Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 8

Chapter 83,864 wordsPublic domain

Le Pere Irenée estant esveillé partit de ce marest avec ses Sauvages pour Tadoussac où ils arriverent à nuict close avec bien de la peine, tant à cause du mauvais vent, que pour la difficulté qu'ils eurent de doubler la riviere du Saguenay, & d'aborder les barques Françoises qui estoient là à l'anchre attendant la flotte de France qu'on esperoit dans peu de jours.

Or le lendemain les Sauvages du Pere ayant esté abouchez par un autre plus grand nombre qui estoient là, attendans d'autres de leurs amis pour aller la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de renvoyer ledit Pere dans son Convent jusques à un autre temps qu'ils le reprendraient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre, marry que son voyage ne luy avoit mieux succedé.

Ces Montagnais allèrent le jour & la nuict tandis qu'ils eurent le vent propice, mais leur ayant manqué ils prirent terre, & dresserent une suerie pour purger leurs mauvaises humeurs (j'en ay descrit la méthode au second livre de ce volume) pendant que le Pere accommodoit à part sa petite cuisine qui ne luy reussit guere bien. Il avoit un petit pacquet de ris qui est la meilleure provision que l'on puisse avoir entre les Sauvages, il s'estoit aussi muny d'un petit chaudron à Kebec pour luy servir, mais il fut bien tost égarré, non sans soupçon qu'il luy eust esté enlevé par les Sauvages, & fallut qu'il se servit d'un des leur qui leur servoit à faire griller des pois, mais qui rendit son ris d'un si mauvais goust, qu'il ne fust possible à personne d'en pouvoir manger, non pas mesme les chiens pour affamez qu'ils fussent, ce fust là le moyen de coucher à la légère, & n'estre point trop assoupis le matin.

Les sauvages en leur suerie, firent d'une pierre deux coups, car parmy les chants qu'ils y font d'ordinaire, ils y en adjousterent d'autres, avec de grands tintamarres & des chimagrée dignes de leurs personnes, pour obtenir un vent propre à leur navigation. Durant ce temps là deux jeunes sauvages estoient en sentinelle, pour prendre garde au vent, lesquels peu d'heures aprés accoururent promptement à la cabane ou se tenoit le Sabbat, disant, Cessez, cessez, voilà bon vent & tous cesserent, & se resjouirent du secours de leur Manitou, disans au Pere que ce n'avoit pas esté son JESUS qui leur avoit envoyé un vent si souhaitable, mais leur bon Manitou, par le moyen de leur ceremonies.

Dieu, qui est jaloux de son honneur les fist bien-tost repentir de leur trop prompte venterie, car ils ne furent pas à deux ou trois lieuës de là, qu'il s'esleva un vent si impetueux & extraordinairement contraire & violent, qu'ils penserent tous perir, & furent rejettez d'où ils estoient partis, heureux d'avoir pu gaigner terre, où ils eurent tout loisir de penser au peu d'effect de leur cérémonie, comme au pouvoir de nostre Dieu, qui seul leur pouvoit donner le temps qu'ils desiroient, ainsi que leur fist entendre le Pere en la revenche qu'il eut respondant à leur folle croyance.

Puis il leur dit, Vous avez eu recours à vostre Manitou pour avoir un vent propre, & il vous en a donné un contraire & vous a trompé. Or à present ayons recours à Jesus, & vous verrez qu'il nous exaucera & fera paroistre son pouvoir par dessus tous les Demons, ce qu'ils firent en la personne dudit Pere, & Dieu tres-bon, qui veut estre recognu, prié, & adoré de ses créatures, leur en donna un en bref tres-excellent, par le moyen duquel ils se rendirent allegrement à Kebec, comme s'ils y eussent esté conduits de la main d'un Ange, d'où le Père Irenée ayant appris que je revenois des Hurons, vint au devant de moy dans un canot de Montagnais, où il faillit à se perdre par la faute de son Pilote qui dormoit lors qu'un coup de vent l'eut fait tourner s'en dessus dessous, si le cordeau qui gouvernoit la voile ne se fust rompu par la violence du vent.

_Fin du premier Livre._

HISTOIRE DU CANADA ET VOYAGES DES PERES RECOLLECTS EN LA nouvelle-France

LIVRE SECOND.

_Commencement du voyage de l'Autheur pour les Hurons. Rencontre d'un Pirate Holandois, & du danger qu'ils coururent estant eschouez._

CHAPITRE I.

