Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 20

Chapter 203,647 wordsPublic domain

Napoléon, disposé par politique à ménager la cour de Saxe, lui avait offert après Iéna un armistice et la paix. Cette cour, honnête et timide, avait accepté avec joie un pareil acte de clémence, et s'était livrée à la discrétion du vainqueur. Napoléon convint de l'admettre dans la nouvelle confédération rhénane, de changer en titre de roi le titre d'électeur que portait son souverain, à la condition d'un contingent militaire de 20 mille hommes, réduit pour cette fois à 6 mille, en considération des circonstances. Cette extension de la confédération du Rhin présentait de grands avantages, car elle assurait à nos armées le libre passage à travers l'Allemagne, et la possession en tout temps de la ligne de l'Elbe. Pour compenser les charges de l'occupation militaire qui furent épargnées à la Saxe par ce traité, elle promit de payer une contribution de 25 millions, acquittables en argent, ou en lettres de change à courte échéance.

Napoléon pouvait donc disposer, pour la durée de la guerre, de trois cents millions au moins. Poussant la prévoyance à son dernier terme, il ne permit pas que son ministre du trésor s'endormît sur la confiance des ressources trouvées en Allemagne. Il était dû à la grande armée 24 millions de solde arriérée. Napoléon exigea que cette somme fût déposée, partie à Strasbourg, partie à Paris, en espèces métalliques, parce qu'il ne voulait pas que, dans un moment pressant, on fût obligé de courir après des valeurs qui auraient été engagées pour un temps plus ou moins long. Il les laissa ainsi en dépôt à Paris et sur le Rhin, sauf à en user plus tard, et provisoirement il fit acquitter la solde arriérée sur les revenus du pays conquis, afin que ses soldats pussent se servir de leur prêt, pendant qu'ils étaient encore dans les villes de la Prusse, et qu'ils pouvaient se procurer les jouissances qu'on ne trouve qu'au milieu des grandes populations.

Toutes ces dispositions terminées, le général Clarke laissé à Berlin pour gouverner politiquement la Prusse, et M. Daru pour l'administrer financièrement, Napoléon ébranla ses colonnes pour entrer en Pologne.

[En marge: Le roi de Prusse ayant refusé l'armistice proposé, la reprise des opérations devient imminente.]

Le roi de Prusse n'avait point accepté l'armistice proposé, parce que les conditions en étaient trop rigoureuses, et aussi parce qu'on le lui avait trop fait attendre. Rejoint par Duroc à Osterode, dans la vieille Prusse, il répondit que malgré le plus sincère désir de suspendre le cours d'une guerre désastreuse, il ne pouvait consentir aux sacrifices exigés de lui; qu'en lui demandant, outre la partie de ses États déjà envahie, la province de Posen et la ligne de la Vistule, on le laissait sans territoire et sans ressources, on livrait surtout la Pologne à une insurrection inévitable; qu'il se résignait donc à continuer la guerre, qu'il agissait ainsi par nécessité, et aussi par fidélité à ses engagements, car ayant appelé les Russes, il lui était impossible de les renvoyer après l'appel qu'il leur avait adressé, et auquel ils avaient répondu avec le plus cordial empressement.

[En marge: Retraite définitive de M. d'Haugwitz, et union plus intime de la Prusse avec la Russie.]

