Part 51
Avant mon depart nous les conduisimes dans nostre Convent, leur fismes festin, d'une plaine chaudière de poix assaisonnée d'un peu de lard, & les caressames à nostre possible, dequoy ils se sentoient grandement honorez, mais bien davantage lors qu'aprés le repas nous leur donnames à chacun un petit present, & au Capitaine du canot un grand chat pour porter en son païs, present qui luy agréa tellement pour estre un animal incognu en tout le Canada, qu'il ne sçavoit assez nous en remercier à son gré, voyla comme les choses rares sont estimées par tout, encores qu'en soy, elles soient de peu de valeur.
Ce bon Capitaine estimoit en ce chat un esprit raisonnable, voyoit que l'appellant, il venoit & se jouoit à qui le caressoit, il conjectura de là qu'il entendoit parfaitement bien le François & comprenoit tout ce qu'on luy disoit, aprés avoir bien admiré cet animal, il nous pria de luy dire qu'il se laissast emporter en sa Province & qu'il l'aymeroit comme son fils. O Gabriel qu'il aura bien dequoy faire bonne chère chez moy, disoit le bon homme, tu dis qu'il aime fort les souris & nous en avons en quantité, qu'il vienne donc librement à nous, ce disant, il pensa embrasser ce chat que nous tenions auprès de nous, mais ce meschant animal qui ne se cognoissoit point en ses caresses, luy jetta aussitost les ongles & luy fist lascher prise plus viste qu'il ne l'avoit approché.
Ho,ho,ho, dit le bonhomme, est ce comme il en use ongaron, otiscohat, il est rude, il est meschant, parle à luy. A la fin l'ayant mis à toute peine dans une petite caisse d'escorce, il l'emporta entre ses bras dans son canot & luy donnoit à manger par un petit trou du pain qu'on luy avoit donné à nostre Convent, mais ce fust bien la pitié lors que luy pensant donner un peu de sagamité, il s'eschappa & prit l'essort sur un arbre d'où ils ne le purent jamais ravoir, & de le rappeler il n'y avoit personne à la maison, il n'entendoit point le Huron, ny les Hurons la maniere de le rappeller en François, & par ainsi ils furent contraints de luy tourner le dos & le laisser sur l'arbre bien marry d'avoir fait une telle perte & le chat bien en peine qui le nourriroit.
La naifveté de ce bon homme estoit encore considérable en ce qu'il croyoit le mesme entendement & la mesme raison estre au reste des animaux de l'habitation, comme au flux & reflus de la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre & avoir une ame capable du vouloir ou non vouloir, comme une personne raisonnable, & là dessus je brise par cest à Dieu que je fais à nostre pauvre Canada, lequel je ne quitte qu'avec un extreme regret & desplaisir de n'y avoir achevé le bien encommencé, & veu le Christianisme que j'avois esperé.
O mon Dieu! je vous recommande & remets entre les mains ce pauvre peuple que nous aviez commis. Vous ne m'avez pas jugé capable de vous y servir plus long-temps Seigneur, puis que si-tost m'en avez retiré, & avez commandé à l'Ange tutelaire du païs, de ne point debatre de mon retour avec celuy de la France, où il faut que l'accomplisse vos divines volontés. Ce n'est point à moy de penetrer dans vos secrets divins, mais d'admirer & adorer vostre divine providence & vos jugemens souverains. Au moins ô mon Dieu, ayez pour aggreable ma bonne volonté & l'affection que m'aviez donnée de vous servir en la conversion des Hurons & d'y endurer la mort mesme pour l'amour de vous si telle eut esté vostre divine volonté, puis que tout ce que je puis est d'advouer mon impuissance & mes demerites. Et me prosternant aux pieds de vostre divine Majesté, Vous supplier me donner vostre benediction avant que je m'embarque, avec celle de vostre Pere celeste & du S. Esprit, qui vit & regne au siecle des siecles Amen.
Nous primes congé de nos pauvres Freres & leur dimes à Dieu, non sans un extreme regret de nous separer, car la moisson qui se voyoit preste à cueillir avoit plustost besoin de nouveaux ouvriers, que d'en diminuer d'utils comme le P. Irenée, car pour moy je ne servois que de nombre.
