Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 48

Chapter 483,851 wordsPublic domain

Helas si le bon S. Denys, & les autres Ss. Martyrs, qui nous ont les premiers apporté la parole de Dieu, eussent eu ces basses pensées de la terre, nous serions encores, à estre Chrestiens, ils avoient la charité & nous n'en avons point, ils sont morts en procurant nostre salut, & nous ne voulons rien contribuer en procurant celuy des Sauvages desquels on fait estat comme de bestes brutes, à la condamnation de si mauvais Juges.

Voicy ô mal devots bien des richesses que je vay vous mettre devant les yeux, ausquelles vous aspirez, souspirez, & aspirez continuellement avec tant d'inquietudes, mais elles ne sont point pour vous, ny pour tous ceux qui comme vous n'ont autre pensée que le luxe, & la vanité de gens douillets qui n'ont point de courage.

Le Peru est la plus fameuse partie de toutes les Provinces du Nouveau Monde, d'un air temperé, & bien peuplé, voire le plus riche en or & argent qui soit peut-estre au monde. Lors que les Espagnols prindrent possession de ce pays, & tindrent le Roy Atabaliba prisonnier, ce Prince offrit pour sa rançon, de remplir tout d'or le lieu auquel il estoit detenu prisonnier, qui estoit long de 22 pieds, & large de 17, & de telle hauteur que luy mesme pourroit atteindre du bout de ses doigts, se tenant sur le bout de ses orteils, ou s'ils aymoient mieux de l'argent il en donneroit deux foix cette place pleine jusque au plancher.

Et bien messieurs vous voudriez bien que le Canada fut en mesme paralelle, vous donneriez volontiers cinq sols pour avoir une chartée d'escus, ouy mais cela ne se peut faire car les richesses de la nouvelle France, ne montent pas à si haut pris, neantmoins encores ne doivent elles pas estre mesprisées pour si peu qu'il y en aye.

Premierement il y a quantité de pelleteries, de diverses especes d'animaux, terrestres & amphibies, comme vous avez pu remarquer dans le Chapitre qui traicte des animaux terrestres & aquatiques. Il y a des mines de cuivre desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y avoit du monde, & des ouvriers qui y voulussent travailler fidellement, ce qui se pourroit faire, si on y avoit estably des Colonies, car environ 80 ou 10 lieuës des Hurons, il à une mine de cuivre rouge, de laquelle le Truchement Bruslé me monstra un lingot au retour d'un voyage qu'il fit à la Nation voisine, avec un nommé Grenolle.

On tient qu'il y a encore vers le Saguenay, & mesme qu'on y trouve de l'or, des rubis & autres pierreries. De plus quelqu'uns asseurent qu'au pays des Souriquois, il y a non seulement des mines de cuivre, mais aussi de l'acier, parmy les rochers, lequel estans fondu, on en pourroit faire de tres-bons trenchans; puis de certaines pierres bleuës transparentes, lesquelles ne vallent moins que les turquoises, & c'est ce qui nous a donné le plaisir de voir quelquefois des nouveaux venus, aussi simples que neufs, avoir tousjours les yeux attachez sur le galay, & par tout les chemins où ils passoient pour voir s'ils pourroient rencontrer parmy les pierres, & les les cailloux, quelque pierrerie rare & de prix.

Aux rochers de cuyvre, & en quelque autres se trouvent aussi aucunefois des petits rochers couverts de diamants y attachez, & peux dire en avoir amassé & recueilly moy mesme vers nostre Convent de nostre Dame des Anges dont quelqu'uns sembloient sortir de la main du Lapidaire, tant ils estoient beaux, luisans & bien baillez, mais entre tous ceux que j'ay jamais veu de ces pays là, je croy que celluy que Monsieur le Prince de Portugal m'a fait voir est le plus beau, le plus net, le plus grand, & le mieux taillé de tous. Je ne veux neantmoins asseurer qu'ils soient fins, mais seulement qu'ils sont tres-beaux, & escrivent sur le verre.