Vainement MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, qui, après avoir partagé un instant le vertige général de la nation prussienne, avaient été ramenés à la raison par le malheur, réunirent-ils leurs efforts pour faire accepter l'armistice tel quel, en disant que ce qu'on refusait à Napoléon, il allait le conquérir en quinze jours, qu'on laissait échapper l'occasion d'arrêter la guerre et ses ravages, que si l'on traitait actuellement, on perdrait sans doute les provinces situées à la gauche de l'Elbe, mais que si on traitait plus tard, on perdrait avec ces provinces, la Pologne elle-même; vainement MM. d'Haugwitz et de Lucchesini donnèrent-ils ces conseils, leur sagesse tardive n'obtint aucun crédit. En se rendant à Koenigsberg on s'était approché des influences russes; l'infortune qui avait calmé les gens sages, avait exalté au contraire les gens dénués de raison, et le parti de la guerre au lieu de s'imputer à lui-même les revers de la Prusse, les attribuait aux prétendues trahisons du parti de la paix. La reine, irritée par la douleur, insistait plus que jamais pour qu'on tentât de nouveau la fortune des armes avec ce qui restait de forces prussiennes, avec l'appui des Russes, et à la faveur des distances, qui étaient un grand avantage pour le vaincu, un grand désavantage pour le vainqueur. MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, privés de toute autorité, poursuivis d'injustes accusations, quelquefois accablés d'outrages, demandèrent et obtinrent leur démission. Le roi, plus équitable que la cour, la leur accorda avec des égards infinis, surtout pour M. d'Haugwitz, dont il n'avait pas cessé d'apprécier les lumières, de reconnaître les longs services, et dont il déplorait de n'avoir pas toujours suivi les conseils.

[En marge: Arrivée des Russes, sur la Vistule, au nombre de 120 mille hommes.]

Les Russes arrivaient en effet sur le Niémen. Un premier corps de cinquante mille hommes, commandé par le général Benningsen, avait passé le Niémen le 1er novembre, et s'avançait sur la Vistule. Un second, d'égale force, conduit par le général Buxhoewden, suivait le premier. Une réserve s'organisait sous le général Essen. Une partie des troupes du général Michelson remontait le Dniester pour accourir en Pologne. Toutefois la garde impériale n'avait pas encore quitté Saint-Pétersbourg. Une nuée de Cosaques, sortis de leurs déserts, précédaient les troupes régulières. Telles étaient les forces actuellement disponibles de ce vaste empire, qui, pour la seconde fois, montrait que ses ressources n'égalaient pas encore ses prétentions. Joints aux Prussiens, et en attendant la réserve du général Essen, les Russes pouvaient se présenter sur la Vistule au nombre de 120 mille hommes. Il n'y avait pas de quoi embarrasser Napoléon, si le climat ne venait apporter aux soldats du Nord un redoutable secours: et par le climat nous n'entendons pas seulement le froid, mais le sol, la difficulté de marcher et de vivre dans ces immenses plaines, alternativement boueuses ou sablonneuses, et plus couvertes de bois que de cultures.

[En marge: Les Anglais promettent de grands secours pour cette campagne.]

Les Anglais, il est vrai, promettaient une puissante coopération en argent, en matériel, et même en hommes. Ils annonçaient des débarquements sur différents points des côtes de France et d'Allemagne, et notamment une expédition dans la Poméranie suédoise, sur les derrières de l'armée française. Ils avaient, effectivement, un pied-à-terre fort commode dans la place inondée de Stralsund, située sur les dernières langues de terre du continent allemand. Ce point était gardé par les Suédois, et tout préparé à recevoir les troupes anglaises dans un asile presque inviolable. Mais il était probable que l'empressement à s'emparer des riches colonies de la Hollande et de l'Espagne, mal défendues en ce moment, à cause des préoccupations de la guerre continentale, absorberait l'attention et les forces des Anglais. Une dernière ressource, beaucoup plus vaine encore que celle qu'on attendait des Anglais, formait le complément des moyens de la coalition, c'était l'intervention supposée de l'Autriche. On se flattait que, si un seul succès couronnait les efforts des Prussiens et des Russes, l'Autriche se déclarerait en leur faveur; et on comptait presque dans l'effectif des troupes belligérantes, les 80 mille Autrichiens, actuellement réunis en Bohême et en Gallicie.

Tout cela inquiétait peu Napoléon, qui n'avait jamais été plus rempli de confiance et d'orgueil. Le refus de l'armistice ne l'avait ni surpris, ni contrarié. «Votre Majesté, écrivit-il au roi de Prusse, m'a fait déclarer qu'elle s'était jetée dans les bras des Russes... l'avenir fera connaître si elle a choisi le meilleur parti, et le plus efficace... Elle a pris le cornet, et joué aux dés; les dés en décideront.»

