Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 44

Chapter 443,897 wordsPublic domain

Il n'y a point de doute que l'on pourrait facilement persuader aux Sauvages, les prieres & bonnes oeuvres pour les deffuncts, puis que d'eux mesmes ils se sont desja forgez une manière de les assister, car de dix en dix ans, plus ou moins, nos Hurons & autres peuples sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des morts, en l'une de leur bourgade, ou village, comme il aura esté conclu & arresté par un conseil general de tous ceux du pays (car les corps des deffuncts ne sont ensevelis en particulier que pour un temps) & là font encore annoncer aux autres Nations circonvoisines, afin que ceux qui y ont esleu la sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence; car tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure la ceremonie, où l'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins, & dances continuelles, qui fait qu'il s'y trouve une infinité de peuple qui y aborde de toutes parts.

Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux Cimetieres: que si les chairs n'en sont du tout consommées, elles les en tirent & les rendent fort nets, puis les envelopent dans de beaux castors neufs, ornez de rassades, & colliers de pourceleines, que les parens & amis contribuent, disans: Tien, voyla ce que je donne pour les os de mon pere, de ma mee, de mon oncle, de ma femme, &c, & lss ayans mis dans un sac neuf, elles les portent sur leur dos, parez encore par le dessus de quantité de pourceleines, & autres petites jolivetez desquelles ils ne sont point chiches en semblables occasions.

Elles portent aussi toutes les pelleteries, haches, couteaux, chaudieres & autres choses offertes, avec quantité de vivres au lieu destiné, qui sont après mis à part & separez, les vivres en un lieu, pour estre employez en festins, & les sacs, & emmeublemens pendus par les cabanes de leurs hostes, en attendant le jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre avec les os.

La fosse se fait hors de la ville fort grande & profonde, capable de contenir tous les os, meubles, & pelleteries dediées pour les deffunts. On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord auquel on porte tous les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout, & au fond, & au costez de peaux, & robbes mesmes de castors, puis on y fait un lict de haches, en apres de chaudieres, rasades, colliers, & brasselets de pourceleine, & autres choses qui ont esté données par les parens & amis. Cela fait, du haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident tous les sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore d'autres peaux neuves, & d'escorces, après ils rejettent la terre par dessus, & des grosses pieces de bois peur des bestes, puis ils piquent en terre des pilliers de bois tout autour de la fosse, & font une couverture pardessus, qui dure autant qu'elle peut, festinent derechef, & prennent congé l'un de l'autre pour leur retour, bien joyeux & contens que les âmes de leurs parens & amis deffuncts, ayent bien dequoy butiner, & se faire riche ce jour là en l'autre vie.

Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de leurs semblables deffuncts; & nous trouverons que leurs ferveurs surpassent de beaucoup les nostres, & qu'ils ont plus d'amitié l'un pour l'autre, & en la vie, & après la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le sommes moins en effet, parlant de la fidelité, & de l'amour réciproque simplement: car s'il est question de donner l'aumosne, ou faire quelque oeuvre pieuse pour les vivans, ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine & de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, prenans pour excuse, leurs enfans, si Dieu leur oste, leur pauvres parens, & par ainsi ils ont tousjours raison à leur dire, de continuer dans leur avarice, & plustost mourir que lascher prise & d'avoir sa bourse ouverte à l'indigent.

Au contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs presents, donnent leurs aumosnes pour les vivans, & pour les morts avec tant de gayeté, & si librement que vous diriez à les voir, qu'ils n'ont rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister de leurs moyens ceux qui sont en necessité, & particulièrement les ames de leurs parens & amis deffuncts, ausquels ils baillent le plus beau & meilleur de leur avoir, & s'en incommodent quelquefois, & y a telle personne qui donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a aymée & cherie en cette vie, & ayme encore apres la mort: tesmoin Ongyata, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte femme (sans nostre sçeu) presque tout son vaillant, en demeura tres-pauvre & incommodé, & s'en resjouissoit sous l'esperance que sa femme en seroit mieux accommodée en l'autre vie.

