Part 34
Or l'enfant qui avoit un peu trop tardé avec son pere, fut bien marry que le Pere Joseph fut party, car il craignoit tousjours la rencontre de ceux qui le dissuadoient de son salut, & fut contrainct de s'en aller seul, en nostre maison. Estanr arrivé au dessus de la coste du fourneau à chaux, qui est à un grand quart de lieuë de nostre Convent, chantant comme ils ont accoustumé allans par les bois; s'apparut à luy un fantosme en guyse d'un vieillard, ayant la teste chauve, & une grande barbe toute blanche, qui n'avoit point de pieds, mais seulement deux bras, & deux aisles, avec lesquelles il voltigeoit autour de luy, luy disant quitte les Religieux, & le P. Joseph, ou autrement je te tueray.
Ce petit un peu esmeu, luy respondit qu'il n'en feroit rien, qu'il les aymoit trop, & vouloit estre baptisé. Je te tueray donc repliqua le fantosme, & à mesme temps se jetta sur luy, comme il passoit entre deux arbres, l'abatit sur la neige pour lors encore d'un pied & demy d'espoisseur, & luy pressa tellement l'estomach que de douleur il fut contrainct de jetter de hauts cris, & d'appeller le Pere Joseph à son ayde, ce qu'ayant fait lacher prise à ce fantosme, il luy emporta son chapeau à plus de trois cent pas de là.
S'estant relevé, il se prit à crier, & courir de toute sa force, sans sçavoir où estoit son chapeau, lequel il retrouva au milieu du chemin, fort loin d'où il luy avoit esté pris, & l'ayant ramassé, non sans quelque apprehension du malin esprit, qui l'avoit là porté, il ouyt une voix qui luy dit derechef, quitte donc ces _Ca Iscoue ou ac pet_, (ainsi appellent-ils les Recollects) il respondit: je n'en feray rien, & fuyoit tousjours vers le Convent en criant aux Religieux qu'ils l'allasse secourir lequel ayant esté à la fin entendu, le Père Joseph envoye, Pierre Anthoine pour voir que c'estoit, car on ne pouvoit encor discerner la voix que confusement. Estant rencontré, il conta à Pierre Anthoine son infortune, & les frayeurs qu'il avoit eu de ce fantosme, le priant au reste de n'en dire mot à personne, peur que cela ne retardat son baptesme, ou que l'on en conceut quelque mauvaise opinion de luy, ce qu'ils tindrent fort secret jusques au temps qu'il le fallut descouvrir. J'ay eu diverses pensées sur ce fantosme, & m'est venu en l'opinion que ce pouvoit estre Choumin mesme, qui l'avoit envoyé à son fils pour luy faire quitter le party de Dieu, car comme j'ai dit ailleurs il estoit estimé un fort grand Pirotois.
Ce soir mesme les bons Peres Jesuites, qui estoient logez à nostre departement d'embas, donnerent à soupper à nos Religieux, qui leur en donnoient aussi reciproquement, où ils menèrent Pierre Anthoine, & un autre Sauvage qui nous avoit promis son fils, puis le petit Naneogauachit avec son pere qui l'estoit venu voir, lesquels louerent fort l'apprest des viandes, & la manière de nous gouverner en nos repas. Apres souper le petit Naneogauachit monta à la chambre avec le Frère Gervais, & tout gay & joyeux se tenoit auprès du feu, pendant que ledit Frère escrivoit quelque mots Sauvages qu'il luy enseignoit, comme tout à coup il vint à tomber pleurant amerement, avec la gorge & un visage fort enflé, qui estonnoit fort nos gens, ne sçachant d'où ce mal luy pouvoit proceder; On luy demanda ce qu'il avoit, mais à cela point de responss, seulement on luy oyoit dire entre ses dents, Noma, Noma, qui veut dire en nostre langue, Non, Non. Lors ledit Pierre Anthoine qui avoit desja sçeu l'apparition du fantosme, dit alors qu'il y avoit là du fort necessairement, & quelque traict de la magie de son pere, ou de cet autre sorcier qu'il avoit amené, & pour confirmation de son dire, conta l'histoire de ce Demon, qui en forme d'un vieillard luy estoit apparu sur le chemin, revenant de Kebec.