Il me semble qu'on pourroit encor trouver des mines de fer en quelque endroit, & plusieurs autres mineraux, si on y vouloit chercher & faire la despence necessaire. Pour du bois il y en a abondance, & des forests de tres-grandes estendues, des pierres, de la chaux, & de toutes autres sortes de materiaux propres à construire des maisons, edifices. Je pourrois aussi faire mention de beaucoup d'autres petites commoditez qui se retrouvent dans le pays mais la chose ne le merite pas, non plus que de parler du profit qui provenoit des cendres qui se transportoient en France, puis qu'elles ont esté delaissées comme de peu de rapport en comparaison des fraiz qu'il y convenoit faire, bien qu'elles fussent meilleures, & plus fortes de beaucoup que celles qui se font en nos foyers, dont on a veu l'experience une infinité de fois.

_De nostre partement du pays des Hurons pour le Canada, & de ce qui nous arriva en chemin jusques au lac des Bisseriniens._

CHAPITRE VI.

Un an entier s'estant escoulé, le pain à chanter, & beaucoup d'autres petites choses nous manquans il fut question d'aviser pour en r'avoir d'autres. Or en ce temps là les Hurons se disposoient pour descendre à la traite qui nous eut esté une commodité propre, s'ils eussent esté capables de cette commission, mais comme ils sont par trop curieux de voir les petits emmeublemens & autres commoditez qui nous viennent de France, nous apprehendames qu'en fouillans nos pacquets pour voir ce que nos freres de Kebec nous envoyeroient, ils ne consommassent nostre pain à chanter, & se servissent du linge de l'Autel.

Je me resolu donc à cette commission, bien que tres-penible pour estre un voyage de six cens, lieuës de chemin, & traitay avec un Capitaine de guerre, nommé Angoiraste, & deux autres Sauvages de sa bande, l'un nommé Andatayon, & l'autre Gonchionet, qui me promirent place dans leur canot. Or comme leur ordre porte de n'entreprendre jamais aucun voyage de long cours, sans en avoir premierement donné advis au Conseil, & sceu leur volonté, je fus appellé à cette celebre assemblée, deux jours avant que je deu partir, non dans une cabane, ou maison bien ornée, ains sur l'herbe verte en dehors du village.

Les harangues faites, & toutes choses conclues au contentement d'un chacun, je fus supplié par ces Messieurs de leur estre favorable envers les Capitaines de la traite, & de faire en sorte qu'ils pussent avoir d'eux, les marchandises necessaires à prix raisonnables & que de leur costé ils leur rendraient de très bonnes pelleteries en eschange. Ils me dirent aussi qu'ils desiroient fort le conserver l'amitié dés François, par mon moyen, ce qu'ils esperoient d'autant plus facilement qu'ils me croyoient de consideration entr'eux, & puis l'honneste accueil & bon traitement qu'ils m'avoient tousjours faict, meritoit bien cette recognoissance, & ce service de moi pour leur nation.

Je leur promis là dessus tout ce que je devois & pouvois, & ne manquay point de leur satisfaire, & assister en tout ce que je pû, & le devois ainsi, car de vray nous avions trouvé en eux, la mesme courtoise & humanité, que nous eussions pû esperer des meilleurs Chrestiens, & peut-estre le faisoient ils neantmoins sous esperance de quelque petit present, ou pour nous obliger de ne point les abandonner, ce qui estoit plus probable, car la bonne opinion qu'ils l'avoient conceue de nous, leur faisoit croire, que nostre presence, nos prieres, & nos conseils, leurs estoient utils & necessaires en toutes choses.

Faisans mes adieux par le bourg plusieurs apprehendans que je les delaissasses pour tousjours, taschoient de me dissuader de mon voyage, mais voyant ma resolution & la necessité qui m'en pessoit, me prioient au moins de revenir bientost, & ne les abandonner point, & aucuns me monstrans de leurs enfans malades me disoient d'une voix assez triste, & piteuse, Gabriel, serons nous encore en vie, & ces petits enfans quand tu reviendras icy, tu sçay comme nous t'avons tousjours aymé & chery, & nous es précieux au delà de toutes les choses du monde, ne nous abandonne donc point, & prend courage en nous instruisant, & enseignant le chemin du Ciel; à ce que nous y puissions aller avec toy, & que le diable qui est meschant ne nous entraine après la mort dans sa maison de feu, & je les consolois au mieux que je pouvois dans la croyance d'un bref retour, &, que Dieu auroit en fin pitié d'eux.

