Part 23
Entre les deux combinaisons que nous venons de décrire, les coalisés semblaient avoir adopté la seconde. Les Prussiens occupaient la région maritime, se liant aux Russes par un détachement placé aux environs de Thorn. Les Russes étaient rangés en masse dans la région intérieure, sur la Narew et ses affluents. Le général Benningsen, qui commandait la première armée russe, composée de quatre divisions, s'était replié de la Vistule sur la Narew, à l'approche des Français, et avait pris position dans l'intérieur de l'angle formé par l'Ukra et la Narew. Le général Buxhoewden, avec la seconde armée, forte aussi de quatre divisions, était en arrière, sur la haute Narew et l'Omulew, aux environs d'Ostrolenka. Le général Essen, avec les deux divisions de réserve, n'était point encore arrivé sur le théâtre de la guerre. Dans le désir de flatter les passions des vieux soldats russes, on leur avait donné pour les commander en chef le général Kamenski, ancien lieutenant de Suwarow, ayant la rudesse énergique de l'illustre guerrier moscovite, mais aucun de ses talents. Après avoir d'abord rétrogradé devant les Français, les Russes, regrettant le terrain perdu, avaient voulu se reporter en avant. Mais, à l'aspect de notre armée fort bien préparée à les recevoir, ils avaient repris leur position derrière l'Ukra et la Narew.
Informé de la situation des Prussiens et des Russes, les premiers établis le long de la mer, les seconds accumulés dans la région intérieure, les uns et les autres faiblement liés entre eux vers Thorn, Napoléon résolut de leur opposer la manoeuvre imaginée pour ce cas, c'est-à-dire de déboucher de Thorn avec sa gauche renforcée, de séparer les Prussiens des Russes, et de jeter ceux-ci dans les inextricables difficultés de l'intérieur. Il avait déjà dirigé le maréchal Ney sur Thorn; il y achemina encore le maréchal Bernadotte avec le premier corps, et la division Dupont. Il porta le corps du maréchal Soult intermédiairement, par Sempolno sur Plock, lui prescrivit de passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et lui recommanda de se lier, par sa gauche avec les maréchaux Ney et Bernadotte, par sa droite avec le maréchal Augereau. Les dragons montés à Potsdam ayant rejoint l'armée, Napoléon les réunit à la portion de la grosse cavalerie qui s'était reposée à Berlin, et en composa une seconde réserve de troupes à cheval, qu'il confia au maréchal Bessières, enlevé pour un instant au commandement de la garde impériale. Il envoya cette seconde réserve à Thorn. C'était un rassemblement de 7 à 8 mille chevaux, lequel, joint aux corps des maréchaux Ney et Bernadotte, devait composer à l'extrême gauche de l'armée française, une colonne de 40 à 45 mille hommes, bien suffisante pour opérer le mouvement de conversion projeté. Le maréchal Soult, à la tête de 25 mille hommes, formait le centre; les maréchaux Augereau, Davout, Lannes, formaient la droite, destinée à s'appuyer sur Varsovie. Tous ces corps étaient assez rapprochés pour coopérer les uns avec les autres, et présenter, en quelques heures, 70 mille hommes rassemblés sur le point, quel qu'il fût, où l'on rencontrerait l'ennemi en force. Napoléon supposait donc que sa gauche s'avançant à marches rapides tandis que sa droite pivoterait lentement, il pourrait ramasser les Russes chemin faisant, et, après les avoir séparés des Prussiens, les refouler de l'Ukra sur la Narew, de la Narew sur le Bug, loin de la mer, perdus dans l'intérieur de la Pologne. Si le temps, favorisant de tels projets, rendait les marches faciles, il était possible que les Russes fussent repoussés si loin de leur base d'opération, et du pays où ils vivaient, que leur déroute devint un véritable désastre.
[En marge: Ouvrages ordonnés par Napoléon sur la Vistule.]
