Part 49
En fin aprés avoir bien trainé, heurté & porté nostre pauvre canot, il fallut luy donner congé car il n'en pouvoit plus, faisoit force eau, & nous menaçoit de couler à fond si on ny remedioit promptement. Il fut donc question d'en faire un autre pour le reste du voyage, car de demeurer en chemin il n'y avoit point d'apparence, & d'avancer il n'y avoit plus moyen, mes Sauvages furent donc chercher des escorces de bouleaux dans les plus prochaines forests pour y travailler en toute diligence, pendant que je restay seul en nostre cabane joignant deux autres d'Algoumequins avec lesquels je m'entretins.
Ces Algoumequins avoient deux jeunes ours privez, gros comme moutons, qui continuellement luttoient, couroient & se jouoient par ensemble, puis c'estoit à qui auroit plustost monté un arbre qu'ils embrassoient comme un homme & descendoient, de mesme: mais l'heure du repas venue, ces meschans animaux ne nous donnerent aucun repos, car de leur dents & de leurs pattes, ils nous vouloient arracher nos escuelles pour en manger la sagamité.
Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une tortue pleine d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes contre-mont sous les cendres chaudes, et m'en firent manger les oeufs gros & jaunes corne le moyeu d'un oeuf de poule, sa chair sembloit veau, mais j'eusse est fort ayse de m'en priver, plustost que de voir ensevelir dans les brasiers ardans cette pauvre beste en vie, qu'ils accommoderent de la sorte, peut estre, en sacrifice, car comme j'ay dit ailleurs ils en ont quelque espece.
Ce lieu estoit fort plaisant & aggreable, accommodé d'un tres-beau bois de gros pins fort hauts, droits & presque d'une egale grosseur & hauteur, sans meslange d'aucun autre bois que de pins, net & vuide de broussailles, & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le travail d'un excellent jardinier.
Avant partir de là, mes Sauvages y afficherent les armoiries du bourg de S. Joseph, autrement Quieunonascaran; car chacun bourg ou village des Hurons a ses armoiries particulieres, qu'ils affichent sur les chemins faisans voyages, lorsqu'ils veulent qu'on sache qu'ils ont passé celle part, ou pour autre raison qu'ils ne m'ont point fait sçavoir.
Les armoiries de S. Joseph, furent depeintes sur un morceau d'escorce de bouleau, de le grandeur d'une fueille de papier, où il y avoit un canot grossièrement crayonné avec autant de traicts noirs tirez dedans; comme ils estoient d'hommes, & pour marqué que j'estois en leur compagnie, ils avoient grossierement dépeint un homme au dessus des traictes du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut eslevé par dessus les autres, pour donner à entendre aux passans, qu'ils avoient un Capitaine François avec eux (car ainsi m'appelloient ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec, d'environ demy pied de longueur, & gros comme trois doigts, attaché d'un brin d'escorce, puis ils pendirent cette armoirie au bout d'une perche fichée en terre, en peu penchante sur le chemin.
Toute cette ceremonie estant achevée, nous partimes avec nostre nouveau canot, & portames encore ce jour là mesme tout nostre équipage à 6 ou 7 sauts, mais comme nous pensasmes après descendre un courant d'eau, nous fusmes portez si rudement contre un rocher, qu'il fist un trou dans nostre canot, qui le pensa couler à fond, si la diligence de nos hommes ne nous eut mis promptement à terre, où nous recousimes une piece à la blessure.
Je ne fay point icy mention de tous les hazards & dangers que nous courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous nos pacquets par de très-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de fois nous courusmes risque de nostre vie & d'estre submergez dans des cheutes d'eau espouvantables, comme a esté du depuis le bon P. Nicolas, & un jeune garçon François nostre disciple, qui le suivoit de prés dans un autre canot, pour ce que ces dangers & perils sont si frequents & ordinaires, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy quelqu'uns, & lors seulement que le sujet m'y oblige.
Le soir aprés un long travail, nous cabanames à l'entrée d'un saut, d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit accompagne d'une grande & obscure fumée qui s'elevoit jusques à perte de veue. Je disois, ou qu'il y avoit là un village ou que le feu estoit dans la forest à une lieuë de nous, mais je me trompois en toutes les deux sortes, car ce grand bruit & ces fumées provenoient d'une cheute d'eau de 25 ou 30 pieds de haut entre des rochers que nous trouvames le lendemain matin. Aprés ce saut, environ la portée d'une arquebuzade, nous rencontrames sur le bord de la mesme riviere, ce puissant rocher, duquel j'ay fait mention au chap. 30 de ce 2e livre que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous & puis metamorphosé en ceste pierre par la permission & le vouloir du Createur, à un quart de lieuë de là, nous trouvames encore une terre fort haute, entremeslée de rochers, plate & vide au dessus & qui tenoit comme d'une haute muraille à cette riviere Algoumequine.
