Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)

Chapter 6

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Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution.

Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.

D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.

Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires.

CHAPITRE III

EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.

L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les destinées du pays.

Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.

L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux ressentiments.

Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la colonie de Montréal.

Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut de décision.

Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il organisa contre eux quatre expéditions.

L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.

La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.

Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.

Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent tués et 80 faits prisonniers.

D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.

Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière.

Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.

Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et réduit les autres à demander quartier.

Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.

En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus intimes.

Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient respectés.

Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris.

Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.

Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier aux Français, la _furia francese_, donnant le plus haut caractère à leur mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements guerriers.»

Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels de Louis XIV.

Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment d'allégeance.»

CHAPITRE IV

NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-François_, et le 24 septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.

Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre.

D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.

Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon.

Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours.

Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient considérables.

Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le _Saint-François_, avec toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.

C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.

QUÉBEC.

Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de hauteur au-dessus du fleuve.

CHAPITRE V

SIÈGE DE QUÉBEC.

Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.

Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir.

Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se rendre à Québec.

L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables fortifications.

Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre 1690.

Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne savaient comment viser leurs adversaires.

Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la ville.

Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760.

Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde attaque par terre.

Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.

Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une grande douleur pour sa mère.

Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.

Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les canons qui avaient été abandonnés.

L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_ dans la cathédrale avec toute la solennité possible.

CHAPITRE VI

NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.

M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de capitaine de frégate.

Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop précipitamment ne put réussir.

D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à Québec.

Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.

Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_, la _Salamandre_ et l'_Envieux_.

D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans.

Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.

C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur rendre les plus grands services.

Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle France.

Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque.

Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout réclamaient avec instance.

Le 14, le père, embarqué sur le _Poli_, distribua en l'honneur de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de solennité que possible, et plusieurs communièrent.

Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.

Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus, supérieur du séminaire de Montréal.

Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit aussitôt.