois points de Varsovie, d'Okunin et de Modlin (voir la carte nº 38), où venaient se croiser tant et de si vastes cours d'eau, Napoléon s'assura tous les passages à lui-même, et les interdit tous aux Russes, de manière que ces grands obstacles naturels, convertis en facilités pour lui, en difficultés insurmontables pour l'ennemi, devinssent dans ses mains de puissants moyens de manoeuvre, et pussent surtout être livrés à eux-mêmes, si le besoin de la guerre obligeait à s'élever au nord, plus qu'on ne l'avait fait encore. Napoléon compléta ce système par un ouvrage du même genre à Sierock, au confluent de la Narew et du Bug. Avec les bois qui abondaient sur les lieux, avec l'argent comptant dont on disposait, on était certain d'avoir à la fois les matériaux et les bras pour mettre ces matériaux en oeuvre.
[En marge: Création d'un dixième corps, pour faire le siége de Dantzig.]
Napoléon avait tiré de Paris deux régiments d'infanterie, le 15e léger et le 58e de ligne, un régiment de fusiliers de la garde, et un régiment de la garde municipale. Il avait encore tiré un régiment de Brest, un de Saint-Lô, un de Boulogne. Ces sept régiments étaient en marche, ainsi que les régiments provisoires destinés à conduire les recrues des bataillons de dépôt aux bataillons de guerre. Deux d'entre eux, le 15e léger et le 58e, avaient devancé les autres, et rejoint le corps du maréchal Mortier, porté ainsi à huit régiments français, indépendamment des régiments hollandais ou italiens qui devaient en compléter l'effectif. Napoléon, profitant de ce renfort, qui dans le moment dépassait les besoins du huitième corps, car jusqu'ici aucune entreprise ne semblait menacer les rivages de la Baltique, en détacha les 2e et 15e légers, formant 4 mille hommes de bonne infanterie française. Il leur adjoignit les Badois, les huit bataillons polonais levés à Posen, la légion du Nord, remplie d'anciens Polonais engagés depuis long-temps au service de France, les quatre beaux régiments de cuirassiers arrivés d'Italie, enfin deux des cinq régiments de cavalerie légère qui en arrivaient également, les 19e et 23e de chasseurs. Il composa avec ces troupes un nouveau corps d'armée auquel il donna le titre de dixième corps, les Allemands qui étaient en Silésie sous le prince Jérôme ayant déjà reçu le titre de neuvième. Il confia le commandement de ce dixième corps au vieux maréchal Lefebvre, qu'il avait amené avec lui à la grande armée, et mis temporairement à la tête de l'infanterie de la garde. Il le chargea d'investir Colberg, et de commencer le siége de Dantzig. Cette dernière place avait une importance capitale, par rapport à la position qu'elle occupait sur le théâtre de la guerre. Elle commandait la basse Vistule, protégeait les arrivages de l'ennemi par mer, et contenait des ressources immenses, qui devaient mettre l'armée dans l'abondance, si on parvenait à s'en rendre maître. D'ailleurs, tant qu'elle n'était pas prise, un mouvement offensif de l'ennemi vers la mer, poussé au delà de la basse Vistule, pouvait nous obliger à quitter la haute Vistule, et à rétrograder vers l'Oder. Napoléon était donc résolu à faire du siége de Dantzig la grande opération de l'hiver.
[En marge: Siége des places de la Silésie.]
Napoléon, consacrant ainsi la mauvaise saison à prendre les places, voulait assiéger non-seulement celles de la basse Vistule, qui se trouvaient à sa gauche, mais celles aussi du haut Oder, qui se trouvaient à sa droite. Son frère Jérôme, secondé du général Vandamme, devait, comme on l'a vu, achever la soumission de la Silésie, par l'acquisition successive des forteresses de l'Oder. Ces forteresses, construites avec soin par le grand Frédéric, pour rendre définitive la précieuse conquête qui avait fait la gloire de son règne, présentaient de graves difficultés à surmonter, non-seulement par la grandeur et la beauté des ouvrages, mais par les garnisons qui étaient chargées de les défendre. La reddition de Magdebourg, de Custrin, de Stettin, avait couvert de honte les commandants qui les avaient livrées, sous l'empire d'une démoralisation générale. Bientôt il s'était produit une réaction dans l'armée prussienne, d'abord si profondément découragée après Iéna. L'honneur indigné avait parlé au coeur de tous les militaires, et ils étaient déterminés à mourir honorablement, même sans aucun espoir de vaincre. Le roi avait menacé de châtiments terribles les commandants qui rendraient les places confiées à leur garde, avant d'avoir fait tout ce qui constitue, d'après les règles de l'art, une défense honorable. Au surplus on commençait à comprendre que les villes fortes, restées à la gauche et à la droite de Napoléon, allaient acquérir une véritable importance, car elles étaient autant de points d'appui qui manquaient à sa marche audacieuse, et qui devaient seconder la résistance de ses ennemis. La résolution de les défendre énergiquement était donc bien arrêtée chez tous les commandants des garnisons prussiennes.
