Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 06 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 27

Chapter 273,525 wordsPublic domain

Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années, comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le 26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat. Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête. Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat. Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte, c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans commettre de grandes fautes.

FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME.

LIVRE VINGT-QUATRIÈME.

CONFÉDÉRATION DU RHIN.

Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves. -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. -- M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris, est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. -- Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les provinces allemandes les plus capables de la nourrir. -- Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. -- L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt, et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. -- Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. -- Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix. -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris. -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. -- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. -- Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. -- Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. -- Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M. d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. -- Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée. -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France.

[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]

[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.]

Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés, et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef. Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait la fondre peu à peu avec l'ancienne.

[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.]

Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était accourue afin d'assister à ce spectacle.

Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses? Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres.

[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la gloire de Napoléon et de l'armée française.]

Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire, applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat, après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand. Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la bataille d'Austerlitz.

Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.»

C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre.

[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction des affaires.]

[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.]

Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail. Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le 26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui parla de la crise financière, si promptement et si heureusement terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre perte possible cette étrange affaire.

[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à l'affaire des _Négociants réunis_.]

Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir trompé le ministre du Trésor.

Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur, qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon, l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des _Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.--

[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire le portefeuille du Trésor.]

Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM. Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à celles que la France avait avancées.

[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.]

Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice.

Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées françaises[13].

[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même, avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur. Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et incontestables.]

[En marge: Napoléon confère à M. Mollien le portefeuille du Trésor.]

Après avoir congédié le conseil, Napoléon retint M. Mollien, et, sans attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui dit: Vous prêterez serment aujourd'hui comme ministre du Trésor.--M. Mollien, intimidé, quoique flatté par une telle confiance, hésitait à répondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'être ministre? ajouta Napoléon, et le jour même il exigea son serment.

Il fallait sortir des embarras de toute sorte créés par la compagnie des _Négociants réunis_. M. de Marbois avait déjà retiré des mains de cette compagnie le service du Trésor, et l'avait remis pour quelques jours à M. Desprez, lequel l'avait continué dès ce moment pour le compte de l'État. Il venait enfin de le confier aux receveurs généraux, à des conditions modérées, mais temporaires. On n'était pas fixé encore sur le parti définitif à prendre à ce sujet; il n'y avait d'arrêté que la résolution de ne plus charger des spéculateurs, quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste et aussi important que la négociation générale des valeurs du Trésor.

Ce service, comme on l'a vu, consistait à escompter les _obligations des receveurs généraux_, les _bons à vue_, les _traites de douanes_ et de _coupes de bois_, valeurs qui étaient toutes à terme, et à douze, quinze, dix-huit mois d'échéance. Jusqu'à la création de la compagnie des _Négociants réunis_, on s'était borné à faire des escomptes partiels et déterminés de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30 millions à la fois. En échange des effets eux-mêmes, on recevait immédiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu à peu, sous l'empire croissant du besoin qui supplée bientôt à la confiance, qu'on avait successivement abandonné ce service tout entier à une seule compagnie, livré en quelque sorte à sa discrétion le portefeuille du Trésor, et poussé l'entraînement jusqu'à mettre les caisses des comptables à sa disposition. Si on s'était borné à lui transmettre des sommes déterminées de papier, pour des sommes équivalentes de numéraire, en la laissant toucher seulement à leur échéance la valeur des effets escomptés, la confusion ne se serait pas opérée entre ses affaires et celles de l'État. Mais on avait abandonné aux _Négociants réunis_ jusqu'à 470 millions à la fois d'_obligations des receveurs généraux_, de _bons à vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers français et étrangers. En même temps, pour plus de commodité, on les avait autorisés à prendre directement dans les caisses des receveurs généraux tous les fonds qui rentraient, sauf règlement ultérieur; de sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'était présentée avec les effets qu'elle avait escomptés, et qui étaient échus, n'avait trouvé dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant qu'il avait déjà touché lui-même. On ne s'en était pas tenu à ces étranges facilités. Quand M. Desprez, agissant pour les _Négociants réunis_, escomptait les effets du Trésor, il en fournissait la valeur non en écus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manière que la compagnie avait pu remplir de ces bons les caisses de l'État et de la Banque, et créer un papier de circulation, à l'aide duquel elle avait fait face quelque temps à ses spéculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne.

Le vrai tort de M. de Marbois avait été de se prêter à cette confusion d'affaires, après laquelle il n'avait plus été possible de distinguer l'avoir de l'État de celui de la compagnie. Joignez à cette complaisance abusive l'infidélité d'un commis, qui possédait seul le secret du portefeuille, et qui avait trompé M. de Marbois, en lui exagérant sans cesse le besoin qu'on avait des _Négociants réunis_, et on aura l'explication de cette incroyable aventure financière. Ce commis avait reçu pour cela un million, que Napoléon fit verser à la masse commune des valeurs livrées par la compagnie. La terreur inspirée par Napoléon était si grande, qu'on s'empressait de tout avouer et de tout restituer.

Cependant, pour être juste envers chacun, il faut dire que Napoléon avait eu lui-même sa part de torts dans cette circonstance, en s'obstinant à laisser M. de Marbois sous le poids de charges énormes, et en différant trop longtemps la création de moyens extraordinaires. Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvût à un premier arriéré, résultant des budgets antérieurs, et à l'insolvabilité de l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, était la cause d'un nouveau déficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de ces diverses charges, que ce ministre intègre, mais trop peu avisé, était devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques services, qui auraient même pu lui en rendre de très-grands, si leurs calculs avaient été faits avec plus de précision. Leurs spéculations reposaient, effectivement, sur un fondement réel, c'étaient les piastres du Mexique, qui existaient bien réellement dans les caisses des capitaines généraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espéré M. Ouvrard, et c'est ce qui avait amené les embarras du Trésor et la ruine de la compagnie.

[En marge: Le débet de la compagnie envers le Trésor, évalués successivement à 73, à 84, et enfin à 141 millions.]

Ce qui prouve la confusion à laquelle on était arrivé, c'est la difficulté même dans laquelle on se trouva pour fixer l'étendue du débet de la compagnie envers le Trésor. On le supposait d'abord de 73 millions. Un nouvel examen le fit monter à 84. Enfin M. Mollien, voulant à son entrée en charge constater d'une manière rigoureuse la situation des finances, découvrit que la compagnie était parvenue à s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait débitrice envers l'État.