Part 25
Les Français avaient donc sur tous les points conquis le terrain qui domine Pultusk, et il ne leur restait plus qu'un dernier effort à faire pour précipiter les Russes dans la Narew, lorsque le général Benningsen, profitant de la nuit, déroba son armée, en la faisant passer par les ponts de Pultusk. Tandis qu'il donnait ses ordres de retraite, Lannes plein d'ardeur, rassuré par l'arrivée de la division Gudin, délibérait s'il fallait livrer immédiatement la seconde attaque, ou la remettre au lendemain. L'heure avancée, la difficulté de communiquer dans ce chaos de boue, de pluie, d'obscurité, décidèrent la remise du combat. Le lendemain la brusque retraite des Russes enleva aux Français le prix mérité de leur lutte audacieuse et opiniâtre.
[En marge: Résultats de la bataille de Pultusk.]
Ce combat acharné, où 18 mille hommes avaient été pendant toute une journée en présence de 43 mille, pouvait certainement être appelé une victoire. Grâce à leur petit nombre, à la supériorité de leur tactique, les Français avaient à peine perdu 1,500 hommes tués ou blessés. (Nous parlons d'après des états authentiques.) La perte des Russes, au contraire, s'élevait en morts ou blessés, à plus de 3 mille hommes. Ils nous laissèrent 2 mille prisonniers, et une immense quantité d'artillerie.
[En marge: Récit de cette bataille par le général Benningsen.]
Cependant le général Benningsen, rentré dans Pultusk, écrivit à son souverain qu'il venait de remporter une victoire signalée sur l'empereur Napoléon, commandant en personne trois corps d'armée, ceux des maréchaux Davout, Lannes et Suchet, plus la cavalerie du prince Murat. Or, il n'y avait pas, comme on a pu le voir, de corps d'armée du maréchal Suchet, puisque le général Suchet commandait simplement une division du maréchal Lannes; il y avait sur le terrain de Pultusk deux divisions du maréchal Lannes, une seule du maréchal Davout, pas de cavalerie du prince Murat, et encore moins d'empereur Napoléon commandant en personne.
On a souvent parlé des bulletins menteurs de l'Empire, plus vrais cependant qu'aucune des publications européennes de cette époque; mais que faut-il penser d'une telle manière de raconter ses propres actes? Les Russes assurément étaient assez braves pour être véridiques.
[En marge: Combat de Golymin.]
Dans cette même journée du 26, les deux divisions restées au maréchal Davout, ainsi que les deux divisions composant le corps du maréchal Augereau, arrivaient en face de Golymin. Ce village était entouré d'une ceinture de bois et de marécages, entremêlée de quelques hameaux, derrière laquelle les Russes étaient établis, avec une forte réserve au village même de Golymin. (Voir la carte nº 39.)
Le maréchal Davout débouchant par la droite, c'est-à-dire par la route de Pultusk, fit attaquer les bois qui formaient de son côté l'obstacle à vaincre, pour pénétrer dans Golymin. Le maréchal Augereau débouchant par la gauche, c'est-à-dire par la route de Lopaczym, avait à traverser des marécages, semés de quelques bouquets de bois, et au milieu de ces marécages un village à emporter, celui de Ruskovo, par où passait la seule route praticable. La brave infanterie du maréchal Davout repoussa, non sans perte, l'infanterie russe des corps détachés de Saken et de Gallitzin. Après une vive fusillade, elle la joignit à la baïonnette, et la contraignit par des combats corps à corps, à lui abandonner les bois auxquels elle s'appuyait. À la droite de ces bois si disputés, le maréchal Davout forçait la route de Pultusk à Golymin, et lançait sur les Russes une partie de la réserve de cavalerie, confiée à Rapp, l'un de ces aides-de-camp intrépides que Napoléon tenait sous sa main pour les employer dans des occasions difficiles. Rapp culbuta l'infanterie russe, tourna les bois, et fit ainsi tomber l'obstacle qui couvrait Golymin. Mais exposé à un feu des plus vifs, il eut le bras cassé. À gauche Augereau franchissant les marécages, malgré les forces ennemies placées sur ce point, enleva le village de Ruskovo, et marcha de son côté sur Golymin, but commun de nos attaques concentriques. On y pénétra ainsi vers la fin du jour, et on s'en rendit maître, après un engagement des plus chauds avec la réserve de la division Doctorow. Comme à Pultusk on recueillit beaucoup d'artillerie, quelques prisonniers, et on joncha la terre de cadavres russes. En combattant contre eux on prenait moins d'ennemis, mais on en tuait davantage.
