Part 28
Voici comment se composait cette énorme somme de 141 millions. Les _Négociants réunis_ avaient puisé directement, dans les caisses des receveurs généraux, jusqu'à 55 millions à la fois; et, par suite de diverses restitutions, leur dette envers ces comptables était réduite, au jour de la catastrophe, à 23 millions. On avait en caisse pour 73 millions de _bons de M. Desprez_, espèce de monnaie que M. Desprez donnait en place d'écus, et qui avait eu cours tant que son crédit, soutenu par la Banque, était resté entier, mais qui n'était plus désormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14 millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parlé ailleurs de ces effets imaginés pour faciliter les mouvements de fonds entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille, n'avaient été suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant les quelques jours de son service particulier, restait débiteur de 17 millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait fournis au Trésor, pour divers payements à exécuter au loin, il se trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq différentes sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73 millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en _traites du caissier central_, dont l'équivalent n'avait pas été fourni, de 17 millions du débet personnel à M. Desprez, enfin de 14 millions de lettres de change protestées, composaient les 141 millions du débet total de la compagnie.
[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurés à l'État.]
Toutefois l'État ne devait pas perdre cette somme importante, parce que les opérations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire, avaient eu un fondement réel, le commerce des piastres, et que la précision seule avait manqué à ses calculs. Elle avait fait des fournitures aux armées françaises de terre et de mer, pour une somme de 40 millions. La maison Hope avait acheté pour une dizaine de millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le moment la valeur sur Paris. La compagnie possédait en outre des immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes créances, le tout montant à une trentaine de millions. Ces diverses valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc à trouver 60 millions pour équivaloir au débet. L'équivalent de cette somme existait réellement dans le portefeuille de la compagnie en créances sur l'Espagne.
Napoléon, après s'être fait livrer tout ce que possédaient les _Négociants réunis_, exigea qu'on mît le Trésor français au lieu et place de la compagnie, à l'égard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M. Isquierdo, lequel était à Paris depuis quelque temps, et remplissait les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait pas de refus à opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle était bien véritablement débitrice de la compagnie, et par suite de la France elle-même. On entra donc en négociations avec elle, pour assurer le remboursement de ces 60 millions, qui représentaient non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitté, mais les vivres qui avaient été fournis à ses armées, les grains qui avaient été envoyés à son peuple.
[En marge: Le crédit rétabli par les victoires de Napoléon, rend faciles toutes les combinaisons financières.]
[En marge: Au crédit se joint la ressource matérielle des contributions de guerre.]
Le Trésor devait par conséquent être remboursé en entier, grâce aux 40 millions de fournitures antérieures, aux 10 millions qui arrivaient de Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait néanmoins à remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arriéré des budgets, que nous avons évalué à 80 ou 90 millions, et des ressources que la compagnie avait absorbées pour son usage. Mais tout était devenu facile depuis les victoires de Napoléon, et depuis la paix qui en avait été le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruiné la compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est-à-dire 18 pour 100 par an) pour escompter les valeurs du Trésor, s'offraient à les prendre à 3/4 pour 100, et allaient bientôt se les disputer à 1/2, c'est-à-dire à 6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retiré de la circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les métaux dont l'achat avait été ordonné dans toute l'Europe pendant la grande détresse, la Banque était en mesure d'escompter tout ce qu'on voudrait à un taux modéré, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on eût aliéné d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme des effets du Trésor appartenant à 1806, la plus grande partie des effets correspondant à cet exercice restait intacte, et allait être escomptée aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas seulement procuré du crédit à Napoléon, elle lui avait procuré aussi des richesses matérielles. Il avait imposé à l'Autriche une contribution de 40 millions. En ajoutant à cette somme 30 millions qu'il avait perçus directement dans les caisses de cette puissance, on pouvait évaluer à 70 millions la somme que la guerre lui avait rapportée. Vingt millions avaient été dépensés sur les lieux pour l'entretien de l'armée, mais à la décharge du Trésor, avec lequel Napoléon se proposait de faire un règlement, dont nous exposerons bientôt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie, partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et Brême. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de la cession du Hanovre à la Prusse, était chargée de transporter, avec le matériel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change échues à Hambourg et Brême. La ville de Francfort avait été imposée à 4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait dû fournir, à l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavière. On allait donc recevoir, outre des valeurs considérables, des quantités notables de métaux précieux, et sous le rapport du numéraire comme sous tous les autres, l'abondance devait succéder à la détresse momentanée, que les alarmes sincères du commerce et les alarmes affectées de l'agiotage avaient fait naître.
