Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 22

Chapter 223,718 wordsPublic domain

Napoléon, pendant la marche de ses corps d'armée sur Varsovie, avait quitté Berlin de sa personne, et était arrivé le 25 novembre à Posen. C'est là qu'il reçut les lettres de Murat. Il n'avait pas besoin qu'on lui dît les choses pour les savoir. Même à travers la plus habile dissimulation, il surprenait le secret des âmes, et la dissimulation de Murat n'était pas de celles qu'on eût de la peine à pénétrer. Il eut bientôt découvert l'ambition qui dévorait ce coeur, à la fois si vaillant et si faible. Il en éprouva autant de mécontentement contre lui que contre les Polonais. Il voyait dans ce qu'on lui proposait des calculs, des réserves, des conditions, un demi-élan, et, en ce qui le concernait, des engagements dangereux, sans l'équivalent d'une puissante coopération. Par un singulier concours de circonstances, il recevait le même jour des dépêches de Paris, relatives au célèbre Kosciusko, qu'il avait voulu tirer de France, pour le mettre à la tête de la nouvelle Pologne. Ce patriote polonais, que de fausses directions d'esprit empêchèrent à cette époque de servir utilement sa patrie, vivait à Paris au milieu des mécontents, peu nombreux, qui n'avaient pas encore pardonné à Napoléon le 18 brumaire, le concordat, le rétablissement de la monarchie. Quelques sénateurs, quelques membres de l'ancien Tribunat, composaient cette société honnête et vaine. Kosciusko eut le tort d'opposer des contradictions intempestives au seul homme qui pût alors sauver sa patrie, et qui en eût véritablement l'intention. Outre les engagements préalables, réclamés par les nobles de Varsovie, et impossibles à prendre en face de l'Autriche, Kosciusko exigeait d'autres conditions politiques, tout à fait puériles, dans un moment où il s'agissait de relever la Pologne, avant de savoir quelle constitution on lui donnerait. Napoléon, se voyant contrarié à la fois par les Polonais devenus idéologues à Paris, et par les Polonais devenus russes à Saint-Pétersbourg, en conçut de la défiance et de la froideur.

[En marge: Réponse de Napoléon aux Polonais.]

En ce qui regardait Kosciusko, il répondit au ministre Fouché, qu'il avait chargé de lui faire des propositions: Kosciusko _est un sot_, qui n'a pas dans sa patrie toute l'importance qu'il croit avoir, et dont je me passerai fort bien pour rétablir la Pologne, si la fortune des armes me seconde.--Il adressa une lettre sèche et sévère à Murat. Dites aux Polonais, lui écrivit-il, que ce n'est pas avec ces calculs, avec ces précautions personnelles, qu'on affranchit sa patrie tombée sous le joug étranger; que c'est au contraire en se soulevant tous ensemble, aveuglément, sans réserve, et avec la résolution de sacrifier sa fortune et sa vie, qu'on peut avoir, non pas la certitude, mais la simple espérance de la délivrer. Je ne suis pas venu ici, ajoutait-il, _mendier un trône pour ma famille, car je ne manque pas de trônes à donner_; je suis venu dans l'intérêt de l'équilibre européen, tenter une entreprise des plus difficiles, à laquelle les Polonais ont plus à gagner que personne, puisque c'est de leur existence nationale qu'il s'agit, en même temps que des intérêts de l'Europe. Si à force de dévouement ils me secondent assez pour que je réussisse, je leur accorderai l'indépendance. Sinon, je ne ferai rien, et je les laisserai sous leurs maîtres prussiens et russes. Je ne rencontre pas ici, à Posen, dans la noblesse de province, toutes les vues méticuleuses de la noblesse de la capitale. J'y trouve franchise, élan, patriotisme, ce qu'il faut enfin pour sauver la Pologne, et tout ce que je cherche vainement chez les grands seigneurs de Varsovie.--

[En marge: Napoléon s'établit à Posen, et envoie M. Wibiski à Varsovie.]

