Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 42

Chapter 423,777 wordsPublic domain

Elles resolurent à la fin de manger le bon vieillard, si bien-tost il n'apportoit des vivres, car il n'y avoit plus d'excuses qui les pût contenter. Elles choisirent donc leur temps, & prirent si bien leur mesure qu'elles executerent leur malheureux dessein, un matin apres que le gendre fut sortit de la cabane pour la chasse, car ayans pris chacune une hache en main, elles en donnerent tant de coups sur la teste du pauvre bon homme couché de son long, les pieds devant le feu qu'il en mourut sur le champ, puis le mirent en pieces, & en firent cuire à l'instant quelque morceaux dans la chaudière pour s'en rassasier, & cacherent le reste dans la neige pour le manger à loisir. O mon Dieu, il est vray qu'en descrivans cecy j'ay horreur d'y penser seulement, & neantmoins leur rage, & leur faim ne peut estre assouvie de l'excez d'une telle cruauté & barbarie, furieuse au delà de celles des bestes les plus feroces & carnassieres de l'Afrique. Elles resolurent encore de tuer le jeune homme à son retour, crainte qu'il ne vengeast sur leur vie, la mort de son pere, qui ne se pouvoit celer & se liberer de soupçon.

Il faut notter que ce jeune homme estant sorty de la cabane pour la chasse, entendit bien frapper, & les cris de son pere, mais il ne se fut jamais imaginé une telle meschanceté de sa mere, & de sa femme, c'est pourquoy il ne retourna point pour s'en esclaircir & poursuivit son chemin jusques à la rencontre d'un chasseur Montagnais, auquel il raconta leur extrême famine, & luy demanda s'il avoit point veu de pistes de bestes, & comme l'autre luy eut dit que non & qu'il en cherchoit pour estre luy mesme en pareille necessité. Je te prie, luy dit-il, de passer par nostre cabane, car je crains qu'il soit arrrivé quelque accident à mon pere, l'ayant ouy crier après que j'en ay esté party, & en suis en peine; l'autre luy promit d'y aller puis se separerent.

Quelque temps apres nostre pauvre jeune homme rencontra un eslan qu'il tua, & l'ayant esventré, il prist le coeur & les intestins qu'il porta à sa cabane, après avoir caché la beste dans les neiges: car ils ont accoustumé de les porter, & quelquefois la langue ou la teste, pour les manger promptement, ou pour asseurer que l'animal est à bas.

Ayant chargé son pacquet sur son dos il s'en revint à la maison, & en approchant il fit un cry selon leur coustume, pour advertir de sa venue, puis ayant laissé son espée & ses raquettes à la porte, & levé la couverture de peau qui sert d'huys, pour entrer en se courbant bien fort, car leurs portes sont fort basses, les deux femmes estoient au dedans des deux costez, chacun une hache en main, desquelles elles luy deschargerent plusieurs grands coups sur la teste, & l'estendirent mort sur la place avant que d'avoir apperceu le coeur & les intestins de la beste qu'il avoit tuée, ce qui leur devoit estre une grande tristesse, car telle beste estoit seule capable de les tirer tous de la necessité, au lieu que leur impatience leur tourna à malheur, elles ne laisserent pourtant, de manger ce corps meurtry, elles & leur enfans, leur disans que c'estoit de la chair d'un ours que leur pere avoit tué.

Deux jours après, le Sauvage qui avoit eu charge du fils trespassé de se transporter à sa cabane, pour sçavoir des cris de son pere, y arriva chargé d'un morceau d'eslan qu'il leur apportoit, mais un peu trop tard, car il avoit esté retardé par la prise de la beste qu'il rencontra fortuitement en son chemin, laquelle ayant tuée, il en porta quelque morceau eu sa cabane, & renvoya quérir la reste par les femmes avant partir, pour son message.