[En marge: Prise de Glogau le 2 décembre 1806.]
Le prince Jérôme n'avait auprès de lui que des Wurtembergeois et des Bavarois, et avec ces troupes auxiliaires un seul régiment français, le 13e de ligne, plus quelques escadrons français de cavalerie légère. Ces auxiliaires allemands n'avaient pas encore acquis la valeur militaire qu'ils montrèrent depuis en plus d'une occasion. Mais le général Vandamme, commandant le neuvième corps sous le prince Jérôme, le général Montbrun commandant la cavalerie, aidés d'un jeune état-major français plein d'ardeur, leur inspirèrent en peu de temps l'esprit qui animait alors notre armée, et qu'elle communiquait à toutes les troupes en contact avec elle. Vandamme, qui n'avait jamais dirigé de siége, et ne possédait aucune des connaissances de l'ingénieur, mais qui suppléait à tout par un heureux instinct de la guerre, avait entrepris de brusquer les places de la Silésie, bien qu'il sût que les gouverneurs de ces places étaient décidés à se bien défendre. Il voulut employer un moyen qui avait réussi à Magdebourg, celui d'intimider les habitants, pour les pousser à se rendre malgré les garnisons. Il commença par Glogau (voir la carte nº 37), la place de Silésie la plus rapprochée du bas Oder et des routes militaires que suivaient nos troupes. La garnison était peu nombreuse, et la démoralisation régnait encore dans ses rangs. Vandamme fit mettre en batterie plusieurs mortiers et bouches à feu de gros calibre, et, après quelques menaces suivies d'effet, amena la place à capituler le 2 décembre. On y découvrit de grandes ressources en artillerie, et en approvisionnements de tout genre. Vandamme remonta ensuite l'Oder, et commença l'investissement de Breslau, située sur ce fleuve à vingt lieues au-dessus de Glogau.
[En marge: Siége et prise de Breslau.]
C'est avec les Wurtembergeois qu'on avait enlevé Glogau. Ce n'était pas assez pour assiéger Breslau, capitale de la Silésie, ville de 60 mille âmes, pourvue de 6 mille hommes de garnison, de nombreux et solides ouvrages, et d'un bon commandant. Le prince Jérôme, qui avait poussé jusqu'aux environs de Kalisch pendant que l'armée française faisait sa première entrée en Pologne, était revenu sur l'Oder, depuis que Napoléon, solidement établi sur la Vistule, n'avait plus besoin de la présence du neuvième corps vers sa droite. Vandamme eut donc pour entreprendre le siége de Breslau les Wurtembergeois, deux divisions bavaroises, avec quelques artilleurs et ingénieurs français, plus enfin le 13e de ligne. Exécuter le siége régulier d'une aussi vaste place lui paraissait long et difficile. En conséquence il tâcha comme à Glogau d'intimider la population. Il choisit dans un faubourg, celui de Saint-Nicolas, un emplacement pour y établir des batteries incendiaires. Un feu assez vif, dirigé sur l'intérieur de la ville, n'obtint pas le résultat proposé, grâce à la vigueur du commandant. Vandamme songea dès lors à une attaque plus sérieuse. Breslau avait pour principal moyen de défense une enceinte bastionnée, bordée d'un fossé profond, rempli des eaux de l'Oder. Mais les ingénieurs français s'aperçurent que cette enceinte n'était pas revêtue partout, et que sur certains points elle ne présentait qu'une escarpe en terre. Vandamme imagina de tenter l'assaut de l'enceinte, qui, ne consistant pas dans un mur en maçonnerie, mais dans un simple talus gazonné, pouvait être escaladée par des soldats entreprenants. Il fallait auparavant franchir sur des radeaux le fossé que l'Oder inondait. Vandamme fit préparer ce qui était nécessaire pour cette entreprise audacieuse. Malheureusement les préparatifs furent découverts par l'ennemi, un clair de lune incommode brilla pendant la nuit de l'exécution, et par ces diverses causes la tentative échoua. Dans l'intervalle, le prince d'Anhalt-Pless, qui commandait la province, ayant réuni des détachements de toutes les places, et suscité une levée de paysans, ce qui lui avait procuré un corps de douze mille hommes, fit espérer à la garnison un secours extérieur. Il ne pouvait rien arriver de plus heureux aux assiégeants, que d'avoir à résoudre en rase campagne la question de la prise de Breslau. Vandamme courut au-devant du prince d'Anhalt avec les Bavarois et le 13e de ligne français, le battit deux fois, le jeta dans une déroute complète, et reparut devant la place, privée désormais de toute espérance de secours. En même temps une forte gelée étant survenue, il résolut de passer les fossés sur la glace, et d'escalader ensuite les ouvrages en terre. Le commandant se voyant exposé à une prise d'assaut, danger effrayant pour une ville riche et populeuse, consentit à parlementer, et rendit la place le 7 janvier, après un mois de résistance, aux conditions de Magdebourg, de Custrin et des autres forteresses de la Prusse.