Comme les sentimens sont divers, ils produisent divers, effects parmy un si grand nombre de Sauvages qui s'affligeoient de mon depart, plusieurs entremeslans des demandes parmy leurs pleurs, me disoient Gabriel, si en fin tu es resolu de partir pour Kebec, & que l'on deffendoit de revenir (comme nous t'en supplions) rapporte nous quelque chose de ton païs, des rassades, des prunes, des aleines, des cousteaux, ou ce que tu voudras, car comme tu sçais, nous sommes fort pauvres en meubles & autres choses que vous avez en abondance, & si de plus tu pouvois, disoient quelqu'uns, nous faire present de tes sendales de bois, nous t'en aurions de l'obligation & te donnerions quelque chose en eschange, car elles nous semblent fort commodes & puis nos Moyenti tascheroient d'en faire de mesme pour nous exempter de l'incommodité du pied nud & des espines qui nous blessent en marchans, & je taschois de les contenter tous, de parolle ou autrement, & les laisser avec cette esperance que je les reverrois en bref, & leur rapporterois quelque chose, comme en effect c'estoit bien mon dessein, si Dieu n'en eut autrement disposé.

Ayant pris congé du bon Pere Nicolas avec promesse de le revoir au plustost, (si Dieu & l'obeissance me le permettoient) je partis, de nostre cabane un soir, assez tard avec mes Sauvages & allames coucher sur le bord du lac, d'où nous partîmes le lendemain matin moy sixiesme, dans un canot tellement vieil & rompu, qu'à peine eusmes nous advancé deux ou trois heures de chemin, qu'il fist eau par tout, nous contraignit de prendre terre & nous cabaner en un cul de sac (avec d'autres Sauvages qui allaient au Saguenay) d'où nous renvoyames querir un canot en nostre bourgade de S. Joseph, par deux de nos hommes ausquels je donnay un petit mot de lettre pour le P. Nicolas que je leur expliquay, & en attendant leur retour, (aprés avoir servy Dieu) j'emploiay le reste du temps à visiter tous ces pauvres voyageurs, desquels j'appris la paix, la patience & la sobrieté qu'il faut avoir en voyageant, lesquels ils pratiquoient merveilleusement bien.

Leurs canots estoient petits & aysez à tourner, aux plus grands il y pouvoit trois hommes & aux plus petits deux avec leurs vivres & marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si petits canots; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de fascheux chemins à faire, & des destroicts parmy les rochers si difficiles à passer, avec des sauts de sept & huict lieuës où il falloit tout porter, qu'avec de plus grand canots ils ne pourraient passer. Je loue Dieu en toutes choses, & admire sa divine providence que si bien il nous donne les choses necessaires à la vie du corps, plus abondamment qu'aux Sauvages, il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui supplée au deffaut des petites commoditez qui leur manquent plus qu'à nous.

Nostre canot estant arrivé, je ne vous sçaurois expliquer l'admiration que nos Sauvages firent du petit mot de lettre, que j'avois envoyé au P. Nicolas, disant que ce petit papier avoit parlé à mon frere, & luy avoit dit tout le discours que je leur avois tenu par deça, & que nous estions plus que tous les hommes du monde, & en contoient l'histoire à tous, qui pleins d'estonnement admiroient ce secret, qui en effet est admirable. Cela me servit bien à Kebec lors que je leur mis en main les petites necessitez que j'envoiay audit Pere avec un mot de lettre, car leur ayant dit que s'ils y faisoient faute ce petit papier les accuseroit, ils le creurent tellement que sans regarder au pacquet, ils le rendirent fidellement au Pere.