Or comme il fut entré en la cabane des meurtris, il s'informa des enfans qu'il trouva là assis, où estoient leur pere & leur mère: pour nos papa, dirent les enfans, nous les croyons à la chasse, & nos meres chercher l'eslan qu'ils ont tué, lequel neantmoins elles ne trouverent pas, à cause des grandes neiges qui estoient tombées depuis, & couvert par tout les traces & marques des raquettes, il leur demanda de plus, dequoy ils avoient vescu depuis deux jours qu'il avoit rencontré leur pere au bois. Ils dirent de la chair d'un ours que leur grand papa leur avoit envoyé, & qu'il ne leur en restoit plus guère: où est donc ce reste, car je ne voy rien de pendu à vos perches, leur repartit cet homme. Lors les enfans ne sçachans encor le malheur arrivé à leur père (car il est croyable qu'ils estoient absens lors qu'ils furent tuez) luy dirent que leur mere avec leur grand maman l'avoient caché dehors, & luy montrèrent à peu près l'endroit que le Sauvage chercha, & l'ayant trouvé & fouillé dans la cache, il en tira, au lieu de la patte d'un ours, la jambe d'un homme, bien estonné, il mit derechef la main dans le trou, d'où il en tira encore deux autres jambes, esmerveillé au possible, il demanda aux enfans que cela voulait dire, & si on avoit là tué des hommes, ils respondirent qu'ils n'en sçavoient rien, & que leurs peres luy rendroient raison de tout, s'il vouloit attendre leur retour, comme il fit.

Estant arrivées, il leur demanda ou estoient leur marys, elles ne sçachans pas encores qu'il eut trouvé la cache, luy dirent qu'elles n'en sçavoient rien, & qu'ils pourroient estre quelque part à la chasse: Vous mentez, leur répliqua le Montagnais, car vous les avez tué, & mangé la chair avec vos enfans, puis leur monstrant une des jambes, leur dit, est-ce là la jambe d'un Hiroquois que vous avez tué, sont ils venus jusques icy, non, ce sont vos marys que vous avez meurtris miserablement, vous estes des meschantes & ne valez rien. Elles bien estonnées de se voir descouvertes, ne sceurent que répliquer, car car leur monstrant le reste des corps desquels elles avoient premièrement mangé les testes, elles ne prirent autre excuse pour se justifier d'un cas si enorme, sinon que mourans de faim elles avoient esté contraintes de les tuer pour vivre, elles & leurs enfans, puis qu'ils n'avoient pas eu soin de leur chercher à manger, voyla comme on est mal asseuré avec des gens affamez, & qui n'esperent point en Dieu.

Le Montagnais n'y pouvant apporter autre remede, ny empescher que la chose ne fut faite, laissa là les deux miserables avec leurs enfans, & retourna à sa cabane porter ses tristes nouvelles & partout où il alloit il en advertissoit les Sauvages detestant cet acte inhumain, il nous en donna aussi advis quinze ou seize jours apres, mais nos Religieux l'avoient desja sceu par le petit Naneogauachit appellé à son Baptesme Louys. Une telle nouvelle attrista fort nos Freres, pour l'affection qu'ils avoient à ce bon Oustachecoucou, mais d'ailleurs le procedé du petit Louys en fut fort agréable & plaisant, car venant tout esploré de Kebec, d'où il avoit appris ceste fascheuse histoire de la mort de son parent; demanda à nos Religieux où estoit le Père Joseph, helas, dit il, qu'il sera fasché de la triste nouvelle que je viens d'apprendre à Kebec, tost, tost, mon frère, dit-il à l'un de nos Religieux, ouvrez moy promptement la porte de vostre chambre, que je voye si Oustachecoucou est dans l'Enfer, car il est mort sans estre baptisé. C'estoit un grand jugement en taille douce, dans l'Enfer duquel il pensoit trouver dépeint avec les autres damnez, car nos Religieux avoient accoustumé de leur monstrer cette Image, pour leur mieux faire comprendre les fins dernières de l'homme, la gloire des bienheureux, & la punition des meschans. En verité les Images devotes profitent grandement en ces pays là, ils les regardent avec admiration, les considerent avec attention, & comprennent facilement ce qu'on leur enseigne par le moyen d'icelles. Il y en a mesmes de si simples qui ont cru que ces Images estoient vivantes, les apprehendoient & nous prioient de leur parler, c'estoient les livres où ils apprenoient leurs principales leçons, mieux qu'en aucun de ceux desquels ils ne faisoient que conter les feuillets.

