Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 55

Chapter 553,819 wordsPublic domain

Choumin ayant eu parole des sieurs de Champlain,& du Pont qu'ils les accommoderoient de quelques vivres à credit, il leur fit signe de passer la riviere, & se rendre vers Kebec s'ils pouvoient trouver passage entre les glaces, comme ils firent, non, sans courir de grandes risques de leur vie, mais comme de pauvres loups, la faim les faisoit sortir des bois, dont nous en eusmes huict qu'il nous fallut nourrir l'espace de huict jours, & puis se retirerent en leurs cabanes proches de l'habitation, qu'ils demeurerent jusques à la fin du mois de janvier, qu'ils s'en allerent chasser (la saison estant lors bonne) vers le lac de sainct Joseph, où ils firent bien leur profit aux despens des caribouts, eslans & autres bestes qui y sont à foison.

Ce lac de sainct Joseph de grande estendue, a esté ainsi nommé par les François, à cause que le Pere Joseph superieur de nostre maison y avoit passé partie d'un Hyver avec les Barbares, comme en un tres-bon endroit, tant pour la pesche que pour la chasse, comme j'ay dit, y ayant tout autour quantité de bestes fauves, & des castors en abondance, & d'où il n'y a de l'habitation que pour une journée de chemin en Hyver, & encore moins en esté, mais qui est de tres-difficile accés, à cause de quatorze sauts que l'on rencontre en chemin, où il faut tout porter, & le canot, & l'équipage plus de deux lieuës loin parmy les-bois.

Le jour pris que tous les Sauvages devoient partir pour leur retour parmy les bois, l'un d'entr'eux à ce député, le cria à pleine teste, par tour le quartier, disant: O hommes qui estes icy campez, on a jugé à propos que demain matin on decabanera pour un tel voyage, que tout le monde se tienne donc prest, car je m'en vay marquer le chemin, ce qu'il fit en donnant quelque coups de haches à certains arbres qui leur servirent de guide, dons j'admire l'invention, mais bien davantage quand sans ces marques il passent de droite ligne, jusques à plusieurs lieuë, trouver un nid d'oyseau, je dis un petit nid d'oyseau, un morceau d'eslan caché dessous la neige, ou un chute qui ne paroist qu'à trois pas de vous.

C'est icy ou les plus entendus Astrologues & Mathematiciens Europeans perdroient leur theorie, & leur beau discours, devant un peuple qui ne sçait les choses que par la pratique, & non des livres, j'ay veu des personnes que pour avoir leu de ces livres, se croyoient fort habiles gens, lesquels: venant à l'expérience se trouvoient fort ignorans devant des Mariniers mesmes, qui sçavoient à peine lire. La théorie de nos Doctes est bien necessaire, mais la pratique de nos Barbares vaut encor mieux, à laquelle je me fierois plustost qu'à l'autre.

Tout le camp estant levé, & les cabanes ruinées, ce qui se fait en fort peu de temps, le bagage fut disposé arrangé, & accommodé sur les traisnes, qui sont leur chariots de bagages, dont les unes sont longues de plus de dix pieds, & les autres moins, larges seulement d'un pied ou peu plus, à cause de beaucoup d'arbres, & de lieux fort estroits, où il leur convient souvent passer. Les femmes, & les filles qui en sont les chevaux, & les mulets, se mirent sous le joug passans une corde sur leur front qui tenoit au chariot, & avec cet ordre se mirent en chemin dés lendemain matin, pour passer les premières (avant le gros de l'armée) devant nostre maison, où elles esperoient recevoir une ample charité qu'on leur fit le mieux que l'on peut, car elles sstoient toutes si maigres & deffaictes, aussi bien que les hommes qui vindrent après, qu'elles faisoient horreur & pitié.

Neantmoins avec toutes ces peines, ces souffrances,& ces travaux, elles estoient toutes si gayes & contentes qu'elles ne faisoient que rire & chanter en chemin, ce qui faisoit estonner nos Frères qui leur portoient une sainte envie, de pouvoir estre patiens comme elles, parmy de si cruelles necessitez qu'elles devoroient avec un courage viril, en ce faisant violence, car elles ne sont point insensibles.