Nostre Congrégation se tenant à Paris, Nos Peres touchez & illuminez de cest esprit divin qui conduit les Apostres entre les peuples Gentils, donnèrent ordre au Pere Nicolas Viel & à moy, d'aller secourir nos frères qui seuls avoient là mission de la conversion du Canada, pendant que d'autres se disposoient pour les lieux Saincts que nos frères, ont en leur gouvernement avec plusieurs Convents en Levant, où ils ont liberté de servir Dieu, mais avec peine à cause de l'avarice du Turc, qui leur fait souvent des avanies. Comme enfans obeïssans & sujects de la S. Eglise, aprés nous estre recommandez à Dieu & invoqué la benediction du sainct Esprit, nous fumes recevoir celle de Monseigneur le Nonce residant à Paris, lequel approuvant nostre zele & favorisant nostre pieux dessein, nous octroya toute l'authorité & puissance qu'il pouvoit avoir dans l'estendue de toutes les terres Canadiennes, s'offrant encores de luy mesme d'en escrire à & Saincteté & d'obtenir d'elle'pour nous la benediction Apostolique & tout pouvoir de sa part par une bulle expresse, si le Navire fretté & desja tout prest à faire voile, ne nous eut contrainct à un humble remerciement, & nous contenter de sa bonne volonté, & du pouvoir que nous donnoit sa Seigneurie, sans nous mettre en peine d'autre escrit.

Munis de la benediction, des Conseils & de l'authorité d'un si grand Prelat, nous receumes aussi celle de nostre Reverend Pere Provincial & partisme de nostre Convent de Paris le 18e jour de Mars l'an 1623 à l'Apostolique, à pied & sans argent selon la coustume des pauvres Mineurs Recollects, & arrivasmes à Dieppe en bonne santé, où à peine pûmes nous prendre quelque repos, qu'il nous fallut embarquer le mesme jour peu avant my-nuict, avec un vent assez bon; mais qui par sa faveur inconstante, nous laissa bien-tost, & fusmes surpris d'un vent contraire joignant la coste d'Angleterre, qui causa un mal de mer fort fascheux à mon compagnon qui l'incommoda grandement, & le contraignit de rendre le tribut ordinaire à la mer qui est l'unique remede & la guerison de ces indispositions maritimes. Graces à nostre Seigneur nous avions des-ja scillonné pour le moins cent lieues de mer avant que je me ressentisse beaucoup de ces fascheuses maladies, mais aprés je m'en trouvay tellement travaillé qu'il me sembloit n'avoir jamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant trois mois six jours de navigation qu'il nous fallut (à cause des vents contraires) pour traverser ce grand & espouventable Occean, & arriver à Kebec, demeure des Mineurs Recollects.

Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller necessairement & passer devant la Rochelle à la rade de laquelle nous nous arrestames deux jours, pendant lesquels nos gens allèrent negotier en ville pour leurs affaires particulieres. Il y avoit là bon nombre de Navires Hollandois tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, & à la riviere de Suedre proche Mareine, nous en avions des-ja trouvé en chemin environ 30 ou 40 en diverses flottes, & aucun n'avait couru sus nous, entant que nostre pavillon nous faisoit cognoistre: il y eut seulement un Pirate Holandois qui nous voulut attaquer & rendre combat, ayant des-ja à ce dessein ouvert ses sabors, faict boire & armer ses gens; mais pour n'estre pas assez forts, nous gaignames le devant à petit bruit & nous sauvames à la voille. Ce miserable traisnoit desja quand & luy un autre Navire chargé de sucre & autres marchandises qu'il avoit volé à des pauvres marchands François venans d'Espagne.

De la Rochelle on prend d'ordinaire un Pilote de louage pour conduire les Navires qui vont à la riviere de Suedre à cause de plusieurs lieux dangereux incognus aux pilotes estrangers. Celuy que nous prismes à la Rochelle tout expérimenté qu'il se disoit, pensa neantmoins nous faire perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de bruine comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous jetta sur des sables où nous demeurames eschouez, depuis les quatre ou cinq heures du soir, jusques au lendemain matin, qu'à la marée nous remis sus pied & en estat de voguer. Je vous laisse à considerer en cette disgrace qu'elle pouvoit estre la pensée d'un chacun, & si elle n'estoit pas capable d'affliger les plus resolus, car le Navire estoit tellement couché, que si Dieu par sa bonté ne nous eut preservé & calmé du tout le temps, c'estoit faict du Navire & de nous tous.

