Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 9

Chapter 93,846 wordsPublic domain

Quelques jours aprés nous rencontrasmes un petit Navire Anglois, qui disoit venir de la Virginie, & je croy de quelqu'autre contrée des indes Occidentales, car il avoit quantité de Palmes, du petun, de la cochenille & des cuivres, qui ne sont pas frequens à la Virginie. Il estoit tout dematté & en assez pauvre équipage pour son retour en Angleterre & Escosse d'où ils estoient pour la pluspart, car il ne leur estoit resté de la tourmente passée, que le seul masts de mizanne qu'ils avoient accommodé à la place, du grand masts qui s'estoit brizé avec tous les autres aussi. Il pensoit s'esquiver mais comme nous estions assez bons voilliers, nous allasmes à luy & luy demandasmes selon la coustume de la mer usitée par ceux qui se croyent les plus forts: D'où est la Navire il respondit d'Angleterre, on luy répliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos voiles, sortez vostre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il appartient, on le fait passer par la Loy & commission de celuy qui le prend: mais il est vray qu'en cela; comme en toute chose, il se commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre marchand, & avoir bonne commission, qui luy-mesme est Pirate & marchand tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions & rencontres.

De mesme nos Mariniers eussent bien desiré la rencontre de quelque petit Navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises, pour en faire curée, & contenter aucunement leur convoitise, comme si prendre le bien d'autruy sur mer n'estoit pas larrecin & vollerie obligeant à la damnation éternelle, aussi bien que le prendre sur terre, car la malice réciproque des Nautonniers n'excuse point que le larrecin sur mer ne soit peche, & c'est par coustume on se damnera par coustume: car le Commandement qui dit, Tu ne desroberas point s'entend nulle part, ny en la mer ny en la terre. Or bien que la chose soit ainsi le mal ne s'en diminue point pourtant, & va tousjours pullulant à mesure que les hommes vieillissent Cela se voit à l'oeil qu'aujourd'huy il n'y a plus de fidelité entre les hommes, & que chacun tasche de tromper son compagnon, c'est pourquoy il s'en faut donner de garde, & n'approcher d'aucun Navire en mer qu'à bonnes-enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un Pirate. Que si demandant d'où est le Navire on respond, de la mer, c'est à dire escumeur de mers & qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on n'ayme mieux se rendre à la mercy & discretion du plus fort ou qui semble l'estre, je dis, qui semble l'estre, car on y est souvent trompé.

C'est aussi coustume en mer, que quand quelque Navire particulier rencontre un Navire-Royal, de se mettre au dessous du vent, & se presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant & mesme d'abattre son enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand voyages) sinon quand on approche de terre, ou quand il se faut battre.

Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent en fin à nous, sçavoir leur Maistre de Navire, un vieil Gentil'homme & quelques autres des principaulx, non toutesfois sans une grande contradiction, car ils apprehendoient le mesme traitement qu'ils ont accoustumé de faire aux François, quand ils ont le dessus, c'est pourquoy leur Chef offrit en particulier à nostre Capitaine moy seul present, tout ce qu'ils avoient de marchandises en leur Navire, pour lieu que la vie sauve on les laissast aller en leur païs avec un peu de vivres, ce que nostre Capitaine refusa disant, qu'il ne vouloit rien d'eux s'ils estoient gens de bien, mais que s'il trouvoit du contraire, qu'il leur feroit subir la Loy de la mer, aprés avoir deuement faict examiner leur patente. Neantmoins à force d'importunité nous firent accepter (attendant le jugement de leur cause,) un baril de petun & un autre de patates, ce sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux, rouges & jaunes; mais d'un goust beaucoup plus excellent, que toute autre racine que nous ayons par deça. Et me donnerent à moy, un cadran solaire, que je ne voulois accepter peur de leur en incommoder.

Le Capitaine de nostre vaisseau, comme sage, ne voulut rien déterminer en ce faict, de soy-mesme, sans l'avoir premièrement communiqué aux principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit celuy que principalement il desiroit suivre, pour ne rien faire contre sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous estions en ce conseil, on avoit envoyé partie de nos hommes dans ce navire Anglois, pour y estre les plus forts, & en ramener une autre plus grande partie des leurs dans le nostre, avec tous les Chefs, excepté le Capitaine, lequel estant fort malade mourut dans son Navire quelques heures après sa prise.