Or par le moyen de ces assemblées & ceremonies, ils contractent une nouvelle alliance, amitié & union plus estroite, disans: Que tout ainsi que les os de leurs parens, & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir à jamais separer ou distraire, pour aucun desservice ou disgrace, comme en effet ils font.

Fin du second Livre.

HISTOIRE DU CANADA. ET VOYAGES DES PERES ECOLLECTS EN LA nouvelle France.

LIVRE TROISIESME.

_Des animaux & bestes brutes, & de la compassion qu'en ont certains indiens, ausquelles ont basty un Hospital pour les malades & blessées._

CHAPITRE I.

On dit que la consideration fait les Sages, & les Saincts, & nous esleve jusques à pouvoir connoistre Dieu, & nous-mesmes, mais nostre negligence & peu de soin nous entretient souvent dans l'ignorance. C'est une chose merveilleuse que Salomon aye cognu jusques à la vertu de l'ysope, & nostre premier Pere jusques au moindre des animaux ausquels il a imposé les noms, & que nous qui devrions estre tout confit en cognoissance, ignorons encores les choses plus communes de la divine providence à nostre endroict. Qui ne voit les continuels miracles de Dieu, en la nourriture & aliment des hommes de tout cet univers, je ne sçay si je me trompe, mais je croy que n'estoit le miracle qu'il ne se trouveroit pas à chacun, deux gerbes de bled aprés la moisson, & cependant tout le monde vit.

Laissons à discourir des hautes sciences aux Doctes, & dans nostre simplicité ordinaire, voyons un peu ce qui se passe à Paris, & dans les grandes villes peuplées, & vous verrez (chose admirable) qu'il n'y a journées qu'il ne s'y consomme plus de boeufs, & de moutons, d'oyseaux, & de poissons, avec toutes autres sortes d'animaux de poils, & de plumes, qu'il ny pourroit avoir d'animaux nuisibles en route une Province, & pourtant il y en a tousjours de reste pour le lendemain. C'est la providence divine qui a esté en cela, fort sage, ayant fait que tous les animaux pour eux & de bon manger, soyent grandement feconds, afin que par estre souvent mangez, ils ne deffaillissent ainsi que bestes nuisibles & malfaisantes, lesquelles sont d'elles-mesmes peu lignageres. Partant le lievre est fort fecond, & seul de toutes les bestes de venaison, surcharge sa portée, à cause que l'homme, bestes, & oyseaux le poursuivent à mort. Pareillement le haze des connils se trouve si pleine de lapins, que les uns sont encor sans poil, les autres sont un peu plus formez, & les autres sortent du ventre. Entrons dans les colombiers & nous, chargeons de pigeonneaux, dans un mois d'icy nous y trouverons encores autant, de mesme des molues, & harangs (chose prodigieuse) desquels on fait de si furieuses pesches tous les ans, & si on n'en sçauroit espuiser la mer, ny les rivieres de toutes autres especes de poissons, non plus que l'air & la terre, & des oyseaux, & bestes de bon manger, dequoy nous devons grandement louer le Createur, & faire icy une bonne meditation, puis que nous voyons mesme les bestes & animaux nuisibles estre en moindre nombre, & moins lignageres que ceux qui servent à la vie & nourriture de l'homme, comme est de la lyonne qui est la plus forte & la plus hardie de routes les autres bestes, laquelle selon les Egyptiens, ne porte qu'une fois en sa vie, & un seul faon seulement, mais bien davantage on nous asseure que le lyon n'a point de sentiment, & mourroit de faim si la divine providence ne l'avoit pourveu d'un petit compagnon ressemblant au chat que les Italiens appellent Gati. Ce petit animal esvente la proye, estant descouverte il court, & glapit pour advertissement au lyon, lequel le suit jusques à la veue de la beste qu'il va estrangler, & en fait part à son bien-facteur, car entre tous les animaux le lyon est recognoissant.

