Part 45
Il y a quantité d'Aigles au païs des Algoumequins, comme plus montagneux & froids que celuy de nos Hurons, lesquelles font leurs nids sur le bord des eaux ou de quelque precipice, tout au coupeau des plus hauts arbres & rochers: de maniere qu'elles sont fort difficilles à desnicher: nous en denischasmes neantmoins plusieurs nids à nostre retour, auxquels nous ne trouvasmes en aucun plus d'un ou deux Aiglons, que nous mangeames aprés que je fus las de les porter, & les trouvasmes tres-bonnes, car elles estoient encores jeunes & tendres. Elles ont une proprieté que se cognoissant estre estroites, & qu'elles font leurs oeufs avec difficulté, elles cherchent une pierre nommée aerites, autrement pierre aquilin, qu'elles apportent en leur nid pour se rendre plus larges; & pour pondre plus aysement, laquelle est pour le jour d'huy en usage, chez plusieurs dames d'Italie & de France, pour soulager leur enfantement.
Il est une fois arrivé qu'un de nos Religieux, estant allé seul dans les bois environ une lieue de nostre Convent de Kebec, une tres-grande Aigle ou peut-estre un Griffon, vint pour s'abbatre sur luy de telle furie, que ca pauvre Religieux s'estant promptement terré dans un gros buisson le ventre contre terre, cet oyseau ne pouvant avoir sa proye, débattit long-temps des aisles par dessus ce buisson & puis fut contrainct de s'en aller, dequoy le Religieux rendit graces à Dieu.
Il ne faut point que je passe aussi sous silence, (puis que je suis dans le suject) une belle propriété entre toutes, que les Naturalistes attribuent à l'Aigle, pour ce peut estre que quelqu'un en pourra faire son profit, comme font les vieux pécheurs & ceux qui frequentent peu le Sacrement de la penitence, necessaire pour renouveller sa vie. Ils nous apprennent donc, qu'estant chargée de vieillesse, & ne pouvans supporter la grosseur de son bec crochu (comme celuy du perroquet) qui l'empesche de manger; & la pesanteur de ses vieilles plumes, qui ne luy peuvent plus permettre de voler, haut, ressentant aussi beaucoup d'incommoditez, à cause de la debilité de sa veue, qui fait qu'elle ne peut plus fixement regarder le Soleil, comme elle souloit: elle se jette dedans une claire fontaine, qu'elle cherche pour ce sujet; elle rompt son bec crochu à quelque dure pierre: elle despouille ses vieilles plumes; & par tels moyens elle renouvelle si bien sa jeunesse & ses forces que changeant de bec, de plumes & de veue, elle commence à manger, voler aussi haut, & contempler aussi fixement les rayons du Soleil, qu'elle faisoit en sa pristine jeunesse. O pauvres pecheurs enviellis dans le peché, faictes icy votre application, & imittez l'Aigle en vous revestans du nouvel Adam.
Mes Sauvages me vouloient aussi desnicher des oyseaux de proye, qu'ils appellent Ahouatantaque, d'un nid qui estoit sur un grand arbre assez proche de la riviere, desquels ils faisoient grand estat, mais je les en remerciay, & ne voulût point qu'ils en prissent la peine, neantmoins je m'en suis repenty du depuis, car il pouvoit estre que ce fussent Vautours, desquels la peau est excellente pour un estomach refroidy.
En quelque contrée, & particulierement du costé des petuneux, il y a des poulles d'inde, qu'ils nomment Ondettontaque, lesquelles sont champestres & non domestiques, car les Sauvages comme j'ay dit, ne nourrissent que des chiens, & presque point d'autres bestes. Le gendre du grand Capitaine de nostre bourg, en poursuivit une fort long-temps és environs de nostre cabane, mais il ne la peut tirer, pour ce qu'encor bien qu'elle fut lourde & massive, si est-ce qu'elle gaigna d'arbre en arbre & par ce moyen evita la flesche.