[En marge: Dispositions militaires de Napoléon pour entrer en Pologne.]

[En marge: Emploi du 8e corps pour couvrir le littoral de l'Allemagne.]

Voici quelles furent les dispositions militaires de Napoléon pour pénétrer en Pologne. Il n'avait rien d'immédiat à redouter du côté des Autrichiens, ses préparatifs généraux en France comme en Italie, sa diplomatie en Orient, ayant paré à tout ce qu'on pouvait craindre de leur part. Les débarquements des Anglais et des Suédois en Poméranie, tendant à soulever sur ses derrières la Prusse souffrante, humiliée, présentaient un danger plus réel. Toutefois il n'attachait pas même une grande importance à ce danger, car, écrivait-il à son frère Louis, qui l'importunait de ses alarmes, les Anglais ont bien autre chose à faire que de débarquer en France, en Hollande, en Poméranie. Ils aiment mieux piller les colonies de toutes les nations, que d'essayer des descentes, dont ils ne retirent d'autre avantage que celui d'être honteusement jetés à la mer.--Napoléon croyait tout au plus à une pointe des Suédois, qui avaient 12 ou 15 mille hommes à Stralsund. En tout cas le 8e corps confié au maréchal Mortier était chargé de pourvoir à ces éventualités. Ce corps, qui avait eu pour première mission d'occuper la Hesse, et de relier la grande armée avec le Rhin, devait, maintenant que la Hesse était désarmée, contenir la Prusse, et garder le littoral de l'Allemagne. Il était composé de quatre divisions: une hollandaise, devenue vacante par le retour du roi Louis en Hollande; une italienne, acheminée par la Hesse vers le Hanovre; deux françaises, qui allaient se compléter avec une partie des régiments nouvellement tirés de France. Une portion de ces troupes devait assiéger la place hanovrienne d'Hameln, restée aux mains des Prussiens, une autre occuper les villes anséatiques. Le surplus, établi vers Stralsund et Anklam, était destiné à ramener les Suédois dans Stralsund, s'ils en sortaient, ou à se porter sur Berlin, si un accès de désespoir s'emparait du peuple de la capitale.

[En marge: Précautions pour la garde de Berlin.]

Le général Clarke avait ordre de se concerter avec le maréchal Mortier pour parer à tous les accidents. On n'avait pas laissé un fusil dans Berlin, et on avait transporté à Spandau tout le matériel militaire. Seize cents bourgeois fournissaient la garde de Berlin avec huit cents fusils qu'ils se transmettaient, n'étant de garde que huit cents à la fois. Le général Clarke, s'il éclatait un mouvement de quelque importance, devait se retirer à Spandau, et y attendre le maréchal Mortier. Le vaste dépôt de cavalerie établi à Potsdam pouvait toujours fournir un millier de chevaux pour faire des patrouilles, et saisir les hommes isolés qui couraient la campagne, depuis la dispersion de l'armée prussienne. La prévoyance avait été poussée jusqu'à fouiller les bois, afin de recueillir les canons que les Prussiens avaient cachés en fuyant, et de les renfermer dans les places fortes.

[En marge: Le corps du maréchal Davout acheminé le premier vers la Pologne.]

[En marge: Le maréchal Augereau acheminé le second.]

[En marge: Le maréchal Lannes acheminé le troisième.]

[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes qui s'avancent en Pologne.]

