Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)
Chapter 7
Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla régis prodeunt_, en répétant plusieurs fois: _O crux ave_. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays où elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.
Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la protection de cette grande sainte.
Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.»
Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence d'esprit que rien ne pouvait abattre.»
Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de rester jusqu'au printemps.
En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne pouvait le rebuter.»
En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à la chasse.
M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.
CHAPITRE VII
M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.
C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était devenu une merveille de grandeur et de richesse.
Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.
Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.
Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.
Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.
D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie.
TERRE-NEUVE.
Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance pour les pêcheries de la France.
TROISIÈME PARTIE
EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697.
L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de largeur.
Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.
Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.
En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom.
Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.
Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve est la principale partie.
Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent leur résister.
Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à rendre la navigation presque impossible.
Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet, la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique.
Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers.
M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du gouverneur, _il représenta à la cour que le commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants pour s'emparer de la colonie française._.
Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.
Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.
Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses.
A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».
M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la France. De là, les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.
M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.
M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les sauvages.
Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.
M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.
M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières lignes de son journal:
Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y aller trouver.
Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva à l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.
M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui vint sans défiance aborder le _Profond_. Aussitôt les sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements.
Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait comme chapelain.
M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.
Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins d'y être forcé.»
Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui fut accordé.
Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.
On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.
Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de nouveau.
Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.
C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre.
Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.
C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité.
M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français.
Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois.
Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine des Muys.
Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs foyers.
M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.
De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était tout à fait juste.
Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.
M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de Saint-Jean.
Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.
Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir pris les provisions du _Profond_, il le fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre.
Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le _Profond_ étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient avec M. d'Iberville.
Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se révolter après tant de palinodies.
Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.