Je ne m'estonne point, si tant d'Autheurs escrivent que les Gruës font la guerre aux pigmées, qui sont petits hommes de la hauteur d'une coudée, residans vers la source du Nil, puis qu'il y en a de si grande & forte, que sans baston, un homme parfaict ne la sçauroit surmonter. Au mois d'Avril quand on seme les bleds & en Septembre quand ils sont meurs, les champs de nos Hurons en sont presque tous couverts, ils leur tendent des collets, mais ils y en prennent peu souvent & n'en tuent guere davantage avec la flesche, car ces animmaux sont de bon guet, & s'ils ne sont frapppés mortellement ou qu'ils n'ayent les aisles rompues, ils emportent facilement la flesche dans la playe, qui se guerit avec le temps, ainsi que nos Religieux du Canada l'ont veu par experience d'une Gruë prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une flesche Huronne, 300 lieuës au delà, & trouverent sur sa crope la playe guerie, & le bout de la flesche avec sa pierre enfermée dedans. Nos François en tuent aussi avec leurs arquebuses, plus que les Sauvages avec leurs flesches, mais je vous asseure qu'il y en a qui se sont souvent trouvez bien empeschez de combattre celles qui se sentant frappées tiroient droit à leurs hommes pour les defigurer, sinon elles courent de la vitesse de l'homme.
Il y a aussi un tres-grand nombre d'outardes & d'oyes blanches, & grises nommées Ahonque, par tout le païs du Canada, qui font le mesme détriment des Grues dans les bleds de nos Hurons, ausquelles on fait de mesme la guerre, mais elles ont bien peu de deffence.
Je me suis estonné que nos Hurons ne mangent point du corbeau, qu'ils nomment oraquan, desquels je n'eusse fait aucune difficulté de manger si j'en eusse pû attraper, car il n'y a rien de salle en ces païs là qui en doive donner horreur. Au contraire ils ne bougent presque des bleds, qu'ils grattent comme poulles; dequoy ils nous en faisoient souvent de grandes plaintes, & demandoient le moyen de les en chasser, mais il eut esté bien difficile sans une continuelle guette.
Tout de mesme que le corbeau qui au commencement est blanc, & puis prend la couleur noire. Les poussins du cygne se font noirs, & aprés deviennent blancs. Nos Hurons les appellent Horhey, mais il s'en trouve peu dans leur païs, c'est principalement vers les Ebicerinys; où il s'en voit plus grande quantité dans les terres & en Canada en quelque lacs.
Il y a presque par tout des perdrix blanches & grises nommées Acoissan, qui ont leur retraite dans les sapinieres & une infinie multitude de tourterelles, qu'ils appellent Orittey, lesquelles se nourissent en partie de glands, qu'elles avallent facilement entiers. Au commencement elles estoient si sottes, quelles se laissoient abbatre à coups de pierres ou de gaules de dessus les arbres, mais à present elles sont un peu plus advisées.
Il seroit bien difficile & non necessaire, de descrire de toutes les especes d'oyseaux, qui sont dans l'estendue de ces larges Provinces, ce peu que j'en ay descrit peut suffire, pour faire voir que le Ciel a là ses habitans, pour louer Dieu aussi bien que nous en avons icy, & que par tout retentissent les louanges du Créateur. Qui a encor peuplé le païs de nos Sauvages de plusieurs oyseaux de proye, de ducs, faucons, tiercelets, espreviers & autres: mais sur tout de bons gibiers, comme canards de plusieurs especes, margaux, roquettes, outardes, mauves, cormorans, & autres.
_Des animaux terrestres, qui se trouvent communement en Canada; & de ceux qu'on y a faict passer d'icy._
CHAPITRE III.
Ce n'est pas de merveille qu'il se trouve de certains animaux en quelques contrées qui ne se voyent point en d'autres, car il y en a qui ne se plaisent qu'au froid & les autres à la chaleur: c'est pourquoy en quelque Royaumes d'Afrique, il n'y a nulles bestes à quatre pieds, lesquelles n'y peuvent vivre pour l'extreme chaleur qu'il y faict: pour ce mesme suject on n'y voit ny sanglier, ny cerf, ny chevre, ny ours, au rapport de quelques Autheurs, sinon que les Espagnols y en ayent faict passer.