Napoléon mécontent, mais ne renonçant pas pour cela au projet de changer la face du nord de l'Europe par le rétablissement de la Pologne, prit la résolution de ne pas aller à Varsovie, et de rester à Posen, où il était l'objet d'un enthousiasme extraordinaire. Il se contenta d'envoyer à Varsovie un Polonais, dont il appréciait beaucoup l'esprit, M. Wibiski, gentilhomme plus versé dans la science des lois et de la politique que dans celle de la guerre, mais connaissant à fond son pays, et animé du plus sincère patriotisme. Napoléon lui exposa les difficultés de sa situation, en présence des trois anciens copartageants de la Pologne, dont deux étaient armés contre lui, et un troisième prêt à se déclarer; la nécessité où il était de garder de grands ménagements, et de trouver, dans un mouvement spontané et unanime des Polonais, tout à la fois un prétexte de proclamer leur indépendance, et un secours suffisant pour la soutenir. Son langage, parfaitement sensé et sincère, persuada M. Wibiski, qui se rendit à Varsovie, pour essayer de faire partager ses convictions à ses compatriotes les plus distingués par leur position et leurs lumières.

[En marge: Déc. 1806.]

[En marge: Quel jugement il faut porter sur la conduite de Napoléon et des Polonais.]

Ce singulier conflit entre les Polonais voulant que Napoléon commençât par proclamer leur indépendance, et Napoléon voulant qu'ils commençassent par la mériter, ne doit être un motif de blâme, ni pour eux ni pour lui, mais une preuve de la difficulté même de l'entreprise. Les Polonais avouaient ainsi qu'ils croyaient peu solide une existence placée à si grande distance du protecteur qui la leur aurait rendue, et lui demandaient pour se rassurer, outre un engagement solennel, les liens même du sang. Napoléon, de son côté, avouait qu'assez puissant pour prétendre changer la face de l'Europe, assez audacieux pour oser porter la guerre jusqu'à la Vistule, il hésitait à proclamer l'indépendance de la Pologne, ayant deux des trois copartageants en face, et le troisième sur ses derrières. Si toutefois il fallait absolument voir ici matière à reproche contre quelqu'un, ce serait contre les Polonais, du moins contre ceux qui calculaient de la sorte. Napoléon, en effet, ne devait rien aux Polonais, qu'en raison de ce qu'ils feraient pour l'Europe, dont il était le représentant, tandis qu'eux devaient tout à leur patrie, même une imprudente confiance, dût cette confiance entraîner l'aggravation de leurs maux. Quand Napoléon était prudent, il faisait son devoir: quand les Polonais prétendaient l'être, ils manquaient au leur: car, dans la situation où ils se trouvaient, leur devoir n'était pas d'être prudents, mais dévoués jusqu'à périr[13].

[Note 13: Le maréchal Davout, fort partisan du rétablissement de la Pologne, écrivait, à la date du 1er décembre: «Les levées d'hommes se font très-facilement, mais il manque des personnes qui puissent diriger leur organisation et leur instruction. Il manque aussi des fusils. L'esprit est excellent à Varsovie; mais les grands se servent de leur influence pour calmer l'ardeur qui est générale dans les classes moyennes. L'incertitude de l'avenir les effraye, et ils laissent assez entendre qu'ils ne se déclareront ouvertement que, lorsqu'en déclarant leur indépendance, on aura pris l'engagement tacite de la garantir.

»Varsovie, le 1er décembre 1806.»]

[En marge: Napoléon resté de sa personne à Posen, y crée un grand établissement militaire.]

Napoléon établi à Posen, au milieu de la noblesse du grand-duché, accourue tout entière autour de lui, s'occupait à y créer l'un de ces établissements militaires, dont il prenait l'habitude de jalonner sa route, à mesure qu'il portait la guerre à de plus grandes distances. Il achetait des grains, des fourrages, surtout des étoffes, car il y avait à Posen une importante manufacture de drap; il organisait des manutentions de vivres, des hôpitaux, tout ce qu'il fallait en un mot pour avoir une vaste place de dépôt au centre de la Pologne. Cette place, il est vrai, n'était pas fortifiée, comme Wittemberg ou Spandau; elle était ouverte comme Berlin. Mais elle avait pour défense l'affection des habitants, voués de coeur à la cause des Français.