Nous entrames dans nostre Chapelle pour offrir nos larmes & nos voeux à nostre Seigneur, puis d'un mesme pas ayans pris congé des François, & de mes pauvres Sauvages ausquels nous consignasmes ce peu de commoditez que nous envoyons au bon P Nicolas, nous nous embarquames le dit Père & moy pour Tadoussac, d'où nous partimes dans le grand Navire pour Gaspay, où nous sejournames quelque jours; pendant lesquels nous apprimes de quelque pescheurs de molues, que les Anglois nous attendoient à la manche, avec deux grands vaisseaux de guerre pour nous prendre au destroit.
C'estoit là une nouvelle mauvaise à gens mal armez, & encore moins hardis contre des Navires armez, nous qui n'estions que marchands. On tint conseil de guerre pour adviser à ce qu'on avoit à faire, & fut jugé expédient d'attendre l'escorte des trois autres Navires de la flotte qui se chargeoient de molues, avec lesquels nous fismes voile, & donnâmes en vain la chasse à un Pirate Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre, passant au travers de nostre armée.
A la verité la faute que fit nostre avant-garde, le corps d'armée, & l'arriere-garde à la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pas gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de là s'aller saisir des Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sçait quelle prouesse nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous estoit venu braver jusques chez nous.
Approchans de la Manche, l'on jetta la sonde & ayant trouvé fond à 90 brasses, le Pilote Cananée eut ordre d'aller à Bordeaux avec une patache de 50 tonneaux, laquelle fut prise des Turcs le long de la coste de Bretagne, & les hommes fais esclaves comme j'ay dit au Chapitre 4 du premier livre.
Deux ou trois jours aprés il s'esleva une brume si obscure & favorable pour nous, qu'ayans à cause d'icelle, perdu nostre route, donné jusques dans la terre d'Angleterre vers le cap appelle Tourbery, nous esquivames par ce moyen la rencontre de ces Pirates Anglois, naturellement ennemis des François.
Nous voyla donc asseurez de ce costé là, tous en rendent graces à Dieu, & prient pour le bon succés du voyage, car jusques à ce que l'on soit à terre il ne se faut vanter de rien, je loue en cela ce qu'on m'a dit des Espagnols, qu'ils ne mettent jamais aucun Navire en mer pour des voyages de long cours, qu'il n'y ait tousjours quelque bons Peres, ou Religieux dedans, car quand ils ny serviroient d'autre chose que d'empescher les mauvais discours, ce seroit tousjours beaucoup. Je diray ce mot à la louange des Mariniers qui nous ont conduits qu'à la reserve de quelque parpaillots, tout le reste nous a fort edifié jusques aux Chefs, desquels si les discours n'ont pas tousjours esté serieux & necessaires, ils ont esté indifferents, & non impertinents, comme vous pourrez remarquer au Chapitre suivant, aprés que je vous auray asseuré que le sceau de R. P. Commissaire de cette mission du Canada (que j'ay oublié de mettre en son lieu) porte un sainct Louys Roy de France, & un fainct François, le champ tout parsemé de lys, autour il y a escrit, _Sigillum R. P. Comissary Fratrum Minorum Recollectorum Canadinsium._
_De divers entretiens de nos Mariniers pendant nostre traverse._
CHAPITRE XI.
Ce me seroit chose impossible de pouvoir rapporter icy en detail tous les discours, & les diverses demandes de nos Mariniers, car comme l'oisiveté règne puissamment sur les Navires, aussi y agissent ils ardamment pour charmer leurs ennuys: J'avois tout sujet de me contenter du sieur du Pont nostre Vice-admiral, & des officiers de son bord, quoy qu'en partie de contraire Religion, pour ce que ne faisoit aucun mal à personne, aucun ne nous vouloit de desplaisir, & s'abstenoient mesme à nostre considération, de beaucoup de vains discours ordinaires à gens de marine.
A l'issue des repas si autre chose ne les occupoit, ses questions roulloient sur le tapis, ou plustost sur le tillac, car les tapis n'ont point là de lieu, & falloit excuser le tout, car la paix n'en a jamais esté interrompue, ny nos discours alterez, & pour ce qu'en matière d'entretien il se faut rendre capable de tout, ou fausser compagnie, & de demeurer muet il ne seroit pas tousjours possible, pour ce que l'homme est d'une telle nature, que s'il n'a sa consolation en Dieu, il la cherche aux créatures.
