Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 37

Chapter 373,789 wordsPublic domain

Peu de temps après arriverent trois Sauvages, Napagabiscou son gendre, un de leur Médecin, avec un autre de leurs amis. Sitost qu'ils furent entrez le Médecin demanda au malade combien de jours il y avoit qu'il estoit dans ces langueurs, l'autre luy respondit quatre, puis le Medecin le prenant par la main la regarda, & die qu'il cognoissoit par icelle qu'un homme luy avoit donné le coup de la morts mais que s'il vouloit permettre qu'il le chantast, qu'il le rendroit bien tost guery, ce que le malade ne voulut permettre disant qu'estant à present baptizé cela ne se devoit plus faire, ce que luy confirma, Napagabiscou son gendre aussi Chrestien, & le loua de s'estre fait baptizer, & de ne souffrir plus ces importuns chanteurs qui ne clabaudent que pour leurs interests.

Neantmoins le malade fut porté de curiosité de sçavoir du Médecin comment il cognoissoit qu'un homme le faisoit mourir, confessant qu'on luy avoit donné à manger quelque chose qui ne valoit rien, nottez sans nommer le P. Masse, car nos Religieux luy avoient deffendu, le Medecin dit qu'il le voyoit fort bien en sa main. On luy demande de quelle Nation estoit celuy qui avoit donné le mal: il repart des Etechemins (qui est une Nation du costé du Sud de l'habitation & assez esloigné dans les terres.) On l'interroge comment cela s'estoit pu faire, puis qu'il y avoit plus de deux ans qu'on n'en avoit veu aucun en ces quartiers. Il dit qu'il estoit venu la nuict, & qu'ayanr trouvé Mecabau endormy qu'il luy avoit mis une pierre dans le corps, laquelle luy causoit ce mal, & le feroit mourir si on ne luy ostoit à force de souffler. Cela appresta un peu à rire à nos Religieux, qui luy dirent qu'il estoit un manifeste trompeur & ne sçavoit ce qu'il vouloit dire.

Mais comme il vit qu'on donnoit à manger à ce malade, il changea de notte, & dit à nostre Frere Gervais qui en estoit l'infirmier, ne vois-tu pas bien que tu n'as point d'esprit de donner à manger à cet homme qui n'a point d'appetit, & que quand on est malade on ne sçauroit manger, & qu'il faut attendre que l'on soit guery & en appetit, je ne sçay si ce Médecin avoit appris les maximes des Egytiens & des ltaliens, qui donnent aux malades, le pain & les viandes à l'once, mais il estoit un peu bien rigide, ce qui me faict derechef deplorer la misere de leurs pauvres malades, qui meurent souvent faute d'un peu de douceurs pour les remettre en appétit.

J'ay dit en quelque endroit que la vengeance & le soupçon en cas de maladie est fort naturelle, & attachée de pere en fils à nos Sauvages. Mecabau qui ne pouvoit oublier ses poix en conta l'histoire (à nostre insceu) au Médecin, & à son compagnon, qui en furent fort scandalisez, & sortirent de nostre Convent tout en cholere pour l'aller dire à leurs femmes, lesquelles en conceurent une telle aversion contre les RR. PP. Jesuites, qu'elles dépescherent en mesme temps un canot à Tadoussac, & un autre aux trois rivieres pour en donner advis à tous ceux de leur Nation, qu'elles conjurerent de se donner de garde puis que desja ils avoient faict mourir, le pauvre Mecabau. Qui fut bien estonné, ce furent nos pauvres Religieux, qui eurent aussi tost advis de ce mauvais trafic. Ils en tancerent fort ce nouveau baptizé, & le reprirent de n'avoir encore quitté cette mauvaise opinion, comme ils l'en avoient desja par plusieurs fois prié. Que faut-il donc que je fasse, leur dit-il, est il pas vray qu'ils m'ont donné des poix qui ne valoient rien, dont je suis malade & prest à mourir pour en avoir mangé. On luy dit que sa maladie ne venoit pas de là, & que c'estoit pour avoir trop travaillé & estre trop vieux. Il est vray, dit il, que je suis bien vieux, & que je ne puis pas toujours vivre, mais qu'est-il donc question de faire pour vous contenter, il faut dit le Pere Joseph que tu efface de ton esprit toutes les mauvaises pensées que tu as contre les Peres Jesuites, & que tu renvoye querir ces deux de ta Nation, à qui tu les as dites pour leur tesmoigner du contraire, ce qu'il promit, mais avec bien de la peine, car il ne vouloit pas se desdire.