Le Capitaine & conducteur du Navire estoit doublemenf affligé, car il se voyoit à la veille de perdre non seulement le corps, l'honneur & les biens, mais en suitte tout l'equipage, aucun duquel n'eut le courage de boire ny de manger, encore que le souper fust prest & servy: pour moy j'estois fort débile & eusse volontiers pris quelque chose, mais la crainte de mal édifier me retint, me fit jeusner comme les autres, & demeurer en prière toute la nuict avec mon compagnon: nos Matelots parloient des-ja de jetter en mer le Pilote Rochelois, qui nous avoit eschoué, pendant qu'une partie de l'équipage vouloient se saisir de l'esquif pour chercher leur seureté si le Capitaine courageux ne les en eut empesché & menacé d'un coup de pistolet le premier qui s'y ingereroit. Il les contraignit de travailler pour le salut de tous, leur fist poser les quatre anchres & estre sur leur garde attendant l'assistance & misericorde de nostre Seigneur.

Je loue Dieu, qu'ayant pitié de ma foiblesse, il me fist grace d'estre fort peu esmeu pour le danger present, & eminent, ny pour tous autres que nous avons eu pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensée (me confiant en sa divine misericorde) que deussions perir, autrement il y avoit grandement à craindre pour moy, puis que les plus expérimentez Pilotes & Mariniers n'estoient pas sans crainte & apprehension, un desquels indigné du peu de peur que je tesmoignois pendant une furieuse tourmente de huict jours, me dit un peu en cholere qu'il doutoit que je fusse Chrestien de n'aprehender pas en des périls & dangers si eminens; je luy respondis que nous estions entre les mains de Dieu, qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, que je m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre Seigneur au païs des Sauvages, d'y endurer mesme le martyre si telle estoit sa saincte volonté que si sa divine misericorde vouloit que je perisse en chemin je ne m'en devois point affliger, que d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas un bon signe: mais qu'un chacun devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & aprés faire ce qu'on pourroit pour se delivrer du naufrage, puis laisser le reste du soing à Dieu.

Aprés estre delivré du péril de la mort & de la perte du Navire qu'on croyoit innevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivames d'assez bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel de Mareine. Nous nous desbarquames & n'estans qu'à deux bonnes lieuës de Brouage nous y allames passer quelque jours de repos, avec nos frères de la Province de la Conception, qui y ont estably un Convent, lesquels nous y receurent & accommoderent avec beaucoup de charité.

Nostre Navire estant chargé, & prest de se remettre sous voile, nous retournames nous rembarquer avec un nouveau Pilote de Mareine qui devoit nous reconduire au port de la Rochelle, mais Dieu adorable en ses jugemens, permit que ce Pilote nous pensa encor eschouer, ce qu'indubitablement auroit esté sans le grand jour qui fist voir le fond de l'eau, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile Pilote de cette mer, aussi estoit il de la pretendue Religion, & des plus opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous avoit eschoué, quoy que plus retenu & modeste.

Vers la Rochelle il se voit grande quantité de Marsoins, desquels nos Mattelots ne firent point estat, comme de ceux qui se prennent en pleine mer. Ils pescherent forces seiches lesquelles accommodées sembloient des blancs d'oeufs durs fricassez, ils prindrent aussi des Grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traîner aprés les galleries du Navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, lesquels nous servoient à faire du potage.

L'on dit que ce poison est appellé Grondin d'autant qu'estant hors de la mer il ne cesse de gronder comme un petit pourceau, contre l'ordinaire des poissons qui ne crient jamais, mais à cause de mon mal de mer qui me donnoit peu de relasche je n'y prins point garde, ny à beaucoup d'autres choses qu'en autre saison j'eusse curieusement observées.

Ce poisson n'estoit point trop à mon goust à cause de mon degoust, mais beaucoup moins la disourtoisie d'un Chirurgien huguenot qui seul avoit le soin de nous assister, car nous n'en pouvions tirer une seule bonne parole, non pas mesme ceux de sa prétendue religion, qui ne pouvoient approuver sa mauvaise, dereglée & mélancolique humeur, qui domine d'ordinaire en ceux qui ont l'ame assise en mauvais lieu.

Passant devant la Rochelle on renvoya le nouveau Pilote qui nous avoit ramené de Brouages, on remplit nos bariques d'eau douce dans l'Isle de Rez, puis ayant mis les voiles au vent & le cap à la route de Canada, nous cinglâmes par la Manche en haute mer à la garde du bon Dieu & à la mercy des vents qui nous furent favorables et discourtois selon leur inconstance.

_Des larrons & pirates. D'un Mattelot tué par accident. Tourmente fort grande. Prise d'un Navire Anglois. Des Baleines & du poisson appelle Dorade beau par excellence._

CHAPITRE II.