Voulant pivoter sur Varsovie, mais voulant aussi pouvoir s'en éloigner au besoin, s'il était obligé de suivre le mouvement de sa gauche et de s'élever avec elle, Napoléon fit exécuter de grands travaux au faubourg de Praga. Il ordonna de le fortifier au moyen d'ouvrages en terre, pourvus d'un revêtement en bois, revêtement qui vaudrait une escarpe en maçonnerie. Ce faubourg, ainsi fortifié, devait servir de tête de pont à Varsovie. Napoléon prescrivit au maréchal Davout, qui s'était porté de la Vistule sur la Narew, d'établir un pont sur cette dernière rivière, et de le mettre en état de défense. Il prescrivit au maréchal Augereau, qui se préparait à passer la Vistule à Modlin, d'y établir également un pont à demeure, et de le rendre inattaquable sur les deux rives. Il chargea le général Chasseloup du tracé des ouvrages ordonnés. Il lui recommanda d'y employer exclusivement la terre et le bois, d'y placer la grosse artillerie enlevée à l'ennemi, d'y attirer à prix d'argent, et en grand nombre, les ouvriers polonais. Napoléon désirait que ces fortifications en terre et en bois, élevées jusqu'à la valeur d'une fortification permanente, pussent, en y laissant les Polonais de nouvelle levée et quelques détachements français, se suffire à elles-mêmes, pendant que l'armée se porterait en avant, si la conséquence des opérations entreprises venait à l'exiger.
[En marge: Difficulté de se procurer des bras pour travailler aux ouvrages ordonnés par Napoléon.]
[En marge: Difficulté de vivre.]
Les ordres de Napoléon étaient toujours ponctuellement exécutés, à moins d'impossibilité absolue, parce qu'il veillait à leur exécution avec une attention soutenue, et une insistance opiniâtre. Le général Chasseloup fit travailler très-activement aux ouvrages prescrits; mais il avait de la peine à se procurer des ouvriers. Les violences exercées par les Russes, la crainte de violences semblables de la part des Français, avaient porté les paysans à s'enfuir avec leurs familles, leurs bestiaux, et leurs moyens de transport sur le territoire de la Pologne autrichienne, dont la frontière extrêmement rapprochée, et fermée aux deux armées belligérantes, présentait un asile voisin et sûr. Des villages entiers avaient fui, leurs prêtres en tête, afin de se soustraire aux horreurs de la guerre. Même avec beaucoup d'argent on ne pouvait pas se procurer des bras. On en avait bien quelques-uns à Varsovie, mais la construction des fours, l'organisation des établissements militaires qu'il fallait proportionner à une armée de 200 mille hommes, les absorbaient presque tous. Il n'en restait point pour les employer ailleurs. On y suppléait avec des soldats. Malheureusement ceux-ci commençaient à se ressentir des fatigues, et surtout des influences de la saison, jusqu'ici plus humide que froide. Ils souffraient aussi des privations. Les provisions commandées en Gallicie se faisaient attendre, et même à Varsovie on éprouvait quelque difficulté à vivre. Le maréchal Lannes y était campé avec ses deux divisions. Le maréchal Davout était campé au delà, c'est-à-dire au bord de la Narew, qui tombe dans la Vistule un peu au-dessous de Varsovie. Il y avait de Varsovie à la Narew environ huit lieues, beaucoup de landes, peu de cultures et d'habitations. Les soldats du corps de Davout réduits à manger du porc, à défaut de boeuf ou de mouton, étaient atteints de dyssenterie. Ils n'avaient de pain que celui qu'on leur envoyait chaque jour. Le maréchal Davout avait son quartier général à Jablona, et sa tête de colonne au bord même de la Narew, vers Okunin, vis-à-vis du confluent de l'Ukra et de la Narew. (Voir les cartes n{os} 38 et 39.) Le maréchal Davout, malgré les avant-gardes russes, avait passé la Narew, jeté un pont sur cette rivière, à l'aide de quelques barques qu'on avait recueillies, et faisait travailler à des ouvrages défensifs aux deux extrémités de ce pont. Il pouvait donc manoeuvrer sur l'une et l'autre rive de la Narew. Cependant il l'avait franchie au-dessous du point où l'Ukra se réunit à elle, et il lui restait à la franchir plus haut, ou à franchir l'Ukra elle-même, pour pénétrer dans l'angle occupé par les Russes. Mais ils y étaient nombreux, et solidement retranchés sur un terrain élevé, boisé, armé d'artillerie. On ne pouvait aller les attaquer qu'en passant l'Ukra de vive force. Le tenter c'était engager la lutte qu'on ne devait entreprendre que sous les yeux de Napoléon.
[En marge: Situation des divers corps d'armée sur la Vistule.]
