Part 33
Le conseil achevé, le bled d'Inde fut porté en nostre cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de son oeil de misericorde & leur donnast un temps propre & necessaire à leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine eusmes nous commencé nos petites prieres & esté processionnellement à l'entour de nostre petite cabane (le P. Joseph revestu) en disant les Litanies & autres prières propres, que N. S. tres-bon & misericordieux fist à mesme temps cesser les pluyes, tellement que le Ciel, qui auparavant estoit par tout couvert de nuées obscures qui se deschargeoienr abondamment sur la terre, se fist serain, & toutes ces nuées se ramasserent en un globe au dessus du bourg, qui tout à coup s'alla fondre derrière les bois, sans qu'on en apperceut jamais tomber une seule goutte d'eau. Et ce beau temps dura environ trois sepmaines au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages, qui satisfaicts d'une telle faveur celeste nous en resterent fort affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil, que de là en avant ils nous appelleroient Peres, qui estoit beaucoup gaigné sur leur esprit, & à nous une grande obligation de rendre infinies graces à nostre Seigneur, qui nous avoit exaucé, veu qu'il n'usent jamais de ce mot Pere, qu'envers les vieillards de leur nation, & non envers les estrangers, par une certaine vanité qu'ils ont de tenir, tousjours le dessus.
Quelqu'uns ensuitte nous appelloient Arondiouane, c'est à dire Prophete ou homme qui predit les choses à venir & peut changer les temps, car entr'eux il y a de certains Sorciers, Medecins ou Magiciens, qui ont accez au diable & qui font estat de prédire les choses futures & de faire tonner ou cesser les orages, & ceux là sont les plus estimez entr'eux, comme entre nous les plus grands Saincts, non qu'ils les estiment Saincts, mais admirables & sçachant les choses à venir. C'est tout ce qu'ils pouvoient dire d'excellent de nous, car pour nous appeller Oxiou Ondaki, qui veut dire demon ou Ange, cela estoit quelque degré au dessous de ceste premiere qualité.
Bref les Sauvages nous eurent une telle créance & avoient tant d'opinions de nous depuis ceste faveur celeste, que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils en inferoient & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire) c'est pourquoy il leur en falloit faire rabatre de beaucoup & les adviser que Dieu ne faict pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas digne d'estre tousjours exaucez mais souvent corrigez.
Il m'arriva un jourqu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs amis, grandement honneste homme, & qui sentoit plustost son bon Chrestien que non pas son Sauvage, comme je discourois avec luy & pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image qui estoit de la saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit & le jette de costé dans les cendres pour n'en estre trouvée saisie & le ramasser aprés ma sortie. J'estois marry que ce cachet m'eut esté ainsi desrobé, & dis à ceste fille que je soupçonnois, tu te ris à present de mon cachet perdu, mais sache que s'il ne m'est rendu, que tu pleureras demain & mourras bien tost, car Dieu n'ayme point les larronnesses & les chastie, ce que je disois simplement pour l'intimider & faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin l'ayant moy mesme ramassé du lieu qu'elle me monstra l'avoir jetté.
Le lendemain matin à heure de dix estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute esplorée, malade & travaillée de grands vomissemens, estonné & marry de la voir en cet estat je m'informay de la cause de son mal & de ses pleurs, l'on me dit que c'estoit le chastiment de Jesus que je luy avois predit & que devant mourir elle desiroit s'en retourner à la nation du petun d'où elle estoit, pour ne mourir hors de son païs, je la consolay alors & luy dis qu'elle ne mourroit point pour ce coup ny ne sentiroit davantage de mal, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle avisast une autre fois de ne plus desrober, puis que cela desplairoit au bon Jesus, elle me demanda derechef si elle n'en mourroit point, je luy dis que non, aprés quoy elle resta entièrement guérie & consolée & ne parla plus de retourner en son païs comme elle faisoit auparavant.
Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines François estoient douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit ils pouvoient faire les choses plus-difficiles & non les pauvres qui n'avoient point d'esprit. Ils inferoient de là que le Roy (comme le plus grand Capitaine des François,) faisoit les plus grandes chaudières, & les autres Capitaines les moindres & plus petits meubles. Je les tiray de cette folle pensée lors qu'ils nous en presenterent à raccomoder, car leur ayant dit que c'estoit l'ouvrage des pauvres artizans & non du Roy ny des grands, l'admirant ils nous dirent: les pauvres ont donc de l'esprit en vostre païs & d'où vient donc que ce sont les Capitaines de Kebec qui ont toute les marchandises & non les autres, c'est que les pauvres leur donnent leur travail, & les riches les nourrissent.
Ils nous prierent quelquefois de fort bonne grace, de faire pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, pour les rendre semblables à ceux de Kebec, & de tuer cest importun Tonnere qui les estourdissoit de son bruit, car ils croyoient qu'il estoit un oyseau fort délicat qu'on mangeoit en France, couvert de fort belles plumes, & nous demandoient si les pennaches de nos gens estoient de ses plumes, & s'il avoit bien de la graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit, & de la cause de ces esclairs, & de ces roulemens, & je satisfaisois selon ma petite capacité à leur demande, & les détrompois leur faisant voir qu'ils ne devoient penser si peu apparemment des choses, ny croire à tous esprits, de quoy ils restoient fort contens & satisfaits, car ils sont bien ayse d'apprendre, & d'ouyr discourir des choses qu'ils ignorent, pourveu qu'on leur parle serieusement, & en vérité, & non point en gaussant, ou niaisant, comme faisoient nos François.
Ils furent fort estonnez entre autre chose, aussi bien que plusieurs simples gens d'icy, d'ouir dire que la terre fut ronde, & suspendue sans autre apppuy que de la puissance de Dieu, que l'on yoyageast à L'entour d'icelle, & qu'il y eut des Nations au dessous de nous, & mesme que le Soleil fit son cours à l'entour; car ils pensoient que la terre fut posée fur le fond des abysmes des eauës, & qu'au milieu d'icelle il y eut un trou dans lequel le Soleil se couchoit jusques au lendemain matin qu'il sortoit par l'autre extrémité.
Cette opinion est quasi conforme à celle des Peruennois, lesquels quand ils voyoient que le Soleil se couchoit, & qui sembloit se précipiter dans la mer, qui en toute l'estendue du Peru est du costé du Ponent, ils disoient qu'il entroit dedans où par la violence de sa chaleur il desseichoit la pluspart des eauës, & qu'à l'imitation d'un bon nageur, il faisoit le plongeon par dessous la terre qu'ils croyoient estre sur l'eau, pour sortir le jour d'après des portes de l'Orient ce qu'ils, ne disoient que du coucher du Soleil sans parler de celuy de la Lune ny des autres estoiles. De toutes lesquelles choses oa peut inférer, qu'ils n'estoient gueres sçavans en l'Astrologie, & fort ignorans en ces sçiences pour n'y avoir pas eu de Maistres.
_Histoire d'une femme Huronne baptisée, & d'un jeune Montagnais auquel le Diable s'apparut sous diverses formes. Du festin qui fut fait à son baptesme, & de la harangue des Sauvages._
CHAPITRE XXXIV
La conversion des Infidelles est le propre gibier des Frères Mineurs, & de roder toute la terre, pour les amener à Jesus Christ, car Dieu ne nous a pas envoyé pour nous seuls, mais pour ayder à sauver les autres en nous sauvans nous mesmes, autrement nous ne satisfaisons pas à tout ce qui est du devoir d'un vray Frere Mineur, qui doit estre martyr de volonté s'il ne le peut estre d'effet.
Je fais mention au Chapitre suivant des conversions admirables que nos tres-saincts Frères ont fait dans les Indes, & presque par toutes les terres Payennes & Barbares, lesquelles surpassent infiniment celles qui se sont faites dans tout le Canada; mais ceux qui considereront ce qui est de la nouvelle France, & le peu de zele de l'ancienne à y porter leur ayde. La grande estendue & le peuple presque infiny des Indes, outre le bon ordre que les Viceroys & Gouverneurs des pays y tiennent, que ce sont peuples policez pour la pluspart, admireront qu il y en aye aucun de converty dans nostre pauvre Canada, & que nos Religieux y ayent pu disposer un si grand nombre de Barbares à la foy, & en baptiser plusieurs, entre lesquels je feray choix de quelqu'uns pour vous faire voir qu'en effet, on y feroit du profit si on y estoit assisté.
