Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 2

Chapter 23,554 wordsPublic domain

Joseph comprenait ces conseils profonds, se plaignait quelquefois du langage dans lequel ils étaient donnés, et les suivait dans la mesure de ses talents. Entouré de quelques Français, ses amis personnels, de M. Roederer, qui s'occupait activement de réformes administratives et financières, du général Mathieu Dumas, qui s'appliquait avec intelligence à l'organisation de la force publique, il faisait de son mieux pour créer un gouvernement, et pour régénérer le beau pays confié à ses soins. Le Corse Saliceti, homme spirituel et courageux, dirigeait sa police avec la vigueur que commandaient les circonstances. Mais tandis que Joseph s'efforçait de remplir sa royale tâche, les Anglais, justifiant les prévisions de Napoléon, avaient profité de la longueur du siége de Gaëte, qui divisait l'armée, des fièvres qui la décimaient, pour débarquer dans le golfe de Sainte-Euphémie, et y avaient paru au nombre de huit mille hommes, sous les ordres du général Stuart. Le général Reynier, placé à Cosenza, put à peine rassembler quatre mille Français, et courut hardiment au point du débarquement. Cet officier, savant et brave, mais malheureux, que Napoléon avait consenti à employer à Naples, malgré le souvenir des fautes commises en Égypte, ne fut pas plus favorisé par la fortune en cette occasion, qu'il ne l'avait été autrefois dans les champs d'Alexandrie. Attaquant le général Stuart, au milieu d'un terrain marécageux, où il lui était impossible de faire agir ses quatre mille hommes avec un ensemble qui compensât leur infériorité numérique, il fut repoussé, et contraint de se retirer dans l'intérieur des Calabres. Cet insuccès, quoiqu'il ne dût pas être considéré comme une bataille perdue, en eut cependant les conséquences, et provoqua le soulèvement des Calabres sur les derrières des français. Le général Reynier eut des combats acharnés à soutenir pour réunir ses détachements épars, vit ses malades, ses blessés lâchement assassinés, sans pouvoir les secourir, et fut obligé pour se faire jour, de brûler des villages, et de passer des populations insurgées au fil de l'épée. Du reste, il se conduisit avec énergie et célérité, et sut se maintenir au milieu d'un effroyable incendie. Le général Stuart, en cette occasion, tint une conduite qui mérite d'être citée avec honneur. L'assassinat des Français était si général et si horrible, qu'il en fut révolté. Cherchant à suppléer par l'amour de l'argent à l'humanité qui manquait à ces féroces montagnards, il promit dix ducats par soldat, quinze par officier, amené vivant, et il traita ceux qu'il réussit à sauver, avec les égards que se doivent entre elles les nations civilisées, lorsqu'elles sont condamnées à se faire la guerre.

[En marge: Prise de Gaëte.]

Ces événements, qui prouvaient si bien la sagesse des conseils de Napoléon, devinrent un actif stimulant pour le nouveau gouvernement napolitain. Joseph accéléra le siége de Gaëte, afin de pouvoir reporter l'armée entière vers les Calabres. Il avait auprès de lui Masséna, dont le nom seul faisait trembler la populace napolitaine. Il lui avait confié le soin de prendre Gaëte, mais en différant de l'y envoyer jusqu'au jour où les travaux d'approche étant achevés, il faudrait déployer une grande vigueur. Les généraux du génie Campredon et Vallongue étaient chargés de diriger les opérations du siége. Ils suivirent les prescriptions de Napoléon, qui voulait qu'on réservât l'action de la grosse artillerie pour le moment où l'on serait arrivé très-près du corps de place. Obligés d'ouvrir la tranchée dans un sol où la pierre se rencontrait fréquemment, ils cheminèrent avec lenteur, et supportèrent sans y répondre, le feu d'une quantité énorme de canons et de mortiers. Les assiégeants reçurent 120 mille boulets et 21 mille bombes, avant d'avoir riposté une seule fois à cette masse de projectiles. Arrivés enfin à la distance convenable pour établir les batteries de brèche, ils commencèrent un feu destructeur. Les fortes murailles de Gaëte, fondées sur le roc, après avoir résisté d'abord, finirent par s'écrouler tout à coup, et présentèrent deux brèches larges et praticables. Les soldats demandaient l'assaut avec instance, comme prix de leurs longs travaux, et Masséna, ayant formé deux colonnes d'attaque, allait le leur accorder, lorsque les assiégés offrirent de capituler. La place fut livrée, le 18 juillet, avec tout le matériel qu'elle contenait. La garnison s'embarqua pour la Sicile, après s'être engagée à ne plus servir contre le roi Joseph. Ce siége avait coûté mille hommes aux assiégeants, et autant aux assiégés. Le général du génie Vallongue, l'un des officiers les plus distingués de son arme, y avait perdu la vie; le prince de Hesse-Philipstadt, gouverneur de la place, y avait été gravement blessé.