Ce fut icy ou mes gens pour ne me pouvoir persuader que ceste montagne eut un esprit vivant dans ses entrailles, qui la regit & gouverne m'en monstrerent un visage assez austere contre leur ordinaire: aprés nous portasmes encore tout nostre equipage à 3 ou 4 sauts, au dernier desquels nous nous arrestames un peu à couvert sous des arbres pendant un grand orage, qui nous avoit des-ja percé de toutes parts jusques aux os, puis aprés avoir encore passé un grand saut où le canot fut en partie porté & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe de terre haute eslevée entre la riviere qui vient du Saguenay & va à Kebec, & celle-cy qui se rendoit & perdoit dedans tout de travers.
Les Hurons descendent jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre-mont l'eau, & neantmoins la riviere du Saguenay, qui entre dans la grand riviere de S. Laurens à Tadoussac, a son fil & courant tout contraire, tellement qu'il faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans le mesme fleuve S. Laurens, il est vray, qu'il y a de la distance, d'un lieu à l'autre prés de 200 lieuës, c'est pourquoy je n'asseure nullement de rien puis mesmes que nous changeames si souvent de chemin, allans & revenans des Hurons à Kebec, que cela m'a fait perdre l'entière certitude & la vraye cognoissance du droit chemin & de la situation des lieux, autrement je l'aurois mieux observée.
Nous laissames le chemin de main gauche qui conduit en la Province du Saguenay, & prismes celuy qui est à droite pour Kebec, mais il me resouvient encore de l'estonnement admirable que causoit en nos yeux ce meslange de rivieres, car nous fismes plus de 6 ou 7 lieuës de chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce qui ne pouvoit estre) que nous allions contre mont-l'eau, & ce qui me mit en cet erreur, sur la grande difficulté que nous eumes à doubler la pointe, & que le long de la riviere jusqu au saut, l'eau se souslevoit, s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit par tout comme une chaudiere sur un grand feu, puis, des raports & traisnées d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort long espace de temps, & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages que c'estoit, & d'où cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du diable ou le diable mesme.
Approchant du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroit, nous receumes des grands coups de vagues dans nostre canot, & encor en danger de pis, si les Sauvages n'eussent esté stilez & habiles à la conduite d'iceluy, pour leur particulier ils se soucioient assez-peu d'estre mouilliez, car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les empeschat de dormir à sec, mais pour moy cela m'estoit un peu plus incommode, & craignois fort pour nos livres particulièrement, mais cette crainte, ne m'empeschoit pas d'estre bien mouillé, & de me lever le matin sans estre seiché.
Nous nous trouvasmes un jour bien empesché dans des grands bourbiers, & profondes fanges, approchant d'un lac, où il nous fallut passer avec des peines nompareilles, & si subtilement & legerement du pied, que nous pensions à toute heure enfoncer jusques par dessus la teste au profond du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire & fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous.
De là nous allasmes prendre nostre giste en une ancre de terre, où desja estoient cabanez depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons, qui estoient là attendans compagnie, pour passer à la traite par le pays de Honqueronons; car ils n'y osoient passer seuls, pour ce que ce peuple est malicieux jusques là, que de ne laisser passer par leurs terres au temps de le traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous à la fois, pour avoir leurs bleds & farines à meilleur prix, qui leur contraignent de traiter pour des pelleteries.
Le lendemain matin arriverent encor deux autres canots Hurons, qui cabanerent auprés de nous; mais pour cela personne n'osoit encore se hasarder de passer peur d'un affront. A la fin mes hommes qui n'estoient pas en resolution de faire là un si long sejour, me supplierent d'accepter la charge de Capitaine de leurs canots, & d'avouer pour miennes toutes leurs marchandises, bleds & farines, ce que je fis par charité, & pour leur conservation, car sans cette invention ils n'eussent pas ozé passer, & passants ils eussent peut-estre esté aussi mal traittez de ce peuple superbe, que deux autres canots Hurons, qui n'estoient point de nostre bande, & voulurent tenter la fortune, contre nostre advis, mais à leur despens, car leurs marchandises leur furent ostées, & en partie vollées, & le reste payé à vil prix.
