Part 24
Bientôt les marins de la garde amenèrent quelques barques, à l'aide desquelles on transporta plusieurs détachements de voltigeurs d'une rive à l'autre. Ceux-ci s'enfonçant dans le fourré en écartèrent l'ennemi, pendant que les officiers pontonniers et les marins de la garde étaient occupés à jeter en toute hâte un pont de bateaux. À sept heures du soir, le pont étant devenu praticable, la division Morand le franchit en colonnes serrées, et marcha en avant précédée par le 17e de ligne, par le 13e léger, et par une nuée de tirailleurs. On s'avançait couvert par la nuit et les bois. Les sapeurs des régiments frayaient dans l'épaisseur du fourré un passage à l'infanterie. À peine eut-on franchi ces premiers obstacles, qu'on se trouva à découvert, en présence du plateau élevé, qui régnait de la Narew à l'Ukra, et qui était défendu soit par des abatis, soit par une nombreuse artillerie. Les Russes, à travers l'obscurité de la nuit, ouvrirent sur nos colonnes un feu nourri de mitraille et de mousqueterie, qui nous fit quelque mal. Tandis que les voltigeurs de la division Morand et le 13e léger s'approchaient en tirailleurs, le colonel Lanusse à la tête du 17e de ligne, se forma en colonne d'attaque sur la droite, pour enlever les batteries russes. Il en avait déjà emporté une, lorsque les Russes se dirigeant en masse sur son flanc gauche, l'obligèrent à rétrograder. Mais le reste de la division Morand arrivait au soutien de ses deux premiers régiments. Le 13e léger ayant épuisé ses cartouches, fut remplacé par le 30e, et on marcha de nouveau par la droite à l'attaque du village de Czarnowo, tandis que vers la gauche le général Petit se portait avec 400 hommes d'élite à l'attaque des retranchements russes, placés contre l'Ukra, vis-à-vis de Pomichowo. Malgré la nuit, on manoeuvrait avec le plus grand ordre. Deux bataillons du 30e et un du 17e attaquèrent Czarnowo, l'un en longeant le bord de la Narew, les deux autres en gravissant directement le plateau sur lequel ce village est assis. Ces trois bataillons emportèrent Czarnowo, et, suivis par les 51e et 61e régiments, débouchèrent sur le plateau, en repoussant les Russes dans la plaine qui s'étend au delà. Au même instant le général Petit avait assailli l'extrémité des retranchements ennemis vers l'Ukra, et, secondé par le feu de l'artillerie que la brigade Gauthier faisait de l'autre rive, les avait enlevés. À minuit, on était maître de la position des Russes de la Narew à l'Ukra. Mais à la lenteur de leur retraite, qu'il était possible de discerner à travers l'obscurité, on devait croire qu'ils reviendraient à la charge, et, par ce motif, le maréchal Davout envoya au secours du général Petit, qui était le plus exposé, la seconde brigade de la division Gudin. Comme on l'avait prévu, les Russes pendant la nuit revinrent trois fois à la charge dans l'intention de reprendre la position qu'ils avaient perdue, et de jeter les Français à bas du plateau, vers cette pointe de terre boisée et marécageuse sur laquelle ils avaient débarqué. Trois fois on les laissa s'approcher jusqu'à trente pas, et trois fois répondant à leur attaque par un feu à bout portant, on les arrêta sur place; puis on les joignit à la baïonnette, et on les repoussa. Enfin la nuit étant fort avancée, ils se mirent en pleine retraite sur Nasielsk. Jamais combat de nuit ne s'était livré avec plus d'ordre, de précision et d'audace. Les Russes nous laissèrent en morts, blessés, prisonniers, environ 1,800 hommes, et beaucoup d'artillerie. Nous avions eu de notre côté 600 blessés et une centaine de morts.