[En marge: Masséna se porte vers les Calabres avec les troupes qui ont pris Gaëte.]

[En marge: Soumission des Calabres.]

Masséna partit immédiatement avec les troupes que la prise de Gaëte rendait disponibles, traversa Naples, le 1er août, et courut au secours du général Reynier, qui se maintenait à Cosenza, au milieu des Calabres soulevées. Le renfort qu'amenait Masséna portait à 13 ou 14 mille hommes notre principal rassemblement. C'était plus qu'il n'en fallait, sans compter la présence de Masséna, pour jeter les Anglais à la mer. Ils s'y attendaient si bien, qu'à la seule nouvelle de l'approche de l'illustre maréchal, ils s'embarquèrent le 5 septembre. Masséna n'eut plus que des insurgés à combattre. Il les trouva plus nombreux, plus acharnés qu'il ne l'avait d'abord supposé. Il fut réduit à la nécessité de brûler plusieurs bourgades, et de détruire par le fer les troupes de brigands qui égorgeaient les Français. Il déploya en cette occasion sa vigueur accoutumée, et parvint en peu de semaines à réduire sensiblement le feu de l'insurrection. Au moment où commençaient en Prusse les grands événements que nous allons raconter, le calme renaissait dans l'Italie méridionale, et le roi Joseph pouvait se croire établi, pour quelque temps au moins, dans son nouveau royaume.

[En marge: Événement en Dalmatie.]

À la même époque, des événements graves se passaient en Dalmatie. Les Russes retenaient toujours les bouches du Cattaro. Napoléon, s'autorisant de leur conduite sur ce point, et surtout de leur manière d'occuper Corfou, dont ils avaient usurpé la souveraineté, avait résolu de s'emparer de la petite république de Raguse, qui séparait Cattaro du reste de la Dalmatie. Il y avait envoyé son aide-de-camp Lauriston, avec une brigade d'infanterie, pour s'y établir. Celui-ci s'était bientôt vu enveloppé par les Monténégrins soulevés, et par un corps russe de quelques mille hommes. Bloqué par les Anglais du côté de la mer, assiégé du côté de la terre par des montagnards féroces et par une force régulière russe, il se trouvait dans un véritable danger, auquel, d'ailleurs, il faisait face avec courage. Heureusement le général Molitor, compagnon d'armes aussi loyal qu'officier ferme et habile en présence de l'ennemi, volait à son secours. Ce général, ne suivant pas l'exemple trop fréquent dans l'armée du Rhin, de laisser en péril un voisin qu'on n'aimait pas, se porta spontanément sur Raguse à marches forcées, avec un corps de moins de deux mille hommes, attaqua résolument le camp des Russes et des Monténégrins, l'emporta quoiqu'il fût fortement retranché, et dégagea ainsi les Français qui se trouvaient dans la place. Il passa au fil de l'épée un grand nombre de Monténégrins, et les découragea pour long-temps de leurs incursions en Dalmatie.