Et ceux qui ont traicté du nouveau monde & de l'Amerique entiere, asseurent qu'avant que les mesme Espagnols l'eussent conquise, il n'y avoit ny chiens, ny moutons, ny brebis, ny chevres, ny pourceaux, ny chats, ny asnes, ny boeufs, ny chevaux, chameaux, mulets, ny elephans, de tous lesquels il ny en avoit non plus dans tout le Canada, excepté des chiens, lesquels sont encore un peu differens des nostres de deça.
Mais à present & depuis longues années, il se trouve dans ce nouveau monde ou Mexique, une presque infinie multitude de toutes les especes d'animaux necessaires au service & nourriture de l'homme, que les Espagnols y ont faict conduire des parties d'Europe, d'Asie & d'Afrique.
Il n'y a que nostre pauvre Canada qui en est tres mal pourveu. On y a seulement faict passer quelques vaches, chevres; pourceaux & & volailles communes & rien plus. Nos Religieux y ont eu faict passer un asne & une asnesse, tant pour peupler, que pour le service qu'on en pouvoit esperer en un païs où il n'y a d'animaux de charge, mais les hyvernans de Kebec, les ont tellement fatiguez qu'en fin ils y ont fait mourir l'asne, & n'y reste plus que l'asnesse, que nous laissons tout l'Esté coucher emmy les champs, & en liberté de se nourrir où elle veut, sinon pendant l'Hyver qu'elle se retire en une petite estable, que nos Religieux luy ont faict accommoder à la basse court de nostre petit Convent.
Il arriva un petit traict gentil en la descente de ces deux animaux, car comme les Sauvages furent advertis qu'il y avoit aux barques deux bestes etrangeres, tous accoururent au port pour en avoir la veuë, & se tindrent là coy tandis qu'on les debarquoit, qui ne fut pas sans peine, mais le plaisir fut à leur beau ramage, car quand ils commencèrent d'entonner leur notte, qu'ils rehaussoient à l'envie à mesure qu'ils sentoient le doux air de la terre, tous les Sauvages en prirent telle espouvante, qu'ils s'enfuyrent tous à vauderoute emmy les bois, sans qu'aucun regardat derriere-soy, pour se deffendre de ses desmons, ô que voyla de furieuses bestes, disoient ils, que les François nous ont amenez, ou pour nous devorer, ou pour nous resjouir de leur airs musicaux.
Je ne sçay si on les eut voulu vendre aux Sauvages, combien de castors ils en eussent bien offerts, pour estre les premiers qui ayent entré dans le païs, mais j'ay appris (dans l'histoire) que les premiers que les Espagnols firent passer au Peru, il s'en vendit un dans la ville de Huamanca, en l'an 1557, quatre cens huictante ducats, & trois cens septante six marauedis, à Garcillasso de la Vega, pour en faire saillir ses juments & en avoir des mulets. Il en fist depuis achepter un autre huict cens quarante ducats, & il n'eust pas valu en Espagne plus de six ducats, tant les choses rares sont estimées, comme une chevre, qui a esté vendue jusques à cent & dix ducats, mais maintenant elles y ont si bien multiplié depuis ce temps là, que si l'on en faict cas aujourd'huy, ce n'est seulement que pour en avoir la peau & si on avoit le soin de passer de mesme de toutes nos especes d'animaux dans le Canada, on en verroit avec le temps la mesme multitude, mais il y faudroit aussi des familles, pour les gouverner.
Or bien que le pais de nos Hurons soit desnué de beaucoup d'especes d'animaux que nous avons icy. Dieu le Créateur leur en a pourveu de plusieurs autres sortes, qui leur sont utiles, & desquels le païs ne manque non plus que l'air & les rivieres, d'oyseau & de poissons.
Ils ont trois diverses espece de renards tous differens en poil & en couleur, & non en finesse & cautelle, car ils ont la mesme nature des nostres de deçà, mais beaucoup plus estimez pour leurs fourures, très-excellentes & riches.
L'espece la plus rare & la plus riche des trois, sont ceux qu'ils appellent, Hahyuha, lesquels ont tous le poil noir comme gey, & pour cette cause grandement estimez, jusques à valoir plusieurs centaines d'escus la piece entre les Allemands & peuples; Septentrionnaux pour des fourures, ou bords à leurs bonnets.
