Part 12
Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du _Victory_. Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait, le brave Lucas, à la tête d'une troupe de matelots d'élite, était déjà monté sur l'une des vergues étendues entre les deux vaisseaux, quand _le Téméraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lâche une épouvantable bordée de mitraille. Près de deux cents Français tombent morts ou blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble contre _le Téméraire_ un feu vengeur, qui le démâte et le maltraite horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux à trois ponts pour en combattre un à deux ponts, un nouvel ennemi vient se joindre aux premiers pour écraser _le Redoutable_. Le vaisseau anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordées qui le mettent bientôt dans un état déplorable. Deux mâts du _Redoutable_ sont tombés sur le pont; une partie de son artillerie est démontée; l'une de ses murailles, presque démolie, ne forme plus qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous de boulets, placés à la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale l'eau par torrents. Tout l'état-major est blessé, dix aspirants sur onze sont frappés à mort. Sur 640 hommes d'équipage 522 sont hors de combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blessés. Dans un pareil état cet héroïque vaisseau ne peut plus se défendre. Il amène enfin son pavillon; mais, avant de le rendre, il a vengé sur la personne de Nelson les malheurs de la marine française.
[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.]
_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant été entraînés hors de la ligne en s'abordant, le chemin avait été ouvert aux vaisseaux ennemis qui cherchaient à envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_. Ces deux vaisseaux se tenaient fortement liés l'un à l'autre, car _le Bucentaure_ avait son beaupré engagé dans la galerie de poupe du _Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Héros_, qui était le plus rapproché des dix vaisseaux restés inactifs, leur avait d'abord prêté secours; mais après avoir essuyé une assez vive canonnade, il s'était laissé aller au vent, et avait abandonné _le Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_ à leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au début du combat avait reçu du _Victory_ quelques bordées, qui, le prenant en poupe, lui avaient causé beaucoup de mal. Bientôt plusieurs vaisseaux anglais remplaçant _le Victory_ l'avaient entouré. Les uns étaient venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne étaient venus se placer à tribord. Il était ainsi foudroyé en arrière et à droite par quatre vaisseaux, dont deux à trois ponts. Villeneuve, aussi ferme au milieu des boulets qu'indécis au milieu des angoisses du commandement, se tenait sur son gaillard, espérant que parmi tant de vaisseaux français et espagnols qui l'environnaient, il s'en détacherait quelqu'un pour secourir leur général. Il combattait avec la dernière énergie, et non sans quelque espérance. N'ayant pas d'ennemis à gauche, et plusieurs en arrière et à droite, par suite du mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe ainsi que ses batteries de tribord fort maltraitées, et montrer à l'ennemi celles de bâbord. Mais, engagé par son beaupré dans la galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit ordonner à la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour amener la séparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point exécuté, parce que le vaisseau espagnol privé de tous ses mâts était réduit à une complète immobilité.
_Le Bucentaure_, cloué à sa position, était donc obligé de supporter un feu écrasant par l'arrière et par la droite, sans pouvoir faire usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement l'honneur du pavillon, il répondait par un feu tout aussi actif que celui qu'il endurait. Après une heure de ce combat, le capitaine de pavillon Magendie fut blessé. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait remplacé, fut blessé aussi, et remplacé à son tour par le lieutenant de vaisseau Fournier. Bientôt le grand mât et le mât d'artimon s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux désordre. On arbora le pavillon au mât de misaine. Plongé dans un épais nuage de fumée, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de l'escadre. Ayant aperçu à la faveur d'une éclaircie les vaisseaux de tête toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au dernier mât qui lui restait, de virer de bord tous à la fois, afin de se porter au feu. Enveloppé de nouveau de cette nuée meurtrière qui vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prévoyant qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral, pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son troisième mât tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de débris.
[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.]
_Le Bucentaure_, avec son flanc droit déchiré, sa poupe démolie, ses mâts abattus, était rasé comme un ponton. Mon rôle sur _le Bucentaure_ est fini, s'écria l'infortuné Villeneuve, je vais essayer sur un autre vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un canot, et se transporter à l'avant-garde pour l'amener lui-même au combat. Mais les canots placés sur le pont du _Bucentaure_ avaient été écrasés par la chute successive de toute la mâture. Ceux qui étaient sur les flancs avaient été criblés de boulets. On héla à la voix _le Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts! au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire entendre. L'amiral français se vit donc attaché au cadavre de son vaisseau prêt à couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien tenter pour sauver la flotte qui lui était confiée. Sa frégate _l'Hortense_, qui aurait dû venir à son secours, ne faisait aucun mouvement, soit qu'elle en fût empêchée par le vent, soit qu'elle fût terrifiée par cet horrible spectacle. Il ne restait à l'amiral qu'à mourir, et l'infortuné en forma plus d'une fois le voeu. Son chef d'état-major, M. de Prigny, venait d'être blessé à ses côtés. Presque tout son équipage était hors de combat. _Le Bucentaure_, entièrement privé de mâture, criblé de boulets, ne pouvant se servir de ses batteries qui étaient démontées ou obstruées par les débris de gréement, n'avait pas même la cruelle satisfaction de rendre un seul des coups qu'il recevait. Il était quatre heures un quart; aucun secours n'arrivant, l'amiral fut obligé d'amener son pavillon. Une chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire à bord du vaisseau _le Mars_. Il y fut accueilli avec les égards dus à son grade, à ses malheurs, à sa bravoure: faible dédommagement d'une si grande infortune! Il avait enfin trouvé ce sinistre désastre qu'il avait craint de rencontrer, tantôt aux Antilles, tantôt dans la Manche. Il le trouvait là même où il avait cru l'éviter, à Cadix, et il succombait sans la consolation de périr pour l'accomplissement d'un grand dessein.
Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entouré d'ennemis, avait été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima Trinidad_, avaient été accablés sans être secourus par les quatre autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_. Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action, n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood. Un seul, _le Neptune_, bâtiment français, commandé par un bon officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manoeuvre en se tenant toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au _Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours à l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissèrent entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante.
[En marge: Immobilité de l'avant-garde.]
[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde, obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au secours de l'escadre.]
Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les avait trouvés, ou déjà _sous-ventés_, ou presque réduits à l'immobilité par la faiblesse de la brise. _Le Héros_, placé le plus près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'était laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme qui l'animait. _Le San Augustino_, placé au-dessus du _Héros_, ayant perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_, _le Rayo_, _l'Intrépide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre, c'était, au lieu de virer _vent arrière_, ce qui devait les porter en dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement en _laissant arriver_, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le jugeraient utile.
Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec _le Scipion_, _le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc à descendre du nord au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard, trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit _le Bucentaure_ amariné, _le Santissima Trinidad_ pris, le _Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson, et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division, consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien. Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre inutile.
À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul excepté, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite des Français.
[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de l'arrière-garde attaqués par Collingwood.]
[En marge: Combat du Fougueux.]
Après une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui était le premier de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au _Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa Anna_, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en empêchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait été abandonné par _le Monarca_, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait désemparés l'un et l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec _le Téméraire_, il avait eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué, le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais. Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant, le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu contraint de rendre _le Fougueux_ après la plus glorieuse résistance.
[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.]
Derrière _le Fougueux_, à la place même abandonnée par _le Monarca_, le vaisseau français _le Pluton_, commandé par le capitaine Cosmao, manoeuvrait avec autant d'audace que de dextérité. Se hâtant de remplir l'espace laissé vide par _le Monarca_, il avait arrêté tout court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait à y passer, l'avait criblé de coups, et allait l'enlever à l'abordage, lorsqu'un bâtiment à trois ponts était venu le canonner en poupe. Il s'était alors dérobé habilement à ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers au lieu de la poupe, avait évité son feu en lui envoyant plusieurs bordées meurtrières. Revenu à son premier ennemi, et sachant se donner l'avantage du vent, il avait réussi à le prendre en poupe, à lui couper deux mâts, et à le mettre hors de combat. Débarrassé de ces deux assaillants, _le Pluton_ cherchait à courir au secours des Français qui étaient accablés par le nombre, grâce à la retraite des vaisseaux infidèles à leur devoir.
[En marge: Combat mémorable de _l'Algésiras_, et mort de l'amiral Magon.]
En arrière du _Pluton_, _l'Algésiras_, que montait le contre-amiral Magon, livrait un combat mémorable, digne de celui qu'avait soutenu _le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, né à l'île de France d'une famille de Saint-Malo, était jeune encore, et aussi beau qu'il était brave. Au commencement de l'action il avait assemblé son équipage, et promis de donner au matelot qui s'élancerait le premier à l'abordage un superbe baudrier, que lui avait décerné la Compagnie des Philippines. Tous voulaient mériter de sa main une pareille récompense. Se conduisant comme l'avaient fait les commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algésiras_ en avant, pour fermer le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois français, devenu anglais après Aboukir, et monté par un courageux officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort près, lui envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondément son beaupré dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on sait, sont ces échelles de cordes qui, liant les mâts au corps du navire, servent à les roidir et à y monter. Attaché ainsi à son adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots pour les mener à l'abordage. Mais il leur arriva ce qui était arrivé à l'équipage du _Redoutable_. Déjà réunis sur le pont et le beaupré, ils allaient s'élancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyèrent, d'un autre vaisseau anglais placé en travers, plusieurs décharges à mitraille qui abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de songer à continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui était survenu, et à un troisième qui allait se joindre aux deux autres pour canonner les flancs déjà déchirés de _l'Algésiras_. Tandis qu'il se défendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abordé par le capitaine Tyler, qui voulut à son tour se montrer sur le pont de _l'Algésiras_. Il le reçut à la tête de son équipage, et lui-même, une hache d'abordage à la main, donnant l'exemple à ses matelots, il repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois il les rejeta hors du pont de _l'Algésiras_. Son capitaine de pavillon, Letourneur, fut tué à ses côtés. Le lieutenant de vaisseau Plassan, qui prit le commandement, fut immédiatement blessé aussi. Magon, que son brillant uniforme désignait aux coups de l'ennemi, reçut une balle au bras, par laquelle s'échappa bientôt une grande quantité de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut rester à son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses forces commencèrent alors à l'abandonner. Comme il se soutenait à peine sur le pont de son vaisseau couvert de débris et de cadavres, l'officier qui, après la mort de tous les autres, était devenu capitaine de pavillon, M. de la Bretonnière, le supplie de descendre un moment à l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne pas perdre ses forces avec son sang. L'espérance de pouvoir revenir au combat décide Magon à écouter les prières de M. de la Bretonnière. Il descend dans l'entre-pont appuyé sur deux matelots. Mais les flancs déchirés du navire donnaient un libre passage à la mitraille. Magon reçoit un biscaïen dans la poitrine, et tombe foudroyé sous ce dernier coup. Cette nouvelle répand la consternation dans l'équipage. On combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on l'admirait. Mais les trois mâts de _l'Algésiras_ étaient abattus, et les batteries démontées ou obstruées par les débris de la mâture. Sur 641 hommes, 150 étaient tués, 180 blessés. L'équipage, refoulé sur le gaillard d'arrière, ne possédait plus qu'une partie du vaisseau. On était sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernière décharge sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment défendu.