[En marge: Situation de Louis Bonaparte en Hollande.]

[En marge: Les difficultés du gouvernement de la Hollande proviennent surtout de l'état des finances.]

Ce n'était pas sans peine, comme on le voit, que s'établissait la domination française sur ces contrées lointaines. Il avait fallu de grandes batailles pour les obtenir de l'Europe, il fallait des combats journaliers pour les obtenir des habitants. À l'autre extrémité de l'Empire, la fondation d'un second royaume de famille, celui de Hollande, offrait des difficultés différentes, mais tout aussi sérieuses. Les graves et paisibles Hollandais n'étaient pas gens à s'insurger comme les montagnards des Calabres ou de l'Illyrie; mais ils opposaient au roi Louis leur inertie, et ne lui suscitaient pas moins d'embarras que les Calabrais à Joseph. Le gouvernement stathoudérien avait laissé beaucoup de dettes à la Hollande; les gouvernements qui s'étaient succédé depuis, en avaient contracté à leur tour de très-considérables, pour suffire aux charges de la guerre, de sorte que le roi Louis, à son arrivée en Hollande, y avait trouvé un budget composé d'une dépense de 78 millions de florins, et d'un revenu de 35. Dans ces 78 millions de dépenses, le service des intérêts de la dette figurait seul pour 35 millions de florins. Le surplus était affecté au service de l'armée, de la marine et des digues. Malgré cette situation, les Hollandais ne voulaient entendre parler ni de nouveaux impôts, ni d'une réduction quelconque dans les intérêts de la dette, car ces prêteurs de profession, habitués à louer leurs capitaux à tous les gouvernements, nationaux ou étrangers, regardaient la dette comme la plus sacrée des propriétés. L'idée d'une contribution sur les rentes, à laquelle on avait été amené, parce que les rentes étaient en Hollande la plus répandue, la plus importante des valeurs, et par conséquent la plus large base d'impôt, cette idée les révoltait. Il avait fallu y renoncer. On était donc menacé, non pas d'une insurrection, comme à Naples, mais d'une interruption de tous les services. Au demeurant, les Hollandais n'étaient pas hostiles à la nouvelle royauté, par haine de la monarchie, ou par suite de leur attachement pour la maison d'Orange, mais ils souhaitaient ardemment la paix maritime, et regrettaient cette paix, source de leurs richesses, encore plus que la république ou le stathoudérat. Ayant avec les Anglais de grandes relations d'intérêt, et des conformités non moins grandes de moeurs, ils auraient été portés vers eux, si l'Angleterre n'avait pas notoirement convoité leurs colonies. Vainement leur disait-on que, sans la difficulté naissant de ces mêmes colonies, la paix serait plus facile de moitié, que leur participation aux dépenses de la guerre était le juste prix des efforts que faisait la France dans toutes les négociations pour recouvrer leurs possessions maritimes, et qu'on serait en droit de les abandonner s'ils ne voulaient pas contribuer à soutenir la lutte; vainement leur disait-on tout cela, ils répondaient qu'ils renonceraient volontiers à leurs colonies pour obtenir la paix. Ils parlaient ainsi, prêts à pousser de justes clameurs, si la France eût traité sur une pareille base. On peut juger du reste aujourd'hui par la richesse de Java, si c'était un médiocre intérêt que celui que défendait la France, en défendant leurs colonies. Le roi Louis prit le parti qui lui semblait le plus facile, ce fut d'entrer dans les vues des Hollandais, et de se les attacher en accédant à leurs désirs. Sans doute quand on accepte le gouvernement d'un pays, on doit en épouser les intérêts; mais il faut distinguer ses intérêts durables de ses intérêts passagers, il faut servir les uns, se mettre au-dessus des autres, et si on est devenu roi d'une nation étrangère par les armes de sa patrie, il faut renoncer à un rôle qui vous obligerait à trahir l'une ou l'autre. Le roi Louis n'était pas dans cette dure nécessité, car la vraie politique des Hollandais aurait dû consister à s'unir fortement à la France, pour lutter contre la suprématie maritime de l'Angleterre. Au triomphe de cette suprématie ils devaient perdre la liberté des mers, sur lesquelles se passait leur vie, et leurs colonies, sans lesquelles ils ne pouvaient subsister. Cherchant plutôt à leur plaire qu'à les servir, le roi Louis accepta un système de finances conforme à leurs vues du moment. Aux 35 millions de florins de revenu, on ajouta environ 15 millions de contributions nouvelles, ce qui portait le revenu total à 50 millions de florins, et pour ramener la dépense de 78 millions à 50, on réduisit proportionnément l'armée et la marine. Le roi de Hollande écrivit à Paris qu'il allait abdiquer la royauté, si ces réductions n'étaient pas agréées. Napoléon retrouvait ainsi chez ses propres frères l'esprit de résistance des peuples alliés, qu'il avait cru s'attacher plus étroitement par l'institution des royautés de famille. Il en fut profondément blessé, car sous cet esprit de résistance se cachait beaucoup d'ingratitude, tant de la part des peuples que la France avait affranchis, que des rois qu'elle avait couronnés. Toutefois il ne laissa pas éclater ses sentiments, et il répondit qu'il consentait aux réductions proposées, mais que la Hollande ne devrait pas être étonnée, si, dans les négociations présentes ou futures, on l'abandonnait à ses propres moyens. La Hollande avait bien, disait-il, le droit de refuser ses ressources, mais la France avait bien aussi le droit de refuser son appui.