C'est une leçon louable que les Sauvages nous donnoient demeurans avec eux, de ne nous attrister point pour chose qui nous arivat. Si tu t'attriste, disoient-ils un jour au Pere le Jeune, tu seras encore plus malade, si ta maladie augmente tu mouras, considere que voicy un beau pays, ayme le, si tu l'aymes tu t'y plairas, si tu t'y plais tu t'y resjouyras, si tu t'y resjouys, tu guariras, & par ainsi tu vivras contant, & ne mourras point miserable.

_Histoire plaisante d'un Sauvage qui mangea la menestre d'une chienne, qui luy eut par aprés tousjours hayne, & de trois filles Sauvages qui furent données au sieur de Champlain, pour estre instruites en la foy, & és bonnes moeurs._

CHAPITRE V.

Entre les exemples que j'ay rapportée de la necessité, & indigence extreme en laquelle tombent quelque fois nos Montagnais, je n'en ay point remarqué une plus admirable, & digne de compassion que celle que je m'en vay vous dire, & qui vous estonnera d'autant plus que le débat estoit entre le pere, & le fils également pressez de la faim. Il vint chez nous un Barbare de la mesme Nation, surnommé Brehaut par les François, à raison qu'il crioit si haut quand il parloit qu'on l'entendoit de toutes parts, non qu'il fut sourd, mais mal habitué, il estoit tellement affamé, qu'aprés avoir mangé un plain plat de pois cuits, avec un gros morceau de pain bis, tel que nous l'avions, c'est à dire bien pauvre pour la saison. Appercevant une chaudière sur le feu, voulut sçavoir ce qui estoit dedans (car la faim rend les personnes importunes) on luy dit que c'estoient des peaux d'anguilles, avec du son d'orge, & des meschantes fueilles de choux, que l'on faisoit bouillir pour le disner de nos chiens. Ah dit-il que vos chiens sont bien traictez, & moy je meurs de faim, donnez moy de leur menestre; car je ne suis pas encore rassasié.

Or comme on sçait qu'ils ne sont pas trop délicats, & qu'il n'en pouvoit arriver aucun inconvenient. Nos Religieux ne firent aucune difficulté de descendre la chaudière, & de luy en donner un plein plat, qu'il avalla fort avidemment en tortillant, car le bouillon estoit si chaud qu'il se brusloit sans lascher prise. Son petit fils aagé de neuf à dix ans, voulut avoir part au festin, & avalloit les peaux d'anguilles routes entières, aussi bien que le pere, mais comme ils humoient alternativement l'un aprés l'autre dans un mesme plat, il arriva que le père avalla le bout d'une peau, & le fils l'autre bout, & tiraient avec les dents à qui l'emporteroit, sans prendre garde qu'ils se brusloient, & firent si bien que chacun eut son bout, ce qui fit grande compassion.

Mais pour ce que le pere reprochoit à son fils, qu'il estoit un gourmand, & que le fils de mesme luy rendoit son change, disant qu'il mangeoit tout, l'on trouva expédient pour les mettre d'accord, donner à part le manger au petit, aussi glouton que son pere affamé.

Or comme nos Religieux pensants qu'ils estoient plus que suffisamment rassasiez, voulurent serrer le reste, Brehaut leur dit que s'ils l'agreoient ils viendraient bien à bout de tout, & qu'on ne leur devoit faire un festin à demy, de maniere qu'ils rendirent la chaudière nette comme un escu, aprés en avoir mangé un bon seau de menestre. Mais ce fut icy bien la pitié, car comme ils estoient fort empeschez à vuider la chaudiere, la chienne pour qui le festin avoit esté fait estoit là sous une couche, qui regardoit avec regret ce debris, laquelle à la fin portée de cholere du mauvais service qu'on luy rendoit, sortit de son trou, & se jetta à ce Barbare qu'elle fit crier à l'ayde, ce qu'elle n'avoit jamais fait, & deslors elle ne peut plus souffrir de Sauvage en nostre Convent, ny mesme ouyr parler leur langage sans abbayer, & faire du bruit.