Les hommes estans arrivez, il les pria de ne point croire ce qu'il leur avoit dit des Peres Jesuites, & qu'ils estoient de bonnes personnes, partant qu'ils renvoyassent à Tadoussac, & aux trois rivieres dire la mesme chose, ce qu'ils promirent moyennant quelque petit present, car entr'eux comme en Turquie les presens ont un grand pouvoir. Le gendre estant de retour, le malade luy dit qu'il se sentoit bien mal, & qu'il leur vouloit dire ses dernières volontés, & partant que l'on fit venir sa femme & ses enfans, ce qui fut promptement executé, estant arrivez, il les fist mettre autour de luy, & se tournant vers son gendre, luy dit, Napagabiscou tu es mon gendre que j'ay tousjours fort aymé dés que tu estois petit garçon, & pour cela je t'ay donné ma fille que tu as aussi tousjours aimé, tu n'as guere disputé avec elle, car elle t'ayme bien aussi, deffuncte ma femme qui estoit sa mere, m'aymoit bien aussi, & moy elle. C'est pourquoy je vous recommande de vous bien aymer, cela n'est pas bien quand on querelle l'un contre l'autre, car personne n'en peut estre edifié ny content. Aime bien auffi tes enfans, tes frères & tes soeurs qui sont mes enfans, aussi ta belle mère, qui est à present ma femme, quand ils auront necessité ne les abandonne point, donne leur tousjours de la chair & du poisson quand tu en auras.

Ne sois point querelleur avec les autres, ny porteur de mauvaises nouvelles, & pour ce faire ne hante point ton oncle Carominisit, car c'est un querelleur, ne va point en sa cabane, ny avec ceux qui font comme luy. Mais ayme les François & va tousjours avec eux, particulierement avec le Père Joseph, & ceux qui sont habillez comme luy, car tu es baptisé aussi bien, que moy. Il faut que tu les aymes plus que les autres puis qu'ils t'ont baptisez, quand tu auras de la viande, & du poisson, tu leur en donneras, & ne les abandonneras point. Ayme aussi les Pères Jesuites, & oubly ce que je t'en ay dit. Ayme aussi Monsieur du Pont, Monsieur de Champlain, Madame Hebert, & son gendre, & tous les autres François qui seront bons, & ne va point avec les meschans. Ne te fasche point quand je seray mort, il nous faut tous mourir & partir de ce pays icy, & ne sçavons quand. A quoy respondit le gendre, je feray tout ce que tu m'as dit mon pere, & puis se teut, car ils n'ont pas grand responce.

Puis le malade s'adressant à ses enfans qui estoient là pleurants, dit à son fils aisné: Matchonnon (ainsi s'appelloit-il) sois tousjours bon garçon, & ayme bien tes freres, & tes soeurs, ne sois point paresseux, car tu es bon chasseur, & bon pescheur, & ne sois point aussi quereleur, demeure avec ton beau frere, & toy & tous tes freres & soeurs, vivez bien en paix, ne va point à la cabane de ton oncle Carommisit, car c'est un quereleur. Si tu veux demeurer avec le Pere Joseph je le veux bien, il te baptisera, & tous tes frères, & croy ce qu'il dira, mais pourtant ne va point en France, car peut estre que tu y mourois, que tes frères n'y aillent point aussi. Pour demeurer icy avec luy je le veux bien. Je luy ay promis ton petit frere Chippe Abenau, s'il le veut avoir donne luy, mais qu'il n'aille point en France, comme je vien de dire.