Ce qu'ayant sçeu le bon Frere Gervais & craignant pis, appella le P. Joseph à son secours et avec luy les R.R. Peres Jesuites, pour voir l'estat du petit & comme on en devoit user, car il estoit comme mort estendu de son long devant le feu, la première chose qu'ils voulurent faire fut de le mettre sur la couche qui estoit là tout proche, mais ils ne le purent oncques lever de terre, à la fin nostre Frère Charles y prestant la main & tout ce qu'il avoit de force avec le Frère Gervais, le mirent sur sa paillasse. Le Père Joseph & les RR. PP. Jesuites ne sçachant la cause de ce changement si soudain, s'informèrent de Pierre son confidant, d'où cela pouvoit procéder, lequel leur raconta derechef, la rencontre du fantosme, qui leur donna quelque crainte d'obsession, & que ces si grands tourments qu'il se donnoit à luy mesme sur la couche, en estoient des autres indices, c'est pourquoy ils se mirent tous en prières.
En ces entrefaictes, le Pere de ce petit parut avec son compagnon, auquel on conta ce qui s'estoit passé, mais il en fit bien l'estonné, & dit mon fils veut mourir, mais laissez moy faire & je le gueriray, & se retirant dans le jardin avec cet autre médecin, firent des extorsions du corps & des grimasses estranges, pendant lesquelles son mal augmentant, il se prit à pleurer & suer à grosses gouttes par tout le corps, les yeux fermez & tellement changé de face qu'il n'estoit pas cognoissable, nonobstant il repetoit souvent comme s'il eut parlé à quelqu'un, Nema; qui veut dire nom, & quelquefois Niony baptisé toutaganiouy je veux estre baptizé, & se plaignant fort de l'estomach, disoit: que ce qu'il avoit veu sembloit le vouloir estouffer tant il le pressoit. Ce que voyant le R P. Lallemant, luy couvrit le visage de sa couverture, où ayant esté peu de temps, on l'entendit qu'il contestoit fort, disant Nema & ralloit comme un homme agonizant On le descouvrit promptement pout luy donner de l'air, car il avoit des-ja la face toute changée, les lèvres fort enflées, & les yeux tout tournez. Et reprenant un peu haleine, il dit, mais avec peine, que c'estoit le petit homme qu'il avoit veu, qui le vouloit estrangler à cause qu'il vouloit estre baptizé & que cela le tenait encor à la gorge, l'on luy donna du vin qu'il avalla, mais cela ne luy servit de rien, non plus que d'un autre dans lequel le P. Lallemant avoit faicte tremper son Reliquaire, car l'enfant crioit tousjours Neke boutamounau, j'estouffe. Neke poutamepitau, j'estrangle.
Le P. Joseph voyant que tout ce qu'on luy avoit pu faire ne l'avoit de rien soulagé, luy fist avaller une cueillerée d'eau beniste, laquelle ayant avallée, il dit, qu'est-ce qu'on m'a faict boire, ce meschant craint bien cela, il l'a faict fuir, il ne me tient plus à la gorge, il est à present aux pieds du lit, jettés en dessus: aprés qu'on en y eut jetté, il dit, il n'est plus là, il est sous le lict, jettez y en aussi, ce qu'ayant faict, l'enfant dit, Voyla il n'est plus céans, il s'est enfuy tant il craint ce que tu luy jette.
Pendant que cela se passoit dans la chambre, le pere du petit avec son compagnon, estoient dans le jardin, où ils faisoient des grimasses & chimagrées avec de certaines invocations au demon, d'où ayans sçeu qu'on les appercevoit, ils cesserent & furent appellez à la chambre, & reprimandez de leurs magies, & jusqu'à la veille de la Pentecoste, que ce petit devoit estre baptizé, il fut tourmenté tous les soirs par ce demon, l'espace d'une heure & quelquefois de deux, avec des peines pareilles de la première fois.
