Part 31
Un cri général s'élevait en Russie contre les jeunes gens qui, disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens, placés les uns dans l'armée, les autres dans le cabinet, se disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les Dolgorouki; on l'avait ainsi éloignée, au lieu de la rapprocher, et son refus de prendre part à la coalition en avait empêché le succès. C'était dans un intérêt particulier qu'on avait agi de la sorte, c'était pour arracher à la Prusse les provinces polonaises, et reconstituer la Pologne, rêve funeste pour lequel le prince polonais Czartoryski trahissait évidemment l'empereur.
Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de raison, que c'étaient ces militaires présomptueux, qui n'avaient pas su attendre à Olmütz le terme fixé pour l'intervention de la Prusse, qui avaient voulu prématurément livrer bataille, et opposer leur expérience de vingt-cinq ans à la science du général le plus consommé des temps modernes, que c'étaient ces militaires présomptueux et incapables qui étaient les vrais auteurs des revers de la Russie.
Les vieux Russes mécontents condamnaient toute cette jeunesse; et Alexandre, accusé de se laisser conduire tantôt par les uns, tantôt par les autres, était devenu, à cette époque, un objet de peu de considération pour ses sujets.
Il avait été fort découragé dans les premiers jours qui suivirent sa défaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois rappelé au sentiment de sa propre dignité, il aurait trop laissé voir le profond abattement de son âme. Le prince Czartoryski, bien qu'il eût sa part de l'inexpérience commune à tous les jeunes gens qui gouvernaient l'empire, avait néanmoins de la suite et du sérieux dans les vues. Il était le principal auteur de ce système d'arbitrage européen, qui avait amené la Russie à prendre les armes contre la France. Ce système, qui, chez les hommes d'État russes, n'était au fond qu'un masque jeté sur leur ambition nationale, était chez ce jeune Polonais une pensée sincère et franchement embrassée. Il voulait qu'Alexandre y persistât; et si c'était une grande présomption à de si jeunes gens de vouloir régenter l'Europe, surtout en présence des puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'était une plus grande légèreté encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si témérairement entrepris.
Le prince Czartoryski avait adressé au jeune empereur, naguère son ami, et commençant à redevenir son maître, de nobles et respectueuses remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui doivent l'honorer bien davantage dans un pays où la résistance au pouvoir est un acte de dévouement rare, et destiné à rester inconnu. Le prince Czartoryski retraçant à Alexandre ses hésitations, ses faiblesses, lui disait: «L'Autriche est abattue, mais elle déteste son vainqueur; la Prusse est divisée entre deux partis, mais elle finira par céder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en ménageant ces puissances, laisser venir le moment où l'une et l'autre seront prêtes à agir. Jusque-là, vous êtes hors d'atteinte; vous pouvez demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas d'être uni à l'Angleterre, et vous obligerez Napoléon à vous concéder ce qui vous est dû.»
[Date: Mars 1806.]
Sentant profondément la grandeur de Napoléon, depuis qu'il l'avait rencontré sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre répondait au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous sommes des enfants qui veulent lutter avec un géant.--Et il ajoutait que, sans la Prusse, il n'était pas possible de renouveler la guerre, car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre heureuse. Alexandre avait conçu une singulière estime pour l'armée prussienne, par ce seul motif que Napoléon ne l'avait pas encore battue. Cette armée, en effet, était alors l'illusion et l'espérance de l'Europe. Alexandre était avec elle tout prêt à recommencer la lutte, mais non sans elle. Quant à l'Angleterre, il n'en espérait plus un appui fort efficace. Il craignait qu'après la mort de M. Pitt, annoncée comme certaine, qu'après l'avénement de M. Fox, annoncé comme prochain, la haine de la France ne s'éteignît, sinon dans le coeur des Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relevé son âme, et il était résolu, avant de remettre son épée à Napoléon, de la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leçons de son jeune censeur lui étaient importunes; et il en était arrivé au point de chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans capacité, qui couvrît d'un grand âge, qui exécutât avec soumission, ses volontés personnelles. On disait déjà que sa faveur se dirigeait sur le général de Budberg.
La conduite conseillée par le prince Czartoryski n'en fut pas moins suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on témoigna à cette cour un grand intérêt pour ses malheurs, une grande considération pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea même de négocier à Londres pour lui faire payer une année de subsides, quoique la guerre n'eût duré que trois mois. Quant à la Prusse, on évita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant néanmoins d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le combla de prévenances qui paraissaient adressées à sa personne, à son âge, à sa gloire militaire, et nullement à la cour dont il était le représentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commença à s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas trouver bon que la Prusse eût accepté le Hanovre des mains de l'ennemi de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France était une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientôt la Prusse serait forcée d'adopter une résolution trop longtemps différée, et de tirer enfin l'épée du grand Frédéric.--Alors, dit l'empereur Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me ferai gloire d'apprendre la guerre à votre école.--
[En marge: Négociation secrète entreprise avec le vieux duc de Brunswick, et continuée mystérieusement avec M. de Hardenberg.]
Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une négociation destinée à rester profondément cachée. Sous prétexte que les conditions de l'alliance ne seraient pas fidèlement observées par la France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie, au moyen de laquelle la Prusse, si elle était mécontente de son allié français, pourrait recourir à son allié russe, et aurait à sa disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait n'était pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de Brunswick, voulant laisser à Saint-Pétersbourg de bonnes dispositions en faveur de la Prusse, consentit, non pas à conclure un pareil engagement, car il n'avait pu y être autorisé, mais à en faire la proposition à son roi. Il fut convenu que cette négociation demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrètement à l'insu de M. d'Haugwitz, par l'intermédiaire de M. de Hardenberg, ce même ministre qui en apparence était disgracié, et qui, sous main, continua de traiter la plus importante des affaires de la monarchie.
[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et à la Grande-Bretagne.]
Tandis que la Prusse cherchait ainsi à expliquer sa conduite auprès de la Russie, elle tentait aussi de faire excuser à Londres l'occupation du Hanovre. Rien n'était plus singulier que son manifeste au peuple hanovrien, et sa dépêche à la cour de Londres. Elle disait au peuple hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume, possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi pour assurer la paix à l'Allemagne, et épargner au Hanovre la présence des armées étrangères. Après avoir adressé au peuple hanovrien ces paroles sans franchise et sans dignité, elle disait au cabinet anglais qu'elle n'enlevait pas le Hanovre à l'Angleterre, mais qu'elle le recevait de Napoléon, dont le Hanovre était la conquête. Elle le recevait, ajoutait-elle, à contre-coeur, et comme un échange qui lui était imposé, contre des provinces objet de tous ses regrets; que c'était l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait toujours blâmée, qu'on avait entreprise malgré ses avis, et dont on devait s'imputer les conséquences, car on avait élevé, en le combattant mal à propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait de ses dons que ceux qu'il dépouillait.
[En marge: Déclaration de guerre de l'Angleterre à la Prusse.]
L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle répondit par un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse, la déclara misérablement tombée sous le joug de Napoléon, indigne d'être écoutée, et aussi méprisable par son avidité que par sa dépendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paraître, aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans un intérêt exclusivement propre à la famille royale, dit qu'il aurait souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, résultat inévitable de la guerre continentale, si la Prusse s'était bornée à une simple occupation; mais que cette puissance ayant annoncé la clôture des fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au commerce anglais, et qu'en conséquence on lui déclarait la guerre. Ordre fut donné à tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur le pavillon prussien. Ce devait être une vraie perturbation pour l'Allemagne, car les bâtiments de la Baltique se couvraient ordinairement de ce pavillon, plus ménagé que les autres par les dominateurs de la mer.
[En marge: Mort de M. Pitt.]
L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramené l'Angleterre à Napoléon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une fois, car les victoires de nos armées de terre étaient un moyen tout aussi sûr de la désarmer, quoique moins direct. La première de ces victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa mort. Ce grand ministre, rentré dans le cabinet en août 1803, pour deux ans seulement, n'y parut que pour être abreuvé d'amertumes. Rentré sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collègues, sans M. Fox, son récent allié, il avait eu à combattre dans le parlement ses vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napoléon, devenu empereur et plus puissant que jamais. À sa voix si connue des ennemis de la France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisième coalition s'était formée, et l'armée française avait été détournée de Douvres sur Vienne. Mais cette troisième coalition une fois dissoute à Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets déjoués, Napoléon libre de revenir à Boulogne et les vives anxiétés de l'Angleterre prêtes à renaître.
L'idée de revoir Napoléon sur le rivage de la Manche préoccupait tous les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur l'immense difficulté du passage, mais on commençait à craindre qu'il n'y eût rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles chances pour acquérir quelque île de plus, quand déjà on avait l'Inde entière, quand on tenait le cap de Bonne-Espérance et Malte, de manière à n'en pouvoir plus être évincé. On se disait que la bataille de Trafalgar avait définitivement assuré la supériorité de l'Angleterre sur les mers, mais que le continent européen restait à Napoléon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent, après tout, c'était le monde, et qu'on n'en pouvait vivre éternellement séparé; que les victoires navales les plus éclatantes n'empêcheraient pas que Napoléon, profitant un jour d'un accident de mer, ne partît de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le système de la guerre à outrance était donc universellement discrédité chez les Anglais raisonnables, et, bien que ce système ait réussi plus tard, on en sentait alors le danger, qui était grand, trop grand, pour les avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolongée.
