Part 13
Les Anglais avaient obtenu une victoire complète, mais une victoire sanglante, cruellement achetée. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mâts; quelques-uns étaient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu'à un radoub considérable. Ils avaient à regretter environ 3,000 hommes, un grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus regrettable pour eux qu'une armée. Ils traînaient à leur remorque dix-sept vaisseaux, presque tous démâtés ou près de couler à fond, et un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habileté, de l'expérience, unies à une incontestable bravoure. Nous avions la gloire d'une défaite héroïque, sans égale peut-être dans l'histoire par le dévouement des vaincus.
À la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux et cinq frégates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver l'ennemi entre lui et les Français, se dirigea vers le détroit.
[En marge: Une horrible tempête succède à la bataille.]
[En marge: Dévouement de l'équipage de _l'Algésiras_ profitant de la tempête pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.]
L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant, et résolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous voiles. On voyait la côte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donné son nom à la bataille. Un vent dangereux commençait à se lever, la nuit à devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant difficilement à cause de leurs avaries, étaient obligés de remorquer ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientôt le vent acquit plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succédèrent les horreurs d'une affreuse tempête, comme si le ciel eût voulu punir les deux nations les plus civilisées du globe, les plus dignes de le dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient dans Cadix une retraite assurée et prochaine. Mais, trop éloigné de Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'étendue des flots pour se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-même, mêla vaincus et vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les Anglais furent obligés d'abandonner les vaisseaux qu'ils traînaient à la remorque, ou de renoncer à surveiller ceux qu'ils avaient sous leur escorte. Singulières vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns des vaincus, pleins de joie à l'aspect terrifiant de la tempête, conçurent l'espérance de reconquérir leurs vaisseaux et leur liberté. Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours, rendirent eux-mêmes notre vaisseau amiral aux restes de l'équipage français. Ceux-ci, ravis d'être délivrés par un affreux péril, élevèrent quelques mâts de fortune sur leur bâtiment démâté, y attachèrent quelques débris de voiles, et se dirigèrent vers Cadix, poussés par l'ouragan. _L'Algésiras_, digne de l'infortuné Magon dont il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa délivrance à la tempête. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble vaincu. Tout mutilé qu'il était, _l'Algésiras_, récemment construit, se soutenait sur les flots, malgré ses profondes blessures. Mais il avait ses trois mâts coupés, le grand mât à quinze pieds du pont, celui de misaine à neuf, celui d'artimon à cinq. Le vaisseau qui le remorquait, songeant à son propre salut, avait lâché le câble qui le retenait prisonnier. Les Anglais chargés de le garder avaient tiré du canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune réponse. Alors, s'adressant à M. de la Bretonnière, ils le prièrent de les aider avec son équipage à sauver le navire, et avec le navire leur vie à tous. M. de la Bretonnière, saisi à cette proposition d'une lueur d'espérance, demande à conférer avec ses compatriotes détenus à fond de cale. Il va trouver les officiers français, et leur fait partager l'espoir d'arracher _l'Algésiras_ à ses vainqueurs. Tous ensemble conviennent d'accepter la proposition qui leur est communiquée, et puis, une fois mis en possession du bâtiment, de se précipiter sur les Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre à outrance au milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils pourraient à leur propre salut. Il restait 270 Français, désarmés, mais prêts à tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi. Les officiers se répandent parmi eux, leur font part de ce projet qui est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnière sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les Français, à un signal donné, se jetteront sur eux. L'effroi de la tempête, la crainte de la côte dont on est près, tout est oublié: on ne songe plus qu'à ce nouveau combat, espèce de guerre civile en présence des éléments déchaînés.
M. de la Bretonnière retourne auprès des Anglais, et leur dit que l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand péril a dissous tous leurs engagements, que dès ce moment les Français se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens croient leur honneur intéressé à combattre, ils le peuvent; que l'équipage français, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier signal. Deux matelots français, en effet, dans leur impatiente ardeur, s'élancent sur les factionnaires anglais, et en reçoivent de larges blessures. M. de la Bretonnière contient le tumulte, et donne aux officiers anglais le temps de la réflexion. Ceux-ci, après avoir délibéré un instant, songeant à leur petit nombre, à la cruauté de leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs, se rendent aux Français, à condition qu'ils redeviendront libres quand ils auront touché le rivage de France. M. de la Bretonnière promet de demander leur liberté à son gouvernement, si on réussit à rentrer dans Cadix. Alors les cris de joie éclatent sur le vaisseau; on se met à l'oeuvre; on cherche des mâts de hune dans les approvisionnements de réserve, on les hisse, on les fixe sur les tronçons des grands mâts, on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix.
[En marge: _L'Algésiras_ mouille à côté de _l'Indomptable_.]
[En marge: _L'Indomptable_ est brisé sur la pointe dite du Diamant.]
Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina était rentré dans Cadix avec les débris des escadres combinées. La flotte anglaise était à la vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle tenait sous la bouche de ses canons. Après avoir lutté toute la journée contre la tempête, le commandant de la Bretonnière, quoique sans pilote, mais aidé d'un marin à qui les parages de Cadix étaient familiers, arrive à l'entrée de la rade. Il ne lui restait qu'une seule ancre de bossoir et un gros câble, pour résister au vent qui portait violemment à la côte. Il jette cette ancre et s'y confie, dévoré néanmoins d'inquiétude, car si elle cède, _l'Algésiras_ doit périr sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouillé près d'un écueil redoutable, appelé la Pointe du Diamant. La nuit se passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparaît, et répand une redoutable lueur sur cette plage désolée. _Le Bucentaure_, toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauvé une partie de son équipage à bord de _l'Indomptable_, mouillé non loin de là. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu combattu, était attaché à de bonnes ancres et à de bons câbles. Pendant la journée entière _l'Algésiras_ tire le canon de détresse pour réclamer du secours. Quelques barques périssent avant de le joindre. Une seule parvient à lui remettre une ancre de jet très-faible. _L'Algésiras_ reste amarré près de _l'Indomptable_, lui demandant la remorque, que celui-ci promet dès qu'il sera possible de rentrer dans Cadix. La nuit s'étend de nouveau sur la mer et sur les deux vaisseaux mouillés l'un à côté de l'autre: c'est la seconde depuis la funeste bataille. L'équipage de _l'Algésiras_ regarde avec effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempête redouble, et tout à coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes ancres ont cédé, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant sur son pont son équipage au désespoir, passe à quelques pieds de _l'Algésiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe du Diamant. Les fanaux qui l'éclairent, les cris qui retentissent, tout s'évanouit dans les flots. Quinze cents hommes périssent à la fois, car _l'Indomptable_ portait son équipage presque entier, celui du _Bucentaure_, valides et blessés, et une partie des troupes embarquées à bord de l'amiral.
[En marge: _L'Algésiras_ miraculeusement sauvé.]
Après ce cruel spectacle et les désolantes réflexions qu'il provoque, _l'Algésiras_ voit reparaître le jour et la tempête s'apaiser. Il rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard dans un lit de vase, où il est désormais hors de péril. Juste récompense du plus admirable héroïsme!
[En marge: La plupart des vaisseaux français et espagnols pris par les Anglais leur échappent, et quelques-uns périssent dans la tempête.]
Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de _l'Algésiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutté contre _le Victory_, et duquel était partie la balle qui avait tué Nelson, venait de couler à fond. Sa poupe, minée par les boulets, s'était écroulée subitement, et on avait eu a peine le temps d'en retirer 119 Français. _Le Fougueux_, désemparé, jeté sur la côte d'Espagne, s'y était perdu.
_Le Monarca_, abandonné de même, s'était brisé devant les rochers de San-Lucar.
[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener quelques-uns des vaisseaux capturés, et en sauve deux.]
Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et avec leurs vaisseaux les moins maltraités ils tenaient la mer en vue de Cadix, toujours contrariés par les vents, qui ne leur avaient pas permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le capitaine Cosmao, à cet aspect, ne put contenir le zèle dont il était animé. Son vaisseau était criblé, son équipage réduit de moitié; mais aucune de ces raisons ne put l'arrêter. Il emprunta quelques matelots à la frégate _l'Hermione_, il rapiéça son gréement à la hâte, et, usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et contre-amiraux étaient morts, blessés ou prisonniers, il fit signal d'appareiller aux vaisseaux qui étaient encore capables de tenir la mer, afin d'aller arracher à la flotte de Collingwood les Français qu'elle traînait à sa suite. L'intrépide Cosmao sortit donc, accompagné du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux français et espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journée de Trafalgar. Ils étaient cinq en tout, suivis des cinq frégates qui avaient aussi à réparer leur conduite récente. Malgré le mauvais temps, ces dix bâtiments s'approchèrent de la flotte anglaise. Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avariés. Dans ce mouvement une partie des prises fut abandonnée. Les frégates en profitèrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_. Le commandant Cosmao, qui n'était pas en forces, et qui avait contre lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux vaisseaux reconquis, seul trophée qu'il pût remporter à la suite de tels malheurs. Ce ne fut point l'unique résultat de cette sortie. L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises, coula à fond ou brûla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San Augustino_, _l'Intrépide_.
_L'Aigle_ échappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'échouer devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de dévouement semblable à celui qui avait sauvé _l'Algésiras_.
Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui périt entre Rota et San-Lucar.
Enfin l'amiral anglais revint à Gibraltar, n'emmenant que quatre de ses prises sur dix-sept, dont une française, _le Swiftsure_, et trois espagnoles. Encore fallut-il couler à fond _le Swiftsure_.
[En marge: Caractère de la bataille de Trafalgar.]
Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins inexpérimentés, des alliés plus inexpérimentés encore, une discipline faible, un matériel négligé, partout la précipitation avec ses conséquences; un chef sentant trop vivement ses désavantages, en concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son souverain; ce souverain irrité ne tenant pas assez compte des obstacles matériels, moins difficiles à surmonter sur terre que sur mer, désolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait plaindre plutôt que blâmer; cet amiral se battant par désespoir, et la fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu'à l'avantage des vents; la moitié d'une flotte paralysée par l'ignorance et par les éléments, l'autre moitié se battant avec fureur; d'une part une bravoure calculée et habile, de l'autre une inexpérience héroïque, des morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inouïe; après les ravages des hommes, les ravages de la tempête; l'abîme dévorant les trophées du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge à sa douleur, telle fut, nous le répétons, cette fatale bataille de Trafalgar, avec ses causes, ses résultats, ses tragiques aspects.
On pouvait cependant tirer de ce grand désastre d'utiles conséquences pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'était passé. Les combats du _Redoutable_, de _l'Algésiras_, de _l'Achille_ méritaient d'être cités avec orgueil à côté des triomphes d'Ulm. Le courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux: il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune à notre égard étaient assez grandes pour qu'on pût avouer publiquement quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de récompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cédant à l'horreur de ce spectacle, s'étaient éloignés du feu. Et, se fussent-ils bien conduits en d'autres occasions, il fallait les immoler à la nécessité d'établir la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le gouvernement trouvât dans cette sanglante défaite une leçon pour lui-même; il fallait qu'il se dît bien que rien ne se fait vite, et particulièrement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renonçât à présenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas éprouvées à la mer, et qu'en attendant il s'appliquât à les former toutes par des croisières fréquentes et lointaines.
[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de récompenses. Napoléon ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.]
L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer à tous ces calculs, enveloppa dans une même mesure de récompense les braves et les lâches, ne voulant mettre en lumière que l'honneur fait à son pavillon par la conduite de quelques-uns de ses marins. C'était une faiblesse naturelle à une cour vieillie, mais une faiblesse inspirée par la bonté. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, étaient mêlés avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur annonça que le roi d'Espagne donnait un grade à tout Espagnol qui avait assisté à la bataille de Trafalgar, indépendamment des distinctions particulières accordées à ceux qui s'étaient le mieux conduits. Les Espagnols, presque honteux d'être récompensés quand les Français ne l'étaient pas, dirent à ceux-ci que probablement ils allaient recevoir de leur côté le prix de leur courage. Il n'en fut rien: les braves, les lâches parmi les Français furent confondus aussi dans le même traitement, et ce traitement fut l'oubli.
Quand la nouvelle du désastre de Trafalgar parvint à l'amiral Decrès, il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgré son esprit, malgré sa profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers à annoncer à un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des succès. Il manda ces tristes détails à Napoléon, qui déjà s'avançait sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse eût peine à se faire jour dans une âme enivrée de triomphes, la nouvelle de Trafalgar chagrina Napoléon, et lui causa un profond déplaisir. Cependant il fut cette fois moins sévère que de coutume à l'égard de l'amiral Villeneuve, car cet infortuné avait vaillamment combattu, quoique très-imprudemment. Napoléon agit ici comme agissent souvent les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tâcha d'oublier ce chagrin, et s'efforça de le faire oublier aux autres. Il voulut qu'on parlât peu de Trafalgar dans les journaux français, et qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous avions plus souffert de la tempête que de l'ennemi. Il ne voulut, non plus, ni récompenser ni punir, ce qui était une cruelle injustice, indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors quelque chose dans son âme qui contribua puissamment à lui inspirer cette conduite si mesquine; il commençait à désespérer de la marine française. Il trouvait une manière de battre l'Angleterre, plus sûre, plus praticable, c'était de la battre dans les alliés qu'elle soldait, de lui enlever le continent, d'en expulser tout à fait son commerce et son influence. Il devait naturellement préférer ce moyen, dans l'emploi duquel il excellait, et qui, bien ménagé, l'aurait certainement conduit au but de ses efforts. À partir de ce jour, Napoléon pensa moins à la marine, et voulut que tout le monde y pensât moins aussi.
[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins d'effet que les triomphes de Napoléon à Ulm.]
L'Europe elle-même, quant à la bataille de Trafalgar, se prêta volontiers au silence qu'il désirait garder. Le bruit retentissant de ses pas sur le continent empêcha d'entendre les échos du canon de Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'épée de Napoléon, n'étaient guère rassurées par une victoire navale, profitable à l'Angleterre seule, sans autre résultat qu'une nouvelle extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient guère et ne toléraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation. Trafalgar n'effaça donc point l'éclat d'Ulm, et, comme on le verra bientôt, n'amoindrit aucune de ses conséquences.
FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
LIVRE VINGT-TROISIÈME.
AUSTERLITZ.
Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix. -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. -- L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M. d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. -- Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. -- Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube. -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz livrée le 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de Baden et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires autrichiens. -- Napoléon, de retour à Vienne, a une longue entrevue avec M. d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se liera définitivement à la France. -- Traité de Vienne avec la Prusse. -- Départ de M. d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, débarrassé de la Prusse, devient plus exigeant à l'égard de l'Autriche. -- La négociation transférée à Presbourg. -- Acceptation des conditions de la France, et paix de Presbourg. -- Départ de Napoléon pour Munich. -- Mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavière. -- Retour de Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal.
[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'armée.]