Napoléon, qui n'avait pas quitté le lieu du combat, félicita le général Morand et le maréchal Davout de leur belle conduite, et se hâta ensuite de tirer les conséquences du passage de l'Ukra, en donnant les ordres qu'exigeait la circonstance. Les Russes privés du point d'appui qu'ils possédaient au confluent de l'Ukra et de la Narew, ne devaient pas être tentés de défendre l'Ukra, dont la ligne venait d'être forcée à son embouchure. Mais, dans l'ignorance où l'on se trouvait de leur vraie situation, on pouvait craindre qu'ils ne fussent en force au pont de Kolozomb, sur l'Ukra, vis-à-vis de Plonsk, point vers lequel devaient se rencontrer les corps des maréchaux Soult et Augereau. (Voir la carte nº 38.) Napoléon prescrivit à la réserve de cavalerie, que le général Nansouty commandait en l'absence de Murat, tombé malade à Varsovie, de remonter l'Ukra sur les deux rives, d'en battre les bords jusqu'à Kolozomb, pour tendre la main aux maréchaux Augereau et Soult, pour les aider à passer l'Ukra s'ils éprouvaient des difficultés, pour les lier enfin avec le maréchal Davout qui allait marcher en avant, traversant par son milieu le pays compris entre l'Ukra et la Narew. Il ordonna au maréchal Davout de se porter directement sur Nasielsk, et le fit appuyer par la garde et la réserve. Enfin il donna pour instruction au maréchal Lannes de franchir l'Ukra, là même où l'on venait d'en forcer le passage, et de s'élever à la droite du corps de Davout, en longeant la Narew jusqu'à Pultusk. Cette ville devenait un point d'une grande importance, car les Russes, rejetés de l'Ukra sur la Narew, n'avaient que les ponts de Pultusk pour passer cette dernière rivière. L'ordre déjà expédié aux maréchaux Soult et Augereau de se diriger sur Plonsk pour y franchir l'Ukra, aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, de s'avancer rapidement sur Biezun, vers les sources de l'Ukra, fut naturellement confirmé.
[En marge: Marche sur Nasielsk.]
Napoléon, continuant de se tenir auprès du maréchal Davout, voulut marcher le matin même du 24 sur Nasielsk, malgré les fatigues de la nuit. On eut seulement la précaution de placer en tête la division Friant, pour procurer quelques heures de repos à la division Morand, fatiguée du combat de Czarnowo. On arriva vers la fin du jour à Nasielsk, et on y trouva en position la division Tolstoy, la même qui avait été chassée de Czarnowo. Elle annonçait l'intention de nous opposer quelque résistance, afin de donner aux détachements postés sur l'Ukra le temps de la rejoindre.
Nous avons dit que les quatre divisions du général Benningsen étaient, la division Tolstoy à Czarnowo pour défendre le confluent des deux rivières, la division Saken à Lopaczym pour veiller sur l'Ukra, la division Sedmaratzki à Zebroszki pour garder la Narew, enfin la division Gallitzin à Pultusk pour y servir de réserve, celle-ci, quoique fort loin de l'Ukra, ayant aussi sur cette rivière une forte avant-garde, commandée par le général Barklay de Tolly: disposition mêlée et confuse, qui dénotait une bien faible direction dans les opérations de l'armée russe. Le mouvement naturel de ces divisions surprises par une vigoureuse attaque sur l'Ukra, était de replier leurs détachements pour se retirer sur la Narew. Ce fut en effet le mouvement auquel elles cédèrent, et que leur général en chef laissa exécuter plutôt qu'il ne le prescrivit.
Le comte Tolstoy, commandant la division repliée sur Nasielsk, y tint bon jusqu'au moment où il vit revenir le détachement préposé à la garde de l'Ukra vers Borkowo, lequel était poursuivi par la réserve de cavalerie. Cependant le général Friant, ayant déployé sa division en face des Russes et ayant marché à eux, les obligea de se retirer en toute hâte. Les dragons se lancèrent à leur suite: on leur tua ou prit quelques centaines d'hommes; on ramassa du canon et des bagages.
[En marge: Augereau force l'Ukra vers Kolozomb et Sochoczin.]
