Part 2
La plupart des ingénieurs ne se connaissaient point entre eux; c’étaient les hommes les plus compétents et dont la réunion présentait les plus grandes connaissances pratiques; ils avaient quitté leurs affaires, la direction de leurs travaux, avec un remarquable désintéressement, pour fonder une ère de civilisation nouvelle. Au jour fixé, à huit heures du matin, ils furent tous exacts, arrivant par le chemin de fer de Madrid, d’Amsterdam, de Berlin, de Vienne, de Londres. Après les présentations, nous eûmes notre première séance, à la fin de laquelle il ne m’était déjà plus permis de douter du succès de mon entreprise. Vous le pensez bien, messieurs, le concours de ces hommes distingués n’a pas eu lieu dans un intérêt d’argent; non. Aucun de ces savants n’a même voulu qu’on le remboursât de ses frais de voyage. (_Applaudissements._) Ils nommèrent une sous-commission chargée d’étudier le terrain en Égypte. Cette sous-commission, composée de cinq membres, accomplit sa tâche au milieu de toutes les difficultés, avec un zèle et un dévouement infatigables. Arrivée à Alexandrie, elle parcourut toute la haute Égypte. Au moment de son départ, le vice-roi l’attendait au barrage du Nil. Les souverains aiment à jouer au soldat. (_On rit._) Le vice-roi qui avait ses troupes autour de lui, en grande tenue, reçut les membres de la commission avec les plus grands honneurs.
Je l’en remerciai. Je le remerciai surtout de les avoir reçus comme des têtes couronnées... «Eh! mais, me dit-il, ne sont-ce pas les têtes couronnées de la science!» (_Applaudissements._) Il fit venir son précepteur et nous dit: «Je vais mettre mon précepteur à côté de vous à table, parce que c’est lui qui m’a donné l’instruction; si je dois quelque chose à quelqu’un, c’est à M. Kœnig, car la science est au-dessus de l’existence. Il m’a souvent mis au pain sec et à l’eau, mais je ne le lui rends pas aujourd’hui, il va déjeuner avec nous.» (_Sourires approbatifs._)
Il fit généreusement sur sa cassette toutes les dépenses pour les explorations et les études de la commission qui dut remonter jusqu’à la première cataracte. Ces dépenses s’élevèrent à trois cent mille francs dont il refusa le remboursement, lorsque la compagnie fut formée quatre ans après. Une frégate vint attendre la commission à Péluse, et le 1er janvier 1856 nous rentrâmes à Alexandrie où le vice-roi nous attendait aux portes de son palais. Lorsqu’il apprit que la commission avait jugé le canal possible, en creusant l’isthme d’une mer à l’autre, sans recourir à l’eau du Nil, il se jeta dans mes bras et témoigna la plus vive satisfaction.
Il m’engagea à retourner en France avec la commission, à publier son rapport et à faire de la propagande en Angleterre.
Je partis, muni d’un acte définitif de concession et des statuts de la compagnie à former, lorsque je jugerais le moment opportun.
Dans mon premier voyage en Angleterre, autant je trouvai de sympathie chez les classes commerciales et lettrées, autant je trouvai de têtes de bois chez les hommes politiques. (_Bruit et applaudissements._)
Ils disaient, comme autrefois les devins aux Pharaons, que cette œuvre était impossible; qu’il y avait une grande différence de niveau entre les deux mers. Ah! les devins de l’antiquité n’étaient autre chose que les politiques modernes! (_Rires._) Il n’est pas rare que les doctrinaires se trompent.