[En marge: Continuation des mouvements de l'armée en Pologne.]

Napoléon dirigea ensuite les mouvements de l'armée conformément à son plan d'invasion. Le maréchal Ney était arrivé à Posen. Les maréchaux Soult et Bernadotte y marchaient à petites journées, après avoir pris à Berlin le repos dont leurs troupes avaient besoin. La garde et les grenadiers rendus à Posen y entouraient l'Empereur. Le prince Jérôme avait envoyé les Bavarois sur Kalisch, et, avec les Wurtembergeois, commençait par Glogau l'investissement des places de la Silésie.

Napoléon envoya le maréchal Ney de Posen à Thorn, pour qu'il tâchât de s'emparer de cette dernière place, et d'y surprendre le passage de la Vistule. (Voir la carte nº 37.) Il prescrivit au maréchal Augereau de continuer son mouvement par la droite, en longeant la Vistule de Thorn à Varsovie. Il ordonna au maréchal Lannes, qui avait déjà exécuté ce même mouvement, d'entrer à Varsovie, d'y remplacer le maréchal Davout, dès que celui-ci aurait rétabli les ponts de la Vistule, qui unissent la ville de Varsovie avec le faubourg de Praga. En ordonnant aux maréchaux Ney et Davout de franchir le plus tôt possible la Vistule sur les deux points de Thorn et de Varsovie, il leur recommanda de s'en assurer le passage d'une manière permanente, en construisant de fortes têtes de pont. Il ajourna ses mouvements ultérieurs jusqu'au moment où ces deux bases d'opération seraient solidement établies, et en attendant il s'occupa de faire avancer, sans hâte et sans fatigue, les corps des maréchaux Soult et Bernadotte, afin d'entrer en ligne à la tête de toutes ses forces réunies.

[En marge: Emploi des négociants juifs pour nourrir l'armée.]

Dans cet intervalle, Murat avec la réserve de cavalerie, le maréchal Davout avec son corps d'armée, s'étaient installés à Varsovie, et cherchaient à y exécuter les ordres de l'Empereur. Les Russes avaient employé le temps de leur séjour dans cette ville, à emporter les vivres ou à les détruire, à couler à fond toutes les barques, à ne laisser enfin ni moyen de subsistance, ni moyen de passage. Grâce au zèle des Polonais on suppléa en grande partie à tout ce qui manquait. D'après l'autorisation de Napoléon, qui ne ménageait pas l'argent dont il était pourvu, on conclut des marchés avec les commerçants juifs, qui se montraient fort adroits, fort habiles à tirer de ces vastes contrées les grains dont elles abondaient. Un cordon autrichien, répandu le long de la Gallicie, empêchait l'exportation des denrées alimentaires. Mais on chargea les juifs d'écarter la difficulté, en soudoyant richement les douaniers autrichiens; et moyennant l'argent qu'on leur donna, moyennant l'abandon qu'on leur fit de tous les sels trouvés dans les magasins prussiens, ils promirent de faire couler par la Pilica dans la Vistule, par la Vistule dans Varsovie, les blés et les avoines, d'y amener en outre une quantité considérable de viande sur pied.

[En marge: Passage de la Vistule à Varsovie par les troupes du maréchal Davout.]

[En marge: Le maréchal Davout se porte sur la Narew. Le maréchal Lannes occupe Varsovie. Le maréchal Augereau se place le long de la Vistule, devant Modlin.]