La seconde espece la plus estimée, sont ceux qui'ils appellent Tsinantontonque, lesquels ont une barre ou liziere de poil noir, qui leur prend le long du dos, & passe par dessous la ventre, large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux & grisatre.
La troisiesme espece sont les communs, appellez, Andasatey, ceux cy sont presque de mesme grosseur, & du poil des nostres, sinon que la peau semble mieux fournie, & le poil un peu plus grisatre. De toutes lesquelles especes, il nous en fut donné quelque peaux par des Sauvages estrangers, nous venans visiter en nostre maison Huronne, lesquelles sont demeurées à nos François aprés nous en estre servy pendant les grands; froids.
Ils ont aussi trois sortes d'escurieux differends, & tous trois plus beaux & plus petits que ceux de nostre Europe. Les plus estimez & rares sont les escurieux volans, nommez Sahouesquanta, qui ont la couleur cendrée, la teste un peu grosse, le poil doux & court, & les yeux petits: Ils sont appellez volans, non qu'ils ayent des ailles, mais à raison qu'ils ont une certaine peau aux deux costez, prenans de la patte de derrière à celle de devant, qu'ils replient fort proprement contre leur ventre quand ils marchent puis l'estendent quand ils volent, comme ils font aysement d'arbre en arbre, & de terre jusques au dessus.
Les premiers que je vis furent trois jeunes qui nous furent apportez par l'une des filles du grand Capitaine Auiondaon, que je receus sans sçavoir que c'estoit; jusques à l'arrivée du Père Joseph à qui je les donnay à nourrir, comme il fit un assez long-temps, mais qui à la fin se laisserent mourir, ou par trop de froid, ou pour ne les sçavoir accommoder, dequoy nous eusmes quelque regret, car c'estoit un present digne d'une personne de condition, joint qu'ils sont assez rares dans le pays.
La seconde espece qu'ils appellent Ohihoin, & nous Suisses, à cause de leur bigarure sont ceux qui sont rayez & barrez universellement par tout le corps, d'une raye blanche, puis d'une rousse, grize & noiraste, qui les rendent tres-beaux & agréables, mais qui mordent comme perdus, s'ils ne sont apprivoisez, ou que l'on ne s'en donne de garde.
La troisiesme espece, sont ceux qui sont presque du poil, & de la couleur des nostres, qu'ils appellent Aroussen, & ny a presque autre différence, sinon qu'ils sont plus petits.
Au temps de la pesche que j'estois cabané dans une Isle de la mer douce, j'y vis un grand nombre de ces animaux profiter de nostre pesche, desquels j'eu plusieurs de ceux que mes Sauvages tuerent à coups de flesches, & en pris un Suisse dans le creu d'un arbre tombé.
Ils ont en plusieurs endroits des Lievres, & lapins qu'ils appellent Quentonmalisia, les sapinieres & petits bois sont les lieux de leur retraite, à la sortie desquels les Sauvages tendent des lacets, mais ils en prennent bien peu souvent, quoy qu'il y en ait en quantité sur le chemin des Quieunontateronons, car les cordelettes n'estant ny bonnes ny assez fortes, ils les couppent aysement quand ils s'y trouvent attrappez, ou bien en autre façon, les Sauvages les tuent avec leurs arcs ou matras.
Les loups cerviers nommez Toutsitsoute, de la peau desquels les grands font tant d'estat pour leurs fourures plus riches, en quelque Nation sont assez frequents. Mais les loups communs qu'ils appellent Anarisque, sont assez rares par tout, aussi en estiment ils grandement la peau, de laquelle ils font de riches robes de Capitaines, comme de celle d'une espece de leopard ou chat sauvage qu'ils appellent Tiron. Il y a un pays en cette grande estendue de terre, que nous surnommons la Nation de Chat, pour raison de ces chats, petits loups ou leoparts qui se retrouvent dans leur pays, desquels ils font leur robes qu'ils parsemenr, & embellissent de quantité de queues d'animaux cousues tout alentour des bords, & par le milieu du corps, és endroicts où elles paroissent le plus. Ces chats ne sont gueres plus grands que renards, mais ils ont le poil du tout semblable à celuy d'un loup commun, car j'y fus moy mesme trompé au choix.