Apres avoir veu tous les papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres, qui s'addressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fut que trop vieux obtenu, & qu'on eut trouvé quelques boëttes de poison dans leur coffre, qui eussent pû faire soupçonner de mauvais dessein, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor fort foiblement armez, ils avoient quelques charte-parties, puis toutes ces lettres les mettoient hors de soupçon de ce costé là, & par ainsi furent renvoyez en leur Navires quittes & absous, aprés nous avoir accompagné les trois jours consecutifs qu'on fust à consulter leur affaire.

Je me recreois par fois, selon que je me trouvois disposé à voir jetter l'esvent aux Baleines, & jouer les petits balenots qui se recreoient en temps calme, d'une façon fort plaisante. Les grandes Baleines desquelles j'ay veu une infinité, particulierement à la Baye de Gaspey, nous importunoient plus qu'elles ne nous recreoient par leur soufflemens & les diverses courses des Gibars aprés elles, qui nous estoit une interruption de repos sans remede. Gibar est proprement le masle de la Baleine, auquel on a donné le nom de Gibar, pour une bosse qu'il semble avoir ayant le dos fort eslevé, où il porte une nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent souffleur.

Toutes les femelles Baleines portent & font leurs petits tous vifs (non pas en masses ou en oeufs comme les autres poissons) & les allaittent, couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes un peu eslevées, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Ces monstres le voyent & descouvrent de fort loin par leur queuë qu'elles monstrent, souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par leurs esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances; & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle peut rendre d'huyle. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de 4 cens barriques, d'autres six vingts poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques des communes: Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens pieds de long, & 360 de large. Si d'autres disent de l'estendue de plus de trois arpens de terre, s'il est vray semblable comme ils l'asseurent, il y en a desquelles on en pourroit tirer beaucoup davantage. Mais ce qui est admirable en ce monstre est, qu'estant d'une grandeur & grosseur si demesurée, surpassant tout autres poissons & animaux marins, il a neantmoins le gosier si petit & estroit qu'il n'y sçauroit passer que la grosseur d'un macreau à la fois, dont on peut admirer le double miracle de Jonas que Dieu fist eslargir ce gozier pour luy donner passage, & le conserva vivant dans ce ventre l'espace de trois jours jusqu'aprés reslargissant ce mesme gozier, il l'en fist sortir sain comme il y estoit entré.

A mon retour des Hurons j'en vis tres-peu en comparaison de l'année précédente, & n'en pu concevoir la cause, sinon la grande abondance de sang que rendit la blessure d'une grande Baleine, que par plaisir le sieur Goua Commis de nostre vaisseau, luy fist d'un coup d'arquebuse à croc, chargée d'une double charge: ce n'est neantmoins ny la façon ny la manière de les avoir car il y faut bien d'autre invention & des artifices desquels les Basques se sçavent servir, mais pour ce que divers Autheurs en ont escrit, je n'en fis point icy de mention pour abreger, & ne repeter ce que d'autres ont des ja dit.

La première Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, & passant tout auprés on detourna un peu le Navire, craignant qu'à son resvueil elle nous causast quelque accident. J'en vis une entre les autres espouventablement grosse, & telle que le Capitaine & ceux qui la virent, dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce qui fit mieux cognoistre sa grosseur & grandeur est que se démenant & soustenant contre la mer agitée, elle faisoit voir une partie de son grand corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit entendre de plusieurs lieuës; & me dit on que c'estoit pour estonner & amasser le poisson, pour aprés s'en gorger.

Je vis un jour un poisson de quelque 10 ou 12 pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout joignant nostre Navire: on me dit que c'estoit un Requiens, poisson fort friant de chair humaine, c'est pourquoy il ne fait pas bon se baigner où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il coupe aysement avec ses 3, 4, 5 & 6 rangées de dents qu'il a en gueule fort aiguës & dangereuses, comme avoit la teste de celuy que j'ay veu à Paris dans un cabinet de pièces rares, dont la veuë me fist croire ce qu'on dit de ce poisson que n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre & la teste de costé pour prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, & par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit s'il avoit la gueule autrement disposée.

