Part 16
Le prince de Hohenlohe une fois enlevé, il ne restait plus à prendre que le général Blucher avec l'arrière-garde, et le corps d'armée du duc de Weimar. Ce dernier corps avait passé sous les ordres du général de Vinning, depuis que le duc de Weimar, acceptant le traitement accordé par Napoléon à toute la maison de Saxe, avait quitté l'armée. C'étaient encore 22 mille hommes à faire prisonniers, après quoi il ne devait pas exister un seul détachement de troupes prussiennes du Rhin à l'Oder. Napoléon ordonna de les poursuivre sans relâche, afin de ramasser jusqu'au dernier homme.
Lannes s'établit à Stettin, dans le but d'occuper cette place importante, et de procurer à ses fantassins un repos dont ils avaient grand besoin. Murat, les maréchaux Bernadotte et Soult suffisaient pour achever la destruction de 22 mille Prussiens exténués de fatigues. Il ne s'agissait que de marcher pour les prendre, à moins toutefois qu'ils ne réussissent à gagner la mer, et à trouver assez de bâtiments pour les transporter dans la Prusse orientale. Aussi Murat se dirigea-t-il en grande hâte sur la route du littoral, afin de leur en interdire l'approche. Il poussa jusqu'à Stralsund, pendant que le maréchal Bernadotte, parti des environs de Berlin, et le maréchal Soult des bords de l'Elbe, s'élevaient au nord pour jeter l'ennemi dans le réseau de la cavalerie française. (Voir la carte nº 36.)
[En marge: Le général Blucher est le dernier des généraux prussiens qui tienne encore la campagne.]
[En marge: Il rebrousse chemin vers l'Elbe.]
Le général Blucher avait pris à Waren, près du lac de Muritz, le commandement des deux corps prussiens. Se réfugier vers la Prusse orientale par l'Oder était impossible, puisque le fleuve se trouvait gardé dans toutes les parties de son cours par l'armée française. L'accès du littoral et de Stralsund était déjà intercepté par les cavaliers de Murat. Il ne restait d'autre ressource que de rebrousser chemin, et de revenir sur l'Elbe. Le général Blucher forma ce projet, espérant se jeter dans Magdebourg, en augmenter la force jusqu'à convertir la garnison en un véritable corps d'armée, et fournir, appuyé sur cette grande forteresse, une brillante résistance. Il s'achemina donc vers l'Elbe, pour tenter de le passer aux environs de Lauenbourg.
Ses illusions furent de courte durée. Bientôt des patrouilles ennemies lui apprirent qu'il était enveloppé de toutes parts, qu'à sa droite Murat côtoyait déjà la mer, qu'à sa gauche les maréchaux Bernadotte et Soult lui fermaient l'accès de Magdebourg. Ne sachant plus à quel projet s'arrêter, il marcha quelques jours droit devant lui, c'est-à-dire vers le bas Elbe, comme aurait pu faire un corps français retournant en France par le Mecklembourg et le Hanovre. À chaque instant il s'affaiblissait, parce que ses soldats, ou s'enfuyaient dans les bois, ou aimaient mieux se rendre prisonniers, que de supporter plus long-temps des fatigues devenues intolérables. Il en perdait aussi un bon nombre dans des combats d'arrière-garde, qui, grâce à la nature difficile du pays, ne tournaient pas toujours en défaite complète, mais finissaient constamment par l'abandon du terrain disputé, et par le sacrifice de beaucoup d'hommes pris ou hors de combat.
[En marge: Le général Blucher se réfugie à Lubeck.]
Il marcha ainsi du 30 octobre au 5 novembre. Ne sachant plus où porter ses pas, il imagina un acte violent, que la nécessité toutefois pouvait justifier. Il avait sur son chemin la ville de Lubeck, l'une des dernières villes libres conservées par la constitution germanique. Neutre de droit, elle devait rester étrangère à toute hostilité. Le général Blucher résolut de s'y jeter de vive force, de s'emparer des grandes ressources qu'elle contenait, en vivres comme en argent, et, s'il ne pouvait pas s'y défendre, de saisir tous les bâtiments de commerce qu'il trouverait dans ses eaux, pour embarquer ses troupes, et les transporter vers la Prusse orientale.
[En marge: Nov. 1806.]
[En marge: Les Français enlèvent Lubeck de vive force.]
[En marge: Capitulation de Lubeck.]