Il luy est aussi arrivé que allant seul par les bois chasser aux escurieux pour son divertissement particulier, il ouyt une voix sans rien appercevoir, qui luy répéta par trois ou quatre fois, quitte donc les Religieux ou je te tueray, (c'estoit la menace ordinaire du demon) ce qui luy donna une telle apprehension, que laissant là son arc, ses fleches & l'escurieux qu'il avoit tué, s'enfuit à travers les bois jusques dans nostre Convent, & deslors ne vouloit plus sortir seul, sinon que nos Religieux l'advertirent, que quand il oyroit, ou verroit quelque fantosme, qu'il se signat du signe de la saincte Croix, invoquant le sainct Nom de Jesus & de Marie, & que par ce moyen l'ennemy ne luy pourroit plus nuyre, ce qu'ayant observé & baisé souvent le Reliquaire qu'il portent à son col, auquel il y avoit de la vraye Croix, il s'asseura du tout & n'eut plus peur de l'ennemy, jusques un certain jour que le demon s'apparoissant derechef à luy hors le Convent, & luy commandant avec une voix fort afreuse, de quitter les Religieux, il en demeura tellement effrayé qu'en fuyant il crioit comme un perdu au secours, mais comme il vint à se resouvenir de ce qui luy avoit esté enseigné, il fist promptement le signe de la saincte Croix sur luy, & adjousta, je ne te crains point ô Satan, car tu ne me sçaurois empescher d'estre baptizé dans huict jours, ce qu'ayant dit l'ennemy disparut, & s'en alla comme un tourbillon de vent rencontrer trois de nos Religieux qui estoient dans le jardin du rempart, lesquels il pensa renverser du haut en bas des murailles, mais s'estans recommandez à Dieu, ce tourbillon les quitta & s'attacha à un petit arbrisseau, qu'il esbranla & secoua de telle sorte qu'il en rompit plusieurs, petites branches, & ne toucha à aucun des autres qui estoient là auprès desquels les fueilles ne branslerent pas seulement. Le petit estant de retour à la maison, il dit à nos Peres ce qui luy estoit arrivé & que le démon l'ayant quitté il estoit allé droit à eux, mais on ne luy voulut point-dire ce qu'ils en avoient expérimenté peur de l'espouventer.
Nos Frères voyant cet enfant tousjours dans les souffrances & que l'esprit malin ne desistoit point de ses poursuittes, se resolurent de le baptizer le jour de le Pentecoste prochaine, & en parlerent par plusieurs fois à son Pere, lequel recognoissant sa faute, dit qu'il estoit tres-marry de ce qui s'estoit passé, & que ç'avoit esté à la persuasion de quelqu'uns de sa nation & de plusieurs François, qui ne trouvoient pas bon que son fils allast en France & fut baptizé, mais qu'à present, il ne se soucioit pas de leur discours, & estoit tres contant qu'on en fist un bon Chrestien & que luy mesme se trouveroit à Kebec au jour de son baptesme, pourveu qu'on luy die en quel jour de la Lune ce seroit (car nos Montagnais de mesme que nos Hurons content par Lune ce que nous contons par mois, & par nuicts, ce que nous contons par jour) & que s'il pouvoit il y ameneroit plusieurs Algoumequins, ses pareils & amis, avec toute sa famille pour en voir les cérémonies & magnificences.
Le Samedy de la Pentecoste estant arrivé, le P. Joseph accompagné du petit & de Pierre Anthoine, allèrent aux cabanes des Sauvages, les prier pour la cérémonie du baptesme qui se devoit faire en publique, après lequel il y auroit festin solemnel, pour tous ceux qui s'y trouveroient indifféremment, hommes, femmes & enfans, qu'estoit le moyen d'y avoir bonne compagnie, car où la chaudière marche, ils sont assez diligens.
Le lendemain dés le matin, le P. Joseph & le P. Lallemant allerent donner ordre pour la ceremonie du baptesme, laquelle sieur de Champlain Lieutenant pour Monsieur le Duc de Vantadour dans le païs, ne voulut permettre estre faict en publique, comme il avoit auparavant promis, par des raisons d'estat, disant qu'une autrefois si les Sauvages avoient envie de conspirer contre les François, ils n'auroient point meilleur occasion qu'à presenter un enfant au baptesme, & pendant que nos gens seroient occupez à en voir les cérémonies, ils les pourroient tous tuer ou emmener esclaves comme s'il estoit tousjours necessaire de faire ces ceremonies en publique, & par cette deffence il empescha le contentement & l'édification qu'elles eussent pu donner à plus de deux cens Sauvages, qui estoient là arrivez.