Dans cette journée du 24, le maréchal Augereau étant arrivé sur les bords de l'Ukra, voulut en forcer le passage. Il fit attaquer à la fois les ponts de Kolozomb et de Sochoczin. Le 14e de ligne, sous son colonel Savary, le même qui avait franchi la Vistule à Thorn le 6 décembre[15], se jeta sur les débris à peine réparés du pont de Kolozomb, et passa héroïquement à travers un horrible feu de mousqueterie. Ce brave colonel tomba sur l'autre rive, percé de plusieurs coups de lance. À Sochoczin, l'attaque du pont n'ayant pu réussir, on se dirigea vers un gué voisin, et on opéra le passage. Le corps d'Augereau se trouvait donc transporté dans la journée du 24 sur l'autre rive de l'Ukra, et s'avançait en poussant devant lui les détachements des diverses divisions russes, laissés à la garde de cette rivière. La réserve de cavalerie, aux ordres du général Nansouty, les poursuivait également. On marchait sur Nowemiasto, dans la direction de l'Ukra à la Narew, de manière à se lier avec le corps du maréchal Davout. À la gauche du corps d'Augereau, le maréchal Soult se disposait à passer l'Ukra vers Sochoczin. La gauche, sous Ney, Bernadotte et Bessières, continuait à s'élever par un mouvement rapide de Thorn sur Biezun et Soldau.
[Note 15: Les lecteurs qui se souviennent d'avoir vu figurer le 14e de ligne avec son colonel Savary au passage de la Vistule, à Thorn, sous les ordres du maréchal Ney, auront de la peine à s'expliquer comment ce même régiment peut se trouver, le 24 décembre, sous le maréchal Augereau, au passage de l'Ukra à Kolozomb. L'explication est facile: c'est que ce régiment, laissé à Bromberg par le maréchal Augereau lorsque celui-ci remonta la rive gauche de la Vistule depuis Thorn jusqu'à Modlin, resta pour un moment à la disposition du maréchal Ney, et opéra sous ses ordres le passage de la Vistule à Thorn.
Nous n'ajouterions pas cette note, qui peut paraître inutile, si quelques critiques peu attentifs et peu instruits, ne nous avaient accusé de faire figurer dans différentes actions des corps qui n'y avaient eu aucune part. Il y a des attaques dont il faut peu s'inquiéter; cependant, par respect pour le lecteur impartial, nous tenons à lui prouver que nous n'avons rien négligé pour parvenir à l'exactitude la plus rigoureuse.]
[En marge: Le dégel change le sol en une boue dans laquelle il est impossible de marcher.]
Le 25 au matin, Napoléon dirigea ses colonnes sur Strezegocin. Le temps était devenu affreux pour une armée qui avait à manoeuvrer, et surtout à exécuter de nombreuses reconnaissances, afin de découvrir les projets de l'ennemi. Un dégel complet, accompagné de neige fondante et de pluie, avait tellement détrempé les terres, que dans certains endroits on enfonçait jusqu'aux genoux. Des hommes même avaient été trouvés à moitié ensevelis dans ce sol subitement changé en marécage. Il fallait doubler les attelages de l'artillerie pour réussir à traîner quelques pièces. On y gagnait, il est vrai, de capturer à chaque pas le canon et le bagage des Russes, beaucoup de traînards et de blessés, et enfin bon nombre de déserteurs polonais, qui restaient volontairement en arrière pour se livrer à l'armée française. Mais on y perdait l'avantage inappréciable de la célérité, le concours de l'artillerie qu'on ne pouvait plus mener avec soi, et les moyens d'information qui sont toujours proportionnés à la facilité de communiquer. Qu'on se figure d'immenses plaines, tour à tour couvertes de boue ou de forêts épaisses, ordinairement très-mal peuplées, plus mal encore depuis l'émigration générale des habitants, des armées se cherchant ou se fuyant dans ce désert fangeux, et on aura une idée à peine exacte du spectacle que les Français et les Russes offraient en ce moment dans cette partie de la Pologne.
[En marge: Difficulté de discerner la marche de l'ennemi.]
[En marge: Dans l'incertitude, Napoléon dirige le gros de ses forces sur Golymin, et ne dirige sur Pultusk que Lannes renforcé de la division Gudin.]