Nous lisons presque une semblable histoire, au Sommaire des choses des Indes de Pierre Martyr, & d'autres en plusieurs endroits és histoires de ceux qui ont voyagé & conversé parmy les peuples Sauvages mais comme la chose est de soy assez commune & triviale, je me deporte d'en dire davantage pour ce coup.

Toutes nos petites affaires estant faictes & disposées pour partir, nous fismes voile avec telle diligence; qu'environ le midy nous rataignimes le Truchement Bruslé, accompagné de cinq ou 6 canots du village de Toenchain, qui vogoient pour Kebec, avec lesquels nous fumes loger au plus prochain village des Algoumequins, où des que nous fumes cabanez, je fus par tout visiter ces bonnes gens qui estoient assez bien approvisionnez de poisson, particulierement de grands esturgeons gros comme de petits enfans dequoy je demeuray estonné.

Entrans dans le village je trouvay presque par tout devant les cabanes, une quantité de sang de plusieurs grands esturgeons qui y avoit esté esventrez, j'eusse bien desiré en traicter quelque morceau, mais je n'avois pas dequoy, à la fin la fortune m'en voulut & trouvay un bon homme chantant auprès d'un grand feu où cuisoit un esturgeon decouppé par morceaux dans la chaudière qui estoit sur le feu, m'approchant de luy il interrompit sa chanson, s'informa qui j'estois & qui m'avoit là conduit, aprés luy avoir rendu responce & satisfait à sa demande, (car il parloit Huron) il me pria du festin dequoy je fus fort ayse & luy promis de m'y trouver plus pour avoir sujet de leur parler de Dieu & apprendre quelque chose de leurs ceremonies, que pour le desir de la bonne chere, quoy qu'elle me vint bien à propos pour les grands jeusnes que la necessité m'avoit enjoints depuis longtemps d'un tel rencontre.

A peine fus je de retour dans nostre cabane, que le semoneur du festin s'y trouva, lequel donna à chacun de ceux qu'il invitoit une petite buchette, de la longueur & grosseur du petit doigt, pour marque qu'ils estoient du nombre des invités, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant, qui est un ordre qui ne se pratique point entre les autres Nations, non plus que de porter par les invitez des farines au festin, comme firent nos Hurons pour le bouillon.

Il se trouva prés de 50 hommes à ce festin, lesquels furent tous rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, duquel chacun eut un bon morceau & une escuelle de la sagamité huylée. Pendant qu'on vuidoit la chaudiere, les Algoumequins les uns aprés les autres firent l'exercice des armes, pour faire voir à nos Hurons leur addresse, & vaillantise, aussi bien aux armes qu'au plat, & que s'ils avoient des ennemis ils avoient aussi de la force & du courage pour les surmonter. A la fin je leur parlay un peu de Dieu & de leur salut, à quoy ils sembloient prendre un singulier plaisir, & puis nous nous retirames tous chacun à son quartier & pensames de nostre voyage.

Le lendemain matin, aprés avoir prié & desjeuné, nous nous embarquames, & fumes loger sur un grand rocher joignant la riviere, où je m'accommoday dans un lieu cave dans le roc, qui estoit là en forme de cercueil, le lict & chevet en estoient bien durs à la verité, mais ô mon Dieu, vostre sacré corps, & vostre chef couronné d'espines, estoient encores bien plus durement accommodés sur l'arbre de la sainte Croix, où mes pechez vous avoient attachez, pour l'amour de vous Monseigneur, je me souciois assez peu de ma peine & m'y accoustumois, il n'y avoit, que les piqueures des mousquites & moucherons en nombre presque infiny dans ces deserts qui me faisoient souvent crier à vous, & vous demander patience & delivrance de ces importuns animaux, qui ne me donnoient aucun relasche ny le jour ny la nuict.