[En marge: Combat de Soldau.]
Dans cette journée du 26, nos colonnes étaient partout aux prises avec les colonnes russes, sur un espace de vingt-cinq lieues. Par un effet du hasard, impossible à prévenir quand les communications sont difficiles, tandis que Lannes avait trouvé devant lui deux ou trois fois plus de Russes qu'il n'avait de Français, les autres corps rencontraient à peine leur équivalent, comme les maréchaux Augereau et Davout à Golymin, ou aucun ennemi à combattre, comme le maréchal Soult dans sa marche sur Ciechanow, et le maréchal Bernadotte dans sa marche sur Biezun. Toutefois le maréchal Bessières, servant d'éclaireur à notre aile gauche avec la seconde réserve de cavalerie, avait joint les Prussiens à Biezun, et leur avait fait un bon nombre de prisonniers. Le maréchal Ney, qui formait l'extrême gauche de l'armée, avait marché de Strasbourg à Soldau et Mlawa, poussant devant lui le corps de Lestocq. Arrivé le 26 à Soldau, au moment même où Lannes combattait à Pultusk, où les maréchaux Davout et Augereau combattaient à Golymin, il avait dirigé la division Marchand sur Mlawa, afin de tourner la position de Soldau, précaution nécessaire, car on pouvait y trouver d'insurmontables difficultés. En effet, le bourg de Soldau était situé au milieu d'un marais impraticable, qu'on ne traversait que par une seule chaussée, longue de sept à huit cents toises, reposant tantôt sur le sol, tantôt sur des ponts que l'ennemi avait eu soin de couper. (Voir la carte nº 39.) Six mille Prussiens avec du canon gardaient cette chaussée. Une première batterie l'enfilait dans sa longueur; une seconde, établie sur un point bien choisi dans le marais, la battait en écharpe. Ney avec le 69e et le 76e, y marcha impétueusement. On jeta des madriers sur les coupures des ponts, on enleva les batteries au pas de course; on culbuta à la baïonnette l'infanterie qui était rangée en colonne sur la chaussée, et on entra pêle-mêle avec les fuyards dans le bourg de Soldau. Là une action des plus vives s'engagea avec les Prussiens. Il fallut leur enlever Soldau maison par maison. Nous n'y parvînmes qu'après des efforts inouïs, et à la chute du jour. Mais à ce moment le brave général Lestocq, ralliant ses colonnes en arrière de Soldau, fit jurer à ses soldats de reprendre le poste perdu. Les Prussiens, traités par les Russes depuis Iéna comme les Autrichiens l'avaient été depuis Ulm, voulaient venger leur honneur, et prouver qu'ils n'étaient inférieurs à personne en bravoure: ils tinrent parole. Quatre fois, depuis sept heures du soir jusqu'à minuit, ils attaquèrent Soldau à la baïonnette, et quatre fois ils furent repoussés. Leur courage avait toute la violence du désespoir. Ils finirent cependant par se retirer, après une perte immense en morts, blessés et prisonniers.
Ainsi dans cette journée, sur un espace de vingt-cinq lieues, depuis Pultusk jusqu'à Soldau, on s'était battu avec acharnement, et les Russes, défaits partout où ils avaient essayé de nous résister, ne s'étaient sauvés qu'en abandonnant leur artillerie et leurs bagages. Leur armée se trouvait affaiblie de près de 20 mille hommes sur 115 mille. Beaucoup d'entre eux étaient hors de combat ou prisonniers. Un grand nombre d'origine polonaise avaient déserté. Nous avions recueilli plus de 80 pièces de canon de gros calibre, et une quantité considérable de bagages. Nous n'avions perdu ni un prisonnier, ni un déserteur, mais le feu de l'ennemi nous avait enlevé 4 à 5 mille hommes, en morts ou blessés.