Les travailleurs du maréchal Davout donnaient presque la main à ceux du maréchal Augereau, qui s'occupait activement de son établissement sur la Vistule, vers Modlin, au point où la Vistule et la Narew se confondent. (Voir la carte nº 38.) Mais il était privé des moyens nécessaires, les Russes ayant tout détruit en se retirant. Douze barques, ramassées au-dessus et au-dessous de Modlin, lui avaient servi à passer le fleuve, un détachement après l'autre. Il travaillait à construire un vaste pont à Modlin, avec ouvrages défensifs sur les deux rives. Ses troupes, au milieu des sables qui règnent dans cette partie du pays, vivaient encore plus mal que celles du maréchal Davout. Il avait hâte de se porter à Plonsk, au delà de la Vistule, vis-à-vis de l'Ukra, dans une contrée plus fertile. Le maréchal Soult avait exécuté les marches ordonnées par l'Empereur, et avait commencé à passer à Plock, d'où il était en mesure, ou de rejoindre le maréchal Augereau à Plonsk, ou de rejoindre les maréchaux Ney et Bernadotte à Biezun, suivant les circonstances. Quant aux corps qui avaient Thorn pour base d'opération, ceux-là ne manquaient de rien.
Ces vainqueurs rapides, qui avaient si promptement envahi l'Autriche l'année précédente, et la Prusse le mois dernier, se trouvaient tout à coup ralentis dans leur marche triomphale, par un climat humide et sombre, par un sol mouvant, alternativement sablonneux ou fangeux, par la disette des vivres devenant plus rares à mesure que la population et la culture disparaissaient. Ils en étaient surpris, point abattus, tenaient mille propos railleurs sur l'attachement des Polonais pour une telle patrie, et ne demandaient qu'à rencontrer l'ennemi d'Austerlitz, pour se venger sur lui des disgrâces du sol et du ciel.
En voyant les Russes s'avancer et rétrograder tour à tour, puis se retirer une dernière fois avec toutes les apparences d'une retraite définitive, Napoléon crut qu'ils se repliaient sur la Prégel, pour y prendre leurs quartiers d'hiver. Il ordonna donc à Murat et à Bessières de les poursuivre à la tête de vingt-cinq mille chevaux, l'un débouchant de Varsovie avec la première réserve de cavalerie, l'autre débouchant de Thorn avec la seconde. Mais bientôt les rapports plus exacts du maréchal Davout, qui, placé au confluent de la Narew et de l'Ukra, voyait les Russes solidement établis derrière ces deux rivières, les rapports conformes du maréchal Augereau, du maréchal Ney surtout qui avait l'habitude d'observer l'ennemi de très-près, le détrompèrent, et lui prouvèrent qu'il était temps de marcher sur les Russes, qu'il le fallait même, si on ne voulait pas les laisser hiverner dans une position trop voisine de l'armée française. D'ailleurs les ponts sur la Vistule, dont il se proposait de faire ses points d'appui, étaient achevés, pourvus d'un commencement d'ouvrages défensifs, et capables d'une suffisante résistance, moyennant qu'on y plaçât quelques troupes.
[En marge: Napoléon quitte Posen pour se rendre à Varsovie.]
Napoléon partit donc de Posen dans la nuit du 15 au 16 décembre, après y être demeuré dix-neuf jours, passa par Kutno et Lowicz, commanda partout des vivres, des ambulances, pour le cas d'un mouvement rétrograde, peu probable, mais toujours prévu par sa prudence, veilla enfin à la marche de ses colonnes sur Varsovie, et s'occupa surtout d'y faire arriver la garde et les grenadiers d'Oudinot[14].
[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui indique bien la situation au moment dont il s'agit dans ce récit.
_Au général Clarke._
«Lowicz, 18 décembre 1806, sept heures du soir.
»J'arrive à Lowicz. Je vous écris pour vous ôter toute espèce d'inquiétude. Il n'y a rien ici de nouveau. Les armées sont en présence. Les Russes sont sur la rive droite de la Narew, et nous sur la rive gauche. Indépendamment de Praga, nous avons deux têtes de pont: une à Modlin, l'autre sur la Narew, à l'embouchure de l'Ukra. Nous avons Thorn, et une armée à vingt lieues en avant qui manoeuvre sur l'ennemi. Toutes ces nouvelles sont pour vous. Il est possible que d'ici à huit jours il y ait une affaire qui finisse la campagne. Prenez vos précautions pour qu'il n'y ait aucun fusil ni à Berlin ni dans les campagnes, que Spandau et Custrin soient en bon état, et que partout on fasse un bon service.
»Écrivez à Mayence et à Paris, pour dire seulement que vous écrivez, qu'il n'y a rien de nouveau, ce qu'il faut faire, en général, tous les jours, quand il ne passe pas de mes courriers: cela déconcerte les mauvais bruits.
»NAPOLÉON.»]