Nous baptisames une femme Huronne malade en nostre bourg de sainct Joseph, qui ressentit interieurement, & tesmoigna exterieurement de grands effets du sainct Baptesme, il y avoit plusieurs jours qu'elle ne prenoit aucune nourriture, ne pouvoit rien avaller, & n'avoit d'appétit non plus qu'une personne mourante, elle avoit neantmoins tousjours l'esprit & le jugement tres-bon, jouissoit de la faculté de ses sens, & paroissoit en elle je ne sçay quoy d'aspirant aux biens éternels, car à mesme temps qu'elle fut baptisée l'appetit luy revint comme en pleine santé, & en ressentit plus de douleurs par l'espace de plusieurs jours, aprés lesquels la maladie se rengregeant, & son corps s'afoiblissant, elle rendit son ame à Dieu le Créateur, comme pieusement nous pouvons croire.
Avant d'expirer elle repetoit souvent à son mary que lors qu'on la baptisoit, elle ressentoit en son ame une si douce, si suave & agreable consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir les yeux, & la pensée, continuellement eslevez au Ciel, & eut bien desiré qu'on eut pu luy réitérer encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir jouyr derechef de cette consolation interieure, grace & faveur que ce Sacrement luy avoit communiquée.
Son mary nommé _Ongyata_, tres-content & joyeux au possible nous en a tousjours esté du depuis fort affectionné & desiroit encore estre Chrestien, avec beaucoup d'autres, mais il falloit encore un peu temporiser & attendre qu'ils fussent mieux instruits & fondez en la cognoissance d'un Jesus Christ Crucifié pour nos pechez, au mespris de toutes leurs folles ceremonies, & à l'horreur du vice, pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptisé, pour aller en Paradis, mais il faut vivre Chrestiennement & dans les termes, & les Loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrit: autrement il n'y a qu'un Enfer pour les mauvais Chrestiens, non plus que pour les infidelles,& non point un Paradis.
Et puis je diray avec vérité, & veux bien le repeter plusieurs fois, que la doctrine, & la bonne vie des Religieux, ne suffisent pas à des peuples Sauvages pour les maintenir dans le Christianisme, & en la foy, il faut de plus la conversation & le bon exemple des personnes seculiers; car comme ils disent eux mesmes, s'il y avoit des mesnages de bons Catholiques habituez avec eux, ils apprendroient plus en deux Lunes, leur voyans rendre les devoirs de bons & vertueux Chrestiens seculiers, qu'en quatre, les oyans dire à des Religieux, à la vie desquels ils trouvent plus à admirer qu'à imiter.
Entre plusieurs Sauvages Canadiens que nos Peres ont baptisez, soit de ceux qu'ils ont fait conduire en France, ou d'autres qu'ils ont baptisez & retenuz sur les lieux, un principalement merite que je vous descrive l'Histoire qui est assez remarquable.
J'ay rapporté cy devant au premier livre de ce volume, Chapitre sixiesme, comme le Canadien Choumin, autrement nommé le Cadet, avoit promis au Pere Joseph de luy amener son fils ainé nommé _Naneogauachit_, pour estre instruit & baptisé, si tost qu'il sçauroit son retour de France, comme il fit en effet, s'y rendant si soigneux, qu'à peine ledit Pere eut il pris un peu de repos qu'il le vint trouver avec sondit fils, lequel après un petit compliment luy dit en sa Langue: Pere Joseph voyla mon fils que je t'ay amené pour demeurer avec toy, ou pour l'envoyer en France ainsi que tu voudras, je te l'avois promis & m'en acquite, & te le laisse en depos pour en disposer à ta volonté, seulement je te supplie pour l'amour que tu porte à _Jesus_, d'en avoir le soin, de l'instruire, & de le faire son enfant comme tu m'as promis, car je veux qu'il vive dorenavant comme toy, & aille en Paradis avec toy.