_Des Honqueronons ou Sauvages de l'Isle, & de leur humeur, & d'un lac couvert de papillons._
CHAPITRE VIII.
Nous partismes donc de cette ancre de terre, mais ayans à peine advancé une demie heure de chemin, nous apperceumes deux cabanes que nous creumes estre de l'Isle, dressées en un cul de sac, en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir de loing tous ceux qui entroienr dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent opinion que c'estoient sentinelles posées pour leur en empecher le passage, & qu'il estoit necessaire de les aller recognoistre, & sçavoir d'eux si c'estoit à nous à qui ils en vouloient, & là dessus me prierent de me cacher dans le canot, afin que n'estant apperceu d'eux, je peusse estre tesmoin auriculaire de leur discourtoisie & dispute, pour leur en faire aprés une reprimande, & qu'ils n'auroient garde car disoient-ils, s'ils vous appercevoient avant de nous parler, ils n'auroient garde de nous gourmander, & par ainsi vous seriez en doute de leur malice, & de nostre juste apprehension.
Nous approchames de ces deux cabanes en la posture qu'ils desirerent, & leur par lames un assez long-temps, mais ces pauvres gens ne songeoient à rien moins qu'à nous, & ne s'estoient là cabanez que pour la pesche, & la chasse, à quoy ils s'occupoient pour vivre, & par ainsi nous reprismes promptement nostre routte, & allames passer par un lac assez grand, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main gauche le droit chemin de Kebec, d'où on comptoit de là environ cent quatre vingts lieuës.
Je loue mon Dieu de toutes choses, & le prie que ma peine & mon travail luy soient agreables, mais il est vray que nous pensames perir ce jour là en deux tres-mauvais endroits proche la cheute du lac dans la riviere, où l'eau par ses soudains souslevemens, & ses ondes inopinées, nous penserent engloutir & coulera fond.
Ces perils passez, nous fusmes descendre dans un petit bois taillis, tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes nostre meilleur repas, & reprimes nouvelles forces pour passer jusques à nos Quieunontateronons, où nous arrivames ce jour là mesme, après avoir faict vingt lieues & plus de chemin.
Ce village estoit placé sur le bord de la riviere dans une belle pleine, d'où nous fumes apperceus à plus d'une lieuë du port, où presque tous les Sauvages se rendirent avec de grandes huées, & des bruits qui nous estourdissoient, car on n'entendoit par tout qu'une voix, ou par complimens, ou pour se mocquer nous, qui nous rengions à leur mercy, je croy neantmoins le premier par une raison qu'ils esperoient profiter de nos; vivres, car à mesme temps que nous eumes mis pied à terre, ils sauterent dans notre canot, & se saisirent de nos bleds, & farines pour les eschanger à leur devotion, contre des pelleteries qu'ils ont à foison, mais comme la charité bien ordonnée commence soy-mesme, sçachans que nos vivres nous faisoient besoin, j'y mis le hola, (car mes gens n'osoient dire mot,) & par ce moyen tout nous fut conservé, & porté au lieu que choisimes pour cabaner, un petit jet de pierre esloigné du village, pour eviter leurs trop fréquentes visites.
Il ne faut point douter neantmoins, que ces Honqueronons ne vissent bien (comme ils nous en firent quelque reproches) que les bleds & farines n'estoient point à moy, & que ce que ie m'en disois le maistre, estoit de l'invention de mes gens qui m'en avoient prié, pour les conserver, & s'exempter de leur violence & importunité, mais il leur fallut avoir patience, & mortifier leur sentiment, car ils n'osoient m'attaquer, ou me faire du desplaisir, peur du retour à la traite de Kebec, où ils ont accoustumé d'aller, tous les ans faire leur emploite & rapporter des marchandises.
Ce peuple est (à mon advis) le plus reveche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay jamais conversé en toutes les terres du Canada, du moins me l'a il semblé, pour le peu que je les aye pratiqué, mais aussi est il le mieux couverte, le mieux matachié, & le plus jolivement paré de tous, comme si à la braverie estoit inseparablement atachée la superbe, & la vanité, comme nous voyons en quelque parens de nos Religieux, lesquels semblent avoir honte de s'advouer pour tels, pour les voir pauvrement habillez, maltraitez, mesprisez des gens de neant, crottez, mal chaussez; & mandier par les rues avec la besace, comme pauvres de Jesus-Christ. O siecle perverty, o vanité deplorable, vous mesprisez ceux qui ont choisi la bassesse pour l'amour de Jesus-Christ, mais ce sera à vostre confusion, car ils seront un jour vos juges & condamneront vostre mespris, car pourquoy en faites vous moins d'estat que s'ils estoient seculier.