Les plus intimes secrets sont bientôt pénétrés par la malice des ennemis. À une certaine attitude du roi Louis, on devina sa résistance à Napoléon, et il en devint extrêmement populaire. Ce monarque affectait de plus une sévérité de moeurs, qui était dans les goûts d'un pays économe et sage, et il en devint plus agréable encore au peuple hollandais. Cependant, tout en affichant la simplicité, ce même roi voulait faire la dépense d'un couronnement et d'une garde royale, espérant par ce double moyen se mieux assurer la possession du trône de Hollande, auquel il tenait plus qu'il ne voulait l'avouer. Napoléon blâma l'institution d'une garde royale par les raisons déjà données à Joseph, et s'opposa péremptoirement à la cérémonie d'un couronnement, dans un instant où l'Europe allait être embrasée des feux d'une guerre générale. Ainsi dès les premiers jours, on voyait éclater les difficultés inhérentes à ces royautés de famille, que Napoléon, par affection et par système, avait songé à fonder. Des alliés indépendants, qu'il eût traités suivant les services qu'il en eût reçus, auraient certainement beaucoup mieux valu pour sa puissance et pour son coeur.

[En marge: Situation de l'armée à la fin de 1806.]

[En marge: Organisation des dépôts.]

[En marge: Conscription de 1805 et 1806.]