[En marge: Résultat des opérations de Napoléon entre la Vistule et la Narew.]
Le projet de Napoléon, tendant à séparer les Russes de la mer, et à les jeter par un mouvement de conversion de l'Ukra sur la Narew, du riche littoral de la vieille Prusse dans l'intérieur boisé, marécageux, inculte de la Pologne, avait réussi sur tous les points, bien que sur aucun il n'eût amené l'une de ces grandes batailles qui marquaient toujours d'un signe éclatant les savantes manoeuvres de cet immortel capitaine. L'action héroïque de Lannes à Pultusk était pour les Russes une défaite, mais une défaite sans désastre, ce qui était aussi nouveau pour eux que pour nous. Cependant si on avait eu la faculté de marcher le lendemain et le surlendemain, les Russes auraient été obligés de nous livrer les trophées qu'ils ne pouvaient pas long-temps disputer à notre bravoure et à notre habileté. Jetés au delà de l'Ukra, de l'Orezyc, de la Narew, dans une forêt impénétrable, de plus de quinze ou vingt lieues d'étendue, comprise entre Pultusk, Ostrolenka, Ortelsbourg, leur destruction complète eût été l'effet inévitable des profondes combinaisons de Napoléon, et des combinaisons nulles ou malheureuses de leurs généraux.
Mais il était impossible de faire un pas sans tomber dans des embarras inextricables. Des hommes restaient ensevelis jusqu'à la ceinture dans ces boues affreuses, et n'en sortaient que lorsqu'on venait les en arracher. Beaucoup y avaient expiré faute d'être secourus.
[En marge: L'état des routes décide Napoléon à s'arrêter, et à prendre ses quartiers d'hiver sur la Vistule.]
Napoléon, dont les plans n'avaient jamais été mieux conçus, dont les soldats n'avaient jamais été plus braves, fut obligé de s'arrêter, après avoir encore fait deux ou trois marches en avant, pour bien s'assurer de la déroute des Russes et de leur fuite vers la Prégel. Une grande perte en hommes et en canons causée à l'ennemi, des quartiers d'hiver assurés au centre de la Pologne, terminaient dignement cette campagne extraordinaire, commencée sur le Rhin, finie sur la Vistule. L'état du ciel et du sol expliquait assez pourquoi les résultats obtenus dans ces derniers jours n'avaient eu ni la grandeur, ni la soudaineté auxquelles Napoléon avait habitué le monde. Sans doute les Russes, surpris de n'avoir pas succombé aussi vite que les Prussiens à Iéna, les Autrichiens à Ulm, et eux-mêmes à Austerlitz, allaient s'enorgueillir d'une défaite moins prompte que de coutume, et débiter des fables sur leurs prétendus succès: il fallait bien s'y résigner. Ils n'eussent pas été plus heureux cette fois qu'à Austerlitz, si comme à Austerlitz on avait trouvé des lacs gelés au lieu de boues impraticables. Mais la saison, tout à fait inaccoutumée, qui au lieu d'un sol glacé donnait un sol fangeux, les avait sauvés d'un désastre. C'était un caprice de la fortune, qui avait trop favorisé Napoléon jusqu'ici pour qu'il ne lui pardonnât pas cette légère inconstance. Seulement il aurait fallu qu'il y pensât, et qu'il apprît à la connaître. Au surplus ses soldats campés sur la Vistule, ses aigles plantées dans Varsovie, étaient un spectacle assez extraordinaire pour qu'il fût satisfait, pour que l'Europe restât paisible, l'Autriche effrayée et contenue, la France confiante.
Il séjourna deux ou trois jours à Golymin, dans l'intention d'y procurer à son armée un peu de repos, et le 1er janvier 1807 il revint à Varsovie, afin d'y arrêter l'établissement de ses quartiers d'hiver.
[En marge: Janv. 1807.]