Le sieur du Pont comme Chef, fut le premier qui nous interrogea, car comme il estoit d'un naturel complaisant & jovial, il avoit tousjours le petit mot en bouche pour rire. D'où vient le proverbe qui dit: l'Affrique n'apporte elle rien de nouveau.
Je ne luy respondit autre chose sinon avoir leu que cela procedoit de ce que pour le grand deffaut d'eau qu'il y a, à cause des chaleurs excessives, les animaux y meurent de soif, de maniere que toutes sortes de bestes courans pour boire se meslent ensemble, & de là nouveaux animaux s'engendrent.
Qui a esté le premier inventeur des couriers, dit un autre. Resp. Pirrhe Roy des Epirotes, car comme il eut trois armées en diverses parties du monde, & qu'il demeurast assiduement en la cité de Tarente, sçavoit les nouvelles de Rome en un jour, celles de France en deux, celles d'Allemagne en trois, & celles d'Asie en cinq.
D'où est venue la coustume de donner les estrenes, à sçavoir le don qu'on presente au commencement de l'année. Resp. Elle est venue des anciens Romains: car les Chevaliers souloient par chacun an au premier jour de Janvier offrir au Capitole les estrennes à Cesar Auguste, qu'oy qu'il fut absent, laquelle façon de faire est depuis venue jusques à nous.
Mais dit le Cuisinier qui a esté l'inventeur des masques, & momeries, lesquels mesmes sont en usage chez les Hurons ainsi que m'aviez appris. Resp. Je ne vous en puis dire autre chose, sinon avoir leu que les Corybantes prestres de la Deesse Cybele en avoient esté les inventeurs, & s'embarbouilloient le visage avec du noir, d'où est venu ce mot maschurée, qu'on dit en Italien mascarati.
Un parpaillot d'un humeur assez discourtoise, & qui voulut donner son mot, nous demanda d'où venoit la coustume que nous autres Catholiques faisions le signe de la Croix en baillant, & donnions le salut de paix à ceux qui esternuoient.
Resp. L'an de nostre salut 619, en Italie, courut une sorte de maladie qu'en esternuant on mouroit soudain quelquefois. Ce qui donna des lors entrée à la coustume que quand on voyoit quelqu'un commencer à esternuer, on luy disoit, Dieu vous ayde. Le bailler estoit semblablement occasion de mort soudaine, pour remedier à quoy en baillant on commença en l'Eglise Romaine à faire le signe de la Croix sur la bouche; & delors, comme on dit, tel inconvenient cessa.
Monsieur Goua. Qui est celuy qu'on doit estimer sage. Resp. Celuy qui mesprise les biens & honneurs de ce monde, pour servir à Jesus-Christ.
Un bon Charpentier bien devot: comment peut-on parvenir à cette union de l'ame avec Dieu. Responce. En pratiquant ces quatre mots: Moy, Toy, Esclave, Roy. En l'Oraison s'imaginer estre seul au monde avec Dieu. Se faire esclave & valet de tout le monde pour l'amour de Dieu, Estre Roy & dompteur de ses passions & propres affections pour l'amour du mesme Dieu.
Combien de coeurs faut-il avoir pour acquerir la perfection. Resp. Trois. Un coeur de fils envers Dieu, un coeur de mere envers son prochain & un coeur de juge envers soy-mesme.
Quelle est la pensée la plus profitable à salut. Resp. Croire que tous les autres sont dignes du Paradis, & nous seuls dignes de l'Enfer, c'est à dire juger bien d'un chacun, & ne juger mal que de soy mesme.
Un certain. Quel est l'estat le plus noble, le plus parfait, & le plus asseuré à salut qui soit au monde.
Responce. Le Religieux & solitaire.
Monsieur Joubert: par quel raison.