Les jeunes femmes, & filles sembloient des Nymphes, tant elles estoient bien ajustées, & des Comediennes, tant elles estoient legeres du pied, vous les voyez la teste levée par le village, couvertes de matachias, sauter, courir, & se resjouir plaisamment, comme si elles eussent esté asseurées d'une eternelle felicité, ainsi au vray dire elle n'ont pas peur d'un Enfer, ny de perdre un Paradis, qu'elles ayent quelque chose à manger, les voyla contentes, si elles n'ont rien elles ont la patience.
Nous passames tout le reste du jour, dans nostre cabane, & encore le suivant, pour la venue du Truchement Bruslé, puis nous troussames bagage, dés le lendemain matin, car nous mourions là de faim sans pouvoir obtenir un seul morceau de poisson qu'à prix desraisonnable, peut estre par un ressentiment de ne leur avoir laissé nos bleds & farines à l'abandon, comme ils s'estoient promis. Ils ne lassoient pourtant de nous venir voir en nostre cabane, mais plustost pour nous observer que pour s'instruire de leur salut, & nous faire offre de leur service.
Au partir de ce village, nous allames cabaner en un lieu tres-propre pour la pesche, d'où nous eumes du poisson de diverses especes plus que suffisamment pour tout ce jour là; nous en fismes de rostis, & du bouillis, sans autre sauce que du bon appétit, mais mes gens qui n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans le brouet, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon (telle estant leur coustume) estoit la cause qu'à chaque cueillerée de sagamité qu'on prenoit, il en falloit cracher une partie dehors & pour une autre incivilité, s'ils avoient un morceau de viande à deminsser, ils se servoient de leur pieds crottez pour la tenir, & d'un meschant cousteau pour la couper.
Les grands orages qu'il fit ce jour là, & qui durèrent jusques au lendemain matin, nous firent loger fort incommodement dans un marets, ou d'avanture nous trouvames un chien égaré, que mes Sauvages prirent, & tuèrent à coups de haches, puis le firent bouillir pour nostre soupper. Comme au chef ils me presenterent la teste, mais je vous asseure que sa grand'gueule beante la rendoit si hideuse, & de mauvaise grace, que je n'eus pas assez de courage pour en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse, que je trouvay tres-bonne.
Ces bons Sauvages me desnichoient parfois des aigles, mais comme ce sont oyseaux tres lourds, quand j'estois las de les porter, nous en faisions chaudieres, & nous servoient de pitance, excepté d'une qu'ils ne voulurent point manger, je ne sçay par quelle superstition, car comme j'estois occupé hors de la cabane avec quelque Sauvages, ils luy tordirent le col pour avoir ses cousteaux, & la jetterent au loing, me donnant à entendre qu'elle estoit morte d'elle mesme, & qu'ils n'y avoient pas cooperé, ce que je ne pû croire & pour preuve je leur monstray le col rompu, & neantmoins ils n'en voulurent jamais manger, ny prendre la peine de la faire cuire, peut-estre pour avoir esté estouffée.
Le jour ensuivant, aprés avoir tout porté à cinq ou six sauts, & passé par des lieux tres-perilleux, nous primes giste en un petit hameau d'Algoumequins, sur le bord de la riviere, qui a en cet endroit plus d'une bonne lieuë de large, je fus visiter tout ce peu de cabanes qu'il y avoit là, faites en rond, & desquelles l'entrée estoit fort estroite, bouchée d'une petite peau d'eslan, mais si pauvres au dedans, qu'elles me sembloient voir les hermitages des anciens Peres hermites de la Thebayde, selon qu'on les despeint.
Le lieu estoit aussi pauvre & sterile comme les maisons, car ce n'estoit qu'un rocher couvert d'un peu de sable par endroits, & de quelque petits arbrisseaux qui servoient de retraite aux oyseaux, je fus par tout chercher des fraizes, & des bluëts, mais tout estoit desja dissipé, car comme ces petits fruicts servent de manne aux Algoumequins, ils les amassent soigneusement pour en faire seicherie. Le truchement Bruslé qui nous suivoit de prés, nous y vint trouver & s'y logea, mais aussi incommodement que nous.