Avant que les Montagnais partissent pour les bois & la chasse, ils voulurent recognoistre le sieur Champlain de quelques presents, & adviserent entr'eux quelle chose luy seroit la plus agréable, car ils tenoient fort chers les plaisirs, & l'assistance de vivres qu'ils en avoient receus. Ils envoyerent Mecabau, autrement Martin par les François, au P. Joseph pour en avoir son advis auquel il dit, mon fils, il me souvient qu'autrefois Monsieur de Champlain a eu desir d'avoir de nos filles pour mener en France, & les faire instruire en la loy de Dieu, & aux bonnes moeurs, s'il vouloit à present nous luy en donnerions quelqu'unes n'en serois tu pas bien contant, à quoy luy respondit le P. Joseph que ouy, & qu'il luy en falloit parler, ce que les Sauvages firent de si bonne grâce, que le sieur de Champlain voulant estre utile à quelque ame, en accepta trois, lesquelles il nomma, l'une, la Foy, la seconde, Lesperance, & la troisiesme la Charité, desquelles il prit un tel soin qu'il les fit instruire avec beaucoup de peine, non seulement aux choses de la foy, niais aussi en des petits exercices de filles, & en tapisserie qu'il leur trassoit luy-mesme, & leur monstroit les fautes & pour ce qu'il avoit fort peu de laine, quand elles l'avoient employé, il leur faisoit deffaire l'ouvrage & en recommencer un autre d'une autre sorte, à quoy elles obeissoient ponctuellement pour estre d'un naturel assez patientes, & non legeres.

Plusieurs croyoient que les Sauvages n'avoient donné ces filles au sieur de Champlain que pour s'en descharger, à cause du manquement de vivres, mais ils se trompoient, car Choumin mesme à qui elles estoient parentes desiroit fort de les voir passer en France, non pour s'en descharger, mais pour obliger les François, & en particulier le sieur de Champlain, qui en effect s'en tenoit obligé, pour ce que tout son dessein en ce bon oeuvre estoit de gaigner ces trois ames à Dieu, & les rendre capables de quelque chose de bon, en quoy je peux dire qu'il a grandement mérité, & qu'il se trouvera peu d'hommes capables de vivre parmy les Sauvages comme luy, car outre qu'il souffre bien la disette, & n'est point delicat en son vivre, il n'a jamais esté soupçonné d'aucune deshonnesteté pendant tant d'années qu'il a demeuré parmy ces peuples Barbares, c'est ponrquoy ces bonnes filles l'honoroient comme leur pere, & luy les gouvernoit comme ses filles.

Le Samedy d'après la Purification, le Pere Joseph partit avec le Frere Charles pour le Cap de tourmente administrer les Sacremens de Confession, & Communion à sept ou huict François qui y estoient là demeurans, mais le froid fut si grand, & le vent si impetueux qu'ils furent contraints de coucher en chemin, sur un grand lit de neige enveloppez dans la couverture d'un extreme froid qui les pensa faire mourir. Ce sont là les Delices, & les caresses desquelles on est souvent visité en voyageant l'Hyver, lorsque pour le secours de quelque ame, ou le soin de chercher sa nourriture, il faut battre la campagne, & coucher emmy les bois. Je sçay bien que le froid est assez grand en France, mais incomparablement plus long en Canada, & moindre au pays des Hurons, où il fit un peu d'excez au temps que j'y demeurois, mais contre son ordinaire.

_Arrivée de la flotte Angloise à Tadoussac, & la prise qu'ils firent du Cap de tourmente, avec le presage qui en avint par la cheute de deux tournelles du fort, & d'un petit Sauvage qui fut creu fils du Roy de Canada._

CHAPITRE VI.

Je ne voudrois pas m'amuser aux augures & pronostiques des anciens Payens, ny à celles de nos modernes, qui sont ordinairement fausses, & ausquelles on ne doit adjouster de foy. Mais Dieu le Créateur qui comme un bon pere de famille ne veut pas la perte de ses enfans ains qu'ils vivent, nous menace souvent par des signes extérieurs ou prodiges, qui nous apparoissent comme autant d'avuant-coureurs de son prochain chastiment.