Voicy comme il luy enseigne de prendre une fille honneste. Quand tu te marieras prens une fille qui ne soit point paresseuse ny coureuse, ayme la bien, & tes enfans, n'en prens point d'autres de son vivant, ne te fasche point contre elle, ne la chasse point, ayme tousjours tous les François, & les assiste de chair, & de poisson quand tu en auras, & de l'anguille au temps de la pesche, que tu donneras au Pere Joseph, & à ses Freres, afin qu'ils n'ayent point de faim. Ne te fasche point quand je seray mort. Le Pere Joseph me donnera un drap pour m'ensevelir, & m'enterrerai auprès de Monsieur Hebert, ne t'en fasche point. A tout cela le fils luy respondit de mesme que le gendre, mon pere je feray tout ce que tu m'as dit, & le mettent en effet, car ils ont en grande veneration les dernières paroles de leur pere & mere, plus que toutes les autres qu'ils leur ont dites de leur vivant, en quoy ils sont imitez de tous les bons Chrestiens, pour ce que les dernieres paroles sont ordinairement les plus energiques & salutaires.

Le pauvre Mecabau fit la mesme exhortation à tous ses autres enfans, les uns après les autres, par lesquelles il leur recommandoit particulierement la paix & l'amitié, qui estoit tout ce que sainct Jean recommanda à ses Disciples avant sa mort, disant qu'en ce seul, commandement de s'aymer l'un l'autre, ils accompliroient toute la Loy. Puis s'adressant au Pere Joseph, & à tous ses Religieux il luy dit: Pere Joseph mon fils, je te remercie de ce que tu m'as Baptisé, & m'as souvent donné à manger, & à tous mes enfans, ayme les auffi comme tu m'as aymé je t'en prie. Quand ils auront faim donne leur à manger, & si tu n'y es pas, tu diras à tes frères qu'ils leur en donnent. Je t'ay tousjours bien aimé, voyla pourquoy je te donne mon petit garçon Chappe Abenau, ayme le, & tous mes enfans, baptise les, mais je te prie qu'ils n'aillent point en France, tu as bien entendu tout ce que je leur ay dit, je veux qu'ils le facent, & se tournant vers Frere Gervais, il luy dit, Frère Gervais ayme bien aussi mes enfans, si tu veux aller Hyverner, pour apprendre la langue, va demeurer avec eux, ils auront soin de toy. Quand le Pere Joseph sera mort tu diras à tes autres Freres qui viendront, qu'ils ayment bien mes enfans.

Lors le Pere Joseph dit, je suis bien edifié de tes paroles, par lesquelles tu montre que tu as de l'amitié, & de l'esprit, mais je suis estonné que tu deffends à tes enfans d'aller en France, où, il y faict si beau vivre, je te promets bien que je les aymeray, & assisteray, de tout mon pouvoir, mais pour le petit Chippe Abenau que tu m'as donné, je serois bien ayse de le conduire en France, avec le petit Louys fils de Choumin, à quoy il ne voulut jamais consentir, à cause qu'il y en estoit mort quelqu'uns de leur Nation. Puis il faict son Testament, en recommandant à ses enfans d'aymer aussi leur belle mère, qui ne s'estoit pû la trouver; & comme il estoit de son naturel fort jovial, levant les yeux, ça dit-il, ou est la mort elle ne vient point.

Mais on luy dit aprés, Mecabau, vous avez eu raison d'exhorter vos enfans, & de mespriser la mort, vous sentant bien avec Dieu; neantmoins il y a encore une chose que vous avez oublié, de leur enjoindre payer à Monsieur Corneille ce que luy devez, (c'estoit le Commis de la traite) car on doit payer ses créanciers, comme nous vous avons dit, ou donner charge qu'il se fasse payer. Vous n'avez point d'esprit, respondit-il, ne sçavez vous pas bien qu'il a tant gaigné avec moy, & que je luy ay tant donné de testes, & de langues d'eslan, & des anguilles à foison, lors que je faisois la pesche, c'est au moins qu'il me donne ce que je luy dois, si je retourne en convalessence je le payeray, mais si je meurs je ne tueray plus de castors pour luy satisfaire, & n'entend point laisser debtes à mes enfans, & comme on luy eut dit qu'il n'y avoit que 20 castors à payer, ce n'est pas beaucoup, dit-il, c'est pourquoy il luy sera plus facile de me les quitter, car il est assez riche, & nous pauvres.