Le R. P. Lallemant celebra la saincte Messe & en suitte la Predication à la prière du P. Joseph, à la fin de laquelle on fist venir le petit habillé de blanc à la porte de l'Eglise, lequel, en la presence de toute la compagnie, fut interrogé s'il vouloit pas estre baptizé, il respondit que ouy, & generallement à tout, suivant qu'il est porté dans le Rituel Romain; voyant sa perseverance, l'on le fist entrer dans la Chappelle de la Court (car il n'y a point d'autre Eglise) & là fut baptizé par le P. Joseph le Caron, & nommé Louys par le sieur Champlain, qui le tint au nom du Roy; & la dame Hebert premiere habitante du Canada, pour Mareine, une bonne partie, des François en furent les tesmoins, avec la pluspart des parens du garçon, excepté de son pere, qui n'y pu assister pour quelques affaires particulieres qui luy estoient survenues. A la fin le Te Deum fut chanté en action de graces, & deux coups de canons, tirés, & quelque mousquetades.
Toute estant achevée, il fut question, de donner ordre pour le festin des Canadiens amis auparavant, le P. Joseph assisté du P. Lallemant, du sieur de Champlain & de quelques autres François, leur voulant donner la refection spirituelle de l'ame, car s'estant transportez en une grande place où tout le peuple, estoit là assemblé, il leur fist une exhortation, en langue Canadienne, par laquelle il leur fist entendre ce qui estoit du S. Baptesme & de sa necessité, & la principale raison pour laquelle nous nous estions acheminez en leur païs, qui estoit pour les instruire en nostre Religion, leur apprendre à servir Dieu & gaigner le Paradis. Plus il leur demanda s'ils en vouloient pas estre instruits & nous donner de leurs enfans, pour estre eslevez en nostre Convent aux choses de la foy, comme des-ja on leur en avoit beaucoup de fois prié, & avoient tousjours differé d'en donner, & qu'il les prioit de luy dire à present leur volonté.
Puis s'addressant aux Capitaines, il leur dit: c'est principalement vous autres qui devriez prendre soin de vous faire instruire & enseigner, afin que vos enfans & les autres Sauvages fissent de mesme & ensuivissent vostre exemple. Je vous supplie donc d'y aviser & me faire sçavoir vostre deliberation, car en une affaire où il va de vostre salut, il n'y faut point de remise. Les RR. PP. Jesuites sont icy venus nous seconder & travailler pour le mesme effect, ce qui vous doit grandement consoler, car avec l'instruction spirituelle, ils auront moyen de vous assister en vos necessitez corporelles, & eslever de vos enfans dans leurs maisons lors qu'ils seront basties, ce que nous n'avons pû faire nous autres, à cause de nostre pauvreté, & que nous ne vivons que d'aumosnes qui nous sont escharsement données par les François, desquelles si nous vous faisons part ils ne sont pas contans, comme l'avez pû appercevoir, ny mesme des choses qui nous font besoin.
Il leur fist encor plusieurs autres discours, touchant la gloire des bien-heureux & les tourmens des damnez; & sur la fin il leur recita les Commandemens de Dieu qu'ils comprirent fort bien, mais quand il vint au sixiesme commandement _Non mecaberis_, la plus-part se prirent à rire, disans que cela ne se pouvoit observer jamais d'autres plus sages leur respondirent; les Pères l'observent bien, car ils n'ont point de femmes & n'en veulent point avoir, pourquoy non nous autres.
A la fin du discours un des Capitaines nommé Chimeouriniou, prist la parolle & dit: il est vray que nous n'avons point d'esprit, de voir que depuis douze Hyvers que tu es icy, & que tu nous as tant de fois parlé du chemin du Ciel & de te donner de nos enfans, pour estre nouris & instruicts (ils mettent tousjours la nourriture avant l'instruction,) en ta Religion & en tes ceremonies, nous ne t'en avons encor point voulu donner que fort rarement, en partie à cause de ta pauvreté, & avons negligé nostre instruction & le bien que tu nous procurois, ne pensans pas qu'il nous fust necessaire.
Tu monstre bien que tu nous ayme grandement, d'avoir quitté ton païs pour nous venir instruire & endurer tant de mal comme tu as faict pendant deux ou trois Hyvers, que tu as couru les bois avec nous pour apprendre nostre langue.