La cheute inopinée de deux tourelles du fort de Kebec, advenue peu de jours avant l'arrivée des Anglois, estonna fort tous les François, lors qu'un Dimanche matin 9e jour de Juillet 1628, ils virent ce funestre eschet, qu'ils prirent à mauvaise augure. Car quelle apparence, disoient les plus devots, eussent elles pü tomber d'elles mesme en un calme si grand, si Dieu par cette cheute ne leur eut voulu signfier quelque chose de malheureux. Il n'y avoit que trois ans qu'elles estoient basties, ce n'estoit donc pas la vieillesse, qui avoit causé leur ruyne, mais l'indevotion des habitans, que Dieu vouloit chastier par le ravage des Anglois.

Il y en avoit neantmoins qui n'avoient pas ce sentiment là, & prenoient les choses au pis, car ils disoient que les imprecations des ouvriers, qui trop pressez en leurs ouvrages, n'avoient à peine le temps de respirer, avoit renversé ce bastiment, là, ce qui pouvoit bien estre, disoient d'autres, car il n'y avoit année qu'il ne tombat quelque chose du fort, où l'impatience des ouvriers se voyoit en ce qu'il y falloit tousjours remettre la main, & faire les choses comme par despit, à cause de cet empressement des Chefs, du moins ils s'en plaignoient.

Pendant cet accident inopiné & interpreté ainsi à la fantaisie d'un chacun quatre Navires Anglois, avec un cinquiesme de la compagnie, qu'ils avoient pris à l'Isle percée, entrerent au port de Tadoussac, où ayans trouvé une barque Françoise la firent promptement armer, & ayans corrompu quelque Sauvages par presents, comme il est aysé, ils les y firent embarquer avec environ vingt de leurs hommes, qui estoient en partie François, pour se saisir du Cap de tourmente, où estoit nourry tout le bestial des hyvernants, & de là aller surprendre Kebec s'ils pouvoient, avant que les François cussent esventé leur venue.

Mais à mesme temps que la barque eut levé l'anchre pour ce malheureux dessein, partirent du mesme lieu, nostre Napagabiscou avec un autre Sauvage de nos amis, pour en aller advertir les François, sans sçavoir neantmoins que ce fussent François, ou Anglois, ny quel estoit leur dessein; & firent telle diligence que les ayans devancé, ils arriverent au Cap de tourmente, où ils donnerent advis au sieur Foucher qui y commandoit, de tout ce qu'ils avoient veu, lequel à mesme temps despecha deux de ses hommes pour en porter les nouvelles à Kebec mais sans asseurer quels vaisseaux s pouvoient estre, car les Sauvages luy avoient dit que le Capitaine Michel y estoit avec plusieurs autres François, mais que leur Cappots & chapeaux, estoient neantmoins d'Anglais, c'est ce qui les fit douter, & donner l'espouvente qu'ils auroient bien tost sur les bras, l'ennemy des François, comme il arriva.

Le Pere Joseph se trouva lors fort à propos à Kebec, prest d'aller administrer les Sacrements aux François du Cap de tourmente, où nous avions estably une Chapelle, laquelle les Anglois ont depuis bruslée, avec la maison des Marchands, & esgaré tous nos ornemens servans à dire la saincte Messe. Le canot estant disposé à l'ayde de l'un de nos Freres qui l'accompagnoit, ils partirent promptement avec ses deux Messagers arrivez de nouveau, avec dessein de donner jusques à Tadoussac, pour en rapporter de certaine nouvelle, & ne tremper plus dans les doutes de ces Navires. Mais, ayans à peine advancé 4 ou 5 lieuës dans le fleuve, ils apperceurent deux canots de Sauvages venir droit à eux, avec une diligence incroyable, qui leur crioient du plus loing, à terre à terre, sauvez-vous, sauvez-vous, car les Anglois sont arrivez à Tadoussac, & ont envoyé ce matin fourager, & brusler le Cap de tourmente.

Ce fut une alarme bien chaudement donnée, & qui augmenta à la veue du sieur Foucher, couché tout de son long à demy mort dans le canot, du mauvais traictement des Anglois, duquel ils sceurent au vray le succés de leur malheureuse perte.