Napoléon, discernant mal à travers ce pays plat et boisé les mouvements de l'ennemi, ne pouvant suppléer à ce qu'il ne voyait pas au moyen de reconnaissances multipliées, était plongé dans l'incertitude la plus embarrassante. Il lui semblait bien que les colonnes russes en retraite se dirigeaient de sa gauche à sa droite, de l'Ukra vers la Narew. Aussi avait-il envoyé Lannes vers Pultusk, et, ayant cru apercevoir une troupe ennemie qui se portait à la suite de Lannes, il avait détaché la division Gudin du corps de Davout, pour suivre cette troupe, et empêcher qu'elle n'assaillît Lannes par derrière. Mais un gros rassemblement se montrait devant lui, dans la direction de Golymin. On annonçait la présence de forces nombreuses, venues sur ce point des derrières de l'armée russe. On disait qu'un corps de 20 mille hommes se retirait de l'Ukra sur Ciechanow et Golymin. Au milieu de ce chaos, Napoléon, voulant aller tout de suite à l'ennemi le plus rapproché, vers lequel d'ailleurs semblaient converger tous les autres, laissa Lannes escorté par la division Gudin marcher à droite sur Pultusk, et quant à lui il se porta directement sur Golymin, avec deux des trois divisions de Davout, avec le corps d'Augereau tout entier, avec la garde et la réserve de cavalerie. Il ordonna de plus au maréchal Soult, qui avait passé l'Ukra, de se rendre à Ciechanow même. Il prescrivit aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, partis de Thorn, de continuer leur mouvement de conversion par Biezun, Soldau et Mlawa, ce qui les portait sur le flanc et presque sur les derrières des Russes.
On marcha ainsi avec la plus grande peine, toute la journée du 25 et la matinée du 26, employant deux heures, quelquefois trois, pour parcourir une lieue.
[En marge: Véritable direction des divers corps de l'armée russe.]
Cependant les divers corps de l'armée russe n'avaient pas pris exactement la direction que Napoléon avait supposée. Les quatre divisions du général Benningsen s'étaient presque en entier repliées sur Pultusk. La division Tolstoy, repoussée de Czarnowo à Nasielsk, de Nasielsk à Strezegocin, avait suivi la route qui coupe par le milieu le pays entre l'Ukra et la Narew. Arrivée à Strezegocin, elle s'était rejetée à droite, vers Pultusk, dès qu'elle avait pu rallier ses détachements épars. La division Sedmaratzki, placée les jours précédents à Zebroszki au bord de la Narew, n'ayant que quelques pas à faire pour gagner Pultusk, s'y était rendue immédiatement. La division Gallitzin, qui tout en ayant son quartier général à Pultusk, avait des postes sur l'Ukra, s'était concentrée sur Pultusk. Mais les détachements de cette division qui gardaient l'Ukra, coupés par notre cavalerie, avaient cherché un refuge à Golymin. Enfin la division Saken, qui gardait particulièrement l'Ukra et avait son quartier général à Lopaczym, poursuivie par la cavalerie française, s'était retirée, partie à Golymin, partie à Pultusk. Ainsi les deux divisions Tolstoy et Sedmaratzki en entier, les deux divisions Gallitzin et Saken en partie, se trouvaient le 26 à Pultusk. Les restes des divisions Gallitzin et Saken réfugiés à Golymin, avaient rencontré l'une des divisions de Buxhoewden, la division Doctorow, laquelle s'était portée en avant, et avait ainsi donné lieu au bruit d'un rassemblement de troupes sur les derrières de l'armée russe. Enfin les Prussiens, en fuite devant les maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, avaient abandonné l'Ukra, et se retiraient par Soldau sur Mlawa, cherchant toujours dans leur retraite à se lier aux Russes.
[En marge: Bataille de Pultusk livrée par le corps de Lannes et la division Gudin à l'armée russe de Benningsen.]