Le corps du maréchal Davout, entré à Berlin avant tous les autres, avait eu le temps de s'y reposer. Napoléon l'achemina le premier sur Custrin, et de Custrin sur la capitale du grand-duché de Posen. Le corps du maréchal Augereau, arrivé le second à Berlin, et suffisamment reposé aussi, fut envoyé par Custrin et Landsberg sur la Netze, route de la Vistule, avec la mission de marcher à gauche du maréchal Davout. Plus à gauche encore le maréchal Lannes, établi à Stettin depuis la capitulation de Prenzlow, ayant un peu refait ses troupes dans cette résidence, renforcé du 28e léger, pourvu de capotes et de souliers, avait ordre de prendre des vivres pour huit jours, de franchir l'Oder, de passer par Stargard et Schneidmühl, et de se réunir à Augereau sur la Netze. Il est inutile d'ajouter qu'il ne devait pas quitter Stettin sans avoir mis cette place en état de défense. L'infatigable Murat enfin, laissant sa cavalerie revenir à petites journées de Lubeck, avait ordre de se transporter de sa personne à Berlin, d'y prendre le commandement des cuirassiers, lesquels avaient employé à se reposer le temps que les dragons avaient employé à courir après les Prussiens, de joindre aux cuirassiers les dragons de Beaumont et de Klein, lancés moins avant que les autres à la poursuite de l'ennemi, et remontés d'ailleurs avec des chevaux frais dans le dépôt de Potsdam; Murat, avec cette cavalerie, devait se réunir au maréchal Davout à Posen, le précéder à Varsovie, et se mettre à la tête de toutes les troupes dirigées sur la Pologne, en attendant que Napoléon vînt les commander lui-même. Les Russes étant encore fort éloignés de la Vistule, Napoléon se donnait le temps d'expédier à Berlin ses nombreuses affaires, et laissait à son beau-frère le soin de commencer le mouvement sur la Pologne, et de sonder les dispositions insurrectionnelles des Polonais. Personne n'était plus propre que Murat à exciter leur enthousiasme en le partageant.

[En marge: Le prince Jérôme chargé avec les Allemands d'envahir la Silésie, d'en assiéger les places, et de couvrir la droite de l'armée qui marche sur la Pologne.]

Tandis que l'armée française franchissant l'Oder allait s'avancer sur la Vistule, le prince Jérôme, ayant sous son commandement les Wurtembergeois et les Bavarois, secondé par un habile et vigoureux officier, le général Vandamme, devait envahir la Silésie, en assiéger les places, porter une partie de ses troupes jusqu'à Kalisch, et couvrir ainsi contre l'Autriche la droite du corps qui marcherait sur Posen.

Les troupes dirigées sur la Pologne pouvaient monter à environ 80 mille hommes, entre lesquels le corps du maréchal Davout figurait pour 23 mille, celui du maréchal Augereau pour 17, celui du maréchal Lannes pour 18, le détachement du prince Jérôme envoyé à Kalisch pour 14, enfin la réserve de cavalerie de Murat pour 9 à 10 mille. C'était plus qu'il n'en fallait pour faire face aux forces russes et prussiennes qu'on était exposé à rencontrer dans le premier moment.

[En marge: Napoléon se réserve de suivre, avec une seconde armée de 80 mille hommes, la première armée de 80 mille acheminée sur la Vistule.]

Dans cet intervalle, les corps des maréchaux Soult et Bernadotte étaient en marche de Lubeck sur Berlin. Ils devaient séjourner quelque temps dans cette capitale, s'y refaire, et s'y pourvoir de ce qui leur manquait. Le maréchal Ney s'y était rendu après la capitulation de Magdebourg, et il s'apprêtait à marcher sur l'Oder. Napoléon, avec la garde impériale, avec la division de grenadiers et voltigeurs du général Oudinot, avec le reste de la réserve de cavalerie qui se reposait à Berlin, avec les trois corps des maréchaux Soult, Bernadotte et Ney, pouvait disposer d'une seconde armée de 80 mille hommes, à la tête de laquelle il devait se transporter en Pologne, pour soutenir le mouvement de la première.

[En marge: Napoléon en expédiant le maréchal Davout sur Posen, lui donne sa pensée à l'égard de la Pologne.]

[En marge: Napoléon ne veut proclamer l'indépendance de la Pologne que si l'insurrection des Polonais est générale.]