[En marge: Le trésor de l'armée doit servir à procurer des dotations aux militaires, et des capitaux au Trésor à un taux modéré.]
Napoléon, dont le génie organisateur ne voulait jamais laisser aux choses le caractère d'accident, et tendait sans cesse à les convertir en institutions durables, avait imaginé une noble et belle création, fondée sur les bénéfices très-légitimes de ses victoires. Il avait résolu de créer avec les contributions de guerre un trésor de l'armée, auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas même pour son usage, car sa liste civile, administrée avec un ordre parfait, suffisait à toutes les dépenses d'une cour magnifique, et même à la formation d'un trésor particulier. C'est sur ce trésor de l'armée qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses généraux, pour ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants. Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent non-seulement de la gloire, mais du bien-être, et qu'étant parvenus, à force d'héroïsme, à n'avoir plus aucun souci d'eux-mêmes sur le champ de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans son inépuisable fécondité d'esprit l'art de multiplier l'utilité des choses, Napoléon avait inventé une combinaison qui rendait ce trésor tout aussi profitable aux finances qu'à l'armée elle-même. Ce dont on avait manqué jusqu'ici, c'était d'un prêteur qui prêtât au gouvernement à de bonnes conditions. Le trésor de l'armée devait être ce prêteur, dont Napoléon réglerait lui-même les exigences envers l'État. L'armée allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20 millions que le budget lui devait pour solde arriérée, plus enfin une grande valeur en matériel de guerre conquis par elle. Les caissons de l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille pièces de canon. Le tout, matériel de guerre et contributions, formait une somme d'environ 80 millions, dont l'armée était propriétaire, et qu'elle pouvait prêter à l'État. Napoléon voulut que tout ce qui était disponible fût livré à la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait un compte à part, et emploierait cette somme ou à escompter des _obligations de receveurs généraux_, des _bons à vue_, des _traites de douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou à recueillir des biens nationaux, quand ils seraient à vil prix, ou même à prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour combler l'arriéré.
Cette combinaison devait donc avoir la double utilité de procurer à l'armée un intérêt avantageux de son argent, et au gouvernement tous les capitaux dont il aurait besoin, à un taux qui ne serait point usuraire.
[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon au moyen des fonds dont il est pourvu.]
Napoléon ordonna immédiatement diverses mesures importantes, au moyen des fonds qu'il avait à sa disposition. L'une consistait à réunir une douzaine de millions en numéraire à Strasbourg, pour le cas où les opérations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche avait signé la paix, la Russie n'avait pas commencé à la négocier, la Prusse n'avait pas encore envoyé la ratification du traité de Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'être très-active dans ses menées diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder à la caisse d'amortissement quelques millions en réserve, et de laisser ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout à coup, lorsque les spéculateurs voudraient rançonner la place. Il pensait que le Trésor devait s'imposer cette sorte de dépense comme on s'impose celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les intérêts perdus par cette espèce de thésaurisation seraient un sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies étrangères qui rentraient ayant besoin d'être refondues pour être converties en monnaies françaises, il les fit répartir entre les divers hôtels des monnaies, en proportion de la disette du numéraire dans chaque localité.
Ces premières dispositions commandées par le moment étant terminées, Napoléon voulut qu'on s'occupât sans délai d'une nouvelle organisation de la Trésorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France, et confia ce double soin à M. Mollien, devenu ministre du Trésor. M. Gaudin, qui avait toujours conservé le portefeuille des finances, car on doit se souvenir qu'à cette époque le Trésor et les Finances formaient deux ministères distincts, M. Gaudin reçut l'ordre de présenter un plan pour liquider l'arriéré, pour niveler définitivement les recettes et les dépenses, dans la double hypothèse de la paix et de la guerre, fallût-il pour cela recourir à une nouvelle création d'impôt.
[En marge: Ordres pour la rentrée de l'armée en France.]
Après avoir veillé aux finances, Napoléon s'occupa de ramener l'armée en France, mais lentement, de manière qu'elle ne fit pas plus de quatre lieues par jour. Il avait ordonné que les blessés et les malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux où ils avaient reçu les premiers soins, et que des officiers demeurassent auprès d'eux afin de veiller à leur guérison, en puisant pour cet objet essentiel dans les caisses de l'armée. Il avait laissé Berthier à Munich, avec mission de s'occuper de tous ces détails, et de présider aux échanges de territoires, toujours si difficiles entre les princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement à ce dernier objet, avec M. Otto, notre représentant auprès de la cour de Bavière.