En quelque endroit de la mer vers l'Isle de terre neufve, l'un de nos Mattelots herpons une Dorade que les habitans voisins du Peru tenoient anciennement pour un Dieu & l'adoroient à cause de sa rare beauté qui surpasse celle de tous les autres poissons de la mer; car il semble que la nature se soit particulièrement delectée & ait pris plaisir à l'embellir de ses diverses & vives couleurs: de sorte qu'il esblouit presque la veuë des regardans, en se divertissant & changeant comme le Cameleon, & selon qu'il approche, de sa mort il se diversifie & se change en ses vives couleurs. Il n'avoit pas plus de 3 pieds de longueur, & sa nageoire qu'il avoit dessus le dos, luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë toute dorée & couverte comme d'un or tres-fin comme aussi la queuë, ses aislerons ou nageoires, excepté que par fois il paroissoit de petites taches de la couleur d'un tres-fin azur, & d'autres de vermillon, puis comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses autres couleurs: il n'estoit pas guere large sous le ventre ny sur le dos; mais il estoit haut & bien proportionné à sa grandeur nous le mangeasmes, & trouvasmes très bon, sinon qu'il estoit un peu sec. Quand il fut pris il se jouoit à nostre vaisseau, car le naturel de ce poisson suit volontiers les Navires, à l'entour desquels il se joue, mais on en void peu en la mer du Canada.

Nous tirasmes aussi de la mer un poisson mort long d'un pied, ressemblant à une perche qui avoit la moitié du corps entièrement rouge; mais aucun de nos gens ne pû dire ny juger quel poisson ce pouvoit estre; j'ay aussi quelquefois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ la longueur de 4 ou 5 pieds, fuyans de plus gros poissons qui les poursuivoient, car Dieu le Créateur qui les a créés petits, leur donc de petites ailles pour se pouvoir garantir des plus grands, mais leur vol est aussi bref comme leurs ailles sont facilement deseichées, & pour un surcroy de mal-heur, pensans se sauver en l'air il y a souvent des oyseaux aux aguets, qui les surprenent en volant, & par ainsi ils ne sont point asseurez ny en l'air ny en la mer, non plus que l'homme de bien qui est persecuté par tout de ses ennemys, pendant que le meschant vit en repos, & jouit de la substance des petits.

Nos Mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui en avoit un autre petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guyse d'un levraut, puis mangé avec sa mere qui se trouverent très-bons & nous consolerent fort pour estre las de salines & privés de rafraischissemens.

_Du grand Ban. De l'Isle aux oyseaux. Des Elephans de mer & de la Baye de Gaspey. Cérémonies des Mattelots és monts nostre Dame, & du grand fleuve S. Laurens._

CHAPITRE III.

Entre la partie Occidentale du Canada, & nous, il y a un lieu en mer qui s'appelle le grand Ban, où nombre de Vaisseaux tant François que estrangers, vont faire la pesche de molues tous les ans, comme vers la terre ferme & Isles d'icelluy grand Ban, sont hautes montagnes assise en la profonde racine des abismes des eaux, lesquelles s'eslevent prés de la surface de la mer, jusques à 90, 60, 40 & 30 brassées d'eauë, peu plus ou moins, selon que la sonde se rencontre tombant sur lesdites montagnes ou à costé.

On le tient de forme ovale, long de plus de six-vingts lieuës, d'autres disent de 160 de large, passé lequel on ne trouve plus de fond non plus que par de-çà; bien qu'il ne soit esloigné de la plus prochaine terre, qui, est le Cap de Raze tenant à l'Isle de Terre neufve, que de 30 ou 40 lieuës au plus.

Avant que venir à ce grand Ban de 25 à 30 lieuës loin, il se voit de certains oyseaux par Troupes, qui s'appellent marmets, qui donnent une certaine cognoissance au Pilote, qu'il n'est pas loin de l'escore ou bord dudit Ban & qu'il est temps de tenir le plomb prest, pour sonder de fois à autre, jusqu'à ce que l'on parvienne à ceste escore où l'on trouve fond. Et pour une autre certaine marque que l'on est sur le lieu, est le nombre infiny d'oyseaux que l'on y voit, qui sont, comme fauquets, maupoules, huans, mauves & quelques autres qui n'en bougent presque, pour ce qu'ils y trouvent dequoy vivre & non en pleine mer.

