Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)
Chapter 4
Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les côtes de Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de Beachy Hood (10 juillet 1690). Alors la France eut l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, où Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais et hollandais. Mais l'année suivante, cette défaite fut réparée, car en 1693, à la bataille de Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises.
Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son habileté et son audace. En 1691, après de brillants exploits, il avait été nommé chef d'escadre dans la marine royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le blocus des Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle et revint avec un immense butin. En 1694, malgré tous les efforts des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et défit la flotte hollandaise, supérieure en nombre. C'est alors qu'ayant abordé le vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre.
Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science compétente, il paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où le gouverneur méditait des entreprises considérables, comme nous le verrons bientôt.
Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant toujours en mérite et en considération; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi leur sainte et admirable mère, riche en piété, on tendresse et en vertus: elle était entourée de douze enfants, dont quatre étaient déjà des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans.
Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; la population était arrivée à 1,500 âmes; la ville était protégée par une milice dévouée et intrépide, et elle était environnée de remparts en palissades avec des bastions.
Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. Talon par sa femme, et beau-frère, par sa soeur, de M. le président de Bretonvilliers, frère du supérieur de Saint-Sulpice. Le major était M. Bisard, qui avait épousé la fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien instituteur des jeunes Le Moyne.
M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des missions. M. de Belmont était à la tête de la mission de la Montagne.
Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, cette jeune fille d'une piété si éminente, et qui menait la vie de recluse dans la maison de ses parents.
M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue Saint-Joseph pour aller s'établir sur le quai, près de la rue Saint-Charles. De là, il pouvait se rendre plus facilement à son fief de Longueuil, où il faisait élever un château considérable. M. Le Ber avait aussi quitté la rue Saint-Joseph, et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de la rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les intérêts de son commerce.
Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans le recensement étaient les amis ou les alliés de la famille Le Moyne, et ils ont tous eu des descendants nombreux dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac, Robert Cavelier, Antoine Primot, François Lenoir, Pierre Robutel, de Hautmesnil.
Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur avait fait pressentir, accompagnèrent encore leur père, qui prit part à deux expéditions, en 1684 et 1685.
D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une ferme confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages, résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer à faire une paix durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les assurer de la décision du roi à l'égard de la paix.
Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui le distinguaient entre tous et l'avaient honoré d'un nom sauvage; ils l'appelaient Akouassen, c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité extraordinaire et peut-être aussi à cause de son teint normand et vermeil. M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre les envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement par M. de La Barre, qui mit à exécution le projet de son prédécesseur.
M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il se rendit au lac Ontario, puis à l'embouchure d'une rivière où se trouve maintenant la ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne revint avec plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers avec le gouverneur. C'était M. Le Moyne qui interprétait les allocutions de M. de La Barre et les réponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient pas s'engager à part des autres nations, et craignaient de se mettre en butte à leur ressentiment; car ces nations étaient irritées de n'avoir pas été appelées à ces conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre, qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, ce qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent des prétentions des sauvages.
De nouveaux événements tournèrent les esprits vers d'autres intérêts, ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant.
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE Ier
EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.
Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent enfin vers l'année 1686.
Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis par les Anglais.
Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude, et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord.
Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000 pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus, et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année.
Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour l'exploitation des fourrures.
Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux renégats, Radisson et de Groseillers.
Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30 soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M. Lenoir Roland était à la tête des Canadiens.
Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un homme éminent, et qui fut du plus grand secours.
Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là. on arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.
Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson. On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise.
Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé, mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les pelleteries.
L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de 46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants.
Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour établir les campements, des marins pour conduire les embarcations, des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient: c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de Lachine.
Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites.
Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation, où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.
Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes.
Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.
Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.
C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des canots et qu'ils les employèrent sur le lac.
Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les missions infatigables des Pères Jésuites.
Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux; puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui crierait le plus fort.»
On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.
Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le demandaient.
Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse.
Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige vers la mer du Nord.
Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés: souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue; d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le cours du fleuve.
A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900 milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu prévoir; le trajet dura plus de deux mois.
En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment les missionnaires:
Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.
A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire, jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la moindre échappée de ciel.
Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à 20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et ses proportions gigantesques.
Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant ce temps-là, au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites resplendissant aux feux du jour.
Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant presque, pendant des distances considérables.
C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges décrits par Parkman:
Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses et rugueuses.
Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres, entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante.
(M. Parkman.)
Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres spectacles saisissants de grandeur.
A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon. Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis au delà, on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits, l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait de nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal.
Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter les canots et les bagages.
D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors, les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles. Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers. C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles.
Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa marche.
Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours, les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et de porphyres.
Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui, depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, en faisant connaître l'Évangile.
Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés tout particulièrement.
D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté extraordinaire pour les exercices du corps.
D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y méprendre.
Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les champions de la Sicile et les héros des croisades.
Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant au loin jusqu'à l'horizon.
Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise. Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et tirent entendre, mais à, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grâces.
COSTUME DES TRAPPEURS.