Certes il y en a qui se plaisent bien en la jouissance de toutes ces choses, mais, ils en recognoissent mal celuy qui leur a donné, d'où il advient qu'ils en usent comme bestes sans eslever leur pensée à Dieu, qui a creé tout ce qui est de ce monde pour le service, & la gloire de l'homme, comme l'homme pour sa gloire & son service. Mais comme nous nous sommes rendus rebelles à Dieu par le peché, le mesme peché a rendu les bestes rebelles à l'homme, qu'elles offencent comme nous offençons Dieu.

Plusieurs grands saincts ont néantmoins commandé aux plus feroces & cruelles, & ont esté obeys, comme un sainct François qui deffendit à un loup enragé de plus faire de mal, & se rendit doux comme un agneau, mais ce sont graces qui n'appartiennent qu'à ceux qui ont la mesme innocence de nostre premier Pere avant son peché, & ne devons en traitter les animaux plus cruellement, puis que leur cruauté n'a pris naissance que de nos pechez.

Je ne sçay dans quelle cognoissance plusieurs Nations Payennes n'ont pas voulu nuyre aux animaux, & se sont abstenus, mesmes d'en manger, peur de nuire à ceux qui ne les offençoient pas; mais ce sont simplicitez Payennes, lesquelles on n'est point obligé d'ensuivre, sinon en la compassion envers icelles pour s'apprendre à l'estre envers les hommes. Les Atheniens mesmes ne faisoient point mourir les mulets qui avoient long-temps servy à leur Republique, & donnoient liberté à leur vieillesse de paistre & se nourrir où elle pourroit sans qu'il fut permis à aucun de leur nuyre ou offencer.

Il y a une sorte de gens qui habitent une Province du grand Mogor qu'on appelle Bayennes, lesquels ne mangent d'aucune chose qui aye eu vie, & bien qu'ils adorent en chaque famille, les uns des arbres, les autres des oyseaux, & autres bestes; ils ont tous en singuliere vénération la vache, laquelle ils mettent chacun en la meilleure chambre de leur logis comme une Deesse, de laquelle ils boivent le laict, & le pissat, avec de son beure fondu, & n'en mangent point la chair. Et quand on leur demande pourquoy, puis qu'ils en boivent bien le laict qui en provient, ils respondent que nous beuvons bien le laict de nostre mere, & n'en mangeons point la chair.

Mais l'excellence & la rareté de leur humeur est, qu'ils ne peuvent voir faire de mal à une beste, quel qu'elle soit, ny à un rat mesme, lequel s'il s'approche d'eux lors qu'ils mangent, ils le caressent & luy donnent à manger, & hayssent fort les Chrestiens, d'autant qu'ils font du mal aux bestes sur lesquels ils deschargent souvent leurs passions, & la furie de leur humeur cholerique. Ils ont un hospital (chose admirable) pour penser & guerir les bestes malades, où il y a des Medecins & Chirurgiens entretenus, qui en ont le soin jusques à entiere guerison, puis les rendent à ceux à qui elles appartiennent.

Voicy un autre traict de leur douceur envers icelles, qui me fait resouvenir de celle de nostre Pere sainct François, lequel donna son manteau à un paysan pour sauver la vie à deux agnelets qu'il portoit vendre ne pouvans souffrir qu'on les egorgeast à cause du vray Agneau Jesus. Il y a une si grande quantité d'oyzeaux dans cette Province Bayennes qu'ils vous crevent presque les yeux (comme j'ay dit de l'isle aux oyseaux) aussi ne s'envollent ils point pour lesdits Bayennes. Quelqu'un d'eux ayans veu un François nommé le sieur Charles Fournier (qui est celuy mesme duquel j'ay appris cecy) tirer aux oyseaux, il en fut fort mal satisfait & en rachepta de luy deux de fort blessez qu'il fit mettre dans un trou de muraille avec de l'eau; & du ris, & commanda à l'un de ses esclaves d'y passer la nuict pour y prendre garde jusques au lendemain matin qu'il les fist porter à l'hospital. Il vouloit aussi donner au dit sieur Fournier 50 Mamodis (c'est une piece d'argent qui vaut dix sols) de son arquebuze afin qu'il n'en tuat plus, asseurent que c'est un malheur de faire du mal aux bestes, ne nous en faisant point.