On se plaint, mais avec raison du grand nombre de voleurs & de larronneaux, qu'és guise de chenilles couvrent aujourd'huy presque toute la surface de la terre, dont les uns semblent honnestes gens & passent pour des gros Messieurs, & ceux-là sont les pires de tous, car ils desrobent beaucoup & font prendre ceux qui prennent le moins. Les autres moins dangereux sont ceux qui comme Hibous ne vont que de nuict, sont assez malcouverts & aussi peu courtois, ont tousjours la mine morne, triste & perfide comme gens de mauvaise conscience, mais il y en a une troisiesme espece entre les deux, qui sont les filous, les tireurs de laine, les emmielleux, les cajoleurs, les subtils, ceux qui vous font acroire que le blanc est le noir, font des querelles d'Allemands entr'eux puis feignent de se battre pour attaquer ceux qui veulent mettre le hola, & puis crient les premiers aux volleurs; ce sont ces batteurs de pavé qu'il faut appréhender. O qu'il est bon de ne se fier aujourd'huy qu'en Dieu, toute la terre est couverte de liens & de pieges contre les gens de bien & ceux qui marchent dans la candeur & la simplicité. C'est le regne des meschants & de ceux qui tirent le sang & la substance du peuple, desquels Dieu fera vengeance un jour & n'aura non plus de pitié d'eux qu'ils en ont eu du peuple.

Or de mesme que la terre a ses larronneaux, voleurs & brigands, la mer a ses pirates, escumeurs de mers & forbans, & si les uns sont bien meschans sur la terre les autres ne leur cedent en rien sur les eaux, car ils brisent les furieux flots de la mer & courent les vastes campagnes de cet element impitoyable avec la mesme gayeté qu'ils feraient sur la terre sans appréhender ny la mort ny le fond des abismes, qui les va tousjours menassans d'un prochain péril ou naufrage, dequoy ils ne se soucient non plus que s'ils n'avoient point d'ame à perdre ny d'enfer à redouter.

De ces pirates vous en voyez, comme les voleurs sur la terre, qui font les honnestes marchands pour n'estre point soupçonnez, & surprendre quand ils trouvent leur coup disposé, autrement ils se tiennent sur la mine de gens de bien. Les autres sont sans dissimulation & veulent bien qu'on les cognoisse pour tels qu'ils sont, car comme il n'y a que des coups à gaigner chez eux, ils sçavent bien qu'on est tousjours à la deffensive contre eux, & ce fut un de ceux là qui nous vint menacer à deux ou trois cens lieuës de mer, auquel il ne fut rien respondu, pour n'estre alors en estat de deffence, mais parti d'auprès de nous, on tendit le pont de corde & chacun se tint sur ses armes, pour rendre combat au cas qu'il fut revenu, mais il nous laissa aller ayant bien opinion qu'allant en Canada on n'avoit pas grand richesse, & que de nous vouloir oster nos vivres il n'y eut pas grand gain pour eux non plus que pour nous de contentement qui nous eut oblige à nous bien battre. Toutesfois il fut encore trois ou quatre jours à roder les mer à nostre veue pour descouvrir la proye.

Il arriva un accident dans nostre Navire le premier jour du mois de May qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que tous les Matelots s'arment au matin, & en ordre; font une salve descoupeterie au Capitaine du vaisseau, un bon garçon peu dressé aux armes par imprudence donna une double ou triple charge à un meschant mousquet qu'il avoit & pensant le tirer il se creva & tua le Mattelot qui estoit à fon costé, en blessa un autre legerement à la main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu que ce pauvre homme blessé à mort; car ayant toutes les parties naturelles emportées, & quelque peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient, aprés qu'il fut revenu de pasmoison à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe & d'y appliquer ses remèdes, & jusques à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté, & d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade ny blessé à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa & peu de temps aprés il mourut: puis il fut enveloppé dans sa paillasse & mis le lendemain sur le tillac où nous dismes l'Office des morts, & toutes les prières accoustumées, puis le corps ayant esté mis sur une planche fut fait glisser dans la mer, puis un tizon de feu allumé & un coup de canon tiré qui est toute la pompe funèbre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent sur mer.