En conséquence, le 6 novembre, il entra violemment dans Lubeck, malgré la protestation des magistrats. Les remparts de la ville, imprudemment convertis en promenade publique, avaient perdu leur principale force. D'ailleurs la ville était si dépourvue de garnison, que le général Blucher n'eut pas de peine à y pénétrer. Il logea ses soldats chez les habitants, où ils prirent tout ce dont ils avaient besoin, et de plus exigea des magistrats une large contribution. Lubeck, comme on sait, est situé sur la frontière du Danemark. Un corps de troupes danoises gardait cette frontière. Le général Blucher signifia au général danois, que, s'il la laissait violer par les Français, il la violerait à son tour, pour se réfugier dans le Holstein. Le général danois ayant déclaré qu'il se ferait tuer avec son corps tout entier, plutôt que de souffrir une violation de territoire, le général Blucher s'enferma dans Lubeck, avec la confiance de n'être pas tourné par les Français, si la neutralité du Danemark était respectée. Mais, tandis qu'il croyait jouir de quelque sûreté dans Lubeck, protégé par les restes de la fortification, et dédommagé par l'abondance d'une grande ville commerçante des privations d'une pénible retraite, les Français parurent. La neutralité de Lubeck n'existait plus pour eux, et ils avaient le droit d'y poursuivre les prussiens. Arrivés le 7, ils attaquèrent le jour même les ouvrages qui couvraient les portes appelées Burg-Thor et Mühlen-Thor. Le corps du maréchal Bernadotte enleva l'une, celui du maréchal Soult enleva l'autre, en escaladant sous la mitraille, et avec une audace inouïe, des ouvrages qui, bien qu'affaiblis, présentaient encore des obstacles difficiles à vaincre. Un combat acharné s'engagea dans les rues. Les infortunés habitants de Lubeck virent leur opulente cité convertie en un champ de carnage. Les Prussiens, taillés en pièces ou enveloppés, furent obligés de s'enfuir, après avoir laissé plus de mille morts sur la place, environ 6 mille prisonniers, et toute leur artillerie. Le général Blucher sortit de Lubeck, et alla prendre position entre le territoire à moitié inondé des environs de Lubeck, et la frontière danoise. Il s'arrêta là, n'ayant plus ni vivres ni munitions. Cette fois il fallait bien se rendre, et, après avoir tant blâmé le général Mack depuis un an, le prince de Hohenlohe depuis huit jours, imiter leur exemple. Le général Blucher capitula donc le 7 novembre, avec tout son corps d'armée, aux mêmes conditions que le prince de Hohenlohe. Il voulut ajouter quelques mots à la capitulation. Murat le permit par égard pour son malheur. Les mots ajoutés disaient qu'il se rendait faute de munitions. Cette capitulation procura aux Français 14 mille prisonniers, qui, joints à ceux qu'on avait déjà pris dans Lubeck, en élevaient le nombre total à 20 mille.
[En marge: Reddition de Custrin.]
À partir de ce jour, il ne se trouvait plus un seul corps prussien du Rhin à l'Oder. Les 70 mille hommes qui avaient cherché à gagner l'Oder étaient dispersés, tués ou prisonniers. Tandis que ces événements se passaient dans le Mecklembourg, l'importante place de Custrin, sur l'Oder, se soumettait à quelques compagnies d'infanterie commandées par le général Petit. Quatre mille prisonniers, des magasins considérables, la seconde position du bas Oder, étaient le prix de cette nouvelle capitulation. Ainsi les Français occupaient sur l'Oder les places de Stettin et de Custrin. Le maréchal Lannes était établi à Stettin, le maréchal Davout à Custrin.
[En marge: Reddition de Magdebourg.]
Restait sur l'Elbe la grande place de Magdebourg, qui contenait 22 mille hommes de garnison et un vaste matériel. Le maréchal Ney en avait entrepris l'investissement. S'étant procuré quelques mortiers, à défaut d'artillerie de siége, il menaça plusieurs fois la place d'un bombardement, menace qu'il se garda bien de mettre à exécution. Deux ou trois bombes, jetées en l'air, intimidèrent la population, qui entoura l'hôtel du gouverneur, demandant à grands cris qu'on ne l'exposât pas à d'inutiles ravages, puisque la monarchie prussienne était désormais réduite à l'impossibilité de se défendre. La démoralisation était si complète chez les généraux prussiens, que ces raisons furent tenues pour bonnes, et que le lendemain de la capitulation de Lubeck, le général Kleist livra Magdebourg avec 22 mille prisonniers.