Je ne suis pas Payen & ne voudroit pas ensuivre les actions des Payens, mais je suis d'avec eux de ne faire de mal à aucune creature, sinon aux venimeuses & à celles qui nous attaquent, contre lesquelles il se faut deffendre, autrement il faut estre humain envers elles, pour s'accoustumer à l'estre envers les hommes, car qui ne se peut commander en une passion, s'emporte facilement en une autre.

Je me suis quelquefois rencontré avec un fort honneste homme Egyptien de nation & natif du grand Caire; & comme il est homme qui a grandement voyagé par toutes les terres du grand Seigneur, il m'a raconté diverses fois comme ceux de son païs prennent les Cocodrilles qui habitent le Nil, lesquels autrefois ils tenoient, pour des dieux ou pour monstrer la puissance des dieux à cause de leurs forces qui gist principalement à la queuë, laquelle ils adoroient, enfermée dans une cage de fer, & donnoient à manger à cet animal, comme à une beste divine & representant, ou estant la Déité mesme. Il y avoit mesme des particuliers qui en nourrissoient de jeunes dans leur maisons & leur donnoient toute liberté à ce qui n'en prit pas bien à un certain Egyptien, lequel en ayant eslevé une en son logis luy devora son fils & puis s'enfuit un jour que le pere estoit absent, tant il fait dangereux domestiquer un animal naturellement cruel & ennemy de l'homme.

Le chasseur armé d'un habit de maille de fer, qui luy couvre tout le corps, fait une fosse profonde & estroitte comme un petit puits, dans lequel il se met jusques au col environné de mousses & fueillages pour n'estre apperceu, puis il enferme sa teste dans l'escorce d'un gros fruict ressemblant au melon, que les Égyptiens sement en quantité par les champs, & dans ceste escorce il y fait deux trous comme un masque pour voir & n'estre veu, ayant au préalable attaché à un long chable, qui tient par un bout à un tour ou moulinet à bras, ne chaine de fer, au bout de laquelle est attaché à de gros harpons & crochets, quelque chien mort ou autre charogne qui sert d'amorce à l'animal.

Le cocodrille sortant de l'eau pour chercher sa nourriture, ne se donne pas garde du piège ny de l'homme caché, & rodant ça & là en rugissant, trouve en fin l'amorce qu'il avalle avidemment, puis se retire dans le Nil, pendant que le chasseur luy file sa corde, jusques au point qui le tient arresté au molinet, qui fait par ceste violence prendre ferme aux crampons & crochets avallez dans le corps de ceste beste. Cela estant fait le chasseur sort de sa fosse oste son melon, & crie par tout à l'ayde aux laboureurs des champs, qui vont à son secours & tournent tous ensemblement le moulinet, qui fait approcher la beste comme un cabestran les anchres de la mer, estant là traîné la gueule beante & eslevée, le chasseur luy saute sur le dos, & luy fait passer un fer par la gueule, comme un mors à cheval, qui luy revient prendre par derrière la teste où il est attaché avec des vis, & serré de si prés que l'animal ne peut offencer de sa dent, il n'y a plus que sa rude queue à craindre, de laquelle ils se donnent de garde, comme d'un dangereux coup, qui ne guerit point, car ceste rude peau est dure au possible. Et en ceste equipage le conduisent au grand Caire attaché à la queue d'un chameau, pour estre veu, ou pour estre vendu.