_Comme les deux femmes qui avoient mangé leurs maris furent condamnées par tes Sauvages à l'une d'estre assommée, & l'autre d'estre bannie, laquelle en fin fut ensevelie sous les glaces, après avoir bien rodé & contrefait la furieuse._

CHAPITRE XLIV.

Un malheur n'arrive jamais seul, ny un peché sans l'autre, voyez en l'expérience aux mauvais, ils ne sont pas sortis d'un crime qu'ils en commettent un autre. _Abissus abissum invocat._ On dit de nostre jeune Sauvagesse Ouscouche qu'avant de tuer son père, & son mary, elle en avoit donné advis à un sien frère, auquel elle promit deux de ses enfans pour luy servir de nourriture, en attendant qu'il eut pris de la beste, c'est à dire de la venaison, & qu'il en mangea l'un, & l'autre resta à la mère. Je ne veux pas asseurer que la chose soit vraye, tant y a que les Sauvages nous l'ont asseuré: & ont par plusieurs fois monstré cet inhumain à nos Religieux, leur disans, tenez, voyla le frere d'Ouscouche, qui a tué, & mangé son propre nepveu.

C'est la coustume des Sauvages Montagnais de se rendre vers Kebec au renouveau pour traicter avec les François, & ordonner des choses necessaires à leur Nation, car encore qu'ils vivent presque sans Loy, ils ont encore quelque forme de justice, & de gouvernement politique entr'eux. En cette assemblée leur première expedition fut de donner sentence contre les deux femmes meurtrières, non à l'estourdy & par precipitation, mais après avoir meurement consideré l'importance du fait, & bien debatue les raisons de part & d'autre, dont la faveur emporta neantmoins pour la plus jeune (c'est à dire que la corruption se glisse par tout) car deux Capitaines avec plusieurs anciens, ayans conclu à la mort de toutes les deux, le troisiesme Capitaine nommé Esrouachit, ny voulut jamais consentir pour la dernière, à cause qu'elle avoit autrefois espousé son frere, & fut seulement bannie.

L'exécution neantmoins en estoit un peu difficile, car comme ils n'ont point de Ministres ordonnez pour de pareilles actions, il falloit trouver un homme assez hardy pour l'entreprendre, & personne ne se presentoit, aussi font ils grande difficulté de mettre la main sur aucun de leur Nation, non pas mesme pour l'offencer tant soit peu, & encor moins sur les femmes, & petits enfans qu'ils supportent avec patience & charité. A la fin le Capitaine nomme Mahiconatic, ayant rehaussé la vox & demandé devant toute l'assemblée, si quelqu'un voudroit se charger de la punition de ses deux femmes, (car ils ne contraignent personne contre son sentiment) Alors le Sauvage Renoemar, surnommé par les François le Camart, homme adroit, & de bon jugement, s'offrit publiquement d'en faire l'exécution & d'y aller au plustost, car qu'elle apparence, disoit-il, que personnes si meschantes demeurassent impunis après tant de cruauté; il ne m'importe que la vieille soit ma parente ou non, je ne la recognois plus pour telle, suffit que je sçay qu'elle a tué & mangé son fils, & son mary, & ayant esté accepté du Conseil, il prit congé pour sa commission, & passa par nostre Convent pour nous en donner advis.

Le bon Père Joseph tascha bien, mais en vain de le dissuader de faire mourir la vieille, sans au préalable avoir sondé si on la pourroit rendre Chrestienne, mais il ne fut possible de l'y combler, & dit qu'elle ne meritoit pas cette grace là, & qu'au reste nous avions bien peu d'esprit (c'est leur façon de reprimender) de procurer la vie à celle qui avoit donné la mort à de nos meilleurs amis, & que les autres François l'avoient encouragé de s'en promptement deffaire, afin qu'il ne fut plus parlé d'elle, & là dessus sortit de nostre Convent, fut coucher à sa cabane, & dés le lendemain matin se rendit à celle des criminelles, lesquelles il trouva fort affligées, & en l'attente de la mort qui leur avoit esté annoncée sous main par un de leurs amis, pour leur donner temps de s'evader.