Telle était la marche générale des choses, dans la vaste étendue de l'Empire français, au moment même de la rupture avec la Prusse. Indépendamment des troupes de la confédération du Rhin et du royaume d'Italie, Napoléon avait environ 500 mille hommes, parmi lesquels il faut comprendre les Suisses servant en vertu de capitulations, plus quelques Valaisans, Polonais et Allemands passés au service de France. Après la défalcation ordinaire des gendarmes, vétérans, invalides, restaient 450 mille hommes de troupes actives. Dans ce nombre il y en avait 130 mille au delà des Alpes, dépôts compris, 170 mille à la grande armée, cantonnés dans le haut Palatinat et la Franconie, 5 mille laissés en Hollande, 5 mille placés en garnison sur les vaisseaux, et enfin 140 mille répandus dans l'intérieur. Ces derniers comprenaient la garde impériale, les régiments non employés au dehors, et les dépôts. Excepté quelques régiments d'infanterie qui comptaient quatre bataillons, tous les autres en avaient trois, dont deux bataillons de guerre destinés à faire campagne, et un bataillon de dépôt placé généralement à la frontière. Les bataillons de dépôt de la grande armée étaient rangés le long du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Wesel, quelques-uns au camp de Boulogne. Ceux de l'armée d'Italie se trouvaient en Piémont et en Lombardie. Napoléon apportait à l'organisation des dépôts un soin extrême. Il voulait y faire arriver les conscrits un an d'avance, pour que pendant cette année, instruits, disciplinés, habitués aux fatigues, ils devinssent capables de remplacer les vieux soldats, que le temps ou la guerre emportaient. La conscription de 1805 appelée tout entière à la fin de 1805, et la moitié de celle de 1806 appelée dès le commencement de 1806, avaient rempli les cadres de sujets aptes au service, et dont un bon nombre déjà formé avait été envoyé en Allemagne et en Italie. Napoléon fit appeler en outre la seconde moitié de la classe de 1806, qualifiée du titre de réserve dans les lois de cette époque. Le contingent annuel fournissait alors 60 mille hommes, véritablement propres à être incorporés, et, chose digne de remarque, on évitait encore d'appliquer la loi de la conscription dans sept ou huit départements de la Bretagne et de la Vendée. C'étaient donc 30 mille hommes de plus qui allaient affluer dans les cadres. Mais le départ des hommes déjà instruits devait y produire un vide suffisant pour faire place aux nouveaux venus. Napoléon, d'ailleurs, voulait diriger une grande partie de ces derniers vers l'Italie. Il prenait à l'égard des conscrits destinés à passer les Alpes, des précautions particulières. Même avant leur incorporation, il les faisait partir en gros détachements, conduire par des officiers, et vêtir de l'habit militaire, afin de ne pas montrer hors de l'Empire des hommes isolés, marchant en habits de paysans.

Après avoir pourvu à l'accroissement de l'armée, Napoléon répartit, avec une habileté consommée, l'ensemble de ses ressources.

[En marge: Distribution de l'armée dans les différentes parties de l'Empire.]

[En marge: Instructions au général Marmont pour la défense de la Dalmatie.]

L'Autriche protestait de ses intentions pacifiques. Napoléon y répondait par des protestations semblables; mais il avait résolu néanmoins de prendre ses mesures pour le cas où, profitant de son éloignement, elle songerait à se jeter sur l'Italie. Le général Marmont occupait la Dalmatie avec 20 mille hommes. Napoléon lui enjoignit, après avoir échelonné quelques détachements depuis le centre de la province jusqu'à Raguse, de tenir le gros de ses forces à Zara même, ville fortifiée et capitale du pays, d'y amasser des vivres, des armes, des munitions, d'en faire enfin le pivot de toutes ses opérations défensives ou offensives. S'il était attaqué, Zara devait lui servir de point d'appui, et lui permettre une longue résistance. Si, au contraire, il était obligé de s'éloigner pour concourir aux opérations de l'armée d'Italie, il avait dans cette même place un lieu sûr, pour y déposer son matériel, ses blessés, ses malades, tout ce qui n'était pas propre à la guerre active, et tout ce qu'il ne pouvait pas traîner après lui.

[En marge: Précautions pour la garde de l'Italie.]