Or je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs nids & esclore leurs petits, estans si esloignez de la terre, sinon qu'ils quittent la mer & se retirent à la mesme terre au temps qu'ils sont prests à faire leurs oeufs. Il y en a qui asseurent aprés Pline, que sept jours avant & sept jours aprés le Solstice d'Hyver la mer se tient calme, & pendant ce temps-là les Alcyons (ce sont oyseaux qui presagerent par leur prise la Couronne Royale de Jerusalem, appartenir à Godefroy Duc de Lorraine,) font leurs nids, leurs oeufs & esclosent leurs petits, & que la navigation en est beaucoup plus asseurée; mais d'autres ne l'asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à décider à plus sage que moy: Seulement je dis que Jésus-Christ le Dieu de paix voulut naistre au monde au temps que tout estoit tranquille sur la terre, car le Temple de Janus estoit fermé à Rome, & la mer dans son calme.

Nous prismes à Gaspey un de ses fauquets avec une longue ligne à l'ain, de laquelle y avoit des entrailles de molues fraîches, qui est l'invention donc on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor un autre de cette façon; un de ces fauquets grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre Navire cherchant quelque proye: l'un de nos Mattelots advisé, luy presenta un harang qu'il tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descendit & le garçon habile le prit par la patte & fut pour nous: Nous le nourrismes un assez long-temps dans un seau couvert, où il ne se demenoit aucunement, mais il sçavoit fort bien pincer du bec quand on le vouloit toucher. Plusieurs appellent communement cet oyseau happefoye, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des testes & foyes des molues que l'on jette en mer aprés qu'on leur a ouvert le ventre, desquels ils sont si frians qu'ils se hazardent à tout, pour en attrapper. Ils ressemblent aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont encore une fois plus gros, ont les pattes d'oyes & se repaissent de poisson, comme font plusieurs autres especes d'oyseaux qui suivent les vaisseaux pescheurs de moluës pour y trouver dequoy vivre.

Sur le grand Ban nous eumes le plaisir de la pesche d'une quantité de moluës & quelques gros flétans qui leur font une furieuse guerre. Ils sont de la forme d'un turbot ou barbue, mais dix fois plus grands, & qui ne leur cedent point en bonté, grillez par tranches ou bouillis dans un chaudron. Cela est admirable combien les moluës sont aspres à l'amorce, car elles avalent tout ce qui tombe dans la mer, bois, fer, pierres & toute autre chose que l'on retrouve par fois dans leur ventre quand elles ne l'ont pu rejetter. Cette avidité est la cause principale pourquoy on en prend si grande quantité tous les ans, car elles n'ont pas plustost apperçeu l'amorce qu'elles l'engloutissent; mais il faut estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles ont la proprieté de revomir lain en renversant leur entrailles & s'eschapent.

Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait un continuel temps pluvieux, humide & froid, sur ce grand Ban, aussi bien en plein Esté comme en autre saison, & hors de là on voit un temps tout autre. Ces mauvaise qualitez seroient fort ennuyeuse si elles n'estoient adoucies & compensées par la récreation & le divertissement de la pesche, qui vous donne d'un poisson frais ravissamment bon.

Une chose entr'autres, me donnait de la peine en mes indispositions, une grande envie de boire un peu d'eau douce & nous n'en avions point, car la nostre s'estoit corrompue & empuantie par la longueur du temps que nous estions en mer, & si je ne pouvois user de cidre, ny de vin, non plus que beaucoup d'autres rafraichissemens, sans me trouver mal du coeur qui m'estoit comme empoisonné & souvent bondissant contre les meilleures viandes, estre couché ou assis me donnoit quelque allegement lors que la mer n'estoit point trop haute, mais estant fort enflée nous estions bercez d'une merveilleuse façon. O que je trouvois les Matelots heureux d'avoir tousjours bon appetit, estre gays & joyeux, & ne sentir point ces bondissantes & empoisonnées douleurs du coeur.