Mais au contraire ces pauvres femmes touchées d'un desplaisir extreme de leur faute passée, commencerent à s'escrier disans, helas; à quel propos nous enfuyr, puisque nous avons meritées la mort, en celle de nos maris; non, nous attendrons icy comme coupables, la punition de nos demerites, & comme criminelles, la juste sentence de nos Capitaines, c'est pourquoy allez-en paix, & nous laissez icy pleurer nos infortunes, puis que vous ne pouvez faire que nos pechez ne soient commis, & nous rendre de coupables innocentes, mourons donc puis qu'il faut mourir ma chere fille, disoit la vieille à sa bru, car nous ne pouvons survivre nos maris qu'en abomination, & deshonneur de tout le monde, j'ay desiré le crime pour rassasier ma faim, & tu as suivy mes mauvaises volontez, j'en suis la plus coupable, & tu n'es pas innocente; ô mort pourquoy souffre tu un si long-temps de si miserables creatures sur la terre, oste nous cette vie, ô mort, qui nous fait rougir devant le reste des créatures, car pour moy je suis lassée de vivre, & mourray de tristesse, si la vie par la violence, ne m'est bien-tost ostée. Comme la vieille achevoit ses tristes discours, ausquels respondoient d'un mesme ton, ceux de la jeune aussi affligée qu'elle; arriva Kenoemar, chargé de leur condamnation bien resolu de la mettre en effet, comme il fit apres les y avoir disposées & prudemment preparées. Il entra donc dans la cabane sans frapper à la porte, car ils n'ont pas accoustumé d'y frapper en entrant non plus qu'au pays des Hurons, & se scisent là sans saluer, ny dire mot, sinon quelquefois le ho, ho, ho, qui est leur plus grand compliment.

Estant assis il demanda à manger, disant qu'il avoit une grand'faim, lors la vieille se mit en devoir de luy en disposer promptement avec la chair d'eslan qu'elle mit cuire dans une chaudiere sur le feu. Comment, dit-il, tu me veux donc faire festin (car ils appellent festin tous les repas où il y a un peu de bonne chere.) Est-ce point encore de la chair de ton mary, ou de ton fils, sont-ce là des restes de ta cruauté. Aquoy ces pauvres femmes ne respondirent autre chose, sinon nous ne vallons rien, & avons bien merité la mort, ce qu'elles dirent avec tant de regrets, de larmes & de souspirs, comme personnes qui se voyaient prochaines de la mort, & de celuy qui la leur devoit donner, qu'il fust justement esmeu & contrainct de dissimuler un peu avec elles, & les prier de ne pleurer plus, & d'oublier tout le passé & prenant de petun dans son petit sac, leur en presenta à petuner, mais elles le refuserent disant. L'amertume de nos ames & les ressentimens de nos fautes passées, nous a osté l'envie, & la force de pouvoir petuner, plustost fais nous promptement mourir puisque tu es venu à ce dessein, car nous ne faisons que languir, & allonger nostre martyre. Ce que voyant, & qu'il ne pouvoit les appaiser, ny ne vouloient avoir part au festin qui se preparoit, il jetta alors le masque, & leur dit qu'en effet elles ne valloient rien, & meritoient la mort, & s'adressant à Ouscouche la première, il luy dit. Les Capitaines t'ont condamnée de sortir de la Nation, & de t'en aller ailleurs où tu pourras avec ton enfant, tous avoient oppiné à ta mort comme meschante, mais ton beau frere a prié pour ta vie, parquoy remercie l'en à la premiere rencontre, & ne fais plus estat de nous voir, ny nous, ny les Algomequins, avec lesquels nous avons alliance.

Apres se tournant vers l'autre, il luy dit, & toy vieille qui devois avoir plus de vertu que ta bru, tu mourras de la mesme mort de ton mary, & de ton fils, puis levant sa hache il luy en deschargea un si grand coup sut la teste, qu'il l'estendit morte sur la place, & luy ayant couppé le col, il emporta la teste aux Capitaines, après avoir festiné de la viande, que la vieille avoit mise sur le feu.