Avant d’aller en Angleterre, j’avais publié, à Paris, un travail pour préparer les esprits au rapport des ingénieurs. Étant en Angleterre, je fais la même publication en langue anglaise, mais je ne fais pas encore de meeting, j’expose simplement mon projet à quelques hommes d’affaires. Un jour je vais chez un éditeur anglais. Et ceci est à noter: on s’occupe trop en France des coups d’épingle de la presse; en Angleterre on n’y fait pas attention. Là rien ne vous arrête, chacun dit ce qu’il pense et la vérité ne tarde pas à se faire jour, car la majorité des hommes est meilleure qu’on ne pense et le bien l’emporte en définitive sur le mal. (_Applaudissements._)
Je vais donc chez mon éditeur anglais et je lui dis que mon désir est de répandre mon ouvrage, de le propager le plus possible et de le faire lire par tous. L’éditeur me promet une réponse pour le lendemain. Le lendemain je retourne chez lui et il me donne la note des dépenses, où la plus grosse somme est destinée à attaquer l’ouvrage. (_On rit._) Il faut croire que l’épiderme des Anglais est moins sensible que le nôtre. Ce n’est pas nous qui payerions des verges pour nous fouetter. (_Nouveaux rires._) «Il n’est pas besoin de louer un livre, me dit l’éditeur; quand il est attaqué, les honnêtes gens veulent le connaître et juger eux-mêmes. Combien d’ouvrages n’ont eu une immense vogue que parce qu’on a sonné les cloches contre eux!» L’éditeur anglais était un homme de bon sens pratique. A mon retour à Paris, je publiai le rapport des ingénieurs qui fit une grande sensation.
Il fallait retourner en Égypte pour mettre le projet à exécution, pratiquer des sondages à des intervalles de 150 à 200 mètres, faire des nivellements. Les ingénieurs chargés des travaux préparatoires s’en acquittèrent avec intelligence et dévouement. Ce n’est certes pas sans raison que dans tous les pays du monde on recherche avec un si grand empressement les ingénieurs sortant de l’École polytechnique, et que la France s’en glorifie. (_Très-bien! très-bien!_)
J’arrive en Égypte. Aussitôt que la politique anglaise voit la bonne tournure que prennent nos affaires, ses agents ne reculent devant aucun moyen de nous nuire et vont jusqu’à menacer le vice-roi de déchéance; on cherche même à le faire passer pour fou. On m’avait honoré de ce compliment (_on rit_) à l’époque de ma mission à Rome. C’est ainsi que l’on traite les gens, aujourd’hui. Il y a cent cinquante ans, on les aurait enfermés à la Bastille. (_Sensation._)
Je m’efforçais de rassurer le vice-roi, en lui disant qu’il n’avait rien à craindre; que j’avais sondé l’opinion publique en Angleterre et qu’elle était pour nous; mais rien ne réussissait, je le voyais tout découragé, malade, s’irritant outre mesure; le sang lui montait à la tête. Enfin, il me dit, un soir, qu’il ne pouvait plus résister à toutes ces obsessions; qu’on voulait soudoyer ses troupes dont les officiers sont turcs et les exciter à la désertion. Je lui fis observer que rien de ce qui se passait dans le désert n’étant connu de personne, nous n’avions qu’à faire les travaux demandés par la commission et à nous aller promener dans le Soudan jusqu’à Kartoum. Il y a là des populations qui ont été décimées, qui souffrent depuis quarante ans. Le frère aîné de Méhemet-Ali y avait été envoyé à cette époque. Dès son arrivée, il fixa l’impôt à 1000 chameaux, 1000 esclaves, 1000 charges de bois, 1000 charges de paille; il voulait tout par 1000. Les habitants, bon gré malgré, durent se soumettre. Mais, en même temps que l’on apportait ce tribut, on conspirait et l’on s’entendit pour se défaire d’Ismaïl-Pacha. Un jour que ce prince entouré de son état-major faisait un repas joyeux, les chefs insurgés enveloppèrent son camp d’une ceinture de combustibles composant une partie du tribut, le feu forma un immense cercle et tout Égyptien qui cherchait à en sortir était atteint par les flèches des Soudaniens. Ce fut un massacre épouvantable et l’on ne peut pas dire qu’il ne fût pas mérité.
La vengeance fut confiée par Méhémet-Ali à son gendre, le fameux Defderdar, qui commit dans ce pays de véritables atrocités; plus de 100 000 esclaves en furent arrachés pour être conduits en Égypte. Le nom de cet homme est resté comme le synonyme de fléau de Dieu. Croiriez-vous qu’il eut un jour la barbarie de faire ferrer un palefrenier qui avait mal ferré son cheval!