Ils ont vers les Neutres une autre espece d'animaux nommez Otay, ressemblant à un escurieux grand comme un petit lapin d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau qu'il semble de la panne. Ils font grand cas de ces peaux desquelles ils font des robes & couvertures, où il y en entre bien une soixantaine qu'ils embellissent par tout à lentour, des testes, & des queues, de ces animaux qui leur donnent bonne grace, & rendent riches en leur estime.
Les enfant du diable que les Hurons appellent Scangaresse, & le commun des Montagnais Babougi Manitou, ou Ouinesque; est une beste fort puante de la grandeur d'un chat ou d'un jeune renard, mais elle a la teste un peu moins aiguë, & la peau couverte d'un gros poil rude & enfumé, & sa grosse queue retroussée de mesme, elle se cache en Hyver sous la neige, & ne sort point qu'au commencement de la Lune du mois de Mars laquelle les Montagnais nomment Ouinescon pismi qui signifie la Lune de la Ouimesque. Cet animal outre qu'il est de fort mauvaise odeur est tres-malicieux, & d'un laid regard, ils jettent (à ce qu'on dit) parmy leurs excremens des petits serpens, longs & déliez, lesquels ne vivent néanmoins gueres long-temps. J'en pensois apporter une peau passée, mais un François passager me l'ayant demandée je la luy donnai.
Les eslans ou orignals en Huron Sondareinta sont frequents & en grand nombre au pays des Montagnais, & fort rares à celuy des Hurons sinon à la contrée du Nort, d'autant que ces animaux se plaisent dans les pays froids & montagneux, plus qu'aux pays chauds & temperé. C'est l'animal le plus haut qui soit aprés le chameau: car il est plus haut que le cheval, il a le poil ordinairement grison, quelquefois fauve, & assez long, mais un peu rude, sa teste est fort longue & porte son bois double & branchu comme le cerf, mais large & plat en quelque façon comme celuy d'un dain, & long de trois pieds ou environ. Le pied en est fourchu comme celuy du cerf, mais beaucoup plus plantureux, la chair en est courte & fort delicate, & la langue très-excellente, il paist aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante manne des Canadiens, & Montagnais, pendant l'Hyver, comme le poisson pendant l'Esté. L'on en nourrissoit un jeune au Fort de Kebec destiné pour la France, que je fus voir, mais il ne pû estre guery de la morsure des chiens qui l'avoient arresté, & mourut quelque temps aprés. On tient que la femelle porte tousjours deux petits & tousjours malle & femelle, neantmoins la chose n'est pas tellement infaillible qu'on n'aye quelquefois veu le contraire.
Il y a en plusieurs contrées des caribous, ou asnes sauvages, que quelqu'uns appellent ausquoy à mon advis les montagnais en prennent assez souvent, desquels il nous donnerent un pied, qui estoit creux & si leger de la corne, & fait de telle sorte, qu'on peut aysement croire ce qu'on dit de cet animal qu'il marche sur les neiges sans y enfoncer, mais je n'en veux point asseurer par ce que je n'en ay point veu l'experience, & me contente de dire que je donnay ce pied à un François qui me le demanda avec importunité, autrement je l'aurois apporté icy.
Les ours nommez Agnouoin, sont plus, communs dans le Canada que les loups, & y en a de deux sortes, sçavoir, noir & blanc mais les blancs sont beaucoup plus grands & plus dangereux que les noirs, car ils combatent les hommes, & les devorent, ils habitent particulierement (à ce qu'on dit) vers l'Isle Danticosti à l'embouchure du fleuve S. Laurent, qui n'est frequenté que de bien peu de Sauvages, mais les contrées plus ordinaires où se nourissent ces animaux farouches sont les hautes montagnes, & les pays très-froids.