Ainsi, depuis l'ouverture de la campagne, les Prussiens avaient fait quatre fois, à Erfurt, à Prenzlow, à Lubeck, à Magdebourg, ce qu'ils avaient tant reproché aux Autrichiens d'avoir fait une fois à Ulm. Cette remarque n'a pas pour but d'offenser leur malheur, d'ailleurs bien réparé depuis, mais de prouver qu'il aurait fallu un an auparavant respecter l'infortune d'autrui, et ne pas déclarer les Autrichiens si lâches, par le calcul mesquin de faire paraître les Français moins braves et moins habiles.
[En marge: Caractères et résultats de cette prodigieuse campagne.]
Des 160 mille hommes qui avaient composé l'armée active des Prussiens, il ne restait donc pas un débris. En écartant les exagérations, que dans la surprise de tels succès, on répandit en Europe, il est certain que 25 mille hommes environ avaient été tués ou blessés, et 100 mille faits prisonniers. Des 35 mille autres, pas un seul n'avait repassé l'Oder. Ceux qui étaient Saxons avaient regagné la Saxe. Ceux qui étaient Prussiens avaient jeté leurs armes, et fui à travers les campagnes. On pouvait dire avec une complète vérité qu'il n'existait plus d'armée prussienne. Napoléon était maître absolu de la monarchie du grand Frédéric: il ne fallait en excepter que quelques places de la Silésie incapables de résister, et la Prusse orientale, protégée par la distance et par le voisinage de la Russie. Napoléon avait enlevé tout le matériel de la Prusse en canons, fusils, munitions de guerre; il avait acquis des vivres pour nourrir son armée pendant une campagne, vingt mille chevaux pour remonter sa cavalerie, et assez de drapeaux pour en charger les édifices de sa capitale. Tout cela s'était accompli en un mois, car, entré le 8 octobre, Napoléon avait reçu la capitulation de Magdebourg, qui fut la dernière, le 8 novembre. Et c'est ce rapide anéantissement de la puissance prussienne, qui rend si merveilleuse la campagne que nous venons de raconter! Que 160 mille Français, parvenus à la perfection militaire par quinze ans de guerre, eussent vaincu 160 mille Prussiens énervés par une longue paix, le miracle n'était pas grand! Mais c'est un événement étonnant que cette marche oblique de l'armée française, combinée de telle manière que l'armée prussienne, constamment débordée pendant une retraite de deux cents lieues, de Hof à Stettin, n'arrivât à l'Oder que le jour même où ce fleuve était occupé, fut détruite ou prise jusqu'au dernier homme, et qu'en un mois le roi d'une grande monarchie, le second successeur du grand Frédéric, se vît sans soldats et sans États! C'est, disons-nous, un événement étonnant, quand on songe surtout qu'il ne s'agissait pas ici de Macédoniens battant des Perses lâches et ignorants, mais d'une armée européenne battant une autre armée européenne, toutes deux instruites et braves.
Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la sommation de quelques hussards, ou de quelques compagnies d'infanterie légère, on le trouvera dans la démoralisation, qui suit ordinairement une présomption folle! Après avoir nié, non pas les victoires des Français qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les Prussiens en furent tellement saisis à la première rencontre, qu'ils ne crurent plus la résistance possible, et s'enfuirent en jetant leurs armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins aux ennemis de la France. Après Iéna le continent entier semblait appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai, que le génie, après avoir désespéré l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses fautes.
FIN DU LIVRE VINGT-CINQUIÈME.
LIVRE VINGT-SIXIÈME.
EYLAU.