Il ne faut pas demander s'il fallut tourner visage à Kebec plus viste qu'on n'estoit venu, mais ayans le vent, & la marée contraires, les Pères furent contraincts de ceder à la necessité, cacher leur canot dans les bois & s'en aller par terre jusquea à l'habitation, par un temps fort fascheux, que le sieur de Champlain fut amplement informé du bruslement & desastre arrivé au Cap de tourmente en la maniere suivante.

La barque ayant abordé le Cap, & les Anglois pris terre une matinée que le bestial estoit desja dans la prairie, ils s'accosterent de quatre ou cinq François qui en avoient la garde, & feignans estre des leur, les sceurent si bien cajoler, que leur ayans fait croire qu'ils estoient là envoyez de la part du sieur de Rocmont, pour les advertir de sa venue, & de là porter des vivres à l'habitation, que les pauvres François de trop facile croyance, grandement resjouys de si bonnes nouvelles, leur donnerent libre entrée dans leur maison, & la collation de tout ce qu'ils avoient de meilleur; Mais ô bon Dieu quels hostes, ils ne furent pas plustost entrez dans ce logis mal gardé, qu'ils pillerent & ravagerent comme ennemis jurez, tout ce qu'il y avoit là dedans, puis ayans faict rentrer le bestial au nombre de quarante ou cinquante pieces, ils tuerent quelques vaches pour leur barque, mirent le feu par tout, & consommerent jusques aux fondemens de la maison, une seule vache exceptée, qui se sauva dans les bois, & six autres que les Sauvages avoient attrappé pour leur part du debris. Ce fut là une grande desolation, & une furie de gens qui ne craignoient point Dieu, ny d'offenser leur propre patrie, car comme j'ay dit, une partie de ces voleurs estoient François naturels, dont aucuns estoient de cognoissance, qui fut la cause que le sieur Foucher Capitaine dudit Cap de tourmente, fut plus facilement trompé, & y pensa encor perdre la vie, car en se sauvant dans un canot de Sauvage, ils luy frizerent les moustaches à coups de mousquets, & emmenerent prisonniers un nommé Piver, sa femme, sa petite niepce, & un autre jeune homme avec eux.

Apres avoir faict ce malheureux eschet ils s'en retournerent à Tadoussac avec tout leur butin, & de là avec leurs cinq vaisseaux, & une barque, au devanr de la flotte Françoise qu'ils attaquerent, & battirent si vivement, qu'ils s'en rendirent les maistres, comme je diray plus amplement cy aprés.

La victoire obtenue, & tous les Navires rendus par composition. Entre les choses plus precieuses de leur pillage, ils firent particulièrement estat du petit Huron nommé Louys de saincte Foy, qu'ils croyoient estre le fils du Roy de Canada, & en cette qualité le trainerent & habillerent tousjours fort magnifiquement & splendidement, pensans en recevoir de grandes gratifications & recognoissances de la part du Roy son pere, mais ils furent bien estonnez qu'ayans subjugué le pays, & demandé à voir ce beau Roy pretendu, qui par un bon-heur estoit descendu à la traite cette année là, il ne leur fut monstré qu'un pauvre homme à demy nud, & tout mourant de faim, qui leur demanda à manger, & à voir son fils.

A la verité cela les fascha fort, de s'estre ainsi mespris, & que ce faux bruit de Royauté leur eut causé tant de despence, mais pourquoy simples qu'ils estoient, croyoient ils des diademes, où il n'y avoit qu'une extreme pauvreté, la faute en estoit leur, car ils ne devoient croire si de leger au rapport de quelques mattelots qui se gaussent là aussi-bien qu'icy, d'autant plus plaisamment que l'oisiveté y est plus en règne. Le Capitaine Thomas vice-Admiral, luy vouloit oster tous ses habis & rendre à son pere, habillé en Sauvage, mais quelqu'uns de ses amis luy conseillerent de le laisser honnestement couvers, afin d'encourager les autres enfans Hurons de bien esperer des Anglois, & de venir librement à eux & laisser là les François.