[En marge: Ordre à Masséna de marcher sur Naples avec 40 mille hommes.]
Napoléon songea ensuite à prendre des mesures contre le royaume de Naples. Masséna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirés de la Lombardie, reçut l'ordre de marcher par la Toscane et par la région la plus méridionale de l'État romain, sur le royaume de Naples, sans entendre à aucune proposition de paix ou d'armistice. Napoléon incertain de savoir si Joseph, qui avait refusé la vice-royauté d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna seulement le titre de son lieutenant général. Joseph ne devait pas commander l'armée, c'était Masséna seul qui avait cette mission, car Napoléon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intérêts de la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intérêts des opérations militaires. Mais Joseph, une fois introduit à Naples par Masséna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer tous les pouvoirs de la royauté.
[En marge: Ordres pour l'occupation des États vénitiens et de la Dalmatie.]
Le général Molitor fut en même temps acheminé vers la Dalmatie. Il avait sur ses derrières le général Marmont pour l'appuyer. Celui-ci était chargé de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'État vénitien. Le prince Eugène avait ordre de se transporter à Venise, et d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au royaume d'Italie, quoique cette adjonction dût avoir lieu plus tard. Avant de la prononcer définitivement, Napoléon se proposait de conclure, avec les représentants du royaume d'Italie, divers arrangements qu'une réunion immédiate aurait contrariés.
Napoléon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer cette exaltation à la France entière, ordonna que la grande armée fût réunie à Paris, pour y recevoir une fête magnifique, qui lui serait donnée par les autorités de la capitale. On ne pouvait pas mieux figurer l'idée de la nation fêtant l'armée, qu'en chargeant les citoyens de Paris de fêter les soldats d'Austerlitz.
[En marge: Suite des affaires diplomatiques.]
Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste empire, et faisait succéder les soins de la paix aux soins de la guerre, Napoléon avait aussi les yeux fixés sur les suites des traités de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait à ratifier un traité bien imprévu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait à Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et au lieu d'une contrainte imposée à Napoléon, avait rapporté un traité d'alliance offensive et défensive avec lui, tout cela compensé, il est vrai, par un riche présent, celui du Hanovre.
[En marge: Manière dont on reçoit à Berlin le traité de Schoenbrunn.]
On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidité satisfaite et de confusion, qu'éprouva la Prusse en apprenant le traité de Schoenbrunn. On avait souvent laissé entrevoir au public le traité de de Berlin que tantôt la France, tantôt la Russie, offraient au roi l'électorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le territoire si mal tracé de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence décisive sur les villes anséatiques de Brême et de Hambourg. Cette offre tant de fois annoncée était maintenant une acquisition réalisée, une certitude. C'était un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don, quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer la conduite de la cour de Prusse! Tout en cédant, contre son gré, aux instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir à elle, si dans un mois Napoléon n'avait accepté la médiation prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prétendait lui imposer, ce qui équivalait à l'engagement de lui déclarer la guerre. Et tout à coup, trouvant en Moravie Napoléon, non pas embarrassé, mais tout-puissant, elle avait tourné à lui, accepté son alliance, et reçu de sa main la plus belle des dépouilles de la coalition, le Hanovre, antique patrimoine des rois d'Angleterre!
[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne est honteuse de la conduite de son gouvernement.]