Le maréchal Davout, dirigé le premier sur Posen, était un homme ferme et réfléchi, duquel il n'y avait aucune imprudence à craindre. Il avait été initié à la véritable pensée de Napoléon relativement à la Pologne. Napoléon était franchement résolu à réparer le grave dommage que l'abolition de cet antique royaume avait causé à l'Europe; mais il ne se dissimulait pas l'immense difficulté de reconstituer un État détruit, surtout avec un peuple dont l'esprit anarchique était aussi renommé que la bravoure. Il ne voulait donc s'engager dans une telle entreprise, qu'à des conditions qui en rendissent la réussite, sinon certaine, au moins suffisamment probable. Il lui fallait d'abord d'éclatants triomphes en s'avançant dans ces plaines du Nord, où Charles XII avait trouvé sa ruine; il lui fallait ensuite un élan unanime de la part des Polonais, pour concourir à ces triomphes, et pour le rassurer sur la solidité du nouvel État qu'on allait fonder entre trois puissances ennemies, la Russie, la Prusse et l'Autriche.--Quand je verrai les Polonais tous sur pied, dit-il au maréchal Davout, alors je proclamerai leur indépendance, mais pas avant.--Il fit transporter à la suite des troupes françaises un convoi d'armes de toute espèce, afin d'armer l'insurrection, si, comme on l'annonçait, elle devenait générale.

[En marge: Le maréchal Davout, en entrant en Pologne, déploie un surcroît de sévérité pour le maintien de la discipline.]

Le maréchal Davout devançant les corps d'armée qui devaient partir de l'Oder, s'était mis en mouvement dès les premiers jours de novembre. Il marchait avec cet ordre, avec cette discipline sévère, qu'il avait coutume de maintenir parmi ses troupes. Il avait annoncé à ses soldats qu'en entrant en Pologne on entrait dans un pays ami, et qu'il fallait le traiter comme tel. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il s'était introduit une certaine indiscipline dans les rangs de la cavalerie légère, qui prend plus de part, et contribue davantage aux désordres de la guerre. Deux soldats de cette arme ayant commis quelques excès, le maréchal Davout les fit fusiller en présence du troisième corps.

[En marge: Caractère du pays lorsqu'on approche de la Vistule et du Niémen.]

Il s'avança sur Posen en trois divisions. Le pays entre l'Oder et la Vistule ressemble beaucoup à celui qui s'étend de l'Elbe à l'Oder. Le plus généralement on parcourt des plaines sablonneuses, au milieu desquelles le bois pousse assez facilement, surtout le bois résineux, particulièrement le sapin; et, comme au-dessous de la couche de sable se trouve une argile propre à la culture, tantôt noyée sous le sable même, tantôt surgissant à la surface, on rencontre au milieu des forêts de sapins de vastes clairières assez bien cultivées, à travers ces clairières une population rare, pauvre, mais robuste, abritée sous le bois et le chaume. Sur ce sol les transports sont d'une difficulté sans égale, car aux sables mouvants succède une glaise, dans laquelle on enfonce profondément dès qu'elle est pénétrée par les eaux, et qui se change après quelques jours de pluie en une vaste mer de boue. Les hommes y périssent si on ne vient les en arracher. Quant aux chevaux, canons, bagages, ils s'y abîment sans pouvoir être sauvés, même par les bras de toute une armée. Aussi la guerre n'est-elle possible dans cette portion de la plaine du Nord qu'en été, lorsque la terre est entièrement desséchée, ou dans l'hiver, lorsqu'une gelée de plusieurs degrés a donné au sol la consistance de la pierre. Mais toute saison intermédiaire est mortelle aux combinaisons militaires, surtout aux plus habiles, qui dépendent, comme on sait, de la rapidité des mouvements.

[En marge: Direction des cours d'eau dans la plaine du nord de l'Europe.]

[En marge: Aspect du pays entre l'Elbe et l'Oder.]

[En marge: Aspect du pays entre l'Oder et la Vistule.]

[En marge: Grand-duché de Posen.]