Le matin venu nous batimes aux champs sans tambour, car il n'y avoit point de plaisir en lieu si miserable, & vismes environ midy deux Arcs-en-Ciel, fort visibles & apparens, qui tenoient devant nous les deux bords du fleuve, comme deux arcades, sous lesquelles il sembloit à tout moment que deussions passer. Il y a eu de certains peuples qui l'ont eu en telle veneration: Que s'ils le voyoient paroistre en l'air, ils fermoient la bouche aussi-tost, & y portoient la main devant, pour ce qu'ils s'imaginoient que s'ils l'ouvroient tant soit peu, leurs dents en seroient pourries & gastées. Je n'ay point veu pratiquer cette sottise entre nos Hurons, mais ils en croyent bien d'autres, qui ne vaillent guère mieux.
Le soir arrivé, mes Sauvages mangerent un aigle, de laquelle je ne mangeay pas seulement du bottillon, & encor moins de la chair, car il estoit jour de Vendredy, ces pauvres gens m'en demanderent la raison, car ils sçavoient bien ma necessité, & le peu que nous avions pris le matin avant partir, & ayant sceu que je le faisois pour l'amour du bon Jesus, ils en resterent fort edifiez & contens, car comme ils sont exactes observateurs de leurs ceremonies, ils trouvoient aussi tres-bon que nous fissions selon nostre croyance, & eussent trouvé mauvais qu'eussions fait du contraire pour aucun respect.
Si tost qu'il commença à faire jour nous nous mismes sur l'eau, couvertes par tout d'un nombre presque infiny de papillons, en l'estenduë de plus de trois heures de chemin, & la riviere qui sembloit un lac en cette espace, large de plus de demye lieuë estoit de mesme par tout couverte de ces petits animaux, de sorte que j'eusse auparavant douté, s'il y en auroit bien eu autant en tout le reste du Canada, comme il s'y en estoit noyé dans cette seule riviere. De dire quel vent les avoit là amenez, & comme il s'y en est pu trouver un si grand nombre en un seul endroit, c'est ce que je sçay moins que des mosquites, & cousins, qui sont engendrez de la pourriture des bois.
Passé cette mer de papillons, nous trouvames une cheute d'eau dans laquelle un François nommé la Montagne, pensa tomber avec tous ses Sauvages, d'où ils ne se fussent jamais retirez que morts & brisez des rochers. Leur imprudence les avoit mis dans ce danger, pour n'avoir pas assez tost pris terre, & s'ils ne se fussent promptement jettez dans l'eau, le courant les jettoit infailliblement dans le précipice, & de là à la mort, qu'estoit la fin de leur voyage.
_Du saut de la chaudiere, de la petite Nation, & de la difficulté que nous eumes avec les Algoumequins, & Montagnais, du tresor publique des Hurons, & la suitte de nostre voyage jusques à Kebec._
CHAPITRE IX.
Nous avons cy devant fait mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de sauts très-dangereux, mais en comparaison de tous ceux-là, celuy de la chaudiere, que nous trouvames demie heure de chemin après celuy de la montagne est le plus admirable, & le plus perilleux de tous: Car, outre le grand bruit que cause sa cheute de plus de sept ou huict brasses de haut entre des rochers, qui se fait entendre de plus de deux lieuës loin, il est large d'un grand quart de lieuë, traversé de quantité de petites Isles, qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couverts en partie de meschants petits bois, le tout entrecoupé de concavitez & precipices, que ces bouillons & cheutes ont fait à succession temps, & particulierement à un certain endroict où l'eau tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il s'y est cavé un large & profond bassin; si bien que l'eau courant là dedans circulairement y faict de tres-violans & puissans bouillons, qui envoyent en l'air de telles fumées du poudrin de l'eau, qu'elles obscurcissent par tout l'air où elles passent.
Il y a encore un autre semblable bassin, ou chaudiere plus à l'autre bord de la riviere, presque aussi large, impetueux & furieux que le premier, & de mesme, rend ses eauës en des grands précipices, & cheutes de plusieurs toises de haut. Les Montagnais, & Canadiens, à raison de ces deux grandes concavitez qui bouillonnent, & rendent ces grandes fumées, ont donné à ce saut le nom Asticou, & les Hurons, Anoö, qui veut dire chaudière en l'une, & en l'autre langue.