Eugène, vice-roi d'Italie, et confident des pensées de Napoléon, avait ordre de ne rien laisser en Dalmatie, de ce qui n'y était pas absolument indispensable, en matériel ou en hommes, et de réunir tout le reste dans les places fortes d'Italie. Ces places, depuis la conquête des États vénitiens, avaient été l'objet d'une nouvelle classification, habilement calculée, et elles étaient couvertes de travailleurs, qui construisaient les ouvrages proposés par le général Chasseloup, ordonnés par Napoléon. La principale d'entre elles, et la plus avancée vers l'Autriche, était Palma-Nova. C'était après la fameuse citadelle d'Alexandrie, celle dont Napoléon poussait le plus activement les travaux, parce qu'elle commandait la plaine du Frioul. Venait ensuite un peu à gauche, fermant les gorges des Alpes juliennes, Osopo, puis sur l'Adige Legnago, sur le Mincio Mantoue, sur le Tanaro enfin Alexandrie, base essentielle de la puissance française en Italie. Ordre avait été donné de renfermer dans ces places l'artillerie, qui montait à plus de 800 bouches à feu, et de ne pas laisser hors de leur enceinte un objet quelconque, canon, fusil, projectile, pouvant être enlevé par une surprise de l'ennemi. Venise, dont les défenses n'étaient pas encore perfectionnées, mais qui avait pour elle ses lagunes, se trouvait ajoutée à cette classification. Napoléon avait choisi pour la commander un officier d'une rare énergie, le général Miollis. Il avait prescrit à ce dernier d'y exécuter à la hâte les travaux nécessaires pour mettre à profit les avantages du site, en attendant qu'on pût construire les ouvrages réguliers, qui devaient rendre la place inexpugnable. C'est dans ces réduits d'Osopo, de Palma-Nova, de Legnago, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, que Napoléon avait distribué les dépôts. Ceux qui appartenaient aux armées de Dalmatie et de Lombardie étaient répartis dans les places, depuis Palma-Nova jusqu'à Alexandrie, afin d'y tenir garnison, et de s'y instruire. Ceux qui appartenaient à l'armée de Naples avaient été réunis dans les légations. C'est vers ces dépôts que devaient se diriger les quinze ou vingt mille conscrits destinés à l'Italie. Napoléon, répétant sans cesse que des soins donnés aux bataillons de dépôt dépendaient la qualité et la durée d'une armée, avait prescrit les mesures nécessaires pour que la santé et l'instruction des hommes y fussent également soignées, et pour que ces bataillons pussent toujours fournir, outre le recrutement régulier des bataillons de guerre, les garnisons des places, et de plus une ou deux divisions de renfort, destinées à se porter sur les points où viendrait à se produire un besoin imprévu. La défense des places étant ainsi assurée, l'armée active devenait entièrement disponible. Elle consistait pour la Lombardie en 16 mille hommes, répandus dans le Frioul, et en 24 mille échelonnés de Milan à Turin, les uns et les autres prêts à marcher. Restait l'armée de Naples, forte d'environ 50 mille hommes, dont une grande partie était en mesure d'agir immédiatement. Masséna était sur les lieux: si la guerre éclatait avec l'Autriche, il avait pour instruction de se reporter sur la haute Italie, avec 30 mille hommes, et de les réunir aux 40 mille qui occupaient le Piémont et la Lombardie. Il n'y avait pas d'armée autrichienne capable de forcer l'opiniâtre Masséna, disposant de 70 mille Français, ayant en outre des appuis tels que Palma-Nova, Osopo, Venise, Mantoue, Alexandrie. Enfin, pour ce cas, le général Marmont lui-même devait jouer un rôle utile, car, s'il était bloqué en Dalmatie, il était assuré de retenir devant lui 30 mille Autrichiens au moins, et s'il ne l'était pas, il pouvait se jeter sur le flanc ou sur les derrières de l'ennemi.

Telles étaient les instructions adressées au prince Eugène pour la défense de l'Italie. Elles se terminaient par la recommandation suivante: «Lisez tous les jours ces instructions, et rendez-vous compte le soir de ce que vous aurez fait le matin pour les exécuter, mais sans bruit, sans effervescence de tête, et sans porter l'alarme nulle part.» (Saint-Cloud, 18 septembre 1806.)

[En marge: Précautions prises en Allemagne pour couvrir la Bavière.]

[En marge: Moyens de défense préparés à Braunau.]