[En marge: Emplacement choisi par Napoléon pour ses quartiers d'hiver.]
Si on veut bien apprécier l'emplacement dont il fit choix pour cantonner ses troupes, il faut se retracer la forme des lieux au delà de la Vistule. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) Cette suite de lacs, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et qui séparent ici la vieille Prusse de la Pologne, le pays allemand du pays slave, la région maritime et riche de la région intérieure et pauvre, versent la plus grande partie de leurs eaux en dedans du pays, par une suite de rivières, telles que l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, lesquelles se jettent dans la Narew, et par la Narew dans la Vistule. Et tandis que, par l'Omulew, l'Orezyc et l'Ukra, la Narew reçoit les eaux des lacs qui n'ont pu se rendre à la mer, et qui descendent de l'ouest, elle reçoit par le Bug les eaux qui descendent de l'est et du centre de la Pologne. Elle se confond avec le Bug à Sierock, et grossie de tous ces affluents, elle les porte en un seul lit à la Vistule, qu'elle rejoint à Modlin.
La Narew présente donc un tronc commun qui s'appuie à la Vistule et autour duquel le Bug, à droite, l'Ukra, l'Orezyc, l'Omulew, à gauche, viennent se rattacher comme autant de ramifications. C'est entre ces ramifications diverses, et en s'appuyant au tronc principal, vers Sierock et Modlin, que Napoléon distribua ses corps d'armée.
[En marge: Quartier du maréchal Lannes.]
[En marge: Quartiers du maréchal Davout.]
[En marge: Quartiers du maréchal Soult.]
[En marge: Quartiers du maréchal Augereau.]
[En marge: Quartiers du maréchal Ney.]
[En marge: Quartiers du maréchal Bernadotte.]
Il fit cantonner Lannes entre la Vistule, la Narew et le Bug, dans l'angle formé par ces cours d'eau, gardant à la fois Varsovie par la division Suchet, Jablona, le pont d'Okunin et Sierock, par la division Gazan. Le quartier général de Lannes était à Sierock, confluent du Bug et de la Narew. Le corps du maréchal Davout dut cantonner dans l'angle décrit par le Bug et la Narew, son quartier général se tenant à Pultusk, ses postes s'étendant jusqu'à Brok sur le Bug, jusqu'à Ostrolenka sur la Narew. Le corps du maréchal Soult fut établi derrière l'Orezyc, ayant son quartier général à Golymin, réunissant à son corps d'armée la réserve de cavalerie, et ayant ainsi le moyen de couvrir la vaste étendue de son front par les nombreux escadrons mis à sa disposition. Le corps du maréchal Augereau fut logé à Plonsk, derrière le maréchal Soult, occupant l'angle ouvert entre la Vistule et l'Ukra, son quartier général à Plonsk. Le corps du maréchal Ney fut placé à l'extrême gauche d'Augereau, vers Mlawa, à l'origine de l'Orezyc et de l'Ukra, près des lacs, protégeant le flanc des quatre corps d'armée qui rayonnaient autour de Varsovie, et se liant avec le corps du maréchal Bernadotte, qui défendait la basse Vistule. Celui-ci, cantonné tout près de la mer, en avant de Graudenz et d'Elbing, avait mission de garder la basse Vistule, et de couvrir le siége de Dantzig, qu'il était indispensable d'exécuter, pour assurer la position de l'armée. Ce siége d'ailleurs était destiné à former l'entr'acte de la campagne qui venait de finir et de la campagne qui allait s'ouvrir au printemps.
[En marge: Instructions données à chaque corps, en cas d'attaque de la part de l'ennemi.]
À la première apparition de l'ennemi, chaque corps avait ordre de se concentrer, celui du maréchal Lannes à Sierock, celui du maréchal Davout à Pultusk, celui du maréchal Soult à Golymin, celui du maréchal Augereau à Plonsk, celui du maréchal Ney à Mlawa, celui du maréchal Bernadotte entre Graudenz et Elbing vers Osterode, les quatre premiers chargés de défendre Varsovie, le cinquième chargé de lier les quartiers de la Narew à ceux du littoral, le dernier chargé de protéger la basse Vistule et le siége de Dantzig.