Environ l'heure du midy apparut l'arc en Ciel à l'entour du Soleil, avec de si vives & diverses couleurs, qu'elles attirerent long-temps mes yeux en admiration, puis un de nos Sauvages nommé Andatayon, passant prés d'un petit islet, tua d'un coup de fleche un animal ressemblant à une fouyne ou martre, elle avoit ses petites mammelles pleines de lait, qui me fait croire que ses petits n'estoient pas loin de là: & cet amour que la nature luy avoit donnée pour sa vie & pour ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eauës, & d'emporter la fléche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit également des deux costés, de sorte que sans la diligence de nos Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous, ils l'escorcherent, en jetterent la chair, qu'ils n'estimoient pas bonne, & se contenterent de la fourrure, de laquelle ils firent un petit sac à petun, & de là continuant nostre chemin, nous allasmes à l'entrée de la riviere qui vient du lac des Ebicerinys se descharger dans la mer douce.

Le jour ensuivant aprés avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux cabanes d'Algoumequins dressées sur le bord de la riviere, desquels nous traitames une grande escorce à cabaner & un morceau de poisson frais pour du bled d'Inde, duquel nous avions assez & trop peu de l'autre. De là nous nous egarames aussi bien que le jour precedent, par des sentiers destournez & dans des païs fort aspres, & montagneux couverts de bois, desquels nous eumes bien de la peine nous retirer & remettre dans le droit chemin.

Nous portames aprés à six sauts assez proche les uns des autres, puis à un septiesme assez grand, au bout duquel, nous trouvames quatre cabanes d'Algoumequins desquelles nous primes langue, & sçeumes après nous estre un peu rafraischis avec eux, qu'ils estoient partis pour un voyage de long cours, & neantmoins ils n'avoient aucune provision de vivres, que ce qu'ils pouvaient chasser & pescher chemin faisant, qu'estoit proprement marcher à l'Apostolique s'ils eussent esté Chrestiens.

Nous partimes de là sur le soir & allames cabaner sur une montagne proche le lac des sorciers, où nous fumes visitez de plusieurs Sauvages passans, car ils ont partout ceste coustume de visiter les cabanes qu'ils rencontrent & les autres de les recevoir courtoisement & amiablement du moins de visage s'ils ne peuvent davantage, car pour le vivre ils n'en ont jamais gueres trop.

Dés le lendemain matin que nous eûmes fait chaudiere, nous nous embarquames dans nostre Navire d'escorce, guère plus asseuré que la gondole de jonc du petit Moyse, & traversames assez favorablement le lac Epicerinien de 10 ou 12 lieuës de traict, lequel pour sa beauté & bonté mérite bien que je vous en fasse une description particulière, aprés que nous nous serons cabanez sur la rive du canal de nostre lac Epicerinien assez proche de leur village, & de plusieurs cabanes de passagers.

_Du lac & pays des Bisseriniens. Des armoiries des Sauvages. Du P. Nicolas submergé, & de la Nation de l'Isle._

CHAPITRE VII.

Le lac des Skecaneronons, est un lac beau à merveille, profond & fort poissonneux duquel les Sauvages qui habitent ses rives, tirent une bonne partie de l'année leur principale nourriture & aliment, car les esturgeons, Brochets, & autres diverses especes de poissons qu'il y a en grand nombre sont tres-excellent & delicats au possible pour estre l'eau fort claire & nette. Il est de forme sur-ovale c'est à dire un peu plus long que large, ayant de circuit plus de 25 lieuës selon que je pu juger à la traverse. Le petites Isles qu'il enceint, servent fort à propos de retraicte aux Sauvages du pays, pour le temps de la pesche, ou ils ont la commodité du bois pour faire chaudiere & de la prairie pour faire seicherie.

Quand il fait tant soit peu de vent, les Sauvages les traversent avec grandes apprehensions, pour ce qu'il s'enfle alors comme une petite mer, mais ce qui est le plus admirable & dequoy je m'estonnois le plus en ce lac, est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremités opposites: car du costé des Hurons il desgorge cette grande riviere qui se va rendre dans la mer douce, & du costé de Kebec, il se descharge par un canal de sept ou huict toises de large, mais tellement embarrassé du bois que les vents y ont fait tomber à succession de temps, qu'on n'y peut passer qu'avec peine & en destournant continuellement les bois de la main, ou des avirons.