Pour le cheval marin, (desquels j'ay veu une furieuse teste) il gaste tous leurs bleds, & se prend de mesme que nous prenons icy les loups dans les louvieres, il apprehende tellement le feu, qu'à la seule veue d'iceluy, il s'enfuit comme fait aussi le Lyon, ainsi que j'ay veu quelque part, de ceux que les estrangers nous ameinent.

J'ay appris d'un Religieux nommé frere Ange Deluan pour lors nostre compagnon, qu'estant en terre saincte en l'an 1626 quelqu'uns de nos freres, desirans passer de l'Egypte, par les deserts pour la Palestine se servirent de l'occasion d'une Caravanne, qui alloit aux Saincts lieux. Mais comme ils furent un soir campez & assis auprés d'un bon feu, ils entendirent japper le Gati, qui leur fust un asseuré signal du voisinage de quelque Lyon, qui parut incontinent aprés & les regarda fixement un assez long-temps, assis sur son derrière sans ozer neantmoins les approcher, car les hommes s'estoient munis de leurs armes & chargé leurs arquebuzes, ce que voyant le petit compagnon tourne bride & le Lyon après sans qu'aucun tirast sur eux, pour nous apprendre que nous ne devons pas mespriser les petits & que si quelqu'un ne nous peut nuyre, il nous peut assister au besoin & empescher qu'on ne nous nuyse par leur advertissement.

_Des oyseaux plus communs du Canada._

CHAPITRE II

Au commencement que les François allerent en Canada, ils y trouverent tant d'oyseaux de toutes especes, & si faciles à prendre, que celuy ne le croiroit qui ne l'auroit veu, ils les assommoient à coups de bastons sur les arbres, comme j'ay veu faire à des Sauvages dans les Isles de la mer douce au delà des Hurons, où nous estions cabanez pour la pesche; & les perdrix estoient si peu battues, qu'elles se laissoient mettre le lasset au col, attaché au bout d'une baguette. Quand on alloit giboyer le chasseur estoit asseuré de rapporter autant d'oyseaux qu'il en pourroit porter, car ils n'estoient pas encores faits à nos arquebuzes, comme ils sont à present que ces foudres les ont esclaircis & un peu advisés. Il y en reste tousjours neantmoins une si grande quantité en quelques Isles, qu'elle semble egaler le sable de terre, & qui servoient d'une douce manne aux Sauvages, s'ils avoient nos inventions & nos armes, mais ils ont peu d'industrie pour les attraper, & par ainsi en jouissent de peu & en nourrissent encore moins, car comme j'ay dit, ils n'ont d'animaux domestiques, que des chiens, & au plus quelques ours ou quelque aigles.

Entre tous les oyseaux que j'ay veu dans le païs, il me semble que le plus beau, le plus ravissant & le plus petit qui soit peut estre au monde, est le Vicilin, ou oyseau mousche que les indiens appellent en leur langue ressuscité. Cet Oyseau, en corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il a le bec long & tres-delié, de la grosseur de la pointe d'une aiguille, & ses cuisses & ses pieds aussi menus que la ligne d'une escriture. L'on a autrefois pesé son nid avec les oyseaux & trouvé qu'il ne peze davantage de 24 grains, il se nourrit de la rosée du Ciel, & de l'odeur des fleurs qu'il succe sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant par dessus. Sa plume est aussi deliée que duvet, & est tres plaisante & belle à voir pour la diversité de ses couleurs.

Cet oyseau (à ce qu'on dit) le meurt ou pour mieux dire s'endort au mois d'Octobre, demeurrant attaché quelque petite branchette d'arbre par les pieds, & se resveille au mois d'Avril, que les fleurs sont en abondance, & quelquefois plus tard, & pour cette cause est appellé en langue Mexicaine, ressuscité. Il en vient quantité en nostre jardin de Kebec, lors que les fleurs & les poix y sont fleuris, & prenois plaisir de les y voir, mais ils sont si petits que n'estoit qu'on en peut approcher de fort prés, à peine les prendroit on pour oyseaux, ains pour papillons: on les discerne & recognoist à leur long bec, à leurs aisles, plumes, & à tout le reste de leur petit corps bien formé.

