Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)
Chapter 11
M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut qu'aux Canadiens et aux écrivains.»
M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année 1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude.
Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et la Floride.
Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant plusieurs années au milieu de ces parages.
Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite, on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait planté une croix.
Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe.
La _Badine_, le _Marin_ et le _Français_ voguaient de conserve dans le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les provisions.
Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là, aux premières Antilles.
C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était considérable et était réservé au plus grand avenir.
Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb, ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M. d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée.
CHAPITRE IV
ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.
Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de quarante lieues d'étendue.
Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude, à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin.
D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba.
Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par les pays occupés par les Espagnols.
Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola, station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la débarrasser de toute occupation étrangère.
Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces localités.
Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola.
Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages environnantes.
Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets animaient la solitude.
Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue; des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau, l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures des fleuves principaux qui se rendaient à la mer.
Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale, M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande part dans ses projets d'avenir.
Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours attachés à, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés les plus affectueux et les plus généreux.
Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît, d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie des équipages.
Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.
Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac, l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance. Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle que les autres.
Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les hennissements d'un cheval d'apparat.
Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses exploits.
M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages. Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages.
Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du Mississipi, c'est-à-dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les relations de M. de La Salle.
M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie. Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.
M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M. d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.
CHAPITRE V
VOYAGE A LA MALBANCHIA.
M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville fit ses préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il n'avait aucun obstacle à craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages.
Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et deux canots, et 50 hommes armés de fusils et de haches. Ils avaient pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes étaient des Canadiens éprouvés dans les expéditions précédentes, et les autres, des flibustiers de Saint-Domingue.
Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages. M. d'Iberville était sur l'une des biscayennes avec son frère M. de Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Père Anastase, Récollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient matin et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait débarquer le dimanche, le père disait la messe.
Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une grande île de sable. On passa ensuite devant plusieurs baies environnées d'herbe et de joncs, mais sans bois.
En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne passer l'embouchure d'aucune rivière.
Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une île, et le père dit la messe pour l'équipage.
L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue le sol était très humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour les mettre sous les pieds des hommes, afin de les préserver de toute incommodité. Dans la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages: l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom qui a subsisté jusqu'à présent.
Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce que le vent était violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en même temps il ne fallait pas s'éloigner beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui était très forte.
«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de découvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni même quand elles sont à l'ancré, et qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»
C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, vers le soir du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés les uns des autres et à travers lesquels passait un grand courant.
C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était celle qu'il cherchait.
Il s'approcha avec précaution, parce que le courant était rapide à faire une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle.
Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance dans la mer, comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches étaient très nombreuses, très rapprochées et l'on voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec la vase; elles résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; parfois elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois beaucoup plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient affirmé les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une rapidité extraordinaire.
D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il contemplait cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu découvrir.
La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient part à l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui étaient si dévoués, étaient heureux de voir leur chef bien-aimé couronné encore de succès dans une entreprise tentée vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. Il se trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis au roi et à M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la Louisiane lui était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout les intérêts spirituels de ce grand continent.
Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du fleuve; au matin, la sainte, messe fut dite en actions de grâces et on chanta le _Te Deum_.
L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, était au comble, et il sut la communiquer à son auditoire. «C'était une terre nouvelle, conquise au Sauveur, où son nom serait béni et exalté», et il faut reconnaître que les fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, comme l'avait déjà remarqué le Père Marest dans l'expédition de la baie d'Hudson, il était toujours le premier à donner l'exemple dans les manifestations de la piété.
L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres pour se remettre des fatigues des jours précédents.
«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux et à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir délivrés d'un péril évident.»
Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore célébrée, et les gens reçurent les cendres, avec les officiers en tête.
On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques lieues on trouva ce que les précédents explorateurs avaient appelé une fourche, c'est-à-dire une division de la rivière en trois courants différents. C'était une confirmation de toutes les antres indications que M. de La Salle avait données sur l'embouchure du Mississipi.
Après ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Église, M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Père Récollet la bénit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient à genoux et chantaient le:
Vexilla régis prodeunt, Fulget crucis mysterium...
M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant arrive au 30e degré de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre connaissance du pays et de ses ressources.
Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants étaient venus le visiter au port de Biloxi; là il trouva le meilleur accueil.
Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des chefs lui vendit, pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressée à M. de La Salle, dans laquelle il lui disait qu'il était venu à son secours, et qu'il avait trouvé toutes les nations des rives du fleuve bien disposées pour les Français.
M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et il continua sa course.
Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres sont les plus belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversées par une infinité de belles et grandes rivières; elles sont couvertes de bois franc, comme chênes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive; des prairies sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, de perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.»
Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à travers les prairies.
Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de ces fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.
Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la nation des Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y avait une voie directe vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus grand du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».
En remontant, il rencontra une station où se trouvait un mat peint et décoré que les sauvages appelaient Bâton-Rouge. C'était un point de démarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le principal village.
Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourèrent, le mirent au milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant. «Arrivés au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salués et embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» Il fallut s'arrêter et recommencer à fumer, «ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais fumé.»
Tout le village était rassemblé. Les tambours et les calebasses accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord des danses militaires exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, armés de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux de toutes sortes, fabriqués avec un rare talent d'imitation.
Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais non formés au hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidélité parfaite les cris et les hurlements des animaux féroces dont ils mettaient le masque sur leur tête.
Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, tout en gardant une certaine cadence, ils représentaient un combat, se précipitant et reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tête, se frappaient avec des cris de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: Ché! Ché! Ché!
Après la danse des guerriers, on passait à des exercices moins effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les jeunes filles. Ils étaient richement parés à leur manière: ils avaient des diadèmes de plumes qui montaient très haut; leurs ceintures d'orignal brodées en rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout autour de disques de métal qui retentissaient comme des grelots à chaque mouvement de la danse. Ils étaient peints de rouge, de blanc et de jaune, disposés avec un certain art et figurant des galons et des ornements multipliés. Les jeunes tilles portaient des éventails de plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.
Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie sauvage, comme le départ pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiançailles, etc. Les danseurs se lançaient avec une agilité remarquable et en tournant sur eux-mêmes. «Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants pleins de douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, la voix belle et une disposition remarquable pour la musique.»
Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place au centre, de 200 pas de largeur.
Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, sans rochers, avec des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'étalent des fleurs, des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.»
On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un édifice surmonté d'une coupole; au centre on entretient un feu continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire avec des tables en forme d'autel; sur ces autels étaient disposées des fourrures précieuses et d'autres emblèmes mystérieux.
En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par ses calculs qu'il était à la latitude de Biloxi, où se trouvaient ses vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de Bâton-Rouge un courant d'eau considérable, allant, en droite ligne, du Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant qui, suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est cette rivière que l'on a nommée la rivière d'Iberville, d'après celui qui l'avait découverte. Elle a 25 lieues d'étendue. Elle lui épargna l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le Mississipi avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près de 100 lieues d'épargnées. Cette rivière offrait bien des portages, mais elle révélait un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.
La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait le 30 mars à Biloxi, ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux différentes nations sauvages.
Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un mois de séjour, un peu de curiosité eût dû encourager les personnes qui sont restées, à faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversières.» Puis, réfléchissant que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la copie qu'il devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli par M. d'Iberville.
Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.