Il entra la nuit dans la capitale de la Pologne, pour éviter les démonstrations bruyantes, car il ne lui convenait pas de payer quelques acclamations populaires par des engagements imprudents. Le Polonais Wibiski l'avait précédé, et avait employé tout son esprit à persuader à ses compatriotes qu'ils devaient se dévouer à Napoléon, avant d'exiger qu'il se dévouât à eux. Beaucoup d'entre eux s'étaient rendus aux bonnes raisons qu'il leur donnait. Le prince Poniatowski, neveu du dernier roi, prince jeune, brillant et brave, espèce de héros endormi dans la mollesse, mais prêt à s'éveiller au premier bruit des armes, était du nombre de ceux qui s'étaient offerts pour seconder les projets de Napoléon. Le comte Potoki, le vieux Malakouski, maréchal de l'une des dernières diètes, et d'autres venus à Varsovie, s'étaient réunis autour des autorités françaises, pour concourir à former un gouvernement. On avait composé une administration provisoire, et tout commençait à marcher, sauf les tiraillements inévitables, entre gens peu expérimentés, et fort enclins à la jalousie. On levait des hommes, on organisait des bataillons, soit à Varsovie, soit à Posen. Napoléon, afin de venir en aide au nouveau gouvernement polonais, l'avait tenu quitte de toute contribution, moyennant la fourniture des vivres d'urgence. Du reste, la haute société de Varsovie montrait pour lui un empressement extraordinaire. Toute la noblesse polonaise avait quitté ses châteaux, pressée qu'elle était de voir, de saluer le grand homme, autant que le libérateur de la Pologne.
[En marge: Napoléon fixe au 22 ou 23 décembre l'attaque générale contre les Russes.]
Arrivé dans la nuit du 18 au 19, Napoléon voulait monter à cheval le 19 au matin pour aller reconnaître lui-même la situation du maréchal Davout sur la Narew. Mais un brouillard épais l'en empêcha. Il fit ses dispositions pour attaquer l'ennemi du 22 au 23 décembre.--Il est temps, écrivait-il au maréchal Davout, de prendre nos quartiers d'hiver; mais cela ne peut avoir lieu qu'après avoir repoussé les Russes.--
[En marge: Position des quatre divisions du général Benningsen.]
Les quatre divisions du général Benningsen se présentaient les premières. (Voir la carte nº 38.) La division du comte Tolstoy, postée à Czarnowo, occupait le sommet de l'angle formé par la réunion de l'Ukra et de la Narew. La division du général Sedmaratzki, placée en arrière vers Zebroszki, gardait les bords de la Narew. Celle du général Saken, placée aussi en arrière vers Lopaczym, gardait les bords de l'Ukra. La division du prince Gallitzin était en réserve à Pultusk. Les quatre divisions du général Buxhoewden se trouvaient à grande distance de celles du général Benningsen, et peu en mesure de les soutenir. Deux cantonnées à Popowo observaient le pays entre la Narew et le Bug; deux autres campaient plus loin encore, à Makow et Ostrolenka. Les Prussiens, repoussés de Thorn, étaient sur le cours supérieur de l'Ukra, vers Soldau, liant les Russes à la mer. Comme nous l'avons dit, les deux divisions de réserve du général Essen n'étaient pas encore arrivées. La masse totale des coalisés destinée à entrer en action était de 115 mille hommes.
Il est facile de reconnaître que la distribution des corps russes n'était pas heureusement combinée dans l'angle de l'Ukra et de la Narew, et qu'ils y avaient trop peu concentré leurs forces. Si au lieu d'avoir une seule division à la pointe de l'angle, et une sur chaque côté à trop grande distance de la première, enfin cinq hors de portée, ils s'étaient distribués avec intelligence sur ce sol si favorable à la défensive, qu'ils eussent occupé fortement le confluent d'abord, puis les deux rivières, la Narew de Czarnowo à Pultusk, l'Ukra de Pomichowo à Kolozomb, qu'ils eussent placé en réserve dans une position centrale, à Nasielsk par exemple, une masse principale prête à courir au point menacé, ils auraient pu nous disputer le terrain avec avantage. Mais les généraux Benningsen et Buxhoewden ne s'aimaient guère, ne cherchaient pas le voisinage l'un de l'autre, et le vieux Kamenski, arrivé de la veille, n'avait ni l'esprit ni la volonté nécessaires, pour leur prescrire d'autres dispositions que celles qu'ils avaient adoptées, en suivant chacun leur goût.
[En marge: Dernières dispositions de Napoléon pour l'attaque de la position des Russes.]