Le lendemain matin sa femme le vint voir, faschée de ce qu'il vouloit estre enterré à nostre Cimetiere, & pria ses enfans de le mener à sa cabane, pour estre enterré avec ceux de sa Nation, car elle ne pouvoit souffrir pour la mesme raison qu'il mourut en nostre maison, ce bon homme refusoit fort & ferme de sortir, car il n'osoit desobliger nos Religieux, qui le prioient de demeurer, mais à la fin il fut tellement, persuadé qu'il fut contraint de se laisser conduire à sa cabane, disant qu'on luy avoit asseuré qu'il n'importoit où l'on mourut pourveu que l'ame fut sauvée, & ainsi partit nostre malade conduit sur une trame par sa petite fille.

Nos Religieux neantmoins ne l'abandonnèrent point, car ils l'alloient souvent voir pour l'exhorter à la perseverance, mais, comme il arriva que le Pirotois, & plusieurs de ses amis l'allerent visiter pour le divertir par quelque chanterie, le malade leur souffrit, & chanta avec eux, non à dessein de guarison, mais pour leur complaire, ce que sçachant les François, firent courre le bruit qu'il estoit retourné à ses superstitions passées, en quoy ils se trompoient, car à ce faux bruit le Pere Joseph y fut qui le trouva tousjours dans sa première devotion, & n'avoit chanté, que pour complaire aux autres, car, l'ayant interrogé il protesta qu'il vouloit vivre & mourir en bon Chrestien, & dans nostre croyance comme il avoit promis au Sainct Baptesme. On luy oyoit aussi souvent dire ces mots, Jesus Maria, Chouetimit egoke sadguitan, qui signifie en François, Jesus Maria ayez pitié de moy & je vous aymeray.

Et comme la maladie s'alloit rengregeant il perdit peu à peu la parole, & mourut en nostre Seigneur pour vivre en Paradis, comme pieusement nous pouvons croire. Il fut ensevely dans le drap que nos Religieux luy avoient donné, puis enterré au Cimetière de ceux de sa Nation, proche le jardin qu'on appelle du Pere Denys, pour le contentement de ses parens, qui autrement n'eussent point vescu en paix.

_Des Missions & fruicts des Freres Mineurs en toutes les principales parties du monde, & d'un Religieux Dominicain, venant actuellement de la grande ville de Goa, capitale des Indes Orientales._

CHAPITRE XXXVIII.

Si nos Freres qui sont à present devant Dieu, & ceux qui restent en tres grand nombre dans toutes les parties de la terre habitable, estoient blasmable en quelque chose, ce seroit pour avoir esté trop retenus, & n'avoir descrites leurs sainctes actions & les grands fruicts qu'ils ont faits, & font actuellement en l'Eglise de nostre Seigneur, qui eussent servy pour nostre exemple & edification; mais comme leur sentiment a esté bon & ne cherchent que l'honneur & la gloire de Dieu, ils se contentent de bien faire sans se soucier des vaines louanges du monde, de maniere que si nous sçavons quelque chose d'eux, ça esté plustost, par autruy que par eux mesmes, car ils ne se sont jamais amusez à faire des Relacions annuelles, qui ne sont pour l'ordinaire que redites, & un desguisement de Rhetoriciens, autant plein de fueilles que de fruicts.

