Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)

Chapter 10

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Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français.

M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros des croisades.

M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût déjà avancée.

Il avait installé à bord du _Profond_ l'équipage du _Pélican_, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'_Hudson-Bay_, et enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.

Une heure après le départ le _Profond_ échouait, mais ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la route.

A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se diriger.

Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte tempête.

Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du détroit.

On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689.

On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au 62e degré de latitude.

Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.

M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest:

Ventorumque regat pater, Obstrictis aliis, proeter Iapyga...

C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit.

Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages furent rudement éprouvés par le scorbut.

Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui était en petite quantité. Plusieurs succombèrent.

L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était en vue.

En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si difficile dans des climats si rigoureux.

Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.

C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier.

Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.

D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.

Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui avaient été confiées jusque-là.

C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.

CINQUIÈME PARTIE

EXPÉDITION DU MISSISSIPI.

M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions françaises en Amérique:

«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à celle des colonies françaises.

«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production surabondante.

«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus, ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais.

«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à exploiter; mais ils ont à, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité pour les colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi chaque année le chiffre de leur population.

«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins par plus de deux cent mille.

«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent les plus beaux pays du monde.

«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à s'établir dans ces immenses contrées du sud.»

Et il concluait par ces paroles:

«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable, s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres nations.

«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve, qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»

Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises, avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de plus noble et de plus nécessaire.

«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les rois de France.

«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos possessions sans espoir d'y jamais revenir.»

Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La Salle, de Tonty, etc.

«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e.

«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.

«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une contrée d'une fertilité incomparable.

«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes les choses nécessaires à la vie.

«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à fruits, et produisent deux fois par année.

«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres. Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les ananas, et bien d'autres.

«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.

«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers, les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent deux fois par an.

«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les melons et les patates sont d'un revenu abondant.

«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons, d'outardes et de dindons sauvages.

«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines très fines et très abondantes.

«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc.

«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie.

«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux que ceux des tropiques.

«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.

«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.»

Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et avaient fait aimer le nom français.

«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les dernières traces de son expédition furent effacées.»

Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se rendre au Mexique.

La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à l'expédition.

Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme poissons.»

Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la _Badine_, de 40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques.

Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville, capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La Gauchetière et de Bienville, gardes de marine.

Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgère, capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle, lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur de Sainte-Colombe, garde de la marine.

Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses vues en ces termes:

«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins quatre bâtiments:

«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de 20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; 4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie anglaise de la Jamaïque.

«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en son voyage.

«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là, j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières, aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins 20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.»

Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions, dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui lui avaient été énoncées.

OCEAN ATLANTIQUE.

Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de l'Amérique. Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, qui communique avec l'Atlantique par des passes très étroites. Les principaux tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la Garonne, etc.; en Amérique, le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, la Plata. Dans cet océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le courant équinoxial, qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le Gulf-Stream, qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les côtes de la France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe. Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile.

CHAPITRE II

PREMIER VOYAGE.

Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre 1698.

Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la _Badine_ et le _Marin_. Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié soldats et matelots, et près de 100 canons.

M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment, le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.

D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline.

Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence et les intérêts de la religion.

Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux autres sur les points essentiels.

Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la Nouvelle-France.

L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de ravitaillement.

Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.

On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.

Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions des hommes de mer.

C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le _baptême du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en être dispensé.

Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on venait de quitter.

A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau pour ces rudes explorateurs des régions du nord.

CHAPITRE III

ARRIVÉE AUX ANTILLES.

Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle île de l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, un souvenir de la patrie, avaient baptisée du nom gracieux d'Hispaniola. Cette île, presque aussi grande que l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.

Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient étagées jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles présentaient les formes les plus élégantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des derniers sommets; sur lea penchants, des forêts et une végétation abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupées par des promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la mer des géants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des ondes les plus transparentes. Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; au loin, des échappées laissaient contempler des étendues immenses, plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions régulières comme celles de la main de l'homme.

Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. C'était une succession, non interrompue de prodiges.

Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, et faisaient retentir les airs de cantiques sacrés que la surface unie des eaux rendaient encore plus éclatants.

«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait été atteint en 39 jours depuis le départ de Brest. Aussitôt l'équipage se met à l'oeuvre et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraîche et des volailles pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments; enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient été mises _en bottes_ sur le pont.

M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.

C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le _Français_, qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal, Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M. d'Iberville s'y dirigea aussitôt.