Effet que produisent en Europe les victoires de Napoléon sur la Prusse. -- À quelle cause on attribue les exploits des Français. -- Ordonnance du roi Frédéric-Guillaume tendant à effacer les distinctions de naissance dans l'armée prussienne. -- Napoléon décrète la construction du temple de la Madeleine, et donne le nom d'Iéna au pont jeté vis-à-vis de l'École militaire. -- Pensées qu'il conçoit à Berlin dans l'ivresse de ses triomphes. -- L'idée de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE se systématise dans son esprit, et il répond au _blocus maritime_ par le _blocus continental_. -- Décrets de Berlin. -- Résolution de pousser la guerre au Nord, jusqu'à la soumission du continent tout entier. -- Projet de marcher sur la Vistule, et de soulever la Pologne. -- Affluence des Polonais auprès de Napoléon. -- Ombrages inspirés à Vienne par l'idée de reconstituer la Pologne. -- Napoléon offre à l'Autriche la Silésie en échange des Gallicies. -- Refus et haine cachée de la cour de Vienne. -- Précautions de Napoléon contre cette cour. -- L'Orient mêlé à la querelle de l'Occident. -- La Turquie et le sultan Sélim. -- Napoléon envoie le général Sébastiani à Constantinople pour engager les Turcs à faire la guerre aux Russes. -- Déposition des hospodars Ipsilanti et Maruzzi. -- Le général russe Michelson marche sur les provinces du Danube. -- Napoléon proportionne ses moyens à la grandeur de ses projets. -- Appel en 1806 de la conscription de 1807. -- Emploi des nouvelles levées. -- Organisation en régiments de marche des renforts destinés à la grande armée. -- Nouveaux corps tirés de France et d'Italie. -- Mise sur le pied de guerre de l'armée d'Italie. -- Développement donné à la cavalerie. -- Moyens financiers créés avec les ressources de la Prusse. -- Napoléon n'ayant pu s'entendre avec le roi Frédéric-Guillaume sur les conditions d'un armistice, dirige son armée sur la Pologne. -- Murat, Davout, Augereau, Lannes, marchent sur la Vistule à la tête de quatre-vingt mille hommes. -- Napoléon les suit avec une armée de même force, composée des corps des maréchaux Soult, Bernadotte, Ney, de la garde et des réserves. -- Entrée des Français en Pologne. -- Aspect du sol et du ciel. -- Enthousiasme des Polonais pour les Français. -- Conditions mises par Napoléon à la reconstitution de la Pologne. -- Esprit de la haute noblesse polonaise. -- Entrée de Murat et de Davout à Posen et à Varsovie. -- Napoléon vient s'établir à Posen. -- Occupation de la Vistule, depuis Varsovie jusqu'à Thorn. -- Les Russes, joints aux débris de l'armée prussienne, occupent les bords de la Narew. -- Napoléon veut les rejeter sur la Prégel, afin d'hiverner plus tranquillement sur la Vistule. -- Belles combinaisons pour accabler les Prussiens et les Russes. -- Combats de Czarnowo, de Golymin, de Soldau. -- Bataille de Pultusk. -- Les Russes, rejetés au delà de la Narew avec grande perte, ne peuvent être poursuivis à cause de l'état des routes. -- Embarras des vainqueurs et des vaincus enfoncés dans les boues de la Pologne. -- Napoléon s'établit en avant de la Vistule, entre le Bug, la Narew, l'Orezyc et l'Ukra. -- Il place le corps du maréchal Bernadotte à Elbing, en avant de la basse Vistule, et forme un dixième corps sous le maréchal Lefebvre, pour commencer le siége de Dantzig. -- Admirable prévoyance pour l'approvisionnement et la sûreté de ses quartiers d'hiver. -- Travaux de Praga, de Modlin, de Sierock. -- État matériel et moral de l'armée française. -- Gaieté des soldats au milieu d'un pays nouveau pour eux. -- Le prince Jérôme et le général Vandamme, à la tête des auxiliaires allemands, assiégent les places de la Silésie. -- Courte joie à Vienne, où l'on croit un moment aux succès des Russes. -- Une plus exacte appréciation des faits ramène la cour de Vienne à sa réserve ordinaire. -- Le général Benningsen, devenu général en chef de l'armée russe, veut reprendre les hostilités en plein hiver, et marche sur les cantonnements de l'armée française en suivant le littoral de la Baltique. -- Il est découvert par le maréchal Ney, qui donne l'éveil à tous les corps. -- Beau combat du maréchal Bernadotte à Mohrungen. -- Savante combinaison de Napoléon pour jeter les Russes à la mer. -- Cette combinaison est révélée à l'ennemi par la faute d'un officier qui se laisse enlever ses dépêches. -- Les Russes se retirent à temps. -- Napoléon les poursuit à outrance. -- Combats de Waltersdorf et de Hoff. -- Les Russes, ne pouvant fuir plus long-temps, s'arrêtent à Eylau, résolus à livrer bataille. -- L'armée française, mourant de faim et réduite d'un tiers par les marches, aborde l'armée russe, et lui livre à Eylau une bataille sanglante. -- Sang-froid et énergie de Napoléon. -- Conduite héroïque de la cavalerie française. -- L'armée russe se retire presque détruite; mais l'armée française, de son côté, a essuyé des pertes cruelles. -- Le corps d'Augereau est si maltraité qu'il faut le dissoudre. -- Napoléon poursuit les Russes jusqu'à Koenigsberg, et, quand il s'est assuré de leur retraite au delà de la Prégel, reprend sa position sur la Vistule. -- Changement apporté à l'emplacement de ses quartiers. -- Il quitte la haute Vistule pour s'établir en avant de la basse Vistule, et derrière la Passarge, afin de mieux couvrir le siége de Dantzig. -- Redoublement de soins pour le ravitaillement de ses quartiers d'hiver. -- Napoléon, établi à Osterode dans une espèce de grange, emploie son hiver à nourrir son armée, à la recruter, à administrer l'Empire, et à contenir l'Europe. -- Tranquillité d'esprit et incroyable variété des occupations de Napoléon à Osterode et à Finkenstein.