Nos pauvres Religieux ont esté en effet des ames choisies de Dieu pour le salut des peuples ont peu parlé, moins escrit, & beaucoup operé, car le vray serviteur de Dieu, en operant, patissant, & souffrant, non plus qu'en jouissant n'a que la seule voix de l'agneau à l'imitation du vray agneau J.-Christ, ouy & non. Leur vie & leurs actions sont vrayement admirables, & comme parfun très odoriferant devant Dieu, mais la recompence qu'ils en attendent est au delà de tout espoir humain, puis qu'un Dieu si bon ne peut petitement remunerer, donnant dés ce monde le centuple, & aprés la mort, la vie eternelle. La vertu porte tousjours son prix, & n'y a rien qui gaigne tant les coeurs que la douceur, & le bon exemple, & particulierement entre les Infidelles le mespris de l'honneur, & des richesses qu'ils admirent entre toutes les actions de vertu plus difficiles, pour ce que naturellement l'homme est porté d'en avoir, & de fuyr la disette, & le mespris le plus qu'il peut, & il est vraysemblable que cette pauvreté volontaire & le mespris de l'honneur & des richesses de la terre, est un tres-puissant moyen pour terrasser Satan, & luy faire lascher prise des ames qu'il traine dans la perdition, & c'est en cette vertu principalement, que nos Saincts Freres se sont faits admirer entre tous les Religieux qui ont passé depuis eux en ces terres Infidelles pour les acquerir à Dieu.

Plusieurs s'estoient imaginez que le monde se convertissoit plustost par la science des Doctes, que la bonne vie des simples, & c'est en quoy ils se sont trompez, car encor bien que l'un & l'autre soit necessaire, de peu sert le discours docte & eloquent sans l'exemple de vertu. Nostre Seraphique P. S. François souloit dire aux Predicateurs de son ordre qui sembloient avoir quelque vanité de leur science & du sujet de leur Predication: Ne vous enflez point Prédicateurs, de ce que le monde se convertit à Dieu par vos predications, car mes simples Frères convertissent auffi par leurs prieres & bon exemple, qui est la Prédication que principalement je desire & souhaite à tous mes Freres.

Il appelloit simples Freres ceux qui par humilité refusans la Prestrise, desiroient estre Freres Layz, qu'il appelloit par excellence les Chevaliers de sa table ronde, & les meres de la S. Religion, qu'il caressoit & embrassoit amoureusement & paternellement d'autant plus volontiers qu'il sçavoit le dire de David estre véritable, qu'il vaut beaucoup mieux estre le plus petit en la maison de Dieu que le plus grand en la maison des pecheurs, car la Prestrise est un estat qui requiert une si grande perfection, que sainct François par humilité ne l'a jamais voulu estre, & ses premiers compagnons, qui estoient tous gentils-hommes & lettrez n'aspirerent au Sacerdoce, ains choisirent estre freres Laiz par humilité comme ont eu faits beaucoup d'autres saincts personnage, qui s'en jugeoient indignes, tellement qu'au siecle d'or de nostre sacré ordre, à peine se trouvoit il des Religieux qui voulussent estre Prestres, & ce grand Anacorette Pacomius ayant jusques au nombre de 1400 Religieux en son Monastere, ne voulut jamais permettre qu'aucun fut _in sacris_, pour maintenir l'humilité en sa maison, & eviter le mespris de ceux qui se picquent de vanité, car un Prestre d'un village voisin, leur venoit à administrer les Sacremens.

Ils ne sont ainsi nommez freres Layz que pour les distinguer des freres du Choeur, car au reste ils sont vrayement Ecclesiastiques & de mesme profession & egalité en nostre Religion que les Religieux du Choeur, ils portent aussi ou peuvent porter, comme eux Ordonnances & Offices de nostre Custodie de Lorraine enjoignoient, une petite couronne clericale conformement à la volonté du Pape, qui en fist porter aux premiers compagnons de sainct François, & estoient indifferemment esleus Superieurs, Commissaires, Provinciaux, Gardiens & Vicaires, comme il s'est pratiqué en plusieurs lieux, & mesme de nostre temps nous avons veu Gardien de nostre Convent de Verdun un vénérable P. Daniel, frere Lay, à laquelle charge il est mort, chargé de gloire & de mérite.

Il y a quelques années, que demeurant, de communauté en nostre Convent de S. Germain en Laye, un jeune Religieux Dominicain actuellement venant de la grand ville de Goa, capitale des Indes Orientales, qu'il avoit demeuré l'espace de dix année consecutives, nous dit que nos freres y sont tellement reverés pour leur vertu & egalement tous les Religieux des autres Ordres, qui sont dans les païs Indiens, que sans offencer aucun autre Religieux de nostre Europe, il n'avoit rien veu de pareil en toute la France, en Italie, ny par toutes les Espagnes.

