Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)
Chapter 3
L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant au milieu des colons séparés depuis si longtemps des splendeurs de la mère patrie. Une bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait ordinairement la marche de Turenne, composée par Lulli pour M. de Turenne. Après la fanfare venaient les militaires appartenant à deux régiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habillés richement et comme il convenait à des jeunes gentilshommes des meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et en fin M. de Tracy avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours attachés à sa personne. (La mère Juchereau, page 271 de _L'Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec_.)
CHAPITRE VI
EXPÉDITIONS DES TROUPES
Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. Ces troupes étaient destinées à protéger la ville; elles finirent par s'y établir et aussi dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, avec les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de Salières résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. Malheureusement, il se laissa tromper par cette apparence bénigne du froid qui surprend les Européens à leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes, aguerries par plusieurs années de la vie militaire, pourraient le braver impunément, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller attaquer les établissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais il fallut bientôt revenir sur ses pas.
Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques mois après, M. du Tracy reprit l'expédition. Il partit au mois de septembre; mais cette fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays. Cent vingt hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils étaient commandes par des officiers expérimentés, comme Charles Le Moyne et M. d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les plus grands services, et attira l'attention des officiers supérieurs par sa connaissance de la tactique des sauvages.
Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques jours après, on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils étaient abandonnés. Les sauvages avaient concentré leurs armes et leurs provisions dans le dernier village, environné de plusieurs palissades et où ils prétendaient se mesurer avec les Français.
Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées des clairons et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencèrent à jouer leurs fanfares, une panique effroyable se répandit parmi les sauvages et ils se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les hurlements des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.
Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village abandonné, mais rempli de provisions et d'armes.
Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Après quelques jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre à la poursuite des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin de placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.
Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il mentionnait souvent «ses capots bleus». Il les trouvait habiles pour aller en avant et éclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire sûrement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces mérites revenaient pour une bonne part à celui qui les commandait et leur enseignait depuis longtemps l'art de la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles Le Moyne.
Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans la promotion aux titres de noblesse qui eut lieu l'année suivante, en 1668, et où l'on réunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus éminents à la défense et au défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, M. Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont ainsi conçus:
Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil, pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par les présentes, signées de notre main anobli, anoblissons et décorons du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et ses enfants nés et à naître.
En revenant des expéditions du lac Champlain, le gouverneur assigna à la garde de Montréal et des environs plusieurs compagnies du régiment de Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux soldats qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants. Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Verchères, de La Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de fiefs, et concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.
Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres par leurs noms de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse, Latreille, Lefifre, Laflèche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, Laviolette, Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, Laverdure, Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfaçon, Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur.
Ces noms sont portés actuellement par un grand nombre du familles, en qui on remarque encore toutes les qualités des races militaires.
CHAPITRE VII
MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.
Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout à fait intéressants: c'est que la ville ett le pays ont conservé le souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent depuis deux siècles, malgré les changements inévitables des années, et malgré l'influence de la conquête.
En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions de la ville, avisa à établir des rues suivant la direction la plus convenable.
Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois rues parallèles au fleuve. Celle du milieu reçut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de la protectrice de la ville; près de la rivière, la rue Saint-Paul, en l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre coté, la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de la ville. Ces trois rues parallèles au fleuve étaient coupées par six autres à angle droit. La première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la troisième, Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, placé sous ce patronage; la quatrième, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse, qui avait été tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles, patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont été conservés, et ces rues sont les plus peuplées et les plus riches de Montréal.
Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs de Montréal.
M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. En face de la ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène et la rive de Longueuil; M. Le Ber, l'île Saint-Paul; M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, la côte de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher à Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de Boisbriant, M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée se trouvaient M. de Berthier, M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly.
Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux et avec leurs soldats. Toutes ces agglomérations ont formé des paroisses qui existent encore, et qui ont conservé les noms des concessionnaires.
Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: Longueuil, Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny, Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île Dupas, Berthier, etc., etc.
Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un pas dans le pays sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y a peut-être pas de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les touchants souvenirs des commencements.
La ville avec ses environs est un mémorial vivant de tout ce qui s'est passé aux premiers temps.
Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a ses environs; maintenant, nous allons voir apparaître de graves événements.
ILE DE MONTREAL.
A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre, on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles le groupe de Montréal, où l'on compte près de vingt îles; les principales sont l'île de Montréal, avec l'île de Jésus au nord, et l'île Perrot au sud.
L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou quatre lieues dans sa plus grande largeur.
C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, fondée en 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est arrivée maintenant à près de 250,000. Elle était jadis le siège de la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve Saint-Laurent, qui longe l'île de Montréal au sud, a, en certains endroits, jusqu'à deux lieues de largeur.
CHAPITRE VIII
EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.
Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement songea à s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui étaient favorables à la France.
A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent le Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords des grands lacs, comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles se mettraient sous la protection du roi de France.
En même temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient plusieurs établissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expéditions, Charles Le Moyne était toujours employé comme intermédiaire avec les peuples sauvages, qui avaient la plus haute considération pour lui. De 1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de Frontenac, et enfin M. de Labarre.
En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, décida d'aller les rencontrer au lac Ontario, que les Français nommaient alors le lac de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il était accompagné de M. de Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, nouveau gouverneur de Montréal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le curé de Montréal, M. Dollier de Casson, fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de sa connaissance du pays.
M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui a été publiée de ce voyage.
M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu que ce pouvaient être les enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient de même âge et toujours ensemble.
On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.
Il y avait à bord des tambours et des clairons pour donner les signaux. Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet merveilleux sur les sauvages.
M. Dollier a donne, en commençant, une description du fleuve Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait une connaissance assez exacte du pays: nous en citerons quelques points:
Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde, puisque à son embouchure, située vers le 50e degré de latitude, après une course de 700 lieues, il a près de 30 lieues de largeur. Il se rétrécit par l'espace de 150 lieues jusqu'à Québec, où il a près d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement jusqu'à Montréal, à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace de 500 lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, mais au moins de la dimension que nous avons dite.
Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le lac Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7 lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de 10 lieues sur 2. Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable Largeur», grands comme certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et enfin le plus grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, et reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout pour trouver la source du grand fleuve.
Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes de remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du Mississipi et le faîte des terres opposées à la baie d'Hudson sont inclinées vers le sud et portées à un même centre situé à 1,600 pieds au-dessus du niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre. Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au fond de cette coupe immense se trouve le lac Supérieur.
Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, comme le Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une étendue de 10 lieues et vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme nous l'avons dit, 190 lieues de longueur.
Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.
Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix pieds de profondeur; les neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de glace.
Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des ouragans en bouleversent la superficie jusqu'à l'approche du printemps.
Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, les eaux s'écoulent; mais tout est réglé par la nature avec une économie admirable.
Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives de l'Océan, sont disposés en différents étages, et ils présentent l'aspect d'une immense pyramide, dont chaque degré renferme des bassins grands comme des mers.
Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres par des chutes, des cataractes et des rapides qui, moins élevés, sont cependant presque infranchissables.
Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une admirable transparence et une pureté d'eau de roche continuée jusqu'à la mer.
Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: Les premiers affluents descendent de près de mille pieds, et arrivent au lac Supérieur. Celui-ci, situé à 625 pieds au-dessus de la mer, avec sa masse immense, franchit un second degré, et descend par le saut Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense étendue, de 100 lieues sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents. Il descend ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur 45, et à son extrémité sud, il se précipite comme tout entier à 140 pieds de profondeur sur 3,000 pieds de largeur à Niagara, dans le lac Ontario, qui est encore à 225 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par plusieurs rapides ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, les Cèdres, et enfin le saut St-Louis, qui a près de vingt pieds de hauteur, où se trouvent les derniers degrés de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses affluents: l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de 3,000 pieds de largeur, après lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.
Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. Les sauvages furent au dernier degré d'étonnement en voyant les Français manoeuvrer un si grand bâtiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et le porter au delà des rapides avec une remarquable facilité.
M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir près des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des Français; aussi les sauvages n'osèrent pas attaquer le gouverneur à l'aller ni au retour.
En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac, le nouveau gouverneur, voulut faire le même voyage, et il emmena avec lui M. Le Moyne, qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.
M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, il fut reçu en grande pompe par le clergé et par la garnison, avec le gouverneur Pérot, qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église paroissiale: c'était le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon donné par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100 canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornées de couleurs éclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la même raison que son escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois prêtres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour traiter avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.
M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M. de Frontenac. Il traduisit les allocutions et les réponses, et enfin, il était chargé d'amener chaque jour, à la table du gouverneur, deux ou trois des principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf ans, Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé de près de quinze ans.
M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui adressèrent, un discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthié. Ensuite, M. de Frontenac fit une réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les jours suivants furent employés à la construction d'un fort où M. de Frontenac installa une garnison.
Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses troupes, et il continua à s'occuper de l'amélioration de son fort, qu'il confia l'année suivante à M. de La Salle, à qui il accorda une garnison de 40 soldats, destinés à protéger les marchands et les traitants qui se fixèrent autour du Fort.
CHAPITRE IX
MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA MARINE.
En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit une décision qui devait avoir les conséquences les plus avantageuses pour ses enfants.
Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine militaire sur le plus grand pied. Dans sa supériorité de vues, il avait compris qu'avec les nouvelles colonies possédées par les autres nations, la marine était appelée à occuper une place considérable dans le monde. Il voyait que le siège de la puissance était déplacé dans l'ordre politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes.
Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, Rochefort, le Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand modèle que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de ligne furent préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements furent donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, Tourville, Duquesne, Jean Bart et Forbin. Bientôt le pavillon français, jusque-là à peine connu sur les mers, donna la loi aux autres nations.
Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé à Colbert l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut le lui donner.»
Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la marine que, tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates avec 60,000 matelots, moins de dix ans après, en 1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de guerre et 160,000 hommes de mer.
Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des classes de recrutement pour les marins et des écoles spéciales pour former les officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, à Brest, à Dieppe, à Toulon, on avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient leur apprentissage d'officiers.
On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le service du canon. On assujettissait les pilotes et les artilleurs à apprendre leur métier autrement que par routine, et les élèves de la marine profitaient de cet enseignement.
On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande habileté par le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous, Matharel, du Terron, du Seul, dans les années 1661, 1670 et 1671, et enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre du Code du commerce actuellement en vigueur.
Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait appel aux principales familles des côtes maritimes, pour leur faire destiner quelques-uns de leurs enfants à la marine; il s'était aussi adressé aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant d'avantages de l'accroissement des forces navales.
M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant trois de ses enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, d'Iberville et de Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.
D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier aux écoles, et ensuite il continua ses travaux avec ses frères sur les vaisseaux du roi en campagne.
C'était le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs victoires signalées. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne devait par leur manquer, puisque les élèves de marine n'étaient pas plus inactifs que le reste de la flotte.
En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, lieutenant général de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les Hollandais réunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme de guerre, l'amiral Ruyter.
Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut indécis; mais un second, livré près de Syracuse, fut une complète victoire pour les Français; Ruyter y fut tué. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes ennemies et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire de la Méditerranée.
Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne et ravagé nos établissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrées, avec huit bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, dans le port de Tobago, une escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique comme sur la Méditerranée.
D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684; Tripoli et Tunis éprouvèrent le même sort, et pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée des corsaires.
Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en 1684. En 1689, le convoi destiné pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant Château-Renaud battit l'escadre anglaise à Bantry.