[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.]
D'autres luttaient encore derrière _l'Algésiras_, quoique la journée fût fort avancée. _Le Bahama_ s'était éloigné, mais _l'Aigle_ combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'après des pertes cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrège. _Le Swiftsure_, que les ennemis tenaient à reconquérir parce qu'il avait été anglais, se comportait aussi bravement, et ne cédait qu'au nombre, ayant déjà sept pieds d'eau dans sa cale. Derrière _le Swiftsure_, le vaisseau français _l'Argonaute_, après avoir éprouvé quelques avaries, se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement à sa place. Les vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_, _le San Ildefonso_ avaient abandonné le champ de bataille. Au contraire, l'amiral Gravina, monté sur _le Prince des Asturies_, enveloppé par les vaisseaux anglais qui avaient doublé l'extrémité de la ligne, se défendait seul contre eux avec une rare énergie. Cerné de toutes parts, criblé, il tenait ferme, et aurait succombé s'il n'eût été secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant réussi à se débarrasser de ses adversaires, était venu chercher de nouveaux dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina reçut une blessure mortelle.
[En marge: Admirable dévouement de l'équipage français _l'Achille_.]
Enfin, à l'extrémité de cette longue ligne, marquée par les flammes, par les débris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres mutilés, une dernière scène vint saisir d'horreur les combattants, et d'admiration nos ennemis eux-mêmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs côtés, se défendait avec opiniâtreté. Au milieu de la canonnade, le feu avait pris au corps du bâtiment. C'était le cas d'abandonner les canons pour courir à l'incendie, qui déjà s'étendait avec une activité effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant qu'ils seraient occupés à l'éteindre, l'ennemi ne profitât de l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimèrent mieux se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientôt des torrents de fumée, s'élevant du sein du vaisseau, épouvantèrent les Anglais, et les décidèrent à s'éloigner de ce volcan qui menaçait de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses défenseurs. Ils le laissèrent seul, isolé au milieu de l'abîme, et se mirent à considérer ce spectacle, qui, d'un instant à l'autre, devait se terminer par une horrible catastrophe. L'équipage français, déjà fort décimé par la mitraille, se voyant délivré des ennemis, s'occupa seulement alors d'éteindre les flammes qui dévoraient son navire. Mais il n'était plus temps; il fallut songer à se sauver. On jeta à la mer tous les corps propres à surnager, barriques, mâts, vergues, et on chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue à chaque minute. À peine quelques matelots s'étaient-ils précipités à la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mêmes. Les Anglais se hâtèrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les infortunés qui s'étaient si noblement défendus. Un bien petit nombre réussit à se soustraire à la mort. La plupart, demeurés à bord, furent lancés dans les airs avec les blessés qui encombraient le vaisseau.
[En marge: Fin de la bataille et ses résultats.]
Il était cinq heures. Le combat était fini presque partout. La ligne, coupée d'abord en deux points, bientôt en trois ou quatre, par l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se trouvait ravagée d'une extrémité à l'autre. À l'aspect de cette flotte, ou détruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dégagé par _le Neptune_ et _le Pluton_, et devenu général en chef, donna le signal de la retraite. Outre les deux vaisseaux français qui venaient de le secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en pouvait encore rallier huit, trois français, _le Héros_, _l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces derniers, nous devons le dire, avaient sauvé leur existence beaucoup plus que leur honneur. C'étaient onze échappés au désastre, indépendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une retraite séparée, en tout quinze. Il faut à ce nombre ajouter les frégates, qui, placées sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux français et espagnols étaient devenus prisonniers des Anglais; un avait sauté. L'escadre combinée avait perdu six ou sept mille hommes, tués, blessés, noyés ou prisonniers. Jamais plus grande scène d'horreur ne s'était vue sur les flots.