On tient qu'au Temple de sainct Olaus en Normandie qui despend de l'Archevesché de Trudun, & aux pieds du siege Pontifical, on y void la peau d'un ours, qui surpasse en blancheur la neige, ou le lis, elle est large de quatorze pieds. Marc Pole asseure avoir veu en Tartarie des ours blancs de vingt aulnes de longueur, ce que j'ay peine à croire, encore qu'Olaus en fasse mention, pour ce qu'il semble que le conte soit hors de raison, & dit pour faire admirer les simples. Albert le Grand, & plusieurs autres avec luy, racontent que les ours blancs nagent au profond de la mer, & qu'ils y peschent & mangent les poissons ce qui nous est facile à croire en ce que nous voyons les communs mesme, entrer librement dans les eauës, se plonger & nager comme les poissons, tesmoin celuy que je conduit au pays des Hurons, lequel vouloit se jetter dans toutes les eaux qu'il rencontroit en chemin, ou pour se sauver ou pour s'esgayer, & avois de la peine assez de l'en retirer avec la corde qui tenoit à son col, lequel pour revanche (malicieuse beste) vouloit jetter à mes jambes, mais à mesme temps je luy relevois la teste en haut, & ayant bien grondé il s'appaisoit & continuoit son chemin à costé de moy.
Les ours sont tres-bons à manger, c'est pourquoy nos Sauvages en font un grand estat, & tiennent sa chair fort chère, je ne sçay à quoy l'accomparer, car elle ne sent ny le boeuf, ny le mouton, & encore moins le cerf, mais plustost le chevreau, les vieux ont un autre goust, & sont gras comme lard. Il m'arriva de dire à Monsieur le Mareschal de Bassompiere que j'avois mangé de la chair d'ours, & l'avois trouvée bonne. Il m'asseura que au dernier voyage qu'il fit en Suisse pour le Roy il en avoit aussi mangé en un festin que luy firent les Suisses, & ne l'avoit point trouvée mauvaise. Nos Sauvages les engraissent (car la graisse est leur succre) avec une manière facile, ils font une petite tour au milieu de leurs cabanes, avec des pieux picquez en terre, & la ils enferment la beste, à laquelle ils donnent à manger par les entredeux des bois, des restes de sagamité, sans crainte des pattes & de leurs dents, & estant bien grasse, ils en font un bon festin à tout manger.
Le Pere Joseph le Caron m'a raconté dans le pays, qu'hyvernant avec les Montagnais, ils trouverent dans le creux d'un chesne, une ourse avec ses petits couchez sur quatre ou cinq petites branches de cedre, environnez de tout costez de tres-hautes neiges, sans avoir rien à manger, & sans aucune apparence qu'ils fussent sortis de là pour aller chercher de la provision depuis trois mois & plus, que la terre estoit par tout couverte de ces hautes neiges: cela m'a fait croire avec luy, ou que la provision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou que Dieu, qui a soin & nourrist es petits corbeaux delaissez, substante par une manière à nous incognuë, ces pauvres animaux au temps de la necessité: ils les tuerent sans difficulté, car ils n'eussent sceu s'eschapper ou se deffendre, & en firent bonne chere, avec les ceremonies accoustumées entr'eux, qui sont telles (à ce que j'ay ouy dire,) que toutes les filles nubiles, & les jeunes femmes mariées, qui n'ont point encore eu d'enfans, tant celles de la cabane où l'ours doit estre mangé, que des autres voisines, s'en vont dehors, & ne r'entrent point tant qu'il y reste aucun morceau de cet animal, dont elles ne goustent point, & ne sçay pourquoy.
Les cerfs qu'ils appellent Sconoton, sont plus communs dans le pays des Neutres, qu'en toutes les autres contrées Huronnes, mais, ils sont un peu plus petits que les nostres de deça, & tres-legers du pied, neantmoins ces Attiuoindarons avec leurs petites raquettes attachées sous leurs pieds, courent sur les neiges avec la mesme vitesse des cerfs, & en prennent en quantité, par d'autres inventions qui ne sont pas en usage en nostre Europe. Ils en font boucaner d'entiers pour leur Hyver, & n'ostenr point les fumées des entrailles qu'ils font cuire ensemble avec les intestins dans la sagamité. Cela faisoit un peu estonner nos François au commencement, mais; il falloir avoir patience & s'accoustumer à manger de tout, car il n'y avoit pas là de viande à choisir, ny de rue aux ours pour avoir du rosty.