Une femme du pays vint porter plainte contre un soldat qui lui avait acheté du lait et refusait de le lui payer. «En es-tu bien sûre? lui demanda le tyran. Prends garde, on t’ouvrira le ventre s’il n’y a pas de lait dans celui de mon soldat.» (_Mouvement d’horreur._) On ouvrit le ventre au soldat; on y trouva le lait. Depuis quarante ans, ces populations sont dans un état déplorable. J’engageai fortement Saïd-Pacha à profiter des loisirs qu’on lui faisait pour aller porter un soulagement à ces grandes misères, et je lui promis de l’accompagner.
Nous partîmes pour la haute Égypte et nous traversâmes le désert de Korosko. Arrivé dans la Nubie, le misérable état des populations le désolait, car il était fort sensible. Nous nous étions donné rendez-vous à Berber, ancienne capitale de l’empire de Méroé, là où cessent les cataractes. C’était le 1er janvier 1857, et je voulais lui souhaiter la bonne année; je fais une trentaine de lieues en quelques heures, j’arrive auprès de lui et je le surprends sous sa tente, pleurant à chaudes larmes, comme un enfant. «Qu’avez-vous?» lui demandai-je. «Lorsque mes généraux sont entrés tout à l’heure, me dit-il, et qu’ils m’ont fait la même question, j’ai répondu que c’était la musique qui me touchait; c’est bien plutôt le sort de cet infortuné pays dont ma famille a causé les malheurs; et lorsque je pense qu’il n’y a pas de remède, c’est pour moi une grande affliction.» Il continua à donner rendez-vous dans les villages voisins qui ont de grandes places et des fortifications et m’engagea à l’accompagner.
Un jour il y avait plus de 150 000 personnes qui étaient venues, à sa suite, du fond même de l’Afrique. C’est une chose véritablement curieuse que la facilité avec laquelle on se met en voyage dans ces pays. En présence de cette foule, on vint annoncer au Prince que, malgré sa défense formelle, un vieux Turc avait enfermé dans sa cave un esclave; il fait bâtonner le maître et donne ordre de l’enchaîner et de l’emmener. Enfin, pour ne point paraître au-dessous de l’enthousiasme populaire, il céda à un beau mouvement de générosité: «Allez, dit-il, enlever les canons de la citadelle et jetez-les dans le Nil.» Il faut renoncer à dépeindre les transports, l’excès de joie qu’un tel ordre excita parmi cette multitude. Pour moi, j’étais un peu inquiet. «Croyez-vous que vous n’alliez pas trop loin et que nous puissions toujours nous fier à ces gens-là,» objectai-je au vice-roi. «Les canons sont trop vieux, me dit-il, pour tirer un seul coup.» (_Rires._) Quand tout le monde fut réuni, le vice-roi déclara qu’il laissait aux habitants le soin de s’administrer eux-mêmes; qu’il ne leur donnerait plus de chefs turcs, qu’il voulait établir chez eux les municipalités qui depuis le commencement du monde sont l’élément de toute société.
Nous nous dirigeâmes vers Kartoum, nom dont le sens est trompe d’éléphant, parce que la ville est située comme entre les deux défenses, entre le fleuve Bleu et le fleuve Blanc. Kartoum se trouve au point de jonction, c’est une ville de 40 000 âmes fondée par Méhémet-Ali. J’arrive le soir chez le vice-roi qui était fort gai; il me dit en riant qu’à son arrivée il avait été accueilli par une musique militaire, exécutée sur des instruments que le pharmacien du régiment avait raccommodés de son mieux avec du sparadrap. Mais à peine étions-nous à table, que je vois sa figure s’assombrir; il déplore de nouveau l’impossibilité dans laquelle il se trouve de rien faire, pour réparer le malheur dont sa famille est la cause, et prétend qu’il ne lui reste plus qu’à abandonner complétement le pays.
L’instruction de ce prince était étendue, il connaissait les Livres Saints et les Commentaires du Coran. Nous étions assis paisiblement, lorsque subitement il se lève, prend son sabre et le lance contre la muraille. Sa fureur est extrême, il m’engage à me retirer dans sa propre chambre; il voulait passer la nuit dans son salon de réception,--aucun de ses ministres n’osait l’approcher.--En Égypte, quand le vice-roi est en colère, chacun se sauve. (_Rires._) Toute la nuit j’eus près de moi les ministres du Pacha qui le croyaient fou. Nous envoyions un bey de temps en temps vers lui pour savoir ce qu’il faisait... A 3 heures du matin, il demande un bain; au petit jour, il m’appelle. Je le vois sur son divan: «Lesseps, me dit-il, vous vouliez vous promener sur le Nil blanc, je vous en donne la permission.--Vous étiez souffrant hier? lui demandai-je.--Ah! pardon, me dit-il, ce n’était pas contre vous que j’étais en fureur, c’était contre moi-même. Je voyais le mal, je ne voyais pas le remède, je m’irritais de n’avoir pas eu votre idée si pratique, de donner des lois à ce pays et de chercher à l’organiser. A votre retour, vous verrez, vous serez content de moi.»