Il faut le dire, il n'y a plus d'honneur dans le monde, si de telles choses ne sont punies d'une éclatante réprobation. Aussi la nation prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une pareille conduite avait de condamnable, et, malgré la beauté du présent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reçut le chagrin dans l'âme, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait effacée de la mémoire des Prussiens, et n'aurait laissé place qu'au plaisir de la conquête, si d'autres sentiments n'étaient venus se mêler à celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils auraient dû éprouver. Quoique profondément jaloux des Autrichiens, les Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme les Allemands ne sont pas moins jaloux des Français que les Russes ou les Anglais, ils assistaient avec chagrin à nos triomphes extraordinaires. Leur patriotisme commençait donc à s'éveiller en faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint à celui du remords, inspirait à la nation un profond malaise. L'armée était de toutes les classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement. L'armée n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle réfléchit les passions nationales avec une extrême vivacité; elle représente la nation beaucoup plus que l'armée ne la représente dans les autres pays de l'Europe, la France exceptée; et elle représentait alors une nation dont l'opinion était déjà très-indépendante de ses souverains. L'armée prussienne, qui éprouvait à un haut degré le sentiment de la jalousie allemande, qui avait espéré un instant que la carrière des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait fermée tout à coup par un acte difficile à justifier, blâmait le cabinet sans aucun ménagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire germanique ruiné par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse immédiate sacrifiée aux souverains de Bavière, de Wurtemberg et de Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades militaires, contribuait beaucoup à exciter les mécontentements de l'armée, et reportait l'expression exagérée de ces mécontentements soit à Berlin, soit à Potsdam. Ces passions éclataient surtout autour de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition bruyante. Le prince Louis, qui régnait dans cette coterie, se répandait plus que jamais en déclamations chevaleresques. Tout n'est pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intérêts sont d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette dernière condition n'est pas la plus facile à réaliser. Les Prussiens étaient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu s'accorder avec la nôtre; mais il eût fallu beaucoup de ménagements pour l'orgueil excessif de ces héritiers du grand Frédéric; et malheureusement la conduite faible, ambiguë, quelquefois peu loyale de leur cabinet, n'attirait pas les égards qu'exigeait leur susceptibilité.
Napoléon, après six ans de relations infructueuses avec la Prusse, s'était habitué à n'avoir plus aucune considération pour elle. Il venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autorisé, il est vrai, par les précédents) sans même l'en avertir. Il venait de le prouver davantage encore en se montrant si peu blessé de ses torts, qu'après la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne seulement à acheter. Elle était et devait être cruellement blessée de ce procédé.
La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités, surtout quand on les lui épargne. Les propos auxquels elle s'était exposée de la part de Napoléon, la Prusse croyait qu'il les avait tenus. On assurait à Berlin qu'il avait dit aux négociateurs autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que vous, et je la rangerai de mon côté.--Il l'avait pensé, peut-être il l'avait dit à M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout à Berlin on répétait ce propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'était de n'avoir pas mérité les égards qu'elle voulait obtenir; celui de Napoléon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les eût mérités. On n'a des alliés, comme des amis, qu'à la condition de ménager leur orgueil autant que leur intérêt, à la condition en apercevant leurs torts, même en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils à leur égard.
[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant à Berlin.]
M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivât les mains pleines, fut donc reçu avec des sentiments divers, avec colère par la cour, avec douleur par le roi, avec un mélange de contentement et de confusion par le public, et par personne avec une satisfaction complète. Quant à M. d'Haugwitz lui-même, il se présentait sans embarras devant tous ces juges. Il rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseillé, l'agrandissement de la Prusse fondé sur l'alliance de la France. Son unique tort, c'était d'avoir obéi pour un instant à l'empire des circonstances, ce qui l'exposait au fâcheux contraste d'être maintenant le signataire du traité de Schoenbrunn, après avoir été un mois auparavant le signataire du traité de Potsdam. Mais ces circonstances, c'était son malhabile successeur, son ingrat disciple, M. de Hardenberg, qui les avait fait naître, en compliquant tellement les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne pouvait sortir de ces complications que par des contradictions choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait été entraîné un moment, l'avait été moins que personne; et il venait, après tout, de sauver la Prusse de l'abîme où on avait failli la précipiter. Il ne faut pas oublier non plus qu'à Potsdam, tout séduit qu'on était par la présence d'Alexandre, on avait bien recommandé à M. d'Haugwitz de ne pas entraîner la Prusse dans la guerre avant la fin de décembre, et que le 2 décembre il avait trouvé victorieux, irrésistible, celui qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait été placé entre le danger d'une guerre funeste, ou une contradiction richement payée: que voulait-on qu'il fît?--Du reste, disait-il, rien n'était compromis. Se fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprévu, il n'avait pris avec Napoléon que des engagements conditionnels, soumis plus expressément que de coutume à la ratification de sa cour. Les choses étaient donc entières. On pouvait, si on était aussi hardi qu'on s'en vantait, aussi sensible à l'honneur, aussi peu sensible à l'intérêt qu'on prétendait l'être, on pouvait ne pas ratifier le traité de Schoenbrunn. Il en avait prévenu Napoléon, auquel il avait annoncé que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec Napoléon. La position était encore ce qu'elle avait été à Schoenbrunn, sauf qu'il avait gagné le mois qu'on avait déclaré nécessaire à l'organisation de l'armée prussienne.--