Il luy laissa donc un habit de crezé d'Angleterre enrichi d'un gallon d'argent dentelé, & en cest estat le rendit à son pere, luy promettant d'ailleurs, que si l'année prochaine il leur amenoit force Hurons, à la traicte ils luy rendroient les autres habis, qui estoient les uns d'escarlate & du drap du seau, chamarez de passemens d'argent, & d'autres de drap d'Angleterre minime en broderie d'argent, & les manteaux de mesmes.

Or le sieur de Champlain ayant esté ainsi amplement informé du desastre arrivé au Cap de tourmente, craignant qu'il luy en arriva de mesme à Kebec, mist ordre par tout pour la deffence de la place. Ce qu'ayant fait on vit arriver une chalouppe de prisonniers François entre lesquels estoient Piver, sa femme & sa niepce, avec quelques Basques, chargez d'un mot de lettre au sieur de Champlain de la part de Kerque Admiral de la flotte Angloise, qui le sommoit de luy rendre la place & luy envoyer ses articles pour la composition qu'il luy offroient assez honnorables, veu la necessitê où ils estoient de vivres & de munitions. Coppie de laquelle lettre j'ay icy inserée avec la responce du sieur de Champlain qu'il luy enuoya par les mesmes messagers Basques dés le lendemain matin.

MMESSIEURS, je vous advise comme j'ay obtenu commission du Roy de la grande Bretagne, mon très honnoré Seigneur & Majesté, de prendre possessîon de ces païs, sçavoir Canada & l'Acadie, & pour cet effect nous sommes partis dix-huict Navires, dont chacun a pris la route selon l'ordre de sa Majesté, pour moy je me suis des-ja saisi de la maison de Miscou, & de toutes les places & chalouppes de ceste coste, comme aussi de celles d'icy à Tadoussac où je suis à present à l'ancre, vous serez aussi advertis comme entre les Navires que j'ay pris, il y en a un appartenant à la nouvelle compagnie qui vous venoit treuver avec vivres & rafraichissemens, & quelques marchandises pour la traicte, dans lequel commande un nommé Norot: le sieur de la Tour estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel j'ay abordé de mon Navire: je m'estois preparé pour vous aller treuver, mais j'ay treuvé meilleur seulement d'envoyer une patache & deux chalouppes pour destruire & se saisir du bestial qui est au Cap de Tourmente, car je sçay que quand vous serez incommodé de vivres, j'obtiendray plus facillement ce que je desire, qui est d'avoir l'habitation: & pour empescher que nul Navire revienne je resous de demeurer icy jusqu'à ce que la saison soit passée, afin que nul Navire ne vienne pour vous avictuailler: c'est pourquoy voyez ce que désirez faire, si me desirez rendre l'habitation ou non, car Dieu aydant tost ou tard il faut que je l'aye, je desirerois, pour vous, que ce fust plustost de courtoisie que de force, à celle fin d'esviter le sang qui pourra estre respandu des deux costez, & la rendant de courtoisie vous vous pouvez asseurer de toute sorte de contentement, tant pour vos personnes, que pour vos biens, lesquels sur la foy que je pretends en Paradis, je conserveray comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminué la moindre partie, du monde. Ces Basques, que je vous envoye sont des hommes des Navires que j'ay pris; lesquels vous pourront dire comme les affaires de la France & l'Angleterre vont, & mesme comme toutes les affaires se passent en France touchant la compagnie nouvelle, de ces pais, mandez moy ce que desirés faire, & si desirés traicter avec moy pour cette affaire, envoyés moy un homme pour cet effet, lequel je vous asseure de cherir comme moy-mesme avec toute sorte de contentement, & d'octroyer toutes demandes raisonnables que desirée, vous resoudant à me rendre l'habitation. Attendant vostre responce & vous resoudant de faire ce que dessus, je demeureray, Messieurs, & plus bas vostre affecttionné serviteur, David Quer, du bord de la Vicaille, ce 18 Juillet 1628, stille vieux, ce 8 de Juillet stille nouveau. Et dessus la missive estoit escrit, à Monsieur de Champlain, commendant à Kebec.

La lecture faicte par les sieurs de Champlain, & du Pont son Lieutenant en la presence de tous les principaux de l'habitation, il fut conclus aprés un long conseil, de luy envoyer la responce suivante toute pleine d'honnesteté, & de bon sentiment.