[En marge: Effet produit en Europe par la subite destruction de la puissance prussienne.]
[En marge: À quelles causes l'Europe attribue les succès militaires des Français.]
Napoléon avait en un mois renversé la monarchie prussienne, détruit ses armées, conquis la plus grande partie de son territoire. Il restait au roi Frédéric-Guillaume une province et vingt-cinq mille hommes. À la vérité les Russes, appelés avec instance par la cour de Berlin, qui était réfugiée à Koenigsberg, accouraient aussi vite que le permettaient l'éloignement, la saison, et l'impéritie d'une administration à demi barbare. Mais on avait vu les Russes à Austerlitz, et malgré leur bravoure, on ne pouvait pas attendre d'eux qu'ils changeassent le destin de la guerre. Les cabinets et les aristocraties de l'Europe étaient plongés dans une profonde consternation. Les peuples vaincus, partagés entre le patriotisme et l'admiration, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître dans Napoléon l'enfant de la révolution française, le propagateur de ses idées, l'applicateur glorieux de la plus populaire de toutes, l'égalité. Ils voyaient un éclatant exemple de cette égalité chez nos généraux, qu'on ne désignait plus sous les noms, autrefois si connus, de Berthier, de Murat, de Bernadotte, mais sous les titres de prince de Neufchâtel, de grand-duc de Berg, de prince de Ponte-Corvo! Cherchant à expliquer les triomphes inouïs que nous venions de remporter sur l'armée prussienne, ils les attribuaient non-seulement à notre courage, à notre expérience de la guerre, mais aux principes sur lesquels reposait la nouvelle société française. Ils expliquaient l'ardeur incroyable de nos soldats, par l'ambition extraordinaire qu'on avait su exciter chez eux, en leur ouvrant cette carrière immense, dans laquelle on pouvait entrer paysan comme les Sforce, pour en sortir maréchal, prince, roi, empereur! Il est vrai que ce dernier lot était seul de son espèce dans la nouvelle urne de la fortune; mais s'il n'y avait qu'un empereur, devenu tel au prix d'un prodigieux génie, que de ducs ou de princes, dont la supériorité sur leurs compagnons d'armes n'était de nature à désespérer personne!
Les lettres interceptées des officiers prussiens étaient pleines à cet égard de réflexions étranges. L'un d'eux, écrivant à sa famille, lui disait: «S'il ne fallait que se servir de ses bras contre les Français, nous serions bientôt vainqueurs. Ils sont petits, chétifs; un seul de nos Allemands en battrait quatre. Mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels. Ils sont emportés par une ardeur inexprimable, dont on ne voit aucune trace chez nos soldats... Que voulez-vous faire avec des paysans, menés au feu par des nobles, dont ils partagent les dangers, sans partager jamais ni leurs passions, ni leurs récompenses[11]?»
[Note 11: Nous rapportons ici fidèlement le sens d'une quantité de lettres, qui ont été conservées en original, dans les innombrables papiers de Napoléon aux Archives de l'ancienne Secrétairerie d'État.]
Ainsi se trouvait dans la bouche des vaincus, avec la glorification de notre bravoure, la glorification des principes de notre révolution. Le roi de Prusse, en effet, réfugié aux confins de son royaume, préparait une ordonnance pour introduire l'égalité dans les rangs de son armée, et y effacer toutes les distinctions de classe et de naissance. Singulier exemple de la propagation des idées libérales, portées aux extrémités de l'Europe, par un conquérant, qu'on représente souvent comme le géant qui voulait étouffer ces idées. Il en avait comprimé quelques-unes, à la vérité, mais les plus sociales d'entre elles faisaient à sa suite autant de chemin que sa gloire.
Toujours porté à donner aux choses l'éclat de son imagination, Napoléon, qui avait projeté, au lendemain d'Austerlitz, la colonne de la place Vendôme, l'arc de triomphe de l'Étoile, la grande rue Impériale, décréta au milieu de la Prusse conquise, l'érection d'un monument, qui est devenu depuis l'un des plus grands de la capitale, le temple de la Madeleine.
[En marge: Napoléon décrète en Prusse l'érection du temple de la Madeleine.]