Resp. Par la mesme que Jesus-Christ a dit, si tu veux estre parfait; va & vend tous tes biens, & les donne aux pauvres, & me fuit. Saint Laurent Justinian disoit que Dieu avoit caché la grace de la Religion aux hommes, par ce que si tous la cognoissoient, tous voudroient estre Religieux. J'aymerois mieux une grace en la Religion, que douze au monde, disoit le B. Frère Gille, car ma grace peut estre facilement conservée, & augmentée en la Religion par le bon exemple de mes Freres, & mes douze au monde facilement perdues par les divers objets, & mauvais exemples qui s'y donnent. Nous donnons l'arbre & le fruict à Dieu, & les mondains que le seul fruict.
Un jeune homme un peu libertin nous demanda par quel reigle quelqu'uns tenoient qu'il y va plus de femmes en Paradis que d'hommes, veu la fragilité de leur sexe, & un si grand nombre qui s'adonnent au mal; Mon sentiment fut que la femme estoit plus portée à la pieté que l'homme, & moins fragile, puis qu'elle s'adonnoit moins au mal, & que s'il y en a un grand nombre de mauvaises, il y a un bien plus grand nombre d'hommes vicieux.
Le sieur de la Vigne. Pourquoy dit l'escriture, que mieux vaut l'iniquité de l'homme, que la femme bien faisante. Resp. Pour ce qu'il y a plus de danger de tomber en peché en communiquant trop familieremnt avec une belle femme qu'en frequentant un homme vicieux.
Le Pilotte. Pourquoy les Turcs gens Infidelles croyent ils les femmes bannies du Paradis Resp. Pour ce qu'elles ne sont point circoncises. Disans que personne n'entre dans le Paradis qui ne soit circoncis. Or les femmes ne sont point circoncises entr'eux, & par consequent il n'y a point de Paradis pour elles. Il n'en est pas de mesme des femmes des Perses, lesquels ont trouvé l'invention de les circoncire, & leur faire esperer un Paradis Mahometique.
Un petit parpaillot changeant de discours dit, que c'estoit grand pitié de voir le Ecclesiastiques seculiers estre si peu portez à la pieté & à faire du bien aux pauvres, et que parmy les personnes mariées, on y voyoit plus de charité.
Responce. Vous avez raison Monsieur, mais encores s'en trouve il un grand nombre fort gens de bien, & qui abhorrent l'avarice, & s'adonnent à la vertu, avec une humilité qui me fait honte à moy mesme, je ne dis pas seulement des simples Prestres, mais des Cardinaux, Evesques, Curez, Docteurs, & Chanoines, que je n'oze icy nommer, dont je prie Dieu me faire la grâce d'egaler un jour leur vertu.
J'ay veu, dit un Catholique, beaucoup de Temples des Huguenots, tant en France, qu'aux pays estrangers, mais ils sont tous bastis de neuf. Resp. Une Religion nouvelle ne peut avoir de Temples vieux, & ce fut la raison pour laquelle le villageois ne voulut point escouter le Ministre Huguenot disant qu'il n'y avoit pas encor de lierre aux murailles de son Eglise, & que les nostres estoient toutes chenues de vieillesse.
Ah dit un parpaillot, nous sommes venus de nouveau pour vous reformer vous avez raison dit un Mattelot, car vous mariez les Prestres, vous avez retranché les Caresmes, abbatez les Autels, & faites les Demons converties pauvres Catholiques, quels miracles avez vous jamais faits.
Or dit un autre laissons là les disputes de Religion, qui bien fera bien touverra, car nous sommes asseurez que le Paradis n'est que pour les gens de bien Mais qu'ont fait ces deux jeunes Genrilhommes qui sont là à la chaisne. R. Ils s'estoient voulu battre, dit le Contre-Maistre, & pour les mettre d'accord on les a tous deux mis à la quesne, dit il en son Normand.
D'où vient dit un certain, que nous autres François changeons si souvent de mode en nos habits; & que les Nations estrangeres sont si constantes en leur façon de s'habiller qu'on n'y voit jamais de changement. Resp. C'est qu'ils ont l'esprit plus solide que nous, ou qu'ils ont moins de curiosité. Nous le voyons mesme aux personnes sages d'entre nous lesquels se tiennent tousjours à la modestie, & n'outrepassent jamais la bienseance deue à leur condition.
Le Chirurgien qui jusques alors avoit gardé le silence, dit qu'il s'estonnoit fort que nous razions nos barbes, estant l'ornement de l'homme.