Si nous allons chez toy, tu nous faict part de tes biens, & nous donne à manger & à nos enfans, & pourquoy te serions nous ingrats & mécognoissans en ne recevans tes paroles, puisque tu es fort puissant & sçavant; & nous des bestes rampantes, ou comme petits enfans qui manquent de jugement: nous voicy treize Capitaines avec tout cet autre peuple qui nous est sujet & plein d'amitié pour toy, car tous te cognoissent pour bon & pacifique; Nous tiendrons demain conseil pour deliberer sur ces parolles, & puis nous te dirons nostre resolution & le desir que nous avons de te contenter & d'amender les fautes passées.
Apres un autre Capitaine nommé Mahican Atic, s'addressant à Pierre Anthoine Patetchounon, dit-il, il est vray que tu n'as point d'esprit de ne nous avoir point raconté ce que tu as appris en France, nous t'y avions envoyé afin que tu y remarquasse les choses bonnes pour nous les faire sçavoir, & neantmoins voilà plus d'un hyver passé que tu en és de retour, & ne nous as encore rien dit; je ne sçay si c'est faute d'esprit, ou faute de hardiesse, ou que tu te mocque de ce qui est en France, car quant tu nous en parle, qui est fort peut souvent, tu ne fais que rire, & fais tousjours l'enfant, il faut que tu sois homme & dise hardiment & sagement les choses que tu as vues & apprises, afin que nous en tirions du profit.
Lors le Pere Joseph prenant la parole pour Pierre Anthoine, respondit au Sauvage, il est bien vrai que Patetchounon, est un peu honteux de vous parler de ce qu'il a veu & appris en France, car quand il vous en parle il se plaint que vous vous en mocquez, disans, que les François luy avoient appris à mentir; c'est pourquoy il ne vous ozeroit plus rien dire. Premierement il y a appris à parler François, à prier Dieu, lire & escrire, & beaucoup d'autres choses necessaires que vous autres ne sçavez pas, & que si vous voulez nous apprendrons à vos enfans & à vous mesmes si vous voulez, vous en donner la peine.
Cela fini, un chacun se leva pour aller au festin. Les RR. PP. Jesuites, nos Religieux & quelques Capitaines Sauvages, avec Pierre Anthoine & le nouveau baptizé, avec ses principaux parens allerent disner à l'habitation avec le sieur Champlain, & Esrouachit Capitaine Montagnais, alla chez la Dame Hébert, où se preparoit le grand festin des Canadiens pour leur distribuer la viande, car entr'eux chacun se contente de ce qu'on luy donne, & personne ne prend luy mesme au plat, dont reussit un grand silence, douceur & paix en tous leurs repas.
Les viandes qui furent employées à ce solemnel festin, furent en tres-grande quantité, car il y avoit premierement 56 outardes ou oyes sauvages, 30 canards, 20 sarcelles, & quantité d'autres gibiers, que Pierre Anthoine, Patetchounon, & le petit Neogauachit destiné au baptesme, & quelque François que le sieur de Champlain avoit presté, tuèrent au Cap de Tourmente pendant trois jours qu'ils y giboyerent. Le sieur Destouches Pasisien y contribua deux Grues, qu'il avoit tiré prés de nostre Convent & deux corbillons de poix. Plusieurs autres François y firent aussi leur presens, & Messieurs de la Traicte principalement, desquels on eut deux barils de poix, un baril de galettes. 15 ou 20 livres de pruneaux, six corbillons de bled d'Inde, & quelque autre petite commodité, qui furent mises avec tout le reste des viandes, bled, pain, poix & pruneaux dans la grande chaudière à brasserie de la dame Hébert.
Les Officiers qui eurent soin de disposer ce banquet solemnel, furent Guillaume Coillard, gendre de la dame Hebert, Pierre Magnan, qui a esté depuis mangé par les Hiroquois, comme je diray cy-aprés. Un nommé Matthieu celuy qui avoit hyverné avec nous aux Hurons, & Jean Manet truchement des Skedaneronons. Lesquels aprés avoir faist bien bouillir le tout ensemble, pesle mesle, dans cette grande chaudiere, ils se servirent des grands rateaux du jardin en guyse de fourchettes, pour en tirer la viande, & d'un sceau attaché au bout d'une perche, pour en puiser le bouillon, qui fut distribué & partagé avec la viande par ledit Capitaine Esrouachit, à toute la compagnie commençant par luy le premier. Et après qu'ils furent tous bien rassasiez, ils dancerent à leur mode, puis emportèrent le reste des viandes dans leurs cabanes, disans qu'ils voudroient qu'il y eut tous les jours baptesme pour y faire tous les jours bonne chère.