Le 26 au matin, Lannes arriva en vue de Pultusk. Il y découvrit une masse de forces bien supérieure à celle dont il pouvait disposer. Les quatre divisions russes, quoique deux fussent incomplètes, ne comptaient pas moins de 43 mille hommes[16]. Lannes, avec les dragons du général Becker, n'en possédait guère que 17 ou 18 mille. Il en arrivait sur sa gauche 5 à 6 mille, avec la division Gudin. Mais Lannes n'en était que très-confusément averti, et dans l'état des routes, ce renfort, bien qu'à une distance peu considérable de Pultusk, ne pouvait parvenir que fort tard sur le champ de bataille. Lannes n'était pas homme à s'intimider. Ni lui, ni ses soldats ne craignaient d'affronter les Russes, quel que fût leur nombre, quelque éprouvée que fût leur bravoure. Lannes rangea sa petite armée en bataille, ayant soin d'envoyer un avis au maréchal Davout, pour l'informer de la rencontre imprévue qu'il venait de faire à Pultusk, et qui l'exposait à une situation des plus critiques.
[Note 16: Le narrateur Plotho, officier de l'armée russe et témoin oculaire, avoue lui-même le chiffre de 43 mille hommes.]
[En marge: Description du terrain sur lequel allait se livrer la bataille de Pultusk.]
Une vaste forêt couvrait les environs de Pultusk. (Voir la carte nº 39.) En sortant de cette forêt, on trouvait un terrain découvert, parsemé çà et là de quelques bouquets de bois, détrempé par les pluies, comme tout le reste du pays, s'élevant peu à peu en forme de plateau, et puis se terminant tout à coup en pente brusque sur Pultusk et la Narew. Le général Benningsen avait rangé son armée sur ce terrain, ayant le dos tourné à la ville, l'une de ses ailes appuyée à la rivière et au pont qui la traverse, l'autre à un bouquet de bois. Une forte réserve servait de soutien à son centre. Sa cavalerie était placée dans les intervalles de sa ligne de bataille, et un peu en avant. Quoiqu'ils eussent perdu une partie de leur artillerie, les Russes en menaient avec eux une si grande quantité, depuis la campagne d'Austerlitz, qu'il leur en restait suffisamment pour couvrir leur front d'une ligne de bouches à feu, et rendre l'accès de ce front extrêmement redoutable.
Lannes n'avait à leur opposer que quelques pièces d'un faible calibre, qu'on avait traînées à travers les boues avec de grands efforts, et en leur appliquant tous les attelages de l'artillerie. Il disposa la division Suchet en première ligne, et garda la division Gazan en réserve sur la lisière de la forêt, pour avoir de quoi faire face aux événements, qui menaçaient de devenir graves, dans l'incertitude où tout le monde était plongé. Peu d'hommes bien conduits pouvaient suffire pour enlever cette position, et avaient l'avantage de présenter moins de prise à la formidable artillerie des Russes. Lannes déboucha donc de la forêt avec la seule division Suchet, formée en trois colonnes, une à droite, sous le général Claparède, composée du 17e léger et de la cavalerie légère du général Treilhard, une au centre sous le général Vedel, composée du 64e de ligne et du premier bataillon du 88e, une à gauche, sous le général Reille, composée du second bataillon du 88e, du 34e de ligne et des dragons du général Becker. Le projet de Lannes était d'attaquer par sa droite et vers la Narew, car s'il parvenait à percer jusqu'à la ville, il faisait tomber d'un coup la position des Russes, et les plaçait même dans une situation désastreuse.
Il porta ses trois petites colonnes en avant, sortant audacieusement des bois, et gravissant le plateau sous une pluie de mitraille. Malheureusement le sol détrempé et glissant ne permettait guère l'impétuosité d'attaque, qui aurait pu racheter le désavantage du nombre et de la position. Néanmoins, tout en avançant avec peine, on joignit l'ennemi, et on le repoussa vers les pentes abruptes qui terminaient le terrain en une espèce de chute du côté de la Narew et de Pultusk. On marchait avec ardeur, et on allait précipiter du plateau dans la rivière les troupes russes du général Bagowout, lorsque le général en chef Benningsen, envoyant en toute hâte une partie de sa réserve au secours du général Bagowout, fit aborder en flanc la brigade Claparède, qui formait la tête de notre attaque. Lannes, qui était au plus fort de la mêlée, répondit à cette manoeuvre, en reportant de son centre vers sa droite la brigade Vedel, composée, comme nous venons de le dire, du 64e et du premier bataillon du 88e. Il prit lui-même en flanc les Russes venus au secours du général Bagowout, et, les poussant les uns sur les autres vers la Narew, il aurait terminé la lutte sur ce point, et peut-être la bataille, si, au milieu d'une bourrasque de neige, le bataillon du 88e surpris par la cavalerie russe avant d'avoir pu se former en carré, n'avait été rompu et renversé. Mais ce brave bataillon, rallié sur-le-champ par un de ces officiers dont le danger fait ressortir le caractère, le nommé Voisin, se releva immédiatement, et, profitant à son tour des embarras de la cavalerie russe, tua à coups de baïonnette ces cavaliers plongés comme nos fantassins dans une mer de boue.