On songea ensuite au passage du grand fleuve, qui coupait en deux la capitale. Le temps, alternativement pluvieux ou froid, restait incertain, ce qui était la pire des conditions atmosphériques dans un tel pays, car la Vistule sans être gelée, charriant d'énormes glaçons, ne permettait ni de jeter un pont, ni de passer sur la glace. On avait envoyé des détachements de cavalerie légère le long des rives du fleuve, pour s'emparer des barques, que l'ennemi n'avait pas eu le temps de couler, et de cette manière on en avait réuni un certain nombre à Varsovie. Ne pouvant pas encore jeter un pont à cause des glaces que le courant entraînait avec violence, on essaya de faire passer quelques détachements dans des bateaux. Il fallait la hardiesse que l'habitude du succès inspirait à nos soldats et à nos généraux, pour tenter de semblables opérations, car ces détachements transportés l'un après l'autre, auraient pu être enlevés, avant d'être assez nombreux pour se défendre. Mais le général russe qui commandait l'avant-garde, ayant vu ce commencement de passage, prit l'alarme, abandonna le faubourg de Praga, et se retira sur la Narew, ligne militaire dont nous ferons connaître tout à l'heure la direction, et qui se trouve à quelques lieues de Varsovie. On se hâta de profiter de cette circonstance, on transporta toute une division du corps de Davout au delà de la Vistule, on s'empara de Praga, et on s'avança jusqu'à Jablona. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) La Vistule paraissant un peu moins chargée de glaçons, on rétablit les ponts de bateaux, grâce à l'intrépidité des marins de la garde, et au zèle des bateliers polonais. En peu de jours la construction des ponts de bateaux étant achevée, le maréchal Davout put passer avec tout son corps sur la rive droite, s'établir à Praga, et même au delà dans une forte position sur la Narew. Le corps de Lannes vint se dédommager dans Varsovie des privations qu'il avait essuyées en remontant la Vistule. Le maréchal Augereau le remplaça, et prit position au-dessous de Varsovie, à Utrata, vis-à-vis de Modlin, c'est-à-dire vis-à-vis du confluent de la Narew et de la Vistule. Son corps y souffrait beaucoup, et n'avait à manger que le pain que Lannes et Murat lui envoyaient de Varsovie avec un zèle de bons camarades.

[En marge: Audacieux passage de la Vistule à Thorn, par le corps du maréchal Ney.]

Pendant que le passage de la Vistule s'opérait à Varsovie, le maréchal Ney s'était dirigé sur Thorn par Gnesen et Inowraclaw. Le corps prussien de Lestocq, gui restait fort de 15 mille hommes, après avoir fourni les garnisons de Graudenz et Dantzig, occupait Thorn par un détachement. Le maréchal Ney s'approcha de cette ville, qui, par une situation toute contraire à celle de Varsovie, se trouve sur la rive droite de la Vistule, et n'a sur la rive gauche qu'un simple faubourg. Un vaste pont reposant sur arches de bois, et appuyé sur une île, unissait les deux rives; mais l'ennemi l'avait presque détruit. Le maréchal Ney s'étant avancé avec une simple tête de colonne, fit en compagnie du colonel Savary, commandant le 14e de ligne, la reconnaissance des bords de la Vistule. Thorn est sur la frontière qui sépare le pays slave du pays allemand. Les deux populations, ennemies de tout temps, l'étaient bien davantage alors, et se montraient prêtes à en venir aux mains à l'arrivée des Français. Des bateliers polonais aidèrent les troupes du maréchal Ney, et lui amenèrent des barques en assez grand nombre pour transporter quelques centaines d'hommes. Le colonel Savary, avec un détachement de son régiment, avec quelques compagnies du 69e de ligne et du 6e léger, se plaça dans ces barques, et s'aventura sur le large lit de la Vistule, naviguant à travers d'énormes glaçons, et ayant en présence sur l'autre rive l'ennemi qui l'attendait. Quand il se fut approché, la fusillade commença, et devint d'autant plus incommode, que les glaçons, plus serrés sur les bords qu'au milieu du fleuve, ne permettaient guère aux barques d'aborder. Des bateliers allemands se disposaient à joindre leurs efforts à l'obstacle des lieux, pour empêcher le débarquement des Français. Mais à cet aspect, les bateliers polonais, plus hardis et plus nombreux que les bateliers allemands, se jetèrent sur ceux-ci, les repoussèrent, et entrant dans l'eau jusqu'à mi-corps, tirèrent les barques sur le rivage, sous le feu des Prussiens. Les quatre cents Français, s'élançant aussitôt à terre, coururent sur l'ennemi. Bientôt les barques, renvoyées de l'autre côté de la Vistule, amenèrent de nouveaux détachements, et les troupes de Ney furent assez nombreuses dans Thorn pour s'en rendre maîtresses.