Ouscouche qui devoit estre adoucie par la grace qu'on luy avoit faite en devint au contraire, plus insolente & furieuse, car rodant les bois, elle laissa premièrement son enfant à la première cabane qu'elle rencontra, puis leur dit, sçachez que je ne mourray jamais que je n'aye encore mangé des hommes, & des enfans, & par tout où j'en trouveray je les assommeray, & en feray curée. Ce qui donna une telle espouvente à tous les Sauvages, qu'on la redoutoit par tout, comme une furieuse lyonne qui a perdu ses petits. Si quelqu'un la rencontroit par les bois il s'en d'estournoit, car un seul ne l'eut osé aborder. Ils disoient qu'elle avoit le diable au corps, & qu'elle estoit plus forte que cent hommes, pourquoy tous tiroient de long peur de la rencontrer.

Environ le mois de Juillet de la mesme année, il prit envie à nostre F. Gervais d'aller par canot au lac de la riviere de S. Charles avec Neogaemat afin de voir la difficulté du chemin en estoit si grande que les Sauvages nous depeignoient, car jamais aucun François n'y avoit esté que sur les neiges, ou sur les glaces pendant l'Hyver. Ayans donc passé unze ou douze saults, dont aucuns sont assez difficilles, non pas neantmoins à l'égal de ceux des Hurons, qui sont espouventables, & dangereux, au delà de la pensée de ceux qui n'y ont pas esté. Ils se cabanerent sur le bord de la riviere, en un lieu que les Sauvages appellent le Capacagan, d'où il faut quitter la riviere & aller par dans les terres environ trois lieuës de chemin chargé de son equipage.

Or pendant le jour, chemin faisant, ils avoient rencontré la trace de quelque personne nouvellement passée par là, ce qui donna une telle espouvente au pauvre Neogaemat qu'il n'en pû dormir toute la nuict & fut tousjours au guet pendant que les autres dormoient, craignant à toute heure de voir Ouscouche à ses espaules, & ne voulut permettre qu'on fist du feu pour le souper, car comme il croyoit qu'elle eut passé par là il alleguoit qu'elle sentiroit la fumée du feu, qui luy feroit descouvrir leur giste & les assommeroit tous en dormant. Il fallut donc patienter de son humeur, se contenter d'un petit morceau de pain sec, & se coucher au pied d'un arbre, jusques au lendemain matin qu'ils continuerent leur chemin vers le lac.

On a appris du depuis que ces traces imprimées sur le sable, estoient du bon frere Jean Gaufestre Jesuite, lequel s'estant égaré dans les bois, avoit repris le bord de la riviere pour retrouver le chemin de sa maison perdue, car les plus experimentés y sont souvent pris, s'ils ne sont conduits par les Sauvages, qui comme les oyseaux retrouvent tousjours leurs nids, quoy que fort esloignés, ou pour petits qu'ils soient.

Nostre pauvre Ouscouche comme une beste egarée, rodoit par tout sans trouver qui la voulut recevoir; elle ne cherchoit qu'à mal faire, & tous la fuyoient comme dangereuse & indigne de la conversation humaine. Si elle alloit aux Algoumequins ils la rebutoient & la chassoient de leur compagnie. Si à Tadoussac de mesme, tellement qu'elle estoit comme dans un desespoir de pouvoir jamais trouver qui la voulut recevoir à grace jusques à ce que deux jeunes hommes Sauvages, dont l'un s'appelloit Sy Sysiou, Montagnais de nation, lequel avoit auparavant demeuré avec les RR. PP. Jesuites, & depuis quitté comme un las de bien faire, & l'autre estoit un Algoumequin, nommé Chiouytonné, lesquels abandonnans leur nation, se mirent en la compagnie de cette mauvaise femme, & faisoient ensemble les manitous & endiablés, menaçans de ne vouloir vivre que de chair humaine & d'assommer tout autant de personnes qu'ils pourroient attraper.