[En marge: Précautions pour la nourriture et le logement des troupes.]
À cette habile disposition des cantonnements se joignirent des précautions d'une admirable prévoyance. Les soldats n'ayant cessé de bivouaquer depuis le commencement de la campagne, c'est-à-dire depuis le mois d'octobre précédent, devaient enfin se loger dans les villages, et y vivre, mais de manière à pouvoir toujours se trouver réunis au premier péril. La cavalerie légère, la cavalerie de ligne, la grosse cavalerie, rangées les unes derrière les autres, et appuyées de quelques détachements d'infanterie légère, formaient un rideau en avant des cantonnements, pour écarter les Cosaques et empêcher les surprises, au moyen de reconnaissances fréquentes. Les troupes vouées à ce service fort dur, surtout en hiver, étaient abritées sous des cabanes dont le bois, si abondant en Pologne, fournissait les matériaux.
Ordre était donné de fouiller les campagnes pour y découvrir les blés, les pommes de terre, cachés sous terre par les habitants en fuite, de réunir les bestiaux dispersés, et de créer, avec ce qu'on recueillerait, des magasins, lesquels établis auprès de chaque corps, et régulièrement administrés, seraient ainsi garantis de tout gaspillage. Les corps qui n'étaient pas avantageusement placés sous le rapport des ressources alimentaires, devaient recevoir de Varsovie des suppléments en grains, fourrages et viande. Ce qu'on avait à leur envoyer, embarqué sur la Vistule, devait descendre le fleuve jusqu'au point le plus rapproché de chaque corps, y être débarqué ensuite, et transporté par les équipages de l'armée ou par des charrois organisés dans le pays. Napoléon avait ordonné de solder en argent tous les services, soit à cause des Polonais, qu'il voulait ménager, soit à cause des habitants, qu'il espérait ramener par l'attrait du gain.
Il faut remarquer que chaque corps, tout en étant cantonné de manière à pouvoir se porter rapidement au lieu du danger, avait une base sur la Vistule ou sur la Narew, afin d'utiliser les transports par eau. Ainsi le maréchal Lannes avait à Varsovie, le maréchal Davout à Pultusk, le maréchal Augereau à Wyszogrod, le maréchal Soult à Plock, le maréchal Ney à Thorn, le maréchal Bernadotte à Marienbourg et Elbing, une base sur cette vaste ligne de navigation. C'est sur ces divers points que devaient se trouver leurs dépôts, leurs hôpitaux, leurs manutentions de vivres, leurs ateliers de réparation, parce que c'est là que pouvaient parvenir avec plus de facilité toutes les matières nécessaires à ces établissements.
On ne voit, dans les récits ordinaires de guerre, que les armées formées et prêtes à entrer en action; on n'imagine pas ce qu'il en coûte d'efforts pour faire arriver à son poste l'homme armé, équipé, nourri, instruit, et enfin guéri, s'il a été blessé ou malade. Toutes ces difficultés s'accroissent à mesure qu'on change de climat ou qu'on s'éloigne du point de départ. La plupart des généraux ou des gouvernements négligent cette espèce de soins, et leurs armées fondent à vue d'oeil. Ceux qui s'y appliquent avec constance et habileté réussissent seuls à conserver leurs troupes nombreuses et bien disposées. L'opération que nous décrivons est le plus admirable exemple de ce genre de difficultés, complétement vaincues et surmontées.
Napoléon voulut qu'après avoir choisi les lieux propres à chaque cantonnement, et réuni les denrées nécessaires, ou amené de Varsovie celles qui manquaient, on construisît des fours, on réparât les moulins détruits. Il exigea que lorsqu'on aurait assuré l'alimentation régulière des troupes, et qu'on serait parvenu à dépasser, dans la confection des vivres, la quantité indispensable à la consommation journalière, on formât un approvisionnement de réserve, en pain, biscuit, spiritueux, non pas au lieu où était fixé le dépôt, mais au lieu où était fixé le rassemblement de chaque corps d'armée, en cas d'attaque. On devine sans doute son motif: il désirait que, si une apparition subite de l'ennemi obligeait à prendre les armes, chaque corps eût de quoi vivre pendant sept ou huit jours de marche. Il ne lui fallait pas, en général, plus de temps pour accomplir une grande opération, et décider une campagne.