Cette conquête était non-seulement brillante, mais singulièrement utile par les ressources qu'elle procurait à l'armée française, par l'empire surtout qu'elle nous assurait sur la Silésie, la plus riche province de la Prusse et l'une des plus riches de l'Europe. Napoléon en félicita Vandamme, et après Vandamme son frère Jérôme, qui avait montré l'intelligence d'un bon officier et le courage d'un brave soldat.
[En marge: Prise de Brieg.]
Quelques jours après, le neuvième corps fit encore prise la conquête de Brieg, placée au-dessus de Breslau sur l'Oder. Tout le centre de la Silésie étant conquis, il restait à prendre Schweidnitz, Glatz, Neisse, qui ferment les portes de la Silésie, du côté de la Bohême. (Voir la carte nº 36.) Napoléon ordonna de les assiéger l'une après l'autre, et se décida, en ce qui le concernait, à un acte rigoureux, conforme d'ailleurs au droit de la guerre, c'était de les détruire. En conséquence, il prescrivit de faire sauter les ouvrages de celles qui étaient déjà en son pouvoir. Il avait pour agir ainsi une double raison, l'une du moment, l'autre d'avenir. Dans le moment il ne voulait pas disséminer ses troupes en multipliant autour de lui les postes à garder; dans l'avenir, ne comptant plus sur la Prusse comme sur une alliée, s'apercevant tous les jours qu'il ne fallait pas se flatter de ramener l'Autriche, il n'avait plus rien à espérer que de la mésintelligence qui avait toujours divisé ces deux cours. La Silésie démantelée, du côté de l'Autriche, devait devenir pour la Prusse un objet d'inquiétude, une occasion de dépenses, une cause d'affaiblissement.
[En marge: Répression d'une légère insurrection en Hesse.]
Ainsi sur les derrières de l'armée, à gauche comme à droite, le progrès visible de nos opérations attestait que l'ennemi ne pouvait pas les troubler, puisqu'il les laissait accomplir. Seulement quelques partisans, sortis des places de Colberg et de Dantzig, recrutés par des prisonniers prussiens qui s'étaient échappés, infestaient les routes. Divers détachements furent employés à les poursuivre. Un léger accident, qui n'eut rien de grave, inspira toutefois un instant de crainte pour la tranquillité de l'Allemagne. La Hesse, dont on venait de détrôner le souverain, de détruire les places, de dissoudre l'armée, était naturellement la plus mal disposée des provinces de l'Allemagne envers les Français. Trente mille hommes licenciés, oisifs, privés de solde et de moyens de vivre, étaient, quoique désarmés, un levain dangereux que la prudence conseillait de ne pas laisser dans le pays. On avait imaginé d'enrôler une partie d'entre eux, sans dire où on les ferait servir. L'intention était de les employer à Naples. Le secret ayant été divulgué par quelques indiscrétions commises à Mayence, le rassemblement des enrôlés s'insurgea, en disant qu'on voulait envoyer les Hessois périr dans les Calabres. Le général Lagrange, qui commandait en Hesse, n'avait que fort peu de troupes à sa disposition. Les insurgés désarmèrent un détachement français, et menacèrent de soulever la Hesse tout entière. Mais la prévoyance de Napoléon avait fourni d'avance les moyens de parer à cet événement fâcheux. Des régiments provisoires partis du Rhin, un régiment italien en marche vers le corps du maréchal Mortier, les fusiliers de la garde tirés de Paris, et un des régiments de chasseurs venant d'Italie, n'étaient pas loin. On les dirigea en toute hâte vers Cassel, et l'insurrection fut immédiatement comprimée.