Napoléon, qui ne voyait la position des Russes que du dehors, jugea bien qu'ils étaient retranchés derrière la Narew et l'Ukra pour en garder les bords, mais sans savoir comment ils y étaient établis et distribués. Il pensa qu'il fallait d'abord leur enlever le confluent, où il était probable qu'ils se défendraient avec énergie, et, ce point emporté, procéder à l'exécution de son plan, qui consistait à jeter, par un mouvement de conversion de gauche à droite, les Russes dans le pays marécageux et boisé de l'intérieur de la Pologne. En conséquence, après avoir réitéré aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, formant sa gauche, l'ordre de se porter rapidement de Thorn à Biezun sur le cours supérieur de l'Ukra, aux maréchaux Soult et Augereau, formant son centre, l'ordre de partir de Plock et de Modlin pour se réunir à Plonsk sur l'Ukra, il se mit lui-même à la tête de sa droite, composée du corps de Davout, du corps de Lannes, de la garde et des réserves, et résolut de forcer tout de suite la position des Russes au confluent de l'Ukra et de la Narew. Il laissa dans les ouvrages de Praga les Polonais de nouvelle levée, avec une division de dragons, force suffisante pour parer à tout accident, l'armée ne devant pas s'éloigner beaucoup de Varsovie.
[En marge: Napoléon se transporte à Okunin pour diriger lui-même le passage de l'Ukra et l'attaque de Czarnowo.]
Arrivé dans la matinée du 23 décembre à Okunin sur la Narew, par un temps humide, par des routes fangeuses et presque impraticables, Napoléon mit pied à terre, pour veiller de sa personne aux dispositions d'attaque. Ce général qui, suivant quelques critiques, tout en dirigeant des armées de trois cent mille hommes, ne savait pas mener une brigade au feu, alla lui-même faire la reconnaissance des positions ennemies, et placer sur le terrain jusqu'à des compagnies de voltigeurs.
[En marge: Passage de l'Ukra, et combat de Czarnowo.]
On avait déjà franchi la Narew à Okunin, au-dessous du confluent de l'Ukra et de la Narew. (Voir la carte nº 39.) Pour pénétrer dans l'angle formé par ces deux rivières, il fallait passer ou la Narew, ou l'Ukra, au-dessus de leur point de réunion. L'Ukra étant moins large, on aima mieux essayer de franchir celle-ci. On avait profité d'une île qui la divisait en deux bras, près de son embouchure, afin de diminuer la difficulté. On s'était établi dans cette île, et il restait à passer le second bras, pour aborder à la pointe de terre qu'occupaient les Russes, entre l'Ukra et la Narew. Cette pointe de terre, couverte de bois, de taillis, de marécages, offrait un fourré très-épais. Au delà, ce fourré s'éclaircissait un peu, puis le terrain se relevait, et présentait un escarpement, qui s'étendait de la Narew à l'Ukra. À droite de ce retranchement naturel, se voyait le village de Czarnowo sur la Narew, à gauche le village de Pomichowo sur l'Ukra. Les Russes avaient des avant-gardes de tirailleurs dans le fourré, sept bataillons et une nombreuse artillerie sur la partie élevée du terrain, deux bataillons en réserve, et toute leur cavalerie en arrière. Napoléon, rendu dans l'île, monta au moyen d'une échelle sur le toit d'une grange, étudia avec une lunette la position des Russes, et ordonna sur-le-champ les dispositions suivantes. Il répandit une grande quantité de tirailleurs tout le long de l'Ukra, et fort au-dessus du point de passage. Il leur prescrivit de tirailler vivement, et d'allumer de grands feux avec de la paille humide, pour couvrir le lit de la rivière d'un nuage de fumée, et faire craindre aux Russes une attaque au-dessus du confluent vers Pomichowo. Il dirigea même de ce côté la brigade Gauthier, du corps de Davout, afin d'y attirer davantage l'attention de l'ennemi. Tandis que ces ordres s'exécutaient, il réunit à la chute du jour toutes les compagnies de voltigeurs de la division Morand, sur le point projeté du passage, et leur ordonna de tirer d'une rive à l'autre, à travers les touffes de bois, pour écarter les postes ennemis, tandis que les marins de la garde remonteraient les barques réunies dans la Narew. Le 17e de ligne et le 13e léger étaient en colonne, prêts à s'embarquer par détachement, et le reste de la division Morand était massé en arrière, afin de passer quand le pont serait établi. Les autres divisions du corps de Davout attendaient au pont d'Okunin le moment d'agir. Lannes s'avançait à grands pas de Varsovie sur Okunin.