Avec l'argent des contributions perçues en Prusse, qu'on réunissait d'abord sur l'Oder, et qu'on transportait ensuite sur la Vistule au moyen des voitures de l'artillerie, il fit fournir le prêt exactement, et, de plus, il accorda des secours extraordinaires aux _masses_ des régiments. On entend par _masses_ les portions de la solde mises en commun, pour nourrir, vêtir, chauffer le soldat. C'était une manière d'ajouter à l'entretien des troupes, proportionnément à la difficulté de vivre, ou à la consommation plus rapide des objets d'équipement.
[En marge: État de la température pendant cette campagne d'hiver.]
Les premiers jours de cet établissement, au milieu des marécages et des forêts de la Pologne, et durant les rigueurs de l'hiver, furent pénibles. Si le froid eût été vif, le soldat, chauffé aux dépens des forêts de la Pologne, eût moins souffert de la gelée que de cette humidité pénétrante, qui détrempait le sol, rendait les arrivages presque impossibles, les fatigues du service plus grandes, attristait les yeux, amollissait les corps, abattait les courages. On ne pouvait pas, dans ce pays, avoir un plus mauvais hiver qu'un hiver pluvieux. La température variait sans cesse de la gelée au dégel, n'atteignant jamais plus d'un ou deux degrés de froid, et retombant bientôt vers la température humide et molle de l'automne. Aussi désirait-on le froid, comme dans les beaux climats on désire le soleil et la verdure du printemps.
[En marge: Après quelques jours, les cantonnements commencent à se former.]
Cependant, après quelques jours la situation devint meilleure. Les corps se logèrent dans les villages abandonnés; les avant-gardes se construisirent des cabanes avec des branches de sapin. On trouva beaucoup de pommes de terre et assez de viande sur pied. Mais on était fatigué de pommes de terre, on soupirait après du pain. Peu à peu on découvrit dans les bois des grains cachés, et on les réunit en magasins. On en reçut aussi, par la Vistule et la Narew, de ceux que l'industrie des juifs faisait descendre à Varsovie, à travers les cordons militaires de l'Autriche. Une adroite corruption, pratiquée par ces habiles commerçants, avait endormi la vigilance des gardiens de la frontière autrichienne. Les fournitures bien payées, ou en sels pris dans les magasins prussiens, ou en argent comptant, s'exécutaient avec assez d'exactitude. Les fours, les moulins détruits se rétablissaient. Les magasins de réserve commençaient à s'organiser. Les vins nécessaires à la santé du soldat et à sa bonne humeur, tirés de toutes les villes du Nord, où le commerce les amène en abondance, et transportés par l'Oder, la Warta, la Netze, jusqu'à la Vistule, arrivaient aussi, quoique avec plus de difficulté. Tous les corps, à la vérité, ne jouissaient pas des mêmes avantages. Ceux des maréchaux Davout et Soult, plus avancés vers la région boisée, et loin de la navigation de la Vistule, étaient les plus exposés aux privations. Les corps des maréchaux Lannes et Augereau, établis plus près du grand fleuve de la Pologne, avaient moins à souffrir. L'infatigable Ney s'était ouvert une source d'abondance par son industrie et sa hardiesse. Il était fort rapproché du pays allemand, qui est extrêmement riche, et de plus il s'était aventuré jusqu'aux bords de la Prégel. Il y faisait des expéditions hardies, mettant ses soldats en traîneau dès qu'il gelait, et maraudant jusqu'aux portes de Koenigsberg, qu'il faillit même une fois surprendre et enlever.
Le corps de Bernadotte était très-bien placé pour vivre, sur la basse Vistule. Mais le voisinage des garnisons prussiennes de Graudenz, Dantzig, Elbing, l'incommodait fort, et l'empêchait de jouir autant qu'il l'aurait pu des ressources du pays.