Resp. Nostre vie doit estre conforme à celle de nostre Pere, & si un si grand Sainct s'est conformé aux anciens, & observé l'ordonnance de l'Eglise qui enjoint à tous les Ecclesiastiques de razer leur barbe, il ne faut point d'autre raison pour nous faire mespriser cette superfluité.
Ouy dit un gros Mattelot, & s'est il conformé aux anciens avec son bonnet pointu, comme nous voyons porter à quelques Religieux de vostre ordre. Resp. La consequence n'en est pas bonne, car s'il y en a qui ayent trouvé bon de le porter de la sorte, n'est pas à dire que S. François l'ait porté pointu, s'est une liberté qu'ils se font donnée, aussi n'estoit il point rond, ains de forme quarrée à peu prés comme celuy que nous portons.
Garçon, dit Monsieur du Pont au Mattelot, il n'importe pas qu'un capuse soit rond, quarré, ou pointu, mais que le Religieux observe bien sa regle & pour moy j'ay quelquefois leu les Chroniques de S. François, & ay tousjours aymé les Religieux de son Ordre, mais à dire vray, l'obeissance qu'on dit autrement les Cordeliers, a donné un grand nombre de Saincts à l'Eglise, & y a encores parmy eux de grands serviteurs de Dieu, que le monde ne cognoist point, lesquels s'y perfectionnent en bien faisant, & non point en regardant à la vie de quelques libertins, desquels le Collège de Jesus Christ n'a pas esté exempt, ny l'Ordre pendant le vivant mesme de S. François.
Mais à quel propos tant de sortes de Religieux répliqua le Mattelot.
Resp. Le lustre d'un Roy, & la grandeur d'un Prince gist en la bonne conduite, & se fait voir en la multitude, & diversité de ses serviteurs, comme la beauté de l'Eglise en ses ceremonies, & au grand nombre, & union de ses Religieux & Ecclesiastiques.
Vostre raison est très bonne, dit lors un passager, mais vous estes beaucoup qui vous dites de sainct François, & si on ne sçait à qui attribuer la Regle. Il y a des Tertiaires qui se veulent dire de l'Ordre, & passent mesme souvent pour Recollects, & Capucins, ainsi que j'ay veu en quelques lieux, & cependant je cognois plusieurs de leurs Convents qui possedent de bonnes rentes, ont des colombiers, & glapiers, & reçoivent argent & pecune, & vous dites que cela ne vous est pas permis, ils sont donc transgresseurs de vostre Règle, & manquent à cette union.
Response. Ils ne sont point transgresseurs de nostre Règle, car ils ne l'ont jamais professée ny observée, ains une troisiesme, qui avoit esté faicte pour les personnes seliers seulement, laquelle n'a rien de commun avec la nostre, qui est celle mesme que sainct François a observée durant sa vie.
Ils auroient donc grand tort s'ils se disoient Capucins, ou Recollects, par cela seroit vous scandalizer, & faire passer pour Religieux qui faites profession d'une Reigle & ne l'observez point.
Response. Cela est bien véritable Monsieur, mais pour couper broche à tous ces discours, & vous faire une fois sçavant pour toutes. Je vay vous distinguer les Ordres de sainct François, & puis nous parlerons d'autres choses, ou bien nous prierons Dieu, car desja la chandelle est à l'habitacle.
Je seray fort ayse d'apprendre ces distinctions, dit Monsieur du Pont, & est mesme necessaire que chacun les sçache pour beaucoup de raisons, poursuivez donc vostre discours.
Il faut que vous sçachiez, Messieurs, que sainct François nostre Chef & Patriarche, establit trois Ordres, le premier qu'il nomme des Frères Mineurs, est aujourd'huy divisé en trois corps d'Observantins dits Cordeliers, Recollects & Capucins, qui sont tous trois les vrays Freres Mineurs & Observateurs d'une mesme Règle & Profession.
Le second de pauvres Dames, ou filles de saincte Claire. Le troisiesme qui estoit quasi à la mode des Confrairies d'aujourd'huy est des penitens de l'un, & l'autre sexe, d'hommes, & de femmes vivans en leur propres maisons.