L'enfant ne pouvoit avoir lors qu'environ neuf ou dix ans seulement, mais il estoit fort joly, honneste, & sentant peu son Sauvage non plus que son père. On luy demanda s'il vouloit demeurer avec nous, & estre baptisé, il dit que ouy, & qu'il estoit fort contant. Là dessus on luy fait quitter son habit de Sauvage, qui consistoit en un petit capot rouge qu'il avoit eu à la traite pour des pelleteries, & fut revestu d'un petit habit à la Françoise, qui le consola fort, car il se contemploit, se regardoit, & s'admiroit luy-mesme avec ce petit habit. Mais combien est puissant l'amour d'un pere envers son enfant, & reciproquement celuy d'un enfant bien nay envers son pere, il n'y a que celuy qui l'a experimenté qui le puisse exprimer.
Ce pauvre Sauvage avoit esté contant jusques là, mais quand il fut question de dire à Dieu à son enfant, la parole luy manqua, & fondant en larmes, il n'osoit plus regarder ce fils, l'objet de ses douleurs, non plus qu'une autre saincte Paule son petit sur se rivage de la mer, neantmoins surmontant sa paternelle affection, & aymant plus son fils pour Dieu que pour luy-mesme, dit derechef au Pere Joseph, cet enfant est à toy, je te l'ay donné, & me suis despouillé du pouvoir que j'avois sur luy, afin qu'il suive tes volontez, reçois le donc & en fais comme de ton fils, & sur ce partit pour s'en retourner avec les autres Sauvages, chargé de quelque petit present qu'on luy donna pour essuyer ses larmes.
Or ce fut icy bien la pitié, car _Neogauachit_ voyant partir son pere, il n'y eut plus de paix à la maison, il pleuroit, il s'affligeoit & vouloit à toute force s'en retourner avec luy, sans qu'on pu par aucune douceur luy persuader de demeurer, à la fin on usa de quelque menace de luy oster son habit, & de le renvoyer comme il estoit venu, ce qu'aprehendant, il s'appaisa un petit, & dit au Pere Joseph; Si tu m'ayme comme tu dit, laisse moy donc aller avec cet habit, car il me plaist infiniment, autrement je ne voy point que tu aye de l'amour pour moy, car l'amitié ne se recognoist que dans le bienfait, & tu me le veux oster, ce n'est pas que je desire te quitter pour tousjours, mais seulement pour la consolation de mon pere qui se meurt de tristesse. Et quoy voudrois tu bien user d'une si grande rigueur à l'encontre de celuy qui ne peut vaincre les sentimens que la nature luy a donné pour celuy qui l'a mis au monde, je ne le peux concevoir, & ne sçaurois comprendre que tu sois bon pour les autres, & que pour moy seul tu sois mauvais, c'est à toy à faire voir ta courtoisie en effet, & à moy ne t'en faire les remerciemens selon leur valeur, & te promettre comme je fais, de te venir voir souvent avec d'autre petits garçons que je t'ameneray pour apprendre à prier Dieu avec moy, si tu m'en donne le congé: mais comme il vid qu'il falloir tout à bon quitter l'habit, ou demeurer, il se resigna, & du qu'il ne s'en vouloit point aller, & deslors resta avec nos Freres, sans plus parler de ses parens.
Il faut advouer qu'il y eut un rude combat à cette separation, & puis le Diable y allumoit bien les tisons, car il y alloit de son interest, comme la suitte de ce discours vous fera voir. Ce petit se rendit si soigneux d'apprendre la doctrine Chrestienne, & les prieres necessaires, qu'il s'en faisoit admirer, car outre qu'il avoit l'esprit bon, & la memoire heureuse pour bien apprendre, il avoit je ne sçay quoy de gentil qui le faisoit aymer, & esperer de luy, quelque chose de bon pour l'advenir.
Apres qu'il eut appris les petites prières il ne manquoit pas de les reciter soir & matin de genouils devant une image devote, ou à l'Oratoire, & ne se couchoit jamais qu'au préalable il ne se fut recommandé à Dieu, & faict le devoir d'un bon Chrestien (Payen qu'il estoit). Lors qu'ils alloit par les cabanes de ceux de sa Nation, il incitoit les petits garçons d'apprendre les mesmes chose, & de venir demeurer avec luy, & advertissoit les malades de ne mourir point sans estre baptisé, car luy mesme avoit un si grand desir de l'estre, après qu'il eut un peu compris la Doctrine Chrestienne, qu'il ne cessoit jour n'y nuict de prier nos Freres de le baptiser, & fallut en fin pour sa consolation, & celle de son pere qui les en prioit aussi luy donner jour pour cette solemnité, à Pasques, ou quand les Navires arriveroient de France, pendant lequel temps il apprit toute sa croyance, son Catechisme, & les Commandemens de Dieu & de l'Eglise, avec une facilité & contentement incroyable.