Depuis nous fusmes battus d'une tempeste si grande par l'espace de sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust joindre au Ciel, ou que tout l'Occean se deust bouleverser, de manière que l'on avoit de l'apprehension qu'il se deust rompre quelque membre du Navire pour les grands coups de mer qu'il recevoit à tout moment ou que les vagues furieuses qui donnoient jusques par-dessus la Dunette l'abymasse sans resource, car elles avoient desja rompu & emporté les galleries avec tout ce qui estoit dedans: c'est pourquoy on fut contraint de caler le voile & d'abandonner le Navire à la violence de la tourmente, & des flots qui nous balotoient d'une estrange façon sans que nous sçeussions où les vents nous jettoient, pour ce qu'il estoit impossible pour lors de prendre les elevations ny par le Soleil, ny par le Nord, & de nous sauver encore moins, si Dieu nostre vray Cocher ne nous eust protégé & sauvé par une grace speciale de cest evident naufrage. Cependant s'il y avoit quelque coffre mal amarré on l'entendoit rouller & quelquesfois la marmite estoit renversée, & en disnans ou soupans si nous ne tenions bien nos plats ils voloient de la table à terre & les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire selon le mouvemenr du Navire que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit plus & n'y pouvions remedier. Pendant ce temps là les plus devots passagers prioient Dieu & se mettoient en bon estat, mais pour les Mattelots je vous asseure qu'ils ne tesmoignerent jamais moins de devotion sinon quelqu'un, encore estoit-ce en cachette peur d'estre mocqué, mais quand c'est tout à bon qu'il faut périr, c'est alors que tout le monde se met en son devoir, mais souvent trop tard par une invention du Diable qui nous fait différer nostre conversion. Il est tres-bon de ne se point troubler voire très-necessaire pour chose qui arrive, à cause que l'on est moins apte à se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus insolent, ains le recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense estre expedient & necessaire à son salut & delivrance.

Or ces tempestes bien souvent nous estoient presagées par les Marsoins qui pour lors environnoient nostre vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante, dont les uns ont le museau moussé & gros, & les autres pointus & allongé commes cannes.

Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec le Pere Nicolas dans la Chambre du Capitaine ou je lisois pour mon contentement spirituel les Méditations de sainct Bonaventure, ledit Pere n'ayant pas encore achevé son Office le disoit de genouils proche la fenestre qui regarde sur la gallerie comme un coup de mer rompit un aiz du siege de la Chambre, entra dedans, sousleva ledit Pere & m'envelopa une partie du corps qui m'ayant esblouy me fist promptement lever en sursaut & à tastons ouvrir la porte pour donner cours à l'eau, me resouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son fils se trouverent un jour noyez d'un coup de mer qui entra dans leur Chambre comme cet autre estoit entré dans la nostre.

Nous eusmes aussi par fois des ressaques jusques au grand masts, c'est à dire que le Navire puisoit à mesme dans la mer & s'en falloit peu que le reste n'allast au fond, mais lors que cela arrivoit au plus fort mesme de nos prieres on quittoit tout pour maneuvrer & puis on continuoit ses devotions qui ne sont pas si eschauffées en mer que l'on ne prennes tousjours garde aux vents & aux flots qui nous envoyoient par fois de merveilleux rafraischissemens qui donnoient à rire aux moins mouillez & pitié aux mieux trempez. Bon Jesus que la vie des Mariniers est une vie estrange & merveilleuse, car s'ils ont quelquesfois une heure de bon temps ils en ont d'autres qui sont bien discourtoises & pleines de difficultés, je l'ay ouy dire, & je le croy qu'il y a neantmoins plus de vieux Mariniers que de vieux Laboureurs, pour vous dire que nonobstant tout ce qui se passe peu perissent, & que l'on n'est pas si tost en terre que l'on veut retourner en mer où la santé se trouve fortifiée par le vomissement & la diette.

Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà des Isles Assores qui sont Isles riches & bien peuplées appartenant au Roy d'Espagne, desquelles nous n'approchasmes pas plus prés que d'une journée au dire de nostre Pilote.

Ordinairement aprés une grande tempeste vient un grand calme, comme en effet nous en avions quelquesfois de bien importuns, qui nous empeschoient d'avancer chemin, durant lesquels les Mattelots jouoient & dansoient sur le tillac; puis quand on voyait sortir de dessous l'Orizon un nuage espais, c'estoit lors qu'il falloit quitter ces exercices, & prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre vaisseau s'en dessus dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à exécuter ce que le maistre du Navire commandoit.

Or le calme qui nous arriva aprés cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la mer, un grand tonneau de très-bonne huile d'olive, que nous apperceusmes flottant sur les eauës assez proche de nous, nous en apperceusmes encore un autre deux ou trois jours aprés: mais la mer un peu trop agitée pour lors nous en priva. Ces tonneaux comme il est à presumer, estoient de quelque Navire brizé en mer par les furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps auparavant.