Je m’embarquai pour remonter le Nil blanc avec Arakel-Bey, frère de Nubar-Pacha, aimable et intelligent jeune homme élevé en France, et ambitieux du bien. Nous voyions arriver de tous côtés sur des dromadaires, des caravanes qui voulaient, ainsi qu’elles disaient, remercier le grand prince qui donnait au pays la liberté. Le bruit s’en était répandu dans tout le désert. Quelques jours après je retourne chez le vice-roi. Il me dit qu’il a rendu trois ordonnances, lesquelles, à mon avis, sont un modèle d’organisation pour une société nouvelle. Le fonds en est la générosité, la loyauté, la droiture. (_Très-bien! très-bien!_)
Arakel-Bey, nommé gouverneur général du Soudan, fut chargé de faire exécuter ces ordonnances. Malheureusement une mort prématurée est venue détruire les espérances fondées sur son administration.
Nous avions décidé notre retour en Égypte. Au lieu de revenir par le désert de Korosko, nous changions notre itinéraire et nous prenions le chemin opposé, par le grand désert de Bayouda. Pendant ce voyage de 350 lieues, je marchai toujours sans armes et je n’eus aucune inquiétude. Chargé d’armes, chargé de peur, dit-on avec raison. (_Sourires approbateurs._) Je me tenais à plusieurs jours de distance du vice-roi, à cause de l’approvisionnement d’eau de nos caravanes, et j’étais toujours bien pourvu des vivres nécessaires.
«Comment se fait-il, me demandait souvent le Prince, que vous nagiez dans l’abondance pendant que tout nous manque?--Je le crois bien, votre gouvernement a si fort maltraité ce pays que j’ai moi-même à souffrir de la défiance des habitants. Il faut que j’attende une heure, deux heures ayant que leurs enfants se risquent à m’approcher.» (_Rires._) Ce sont toujours les enfants qu’on lance d’abord en reconnaissance. S’ils hésitent par trop, je leur jette quelques petites pièces de monnaie, des coquillages, de la verroterie. Ils ne tardent pas à s’en aller raconter à leurs mères ce qu’ils ont vu, et les femmes d’accourir; ce ne sont pas généralement les plus jeunes. (_Nouveaux rires._) Elles m’entourent et me demandent pourquoi j’ai fait des cadeaux à leurs enfants: «Je suis, leur dis-je, un homme généreux qui voyage pour mon plaisir et pour le bien des pays que je visite.» As-tu besoin de quelque chose? crient en même temps toutes les voix. Si, au contraire, vous désirez quelques provisions, répliquai-je à mon tour, j’en ai rapporté beaucoup. Venez dans mon campement qui est à une heure d’ici; nous ne sommes que trente.» Quand on a l’air de ne rien désirer, c’est alors que tout le monde vous offre ce dont on a besoin. (_Très-bien! très-bien!_) Aussitôt que les femmes âgées étaient parties, arrivaient, curieuses, les jeunes filles (_Ah! ah!_), assez jolies sous leur couleur de bronze florentin. Les jeunes hommes suivaient de près, cela s’entend. Alors on se livrait à des réjouissances sous la tente, on apportait des moutons, des chèvres, des dattes, du lait et tout ce qui pouvait nous être agréable. Chose curieuse! ces gens-là n’ont jamais voulu recevoir mon argent; cependant ils m’auraient peut-être tué si je m’étais présenté à eux avec des armes. Un autre jour, le vice-roi me dit: «Vous êtes privilégié, vous, à ce qu’il paraît. J’avais un très-beau service; il est arrivé en morceaux.--Si vous preniez les précautions que je prends, lui répondis-je, et si vous ne confirez pas votre vaisselle à des gens qui n’y font aucune attention, il en serait autrement.» Or, le vice-roi, pour remplacer le chameau qui portait d’ordinaire ma vaisselle et qui était fatigué, en choisit un autre très-vif et presque sauvage, qui fit sauter mes assiettes et mon Service, à la grande hilarité du Prince qui se tenait les côtes en voyant le désastre du ménage qu’il m’avait donné lui-même. (_On rit._)