Ce que ne pouvant supporter l'ennemy du genre humain, luy dressa une furieuse baterie, & inventa tout ce qu'il peut pour l'empescher de son salut, qui ne luy reussit pas neantmoins. Il incita, quelqu'un de sa Nation de dire à son pere de ne point permettre qu'il fut baptisé, & qu'autrement il mourrait comme les autres qui l'avoient esté. Ce qu'ils disoient pour plusieurs Sauvages que nos Peres avoient baptisez à l'article de la mort aprés avoir esté instruict en santé, & partant qu'il le devoit retirer vers luy. Ce pauvre homme affligé de cette nouvelle, partit à mesme temps du lieu où il Hyvernoit, esloigné de plus de trente cinq lieuës de nostre maison, & se rendit à l'habitation, non sans une grande peine, pour consulter les François sur ce qu'il avoit à faire touchant son fils. Il s'addressa, mais fort mal à propos, à de certains indevots, qui ne se soucioient non plus du salut des Sauvages que du leur propres car au lieu de porter ce pere à faire baptiser son fils, ils l'en destournerent le plus qu'ils peurent l'asseurant qu'il le devoit retirer de nos mains, & suivre le conseil de ceux de sa Nation, à quoy il n'estoit desja que trop porté.
Ce mauvais conseil des François n'estoit pas qu'ils se souciassent que l'enfant fut baptisé ou non, mais c'estoit pour tirer de ce pauvre pere quelques pièces de pelleteries, ou de venaison, ce qui parut lors que n'en pouvans rien avoir, ils luy chantèrent injures, l'appelant yvrongne, & qu'il ne valloit rien d'avoir ainsi livré son fils, qu'on envoyeroit en France si tost qu'il seroit baptisé, & que le Pere Joseph avoit tort de l'avoir accepté. Voyez l'insolence, & la temerité de ces indevots, je croy que les Chefs les en auront chastiez, si la faute leur en a esté descouverte, car ils ne peuvent tout cognoistre, que par les yeux d'autruy.
Qui n'eut esté esmeu de tant de mauvais conseils, & des injures des François, autre qu'un, esprit bien fort. Ce pere ainsi traversé dans ses pensées, s'en vint chez nous, où il fut bien receu, & traitté de mesme nous, & ne sçachans son mauvais dessein, on luy permit de parler à son fils en particulier, auquel il demanda s'il vouloit quitter là les Religieux, mais l'enfant luy respondit que non, & qu'il vouloit demeurer avec eux, pour estre baptisé, & que le jour destiné pour son baptesme s'approchoit fort. Le pere ne luy en parla pas, d'avantage pour lors, se contentant de cette première atteinte, jusques à une autre fois qu'il revint le presser de plus prés, sans que l'enfant descouvrit rien à personne, de la peine que son pere luy donnoit, peur qu'en la descouvrant, il ne fut renvoyé à ses parens, en quoy il se trompoit.
Ces malicieux & faux Chrestiens François, continuerent tousjours de solliciter ce Choumin à retirer son fils de nos mains, & de ne permettre, qu'il fut baptisé, quelques autres Sauvages s'y employèrent aussi, qui l'animerent si bien, que le Samedy de Pasques, il vint chez nous accompagné d'un Sauvage, que l'on tenoit pour grand sorcier, & avoit une frequente communication avec le Diable, aussi bien que le pere de ce petit, qui outre cela estoit estimé le meilleur Medecin, & grand chasseur du pays.
Comme on ne se mesfioit point de luy on le laissa derechef monter seul dans la chambre où estoit son fils occupé en quelque petit exercice, & l'ayant salué à sa mode, luy dit que c'estoit à ce coup qu'il falloit qu'il renonçast au sainct Baptesme, & à tout