[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et injustice des contemporains envers M. Pitt.]
Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent volontiers pour éternels ses caprices d'un moment, ils étaient cruels envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce ministre avait rendus à sa patrie, le degré de grandeur auquel il l'avait portée, par l énergie de son patriotisme, par les talents parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis raillaient sa politique et les résultats qu'elle avait eus. Ils lui imputaient les fautes du général Mack, la précipitation des Autrichiens à entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la précipitation des Russes à livrer bataille, sans attendre les Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M. Pitt; ils affectaient un grand intérêt pour l'Autriche, ils accusaient M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami véritable de l'Angleterre.
Cependant M. Pitt était étranger au plan de campagne, et n'avait eu part qu'à la coalition. C'est lui surtout qui l'avait nouée, et en la nouant il avait empêché l'expédition de Boulogne. On ne lui en savait aucun gré.
Une circonstance singulière avait rendu plus pénible l'effet de la dernière victoire de Napoléon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au lendemain de Marengo, on prétendait, quelques instants avant que la vérité fût connue, que Napoléon avait perdu dans une grande bataille vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientôt la nouvelle exacte avait été répandue, et les membres de l'opposition, faisant traduire et imprimer les bulletins français, les envoyaient distribuer à la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie.
Pour jouir de toute sa gloire, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de sa destinée.
Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie héréditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée le 23 janvier 1806. Il était mort à l'âge de 47 ans, après avoir gouverné son pays pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la terre!
[En marge: Caractère et destinée de M. Pitt.]
Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire de captiver, pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent régner! Il faut pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractère avec lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos, sobriété, et quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des événements, quand la Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques institutions financières, d'un mérite contesté, il ne créa rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, sur la marche des événements, mais il joignit aux talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France, et à la contagion des désordres démagogiques, avec une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies. Seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence qui fait réussir la force, et la justice qui l'honore.
M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres!
Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il vécut de ses émoluments qui étaient considérables, et, sans qu'il fût pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette proposition, présentée au Parlement, et accueillie avec respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.--J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival. Mais j'ai combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération présente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit à la noblesse de son langage.
Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le Parlement vota à l'unanimité 50 mille livres sterling (1 million 250 mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à Westminster.
M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la trésorerie, de chancelier de l'échiquier, de lord gouverneur des cinq ports, de grand maître de l'université de Cambridge, et plusieurs autres moins importantes.
[En marge: Difficultés de remplacer M. Pitt.]
C'était une grande difficulté que de le remplacer, non dans ces charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant, en présence de Napoléon, vainqueur de la coalition européenne. Une idée s'était emparée des esprits lors du renouvellement de la guerre en 1803, et à la vue du faible ministère Addington, qui gouvernait alors: c'était de réunir tous les grands talents, même d'opinion contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficultés de la lutte qui allait recommencer avec Napoléon. L'opposition concertée de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette réunion de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministère sans M. Fox, et, par une sorte de compensation, il entra également sans ses amis les plus prononcés dans le vieux système tory, sans MM. Grenville et Windham, qu'il avait trouvés trop ardents pour se les adjoindre de nouveau.
Ceux-ci, laissés en dehors par M. Pitt, s'étaient rapprochés peu à peu de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs opinions ils fussent plus éloignés de lui que ne l'était M. Pitt lui-même. Une lutte commune de deux années avait contribué à les unir, et peu de différences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une opinion générale les appelait ensemble au ministère, pour remplacer, par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales de M. Fox avec Napoléon, et pour lutter avec toute l'énergie connue des Grenville et des Windham, si on ne réussissait pas à s'entendre avec la France.
Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il était contraint après la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de rassembler, dans un même cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trésorerie, c'est-à-dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait toujours occupée, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires étrangères; M. Gray, l'amirauté. Les autres départements furent distribués entre les amis de ces personnages politiques, mais de manière que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le nouveau ministère.
Ce cabinet, ainsi formé, obtint une grande majorité, malgré les attaques des collègues expulsés de M. Pitt, MM. Castlereagh et Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels, l'organisation de l'armée et les relations avec la France.
[En marge: Nouvelle organisation de l'armée anglaise par le ministère Fox et Windham.]