Douze ou quinze lieues de chemin après avoir passé le grand Ban, nous rencontrames le Ban Avert, ainsi nommé (me dirent les Mariniers) pour ce qu'aux moluës qu'on y pesche, il s'y trouve des petits boyaux qui remuent comme vers que je voulu voir moy mesme, pour en pouvoir parler avec expérience; & remarquay de plus, que ces moluës ont ordinairement une peau noire en dedans, & ne sont si bonnes ny si excellentes que celles du grand Ban.

Ceux qui partent du Ban pour entrer au Golphe S. Laurens; prennent diversement leur route, les uns plus à droite, & les autres plus à gauche, selon qu'il plaist à un chacun, car en cela personne n'est contraint comme on pourroit estre à quelque petit destroit. Nous passames tout joignant le Cap Breton (estimé sous la hauteur de 45 à 46 degrés & demy, & esloigné de cent lieues du grand Ban) entre ledit Cap Breton, & l'Isle S. Paul laquelle est inhabitée, & en partie pleine de rocherons, bouleaux, sapinieres, & autres meschants menus bois, comme sont la pluspart des terres maigres & steriles qu'on appelle terre neufves, qui sont toutes les premieres qu'on trouve d'icy en Canada, & sont du Canada mesme.

Le Cap Breton que nous avions à main gauche, est une grande Isle en forme triangulaire d'environ 80 ou 100 lieues de circuit, terre haute eslevée qui me representoit l'Angleterre selon qu'elle se presente à mon object; pendant les quatre jours que pour cause des vents contraires nous lonjasmes contre la coste. Neantmoins on m'a asseuré qu'il y a en icelle nombre de montagnes soit hautes, & des précipices fort affreux, & que la terre est partout couverte de toutes sortes d'arbres propres à bastir, & de fort bons Ports pour les Navires, mais ce qui me sembloit fort advantageux pour la conservation du pays, & le Golfe S. Laurens, est un Tertre pozé à la pointe du Cap qui regarde l'Isle S. Paul. Il est de forme quarrée fort eslevé & plat par dessus, ayant la mer de trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme. Ce lieu semble avoir esté fait par industrie humaine pour y bastir une forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais les choses ne se font qu'avec le temps, il faut penser aux choses plus necessaires les premières, y passer des familles pour cultiver, & des Religieux pour travailler à la conversion des Sauvages que l'on tient fort, sages dans leur barbarie, & fort honnestes & posez en leur conversation. Au reste accommodez en leurs vestemens & chevelure comme les Montagnais & autres Sauvages de la terre Neuve.

Estans entrez dans le Golfe ou grande baye S. Laurens, nous trouvames dés le lendemain matin ce tant renommé Rocher que Dieu a estably & pozé au milieu de ce Golfe, pour la retraite d'une infinie multitude d'oyseaux de diverses especes qui le couvrent, par tout en telle quantité qu'on ny sçauroit presque poser le pied, sans marcher sur lesdits oyseaux, sur leurs nids, ou sur leurs oeufs.

Cette volière ainsi establie par la divine providence, est esloignée dix-sept ou 18 lieues du Cap Breton, & sous la hauteur d'environ 47 degrez & trois quarts. Il est plat au dessus un peu en talus, coupé à lentour comme une muraille, de circuit environ une petite lieuë, en forme ovale & difficile à monter, nous avions proposé d'y aller querir des oyseaux s'il eut fait calme, mais la mer un peu trop agitée nous en empescha & priva de ce contentement.

Quand il y fait vent les oyseaux s'eslevent facilement de terre, autrement il y a de certaines especes qui ne peuvent presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme avoient faits les Mattelots d'un autre Navire, qui avant nous en avoient emplis leur Chalouppe, & plusieurs tonneaux de leurs oeufs; mais ils y penserent tomber en foiblesse pour la puanteur extreme des ordures desdits oyseaux, me dit un honneste homme qui estoit en la compagnie.

Ces oyseaux comme il est croyable, ne vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns plus gros, les autres plus petits, ils ne sont pour l'ordinaire plusieurs trouppes, ains comme une armée espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle & és environs, & ne s'escartent que pour s'egayer, eslever & se plonger dans la mer. Il y avoit plaisir à les voir librement approcher & voler à l'entour de nostre vaisseau, & puis se plonger pour un long temps dans l'eau cherchant leur proye.

Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a aucune confusion ains un tres bel ordre.