_Histoire d'un Algoumequin baptizé, surnommé par les François Trigatin, & de sa ferveur._
CHAPITRE XXXV.
Je vous ay rapporté au Chapitre precedent, la harangue, que le deffunct P. Joseph fist aux Sauvages sur le suject du baptesme du petit Neogauachit, vous verrez à la suitte de ce discours que plusieurs la receurent, comme des fruicts du Paradis, & d'autres comme chose indifferente. Car comme il est dit dans l'Evangile, une partie de la semence tomba sur la bonne terre, & l'autre partie sur la pierre dure.
Les barbares ayans ruminé le discours de ce bon Pere, teindrent conseil par entr'eux & resolurent de se faire instruire & de donner de leurs enfans pour estre enseignez en la voye du Ciel, comme il leur avoit esté dit. Ils députerent deux Capitaines pour luy en donner advis, sçavoir Chimeouriniou & Esrouachit, lesquels le prierent de se transporter avec eux à Kebec, où le sieur de Champlain & le Sauvage Mahican atic, l'attendoient à ce suject pour adviser des moyens.
Le Pere Joseph ne perdit point de temps & ayant prié le P. Charles Lallemant Supérieur des RR. PP. Jesuites, (pour lors encores logez avec nous dans nostre Convent) d'y assister, s'en allèrent de compagnie avec les deux Sauvages à Kebec, où le P. Joseph leur reitera les mesmes exhortations qu'il leur avoit faites au temps du festin, & de plus, leur remonstra la necessité qu'il avoit de sçavoir parfaitement leur langue avant que de leur pouvoir entièrement expliquer les mysteres de nostre foy; & que cela ne se pouvoit faire eux estans tousjours errans & vagabons par les bois & les montagnes, qu'avec des longueurs & pertes de temps infinis; & que tout le remede qu'on pouvoit apporter en cela estoit de suivre nostre premier dessein, qui estoit de choisir une place, cultiver les terres & se rendre sedentaires, & que par ce moyen on apprendroit facilement leur langue, on les instruiroit en la foy & se formeroient au gouvernement des François.
Le Père ayant finy son discours, le Capitaine Montagnais prit la parole & fist une harangue, accompagnée de son eloquence ordinaire, dont en voicy la teneur, que j'ay bien voulu vous coucher icy, non pour la rareté de son stile, mais pour la substance que son discours contient, enfermé dans sa simplicité que je confesse estre sincere, comme celle de nos meilleurs Catholiques. Vous qui estes icy assemblez, escoutez, considerez & prestez l'oreille à ce que je vay vous dire, afin que vous en puissiez faire fruict. Il est vray que nous n'avons point d'esprit nous autres barbares, nous le cognoissons bien à present au lieu que du passé nous nous croyons sages, mais aussi faut il advouer que vous en avez bien peu (vous Pere Joseph,) en cette demande que vous nous faites, de cultiver les terres & nous habituer auprès de vous avec toutes nos familles comme nous en avons eu autrefois le dessein par tes remonstrances desquelles depuis long-temps, tu n'a plus ozé dire mot, ou pour y estre contrarié par les François, ou pour considerer toy mesme que nous n'avons point de quoy vivre, ny toy moyen de nous en donner pendant que nous abattrions les arbres & défricherions les terres. Mais si les François avoient du courage assez, de nous en prester pendant un an ou deux, qu'il nous faudroit pour disposer ces terres, nous nous y employerions de bonne volonté avec toutes nos familles, qui ne demanderoient pas mieux, & y ayant dequoy les nourrir, nous irions à la chasse, & rendrions aux François leurs vivres en des pelleteries & fourures plus qu'ils ne nous auraient presté, autrement nous ne pouvons pas nous arrester en un lieu sans mourir de faim; voyez donc si vous pouvez nous assister, & selon vos offres, nous tascherons de satisfaire à vas desirs.