Ainsi, à la droite et au centre, le combat, quoique moins décisif qu'il n'aurait pu l'être, tourna néanmoins à l'avantage des Français, qui laissèrent les Russes acculés à l'extrémité du plateau, et exposés à une chute dangereuse vers la ville et la rivière. À gauche, notre troisième colonne, composée du 34e de ligne, du second bataillon du 88e, et des dragons du général Becker, avait à disputer à l'ennemi le bouquet de bois auquel s'appuyait le centre des Russes. Le 34e, dirigé par le général Reille, et accueilli par des batteries démasquées à l'improviste, eut cruellement à souffrir. Il enleva le bois cependant, secondé par les charges des dragons du général Becker. Mais quelques bataillons du général Barklay de Tolly le reprirent. Les Français s'en rendirent maîtres de nouveau, et soutinrent pendant trois heures un combat acharné et inégal. Enfin sur ce point comme sur les autres, les Russes, obligés de plier, furent réduits à s'adosser de plus près à la ville. Lannes, débarrassé du combat à droite, s'était porté à gauche, pour encourager ses troupes de sa présence. Si dans ce moment il eût été moins incertain de ce qui se passait ailleurs, et plus assuré d'être soutenu, il aurait pu faire agir la division Gazan, et alors c'en était fait des Russes, qui auraient été précipités sur le revers du terrain, et noyés dans la Narew. Mais Lannes voyait par delà sa gauche, et à l'extrême droite des Russes, la division Tolstoy, bordant le ravin de Moczyn, et formant un crochet en arrière pour couvrir l'extrémité de la position. Il crut plus sage de ne pas engager toutes ses troupes, et, par son ordre, la brave division Gazan resta immobile à la lisière de la forêt, essuyant à trois cents pas les boulets de l'ennemi, mais rendant le service de contenir les Russes, et de les empêcher eux aussi de combattre avec toutes leurs forces.
La journée s'achevait lorsque la division Gudin arriva enfin sur notre gauche, cachée par des bois à notre armée, mais aperçue par les Cosaques, qui en avertirent aussitôt le général Benningsen. De toute son artillerie, la division Gudin n'amenait que deux pièces, péniblement traînées jusqu'au lieu du combat. Elle donna contre l'extrême droite des Russes, et sur la pointe de l'angle que présentait leur ligne repliée. Le général Daultanne, qui ce jour-là commandait la division Gudin, après quelques volées de canon, se forma en échelons par sa gauche, et marcha résolûment à l'ennemi, en prévenant le maréchal Lannes de son entrée en action. Son attaque obtint un effet décisif, et força les Russes à se replier. Mais cette division, déjà séparée par des bois du corps de Lannes, agrandit en s'avançant l'intervalle qui l'en séparait. Une rafale de vent qui portait la pluie et la neige au visage de nos soldats, soufflait en cet instant. Les Russes, par une superstition de peuple du Nord, qui leur fait voir dans la tempête un augure favorable, coururent en avant, avec des cris sauvages. Ils se jetèrent dans l'intervalle laissé entre la division Gudin et le corps de Lannes, ramenèrent l'une et débordèrent l'autre. Leur cavalerie se précipita dans la trouée, mais le 34e, du côté de la division Suchet, le 85e du côté de la division Gudin, se formèrent en carré, et arrêtèrent tout court cette charge, qui était plutôt de la part des Russes une démonstration pour couvrir leur retraite, qu'une attaque sérieuse.