[En marge: Grand établissement militaire créé à Thorn.]

Après cet acte d'audace, si heureusement accompli, le maréchal Ney s'occupa de faire son établissement à Thorn, pour lui et pour les corps qui viendraient le joindre. Il s'empressa d'abord de réparer le pont, ce qui ne fut pas difficile, vu que la destruction n'en avait été que très-incomplète. Il découvrit des barques en grand nombre, parce que la navigation est plus active sur la basse Vistule, et il en réunit assez pour en expédier sur Varsovie, et sur les points intermédiaires, notamment à Utrata, où elles étaient fort nécessaires au maréchal Augereau, pour le transport de ses vivres. Puis il s'occupa de faire à Thorn ce qu'on avait déjà fait à Posen et à Varsovie, c'est-à-dire de créer des manutentions de vivres, des hôpitaux, des établissements de tout genre. Bromberg qui est situé sur le canal de Nackel, à peu de distance de Thorn, pouvait y verser une partie de ses vastes ressources, ce qui fut exécuté sans retard, au moyen de la navigation. Ney rangea ensuite les sept régiments de son corps d'armée autour de Thorn, les disposant comme des rayons autour d'un centre, et plaçant sa cavalerie légère à la circonférence, afin de se garantir des Cosaques, coureurs fort actifs et fort incommodes.

[En marge: La Vistule étant passée, Napoléon arrête ses opérations pour la fin de la campagne.]

Lorsque Napoléon apprit qu'il était, par le zèle et la hardiesse de ses lieutenants, maître du cours de la Vistule, sur les deux points principaux de Thorn et de Varsovie, il arrêta tout de suite son plan d'opération pour la fin de l'automne. Il connaissait assez l'état du pays et l'action des pluies sur ce sol argileux, pour se décider à prendre ses quartiers d'hiver. Mais auparavant il voulait frapper sur les Russes un coup, sinon décisif, au moins suffisant pour les rejeter jusqu'au Niémen, et lui permettre de prendre tranquillement ses quartiers d'hiver le long de la Vistule. Afin de bien saisir les mouvements qu'il méditait, il faut se faire une idée exacte des lieux, et de la position que l'ennemi y avait occupée. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.)

[En marge: Description du pays situé entre la Vistule et la Prégel.]

[En marge: Dantzig et Koenigsberg.]

[En marge: Le Frische-Haff.]