Après trois mois de voyage, nous revînmes au Caire où tout était menaçant. Le gouvernement anglais, par la bouche de lord Palmerston, avait prononcé, au Parlement, des paroles désobligeantes à mon adresse. Il m’avait présenté comme une espèce de pick-pocket voulant prendre aux actionnaires leur argent dans leurs poches. (_Hilarité générale._) L’alliance de la France et de l’Angleterre pour la guerre de Crimée durait encore; muni d’une recommandation de M. de Rothschild, je commençai des meetings que je continuai en Angleterre, en Irlande et en Écosse, pendant vingt-deux jours. Comme preuve de la liberté dont la parole jouit outre-Manche, je dirai qu’à Liverpool le lord-maire, connaissant mon désir, m’offrit sa coopération, prépara la salle, fit les annonces à ses frais et prit la présidence de la réunion. Je m’attendais à un accueil peu favorable du public: il n’en fut rien. Maigre le mélange affreux des mots anglais que je noyais au milieu d’expressions françaises, chacun m’applaudissait, voulant montrer qu’il me comprenait parfaitement. Je parcourus ainsi l’Irlande et l’Écosse en vingt-deux jours, accompagné de M. Daniel-Adolphe Lange, notre représentant à Londres, qui me rendit de grands services. En arrivant dans cette ville, j’allai trouver les écrivains de la presse; je les priai devenir à mon meeting; ils y vinrent, et jamais je ne leur donnai un penny. Le soir je corrigeais les épreuves; j’emportais mille exemplaires, et j’allais le lendemain dans une autre ville où je faisais distribuer mes épreuves. Je priais le personnage important de l’endroit de vouloir bien être président. Il y a partout des hommes qui aiment à rendre service; et qui, dans un intérêt public, se prêtent de bonne grâce à ce qu’on leur demande. Je choisissais un secrétaire pour adresser les invitations. La liberté de discourir n’est gênée en rien en Angleterre; elle est au contraire aidée, favorisée par tout le monde. Un jour, arrivant dans une localité, j’apprends que l’homme le plus considérable était un lord chef de justice qui inspectait la prison. J’entrai sans aucune difficulté; mais quand je voulus sortir, je trouvai les portes fermées. (_On rit._) Une autre fois, mon candidat présidait une cour de justice. Après que le premier procès fut terminé, je fis prier le personnage de passer dans son cabinet, et je lui dis que je voulais parler en public. «Tout le monde peut le faire,» me répondit-il. Il voulait d’abord s’excuser de prendre la présidence à cause de ses occupations, mais, sur mon insistance, il se chargea de tout, des frais de convocation, d’installation et des autres détails. Voilà comment les choses se passent en Angleterre; on y comprend que la vérité sort toujours de la discussion; les choses les plus absurdes y ont entrée libre, parce qu’elles provoquent utilement de bonnes explications. Notre haute société est, à mon sens, plus irréconciliable que les pauvres gens d’en bas. Pourquoi ne pas les instruire ou empêcher qu’on le fasse? Je me suis trouvé à Marseille dans une chaude réunion populaire, composée de plus de trois mille personnes. Je n’ai pas craint de me mettre en face d’eux et de défendre ce qu’ils attaquaient. Qu’on les poursuive, qu’on entrave la liberté de discussion, la vérité ne parviendra point jusqu’à ces hommes, et cela uniquement au profit des doctrines funestes qui se propageront dans les sociétés secrètes. (_Marques d’assentiment._) J’approuve qu’on enseigne le grec et le latin à nos enfants; mais ce qu’il ne faut pas négliger, c’est de leur apprendre à sagement penser et à parler bravement. (_Très-bien! très-bien!_)
Les hommes sont généralement de bonne foi; quand on leur dit la vérité, ils l’écoutent et reviennent de leurs erreurs.