Les seuls Freres Mineurs sont obligez par leur Regle de vivre des seuls aumosnes offertes, ou mandées, & ne doivent recevoir argent, rentes n'y revenus, sans licence expresse du sainct siege, auquel ont eu recours les Frères Mineurs conventuels, qui par ce moyen vivent en conscience possedans du revenu.
Les filles de saincte Claire doivent estre pauvres & mendiantes, sinon celles qui sont privilegiées, non qu'elles mesmes puissent sortit de leur Monastere pour mandier leur vie, car ce n'est pas le propre de filles, mais on leur ordonne des Tertiaires ou Frères au chappeau, qui ont soin d'elles en cest office.
Pour les Penitens du troisiesme Ordre de l'un & l'autre sexe, mariez, & non mariez vivans en leurs propres maisons, ils n'ont autre loix que celle des Chrestiens, & d'observer une Reigle fort facile, que sainct François leur a laissée pour contenter leur devotion, & non pour en faire aucun corps de Religion, comme il est très probable en ce que plus de deux cens cinquante ans après la mort de ce sainct Pere, il n'y en a point eu d'estably, & n'estoit pas necessaire de faire outre l'intention au Sainct, & apporter trouble en son Ordre, par cette multiplication de Religion, desja trop grande aujourd'huy en l'Eglise.
L'Ordre des Peres Tertiaires que l'on appelle à Paris Picpuces, ou Capucins de Picpuces est le mesme que S. François établit pour les seculiers de l'un & l'autre sexe, que le R. P. Vincent premier fondateur de cette Congregation a accommodé à son usage, & à celuy de ses Freres, avec le pied nud, & un habit non bleu, ou perse, avec une couroye de cuir pour ceinture, comme j'ay veu en quelques Tertiaires, mais tel qu'il ne differe presque en rien du nostre, qu'à leur long manteau, à leur grande barbe, & à deux grandes moizettes ou pièces de drap attachées à leur capuce qui leur descedent jusque à la ceinture & à la couleur du drap, lequel ils portent de laine obscure, comme les Minimes, & non ourdy de blanc, & tissu de noir, comme les Freres Mineurs, ce qui n'empeche pas qu'ils ne passent souvent pour Recollects ou capucins, quoy qu'ils ne le soient point, & nous soient bien differents en Règle & maniere de vie, comme ayans argent, rentes & revenus, & nous chose qui soit que pauvreté, à laquelle nostre S. Patriarche nous a reduit par sa Règle, ce que je dis, non pour les blasmer, car je ne touche pas à leur vertu, mais pour ce qu'il est necessaire que soyez esclaircy, & destromper ceux qui s'estoient laissé persuader qu'ils estoient Freres Mineurs, Recollects, ou Capucins, & ne le sont point ains Tertiaires ou Tiercelins, c'est à dire du troisiesme Ordre estably par S. François, pour les seculiers, mariez ou non mariez, vivans dans leur propres maisons.
Or dit le Maistre du Navire, fort honneste homme, à sa pretendue Religion prés, car luy mesme s'offrit de me monstrer la Sphère: vous vous dites d'un mesme Ordre & profession, les Cordeliers, les Capucins, & vous, qui sont les premiers, & plus anciens de vous trois, car pour les Tertiaires ou Picpuces, leur fondateur est encor vivant.
Estant ainsi pressé & honnestement obligé, je fus contraint de rappeller ma memoire, songer à ce que j'avois autrefois leu, & puis je leur parlay de la sorte.
Messieurs, Les Pères Recollects ont eu leur commencement des l'an 1486, deux cens septante sept ans après l'institution de la Règle qui commença en l'an mille deux cens neuf, & septante & un an après la reformation des Pères de l'Observance, dits Cordeliers, qui ne prennent leur origine de plus haut que du Concile de Constance, tenu l'an mille quatre cens quinze, duquel ils receurent leur confirmation par les peres assemblez (le Siège Apostolique vaquant) bien qu'il ayt eu son commencement l'an mille trois cens octante, par le vénérable. Frere Paul de Trinci Lay qui en est le fondateur, Dieu ayant voulu establir cette saincte Reforme sur le baze, & fondement de l'humilité, de laquelle ce serviteur de Dieu estoit particulierement doué, bien qu'il eut esté tres-noble au monde.