On dit que la chasse est abondante dans le païs, mais il me semble que sans ce lac, les Sauvages Ebiceriniens auroient de la peine à vivre, car le poil & la plume ne se prennent pas aysement, si les neiges ne sont hautes, pour le poil, & la saison propre pour la plume.

Le païs n'est pas beaucoup aggreable à cause des rochers & terres sablonneuses qui se voyent en beaucoup d'endroits, & neantmoins les habitans en font estat comme de l'Arabe heureuse, & pour ce disoient de fort bonne grace à Jean Richer leur truchement, que c'estoit la seule beauté de leur païs qui l'avoit attiré, dont ils inferoient de là, que la France estoit peu de chose en comparaison, puis qu'il l'avoit quittée & vouloit vivre avec eux.

Tout nostre petit fait estant dressé, je fus visiter le village des Sorciers à la portée du pistolet, desquels je traictay un morceau d'esturgeon pour un petit cousteau fermant, car ils ne firent point estat de rassade rouge, qui est celle que toutes les autres Nations estimoient principalement.

Le matin venu nous nageames par le canal environ un petit quart de lieuë, puis nous primes terre, & marchames par des chemins tres-fascheux & difficiles plus de quatre bonnes lieuës, excepté deux de nos hommes qui pour se soulager d'une partie du chemin conduirent leur canot par un ruisseau auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarassés & fort en peine, tant pour son peu d'eau, que pour le bois tombé dedans qui les empeschoit de passer, ce qui les contraignit à la fin, de quitter ce ruisseau, prendre le canot, & les marchandises sur leurs espaules, & d'aller par les terres comme nous.

Je portois les avirons du canot pour ma part du bagage, avec quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans un profond canal, marchant sur des boises mal asseurées: mais nostre Seigneur qui me voyoit des-ja assez en peine m'en garentir & tombay favorablement sur le sable sans me blesser; & puis me relevay un peu mouillé & en peine qu'estoient devenus mes gens, car ils estoient si legers du pied que je les perdois de veuë à tout moment à cause des bois, vallées & montagnes & qu'il n'y avoit point de sentiers battus, mais à leur appel je me remettois, & allois à eux, lesquels au lieu de me crier m'encourageoient & excusoient ma lassitude qu'ils eussent bien desiré soulager, & ne me contraignoient en rien; d'une chose estois je bien asseuré qu'ils ne m'abandonneroient pas & me laisseroient à la mercy des ours, plustost ils m'eussent porté sur leurs espaules que de me laisser malade, ou miserablement mourir sur les champs, comme font les Sauvages errants leurs parens, malades, trop vieux, ou du tout impotans.

Ce long & penible chemin fait, nous trouvames un lac, long d'une lieuë ou environ, au bout duquel ayant porté à un petit saut, nous rencontrames la grand riviere des Algoumequins qui descend à Kebec, sur laquelle nous nous embarquâmes.

Depuis le païs des Hurons sortans de la mer douce jusques à l'entrée du lac des Ebicerinys, nous avions toujours eu le courant de l'eau contraire, mais depuis le canal du mesme lac qui se descharge par deçà, jusques à Kebec, nous l'eumes tousjours & les ruisseaux & rivieres favorables, tellement qu'on peut inferer de là, que la terre des Ebicerinys est plus haute que celle des Hurons & de Kebec.

Nous ne suivimes pas tousjours en descendant, le mesme chemin que nous prismes en montant, comme je remarquay très bien en ce que nous fusmes un long-temps destournez par les terres & les lacs, sans tenir de rivieres, ne sçay par qu'elle consideration, car le chemin en estoit plus long & penible, sinon que nous evitames le saut des cousteaux que les Sauvages nomment ainsi, à cause que les pierres dures y coupent les pieds nuds comme cousteaux, ny par beaucoup d'autres endrois que nous avions passé en montant.