Mes discours ayant donné pleine satisfaction, et l’opinion publique m’étant favorable, je n’avais qu’à la suivre; je revins en Égypte et à Constantinople, et me servis du succès des meetings pour contre-balancer les efforts de la diplomatie anglaise.
Je n’y réussis qu’en 1858; comme vous le voyez, les démarches avaient été longues et laborieuses. Songez que pendant les quatre premières années, je faisais par an dix mille lieues, plus que le tour du monde.
La résistance ne tarda pas à devenir moins vive du côté de Constantinople. Ces braves Turcs me disaient toujours: «Faites ce que vous voudrez; seulement ayez soin de vous entendre avec les puissances et qu’elles ne viennent pas nous tourmenter sans cesse.»
Je continuai donc d’aller de Constantinople au Caire, et _vice versa_, jusqu’au moment qui me parut opportun pour demander au public des capitaux. On m’a beaucoup reproché cette hardiesse.
Les études préparatoires étaient très-avancées; j’avais projeté une circulaire avec mes amis, je m’étais même occupé de l’organisation; tout était prêt, mais je restais à Constantinople dans la crainte que, en l’absence d’un firman, il ne partît de la Porte une protestation. Nous nous trouvions dans une situation difficile que nos adversaires ne manquaient pas d’exploiter.
Pourtant je me décidai à partir pour Odessa, où je fus reçu à merveille, et pour les principales villes de l’Europe. J’y faisais des réunions qui excitèrent, comme au théâtre de Marseille, des transports d’enthousiasme, en dépit de tous les financiers et même de quelques-uns de mes amis qui me reprochaient ma précipitation, laquelle pouvait tout compromettre et rendre l’avenir impossible. Cependant on m’engageait à ouvrir la souscription chez M. de Rothschild. Je lui avais rendu quelques services, lorsque j’étais ministre à Madrid, et il voulait bien s’en montrer reconnaissant:
«Si vous le désirez, me dit-il, je ferai votre souscription dans mes bureaux.
--Et que me demanderez-vous pour cela? répliquai-je enchanté.
--Mon Dieu, on voit bien que vous n’êtes pas un homme d’affaires... C’est toujours 5 pour 100.
--5 pour 100 sur 200 millions, mais c’est 10 millions! Je trouverai un loyer de 1200 francs et je ferai tout aussi bien mon affaire.» (_Rires approbateurs._)
Or, le Grand-Central venait de quitter la place Vendôme; c’est là que j’ai établi le siége de l’administration; c’est là que les capitaux sont arrivés en abondance.
Suivant le conseil du vice-roi, j’avais réservé pour les puissances étrangères une partie des actions. Mais la France, à elle seule, en a eu, sur la totalité, 220 000, l’équivalent de 110 millions.
J’ai été, pendant le cours de cette souscription, témoin de faits assez curieux et pleins de patriotisme.
Deux personnes demandaient à souscrire. L’une était un vieux prêtre chauve, sans doute ancien militaire, qui me dit:
«Ces ...... d’Anglais. (_On rit._) Je suis heureux de pouvoir me venger d’eux en prenant des actions sur le canal de Suez.» (_Très-bien!_)
L’autre, qui vint dans nos bureaux, était un homme bien mis, je ne sais quelle était sa profession:
«Je veux, dit-il, souscrire pour le chemin de fer de l’île de Suède.
--Mais, lui fit-on observer, ce n’est pas un chemin de fer, c’est un canal; ce n’est pas une île, c’est un isthme; ce n’est pas en Suède, c’est à Suez.
--Cela m’est égal (_nouveaux rires_), répliqua-t-il; pourvu que cela soit contre les Anglais, je souscris.» (_Très-bien, très-bien._)
Le même entrain de patriotisme se rencontra chez beaucoup de curés, chez les militaires.
A Grenoble, tout un régiment du génie s’est cotisé pour avoir sa part dans cette œuvre éminemment française.
Les hommes de lettres eux-mêmes, et les fonctionnaires retirés, qui généralement n’ont pas un sou dans les affaires, voulurent encourager nos efforts.
Le vieux comte de Rambuteau, aveugle, me disait un jour:
«Je n’ai jamais placé un centime dans n’importe quelle entreprise, cependant je vous ai pris deux actions.