Le roi de Prusse, repoussé de l'Oder, s'était porté sur la Vistule. Repoussé de la Vistule, il s'était retiré sur la Prégel, à Koenigsberg. Arrivé à cette extrémité de son royaume, il lui restait à défendre, de concert avec les Russes, l'espace compris entre la Vistule et la Prégel. Le sol présente ici les mêmes caractères qu'entre l'Elbe et l'Oder, entre l'Oder et la Vistule, c'est-à-dire une longue chaîne de dunes parallèles à la mer, retenant les eaux, et occasionnant une suite de lacs, qui s'étendent de la Vistule à la Prégel. Ces lacs trouvent leur écoulement, les uns directement vers la mer, par de petites rivières qui s'y jettent, et dont la principale est la Passarge; les autres dans l'intérieur du pays, par une multitude de cours d'eau, tels que l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, qui se rendent dans la Narew, et par la Narew dans la Vistule. Ce pays singulier, compris entre la Vistule et la Prégel, a donc deux versants, un tourné vers la mer, qui est allemand, colonisé jadis par l'ordre Teutonique, et très-bien cultivé; l'autre tourné vers l'intérieur, peu habité, peu cultivé, couvert de forêts épaisses, et presque impénétrable en hiver. Tout est ressource en s'approchant de la mer, tout est obstacle, difficulté de vivre, quand on s'enfonce dans l'intérieur. À l'embouchure de la Vistule et à celle de la Prégel, se rencontrent deux grandes villes commerçantes, Dantzig sur la première, Koenigsberg sur la seconde, remplies, à l'époque dont nous parlons, de ressources immenses, tant celles qu'on avait tirées du pays, que celles que les Anglais y avaient apportées, et y apportaient tous les jours. Dantzig, puissamment fortifiée, pourvue d'une nombreuse garnison, ne pouvait tomber que devant un long siége. Elle était, pour les Russes et les Prussiens, un point d'appui d'une grande importance sur la basse Vistule, et rendait précaire notre établissement sur la haute Vistule, en permettant toujours à l'ennemi de passer ce fleuve sur notre gauche, et de menacer nos derrières. Koenigsberg, mal fortifiée, mais défendue par la distance, renfermant les dernières ressources de la Prusse, en matériel, munitions, argent, soldats, officiers, était le principal dépôt de l'ennemi, et son moyen de communication avec les Anglais. Entre Dantzig et Koenigsberg s'étend le Frische-Haff, vaste lagune, semblable aux lagunes de Venise et de Hollande, due à la cause qui a produit tous les phénomènes de ce sol, à l'accumulation des sables, lesquels, rangés en un long banc parallèle au rivage, séparent les eaux fluviales des eaux maritimes, et forment ainsi une mer intermédiaire. C'est le même phénomène qui se remarque à l'embouchure de l'Oder sous le nom de Grosse-Haff, et à l'embouchure du Niémen, sous le nom de Curische-Haff. Indépendamment de Dantzig et de Koenigsberg, d'autres villes commerçantes, Marienbourg, Elbing, Braunsberg, situées autour du Frische-Haff, présentent une ceinture de cités riches et populeuses. C'était là le dernier débris de la monarchie prussienne, resté à Frédéric-Guillaume. Ce monarque, placé de sa personne à Koenigsberg, avait ses troupes répandues entre Dantzig et Koenigsberg, se liant aux Russes du côté de Thorn. Il défendait ainsi le versant maritime avec 30 mille hommes, garnisons comprises. Les Russes avec 100 mille, occupaient le versant intérieur, adossés à des forêts épaisses, et couverts par l'Ukra et la Narew, rivières qui en se réunissant avant de se jeter dans la Vistule, décrivent un angle dont le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de Varsovie.

[En marge: Deux combinaisons possibles de la part des Russes et des Prussiens.]

[En marge: Double manoeuvre imaginée par Napoléon, en opposition aux deux combinaisons possibles de l'ennemi.]

Deux combinaisons étaient possibles de la part des coalisés. Ils pouvaient se réunir en masse vers la mer, pour profiter des nombreux points d'appui qu'ils possédaient sur le littoral, surtout de Dantzig, et, passant la basse Vistule, nous obliger à repasser la haute, si nous ne voulions pas être tournés. Ils pouvaient encore, abandonnant aux Prussiens le soin de garder la mer, et communiquant entre eux par quelques détachements placés sur la ligne des lacs, porter les Russes en avant de la région des forêts, dans l'angle décrit par l'Ukra et la Narew, former ainsi une sorte de coin, et en diriger la pointe sur Varsovie. Napoléon était prêt pour l'un et l'autre cas. Si les Prussiens et les Russes opéraient en masse vers la mer, son projet était de remonter la Narew, par les routes qui traversent la région intérieure, et puis, se rabattant à gauche, de jeter l'ennemi dans la mer ou dans la basse Vistule. Si, au contraire, laissant les Prussiens vers la mer, entre Dantzig et Koenigsberg, les Russes s'avançaient le long de la Narew et de l'Ukra sur Varsovie, alors, perçant par Thorn, entre les uns et les autres, Napoléon était décidé à pivoter sur sa droite, dont l'extrémité poserait sur Varsovie, à s'élever par sa gauche, de manière à séparer par ce mouvement de conversion les Prussiens des Russes, et à refouler ceux-ci dans le chaos des bois et des marécages de l'intérieur. Il les privait ainsi des ressources de la mer, des secours de l'Angleterre, et les obligeait à fuir en désordre à travers un affreux labyrinthe. Cette séparation opérée, la région maritime, défendue par quelques mille Prussiens, était facile à conquérir, et avec elle on enlevait toutes les richesses matérielles de la coalition.