Ils sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, & qu'ils ne se donnent aucun repos, sinon qu'ils se soustiennent quelquefois un peu en l'air becquetant une fleur. Quand on les veut avoir il se faut approcher des fleurs & se tenir coy, avec une longue poignée de verges en main, de laquelle il les faut frapper si on peut & c'est l'invention & la manière la plus aysée pour les prendre. Nos Religieux en avoient un en vie, enfermé dans un coffre & attaché à un filet, mais il ne faisoit que bruire, & se tourmenter là dedans; bien qu'il eut des fleurs & confitures à manger, & au bout de quelques jours il mourut, car il n'y a moyen aucun d'en pouvoir nourrir ny conserver long-temps en vie, autrement nous en eussions apporté pour nos amis.

Il venoit aussi quantité de chardonnerets, manger les semences & graines de nostre jardin, leur chant me sembloit plus doux & aggreable que ceux d'icy, & mesme leur plumage, plus beau & beaucoup mieux doré, mais ils sont difficiles à prendre, car leur ayant tendu quelque piege, je n'en pû attraper aucun, comme j'esperois pour France.

Il y a une autre espece d'oyseau un peu plus gros qu'un Moyneau, qui a le plumage entierement blanc comme albatre, il se nourrit aussi en cage comme le chardonneret, mais son ramage n'en est pas si aggreable, bien qu'il ne soit pas à mespriser.

Les Gays que nous avons veus aux Hurons, lesquels ils appellent Tintian, sont pus petits presque de la moitié, que ceux que nous avons par deça, & d'un plumage plus diversifié, ce qui les rend fort gentils & aggreables, mais qui ne s'accommoderoient pas bien à nostre climat.

Ils ont aussi des oyseaux qu'ils appellent Stinondoa, environ de la grosseur d'une tourterelle; qui ont leurs plumes entièrement rouges où incarnates, on les pourroit prendre pour petits perroquets, s'ils en avoient le bec, car tous les perroquets ne sont point verts, ny jaunes, ny blancs, j'en ay veu de plumage rouge, & quelques autres tirans sur le bleu ou violet, également gentils & de mesme nature des communs. On donna à nos Religieux de Kebec un Stinondoa, qui n'estoit guère plus gros qu'un moyneau, mais un peu plus long, lequel pour estre trop gras ils ne purent nourrir, non plus que moy un autre oyseau que les Hurons m'avoient donné, il avoit la teste & le col rouge, les aisles noires, & tout le reste du corps blanc comme neige.

Ils m'en avoient aussi donné quatre d'une autre espece, gros comme tourterelles; lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge, & sous les aisles, des Soleils bien faicts de diverses couleurs, & le reste du corps estoit d'un jaune meslé de gris: desquels les Sauvages font un tel estat, que quelqu'uns d'eux en conservent les peaux comme d'autres especes rares. J'eusse bien desiré d'en pouvoir apporter en vie par deça, pour la beauté & rareté que j'y trouvois mais il n'y avoit aucun moyen, pour le tres-penible & long chemin, qu'il y a des Hurons en Canada, & de Canada en France.

L'Aigle que nos Hurons appellent Sondaqua, est un animal genereux, & comme le roy entre tous les autres oyseaux; mais royauté tyrannique, car avec ce qu'elle leur commande, elle leur faict une guerre immortelle, & les devore; comme les plumes d'une Aigle morte le tesmoignent, en ce que si l'on mesle avec elles des plumes d'autres oyseaux, elles les devorent & consomment, ainsi que dit Pline. C'est une chose qu'aucun ne sçavoit exprimer que les plumes usent de la mesme tyrannie dont l'oyseau usoit: sinon que Dieu nous voulut faire voir, qu'il fait dangereux vivre sous un Prince sanguinaire, & qui a des Ministres que surchargent ses peuples.