Cela mist une telle alarme par tout le camp que petits & grands en apprehendoient les approches. Le Capitaine Esrouachit appellé par les François la Fouriere avec quelque autres Capitaines tindrent conseil par entr'eux pour adviser aux moyens de se deffaire de ses deux compagnons avant qu'il en arrivast plus grand accident, & conclurent qu'il les falloit faire assommer tous deux sans autre forme de proçez. Ce qui fut incontinent executé, car s'estans venus ranger vers Tadoussac où estoient ces Capitaines, ils furent surpris & mis à mort en leur prononçant leur Sentence plustost que d'avoir sçeu qu'on s'estoit assemblé pour eux, car là il n'y a point d'appel, ils sont des juges souverains, qui ne sçavent que c'est de chicanerie, un procez est aussitost jugé qu'il est intenté. On n'y faict point d'escritures, on n'y paye point d'espices; les Advocats, Procureurs & Sergens en sont bannis, c'est un conseil de vieillards & de gens prudens qui ne se precipitent point en affaires, ruminent ce qu'ils veulent dire & suivent facilement la raison, qu'ils voyent apparente, autrement il y a peu de faveur pour qui que ce soit.

La determinée Ouscouche fut bien estonnée quand elle vit ces deux hommes par terre, la peur d'un pareil chastiment luy fist alors croistre des ailles aux pieds, mais qui la precipiterent dans une mort plus rigourense & sensible, car s'estant jettée seule dans son canot pensant traverser la riviere, qui a 6 ou 7 lieuës de large en cet endroit, elle fut ensevelie sous les glaces que la marée faisoit debattre & s'entrechoquer, desquelles elle ne put se deffendre, & là perit miserablement, celle qui estoit auparavant la terreur & l'espouvante de tous ceux de sa nation.

Voyla une fin funeste & mal-heureuse qui nous doit apprendre que tost ou tard la justice vengeresse de Dieu attrape les meschans, & les punit d'autant plus rigoureusement qu'il tarde à leur eslancer ces foudres.

_Des deffuncts, & du festin qui se faict à leur intention. Comme ils les pleurent & ensevelissent & de leurs sepultures. Du deuil & de la resurrection des hommes valeureux, avec deux notables exemples pleines d'instruction._

CHAPITRE XLV.

Par Arrest du tres-haut, il a esté ordonné, que tout homme riche & pauvre mourra un jour, & rendra compte devant Dieu de toute la vie passée, mais helas le pauvre & le riche seront bien differens en la mort, beaucoup plus qu'en la vie, pour ce que si le pauvre meurt ce sera pour reposer, & si le riche meurt ce sera pour peiner: de manière que Dieu tres-juste privera l'un de ce qu'il possedoit, & mettra l'autre en possession de ce qu'il desiroit, & par ainsi chacun aura son tour, le riche deviendra pauvre, & le pauvre deviendra riche, ô Jesus, des biens de vostre Paradis.

Bienheureux est celuy qui n'est point attaché aux vanitez & richesses de cette vie, & qui se maintient tel en la vie qu'il desire estre trouvé en la mort: car il vaut beaucoup mieux mourir comme un pauvre Lazare estant en la grace de Dieu, abandonné de tous, que de mourir puissant comme le riche gourmand, & estre assisté de tous.

On meurt bien differemment & de diverses maladies naturelles & violentes; mais dans l'ordinaire, le seul manger & boire tue les bestes & les hommes, brutaux qui en prennent au delà de leur suffisance; mais les hommes sages & gens d'esprit ne meurent jamais, fors que d'ennuis, disoit Ciceron escrivant à Atticus son amy.

Toutes les nations les plus barbares aussi bien que Chrestiennes, ont tousjours eu un soin tres particulier d'ensevelir les morts & de venerer les trespassez. Le bon Tobie en receut les promesses de Dieu comme il se lit és sainctes lettres, & tous les livres sont plains d'exemples des personnes devotes qui se sont addonnées à ceste Chrestienne & pieuse occupation, qui est reverée mesme de nos Hurons & Canadiens, qui y apportent l'ordre que je vous vay d'escrire.