L'immense pays qui s'étend du Rhin à la Vistule, des montagnes de la Bohême à la mer du Nord, était donc soumis. Les places se rendaient l'une après l'autre à nos troupes, et nos renforts le traversaient paisiblement, en y exerçant la police, tandis qu'ils marchaient vers le théâtre de la guerre, pour recruter la grande armée.
[En marge: Doute passager répandu sur la situation de Napoléon en Pologne.]
[En marge: Fausse joie à Vienne par suite des bruits mensongers répandus sur la situation de l'armée française.]
[En marge: M. de Lucchesini, passant à Vienne, rectifie les idées de la cour d'Autriche, et détruit sa fausse joie.]
Cependant le général russe Benningsen avait mis une telle audace à se dire victorieux, que le roi de Prusse à Koenigsberg, l'empereur Alexandre à Pétersbourg, avaient reçu et accepté des félicitations. Et bien que les résultats matériels, tels que la retraite des Russes sur la Prégel, notre tranquille établissement sur la Vistule, les siéges entrepris et terminés sur l'Oder, dussent répondre à toutes les forfanteries d'un ennemi qui se croyait victorieux, quand il n'avait pas essuyé un désastre aussi complet que celui d'Austerlitz ou d'Iéna, on affecta néanmoins de montrer une certaine joie. Cette joie éclata surtout à Vienne, et dans le sein de la cour impériale. Empereur, archiducs, ministres, grands seigneurs, se félicitèrent également. Rien n'était plus naturel et plus légitime. Il n'y avait à redire qu'au langage tenu par le cabinet de Vienne dans ses communications les plus récentes avec Napoléon, langage qui dépassait peut-être la limite de la dissimulation permise en pareil cas. Du reste l'erreur qui causait la joie de nos ennemis ne fut pas de longue durée. M. de Lucchesini, qui avait quitté la cour de Prusse en même temps que M. d'Haugwitz, traversait alors Vienne pour se rendre à Lucques sa patrie. Il n'avait plus d'illusions pour lui-même, il n'avait plus d'intérêt à faire illusion aux autres, et en conséquence il dit la vérité sur les rencontres sanglantes dont la Vistule venait d'être le théâtre. Les boues de la Pologne avaient paralysé, disait-il, vaincus et vainqueurs, et permis aux Russes de se soustraire à la poursuite des Français. Mais les Russes, battus à outrance partout, n'avaient aucune chance de tenir tête aux redoutables soldats de Napoléon. On devait s'attendre qu'au printemps, peut-être même à la première gelée, celui-ci ferait une irruption sur la Prégel ou le Niémen, et terminerait la guerre par un acte éclatant. L'armée française, ajoutait M. de Lucchesini, n'était ni démoralisée, ni privée de ressources, ainsi qu'on le prétendait; elle vivait bien, s'accommodait du climat humide et froid de la Pologne, tout comme elle s'était accommodée jadis du climat sec et brûlant de l'Égypte; elle avait enfin une foi aveugle dans le génie et la fortune de son chef.
Ces nouvelles d'un observateur calme et désintéressé abattirent les fausses joies des Autrichiens. La cour de Vienne, tant pour rassurer Napoléon par une démarche amicale, que pour avoir au quartier général français un informateur exact, demanda l'autorisation d'envoyer à Varsovie M. le baron de Vincent. Les ministres des cours étrangères, qui avaient voulu suivre M. de Talleyrand à Berlin, quelques-uns même à Varsovie, avaient été poliment éconduits, comme témoins incommodes et souvent fort médisants. On consentit toutefois à recevoir M. de Vincent, par ménagement pour l'Autriche, et pour lui fournir aussi un moyen direct d'être instruite de la vérité, qu'on avait plutôt intérêt à lui faire connaître qu'à lui cacher. M. de Vincent arriva vers la fin de janvier à Varsovie.
[En marge: État de l'armée russe après la bataille de Pultusk, les combats de Golymin et de Soldau.]