Et veritablement je dois croire que ce bon Religieux parloit du fond de son ame & disoit verité, car bien qu'il fut actuellement retournant d'un si long & penible voyage, qui luy auroit pû causer de la distraction, il estoit neantmoins si retenu eu ses parolles, si modeste en ses actions, & si mortifié de la veue, qu'à peine levoit il les yeux en nous parlant. Il estoit neantmoins François de nation, lequel s'estant transporté en Espagne, fut faict page d'un Seigneur du païs, qui s'embarqua pour Goa, d'où le Viceroy pour sa Majesté Catholique, l'envoya depuis Ambassadeur vers le Roy de la grand Chine, qui le logea l'espace de six sepmaines dans l'un des plus beaux departemens de son Palais Royal, d'où il alla de là passer par la Perse. L'Ambassade finie, & l'Ambassadeur estant de retour à Goa, ce bon page faisant fruict de son voyage & de tant de merveilles, grandeurs & richesses qu'il y avoit vuës, comme les images & l'ombre des beautez du Ciel, prit resolution de quitter le monde & prendre le party de Dieu en l'Ordre S. Dominique, où il a acquis les vertus & les graces necessaires à un bon Religieux.

Je m'informé de luy des principales raretez du Royaume de la Chine, de cette grande muraille qui separe cet Estat de celuy des Tartares, sur laquelle il avoit marché quelque temps. De ce grand, riche & admirable Palais Royal. Des salles lambrissées de plaques d'or massif, couvertes & enrichies d'escarboucles & de diverses pierres precieuses, dans lesquelles l'Ambassadeur son maistre avoit esté receu. Des boulles d'or massif eslevées pour embellissement sur des colomnes, & par dessus les coins & saillies des architectures, & de tous, les pais par où il avoit passé, & trouvay ses responces conformes à tout ce que j'en ay pû apprendre dans l'histoire, & quelque chose de plus que les autres Autheurs, n'avoient point remarquées.

Ma curiosité me porta encores de m'enquerir du Royaume de Calicut, qu'il me dit estre voisin de celuy de Goa, mais commandé par un Roy idolatre, & que ce qu'il avoit le plus admiré estoit le nombre presque infiny de diamans & autres pierres precieuses desquelles brilloient toutes les niches & places où estoient posées leurs idole, & luy reprochoient comme gens terrestre & grossiers, que le Dieu des Chrestiens de l'Europe estoit un Dieu bien pauvre & necessiteux puis que son peuple & ses gens estoient contraincts de passer les mers jusques dans les dernieres extremités de la terre pour avoir de l'or & des pierreries, desquelles leurs Dieux avoient en abondance & de tous biens, comme en effect c'est un tres-riche païs.

Ce ne sont pas seulement les idoles de Calicut & les peuples idolatres, qui en sont enrichis jusques dans un furieux excés, mais mesmes les peuples des Royaumes convertis & particulierement les dames de Goa quoy que Chrestiennes, en portent jusques sur leurs petits patins enchassées en des lames d'or, les oreillettes brillantes, leur pendent sur les espaules, qu'elles ont simplement couvertes jusques à la ceinture d'une fine chemise de cotton, qui debat avec la blancheur de leur chair, & la Thiarre de pierreries que les grandes Dames ont sur la teste leur semble donner grâce avec leur petite jupe volante de fine soye, & dans toutes ces mignardises & parmy tous ses puissans attrais, encore y voit on reluire de la vertu & plus de pudeur que l'on ne s'imagineroit pas, qui est neantmoins chose rare & bien difficile en une femme, qui veut estre estimée belle, & faict ce qu'elle peut pour sembler l'estre, il est vray qu'elles ont un advantage du climat, que les porte naturellement dans l'honnesteté, voyent de la devotion & une grande modestie aux courtisans, jusques au Viceroy mesme, qui faict souvent ses devotions dans nostre Convent, où sa pieté & les diverses mortifications, que nos freres exercent tous les Vendredys l'attirent, & puis l'amour qu'elles ont pour l'honneur & la bonne renommée, les tient en bride, mais tousjours y a il du hasard pour elles ou pour autruy.