Ces caractères physiques ne se montrent réunis qu'en approchant de la Vistule, et surtout plus loin entre la Vistule et le Niémen. Ils commencent toutefois à se faire voir après l'Oder. Un phénomène particulier à ces vastes plaines, que nous avons déjà signalé, et qui se retrouve ici, c'est que les sables relevés en dunes le long de la mer, rejettent les eaux vers l'intérieur du pays, où elles forment des lacs nombreux, se déchargent en petites rivières, puis se réunissent en plus grandes, jusqu'à ce qu'elles s'accumulent, et deviennent de vastes fleuves, comme l'Elbe, l'Oder, la Vistule, capables de s'ouvrir une issue à travers la barrière des sables. (Voir la carte nº 36.) Dans le Brandebourg et le Mecklembourg, c'est-à-dire entre l'Elbe et l'Oder, pays qui avait été le théâtre de la poursuite des Prussiens par notre armée, on a déjà pu remarquer ces particularités de la nature. Elles deviennent plus frappantes entre l'Oder et la Vistule. (Voir la carte nº 37.) Les sables se relèvent, retiennent les eaux, qui, par la Netze et la Warta, vont chercher leur écoulement vers l'Oder. La Netze vient de gauche, la Warta de droite, pour qui marche de Berlin à Varsovie; et, après avoir circulé l'une et l'autre entre la Vistule et l'Oder, elles se réunissent en un seul lit, pour se jeter ensemble dans l'Oder, vers Custrin. Le pays le long de la mer forme ce qu'on appelle la Poméranie prussienne. Il est allemand par les habitants et par l'esprit. L'intérieur, qu'arrosent la Netze et la Warta, est marécageux, argileux, assez cultivé, et slave par la race d'hommes qui l'habite. C'est la Posnanie, ou grand-duché de Posen, dont Posen est la capitale, ville d'une certaine importance, située sur la Warta elle-même.

[En marge: État physique et moral de cette province polonaise.]

Cette province était celle où l'esprit polonais éclatait avec le plus d'ardeur. Les Polonais devenus Prussiens semblaient supporter plus impatiemment que les autres le joug étranger. D'abord la race allemande et la race slave se rencontrant sur cette frontière de la Poméranie et du duché de Posen, avaient l'une pour l'autre une aversion instinctive, naturellement plus vive sur la limite où elles se touchaient. Indépendamment de cette aversion, suite ordinaire du voisinage, les Polonais n'oubliaient pas que les Prussiens avaient été sous le grand Frédéric les premiers auteurs du partage de la Pologne, que depuis ils avaient agi avec une noire perfidie, et achevé la ruine de leur patrie après en avoir favorisé l'insurrection. Enfin la vue de Varsovie dans les mains des Prussiens, rendait ceux-ci les plus odieux des copartageants. Ces sentiments de haine étaient poussés à ce point que les Polonais auraient presque regardé comme une délivrance d'échapper au roi de Prusse pour appartenir à un empereur de Russie, qui, réunissant sous le même sceptre toutes les provinces polonaises, se serait proclamé roi de Pologne. Le penchant à l'insurrection était donc plus prononcé dans le duché de Posen que dans aucune autre partie de la Pologne.

[En marge: Les bonnes dispositions des Français en entrant en Pologne favorisées par l'accueil qu'ils reçoivent des habitants.]

Tel était, sous les rapports physiques et moraux, le pays que les Français traversaient en ce moment. Transportés sous un climat si différent de leur climat natal, si différent surtout des climats d'Égypte et d'Italie, où ils avaient vécu si long-temps, ils étaient comme toujours, gais, confiants, et trouvaient dans la nouveauté même du pays qu'ils parcouraient le sujet de plaisanteries piquantes, plutôt que de plaintes amères. D'ailleurs le bon accueil des habitants les dédommageait de leurs peines, car, sur les routes et dans les villages, les paysans accouraient à leur rencontre, leur offrant les vivres et les boissons du pays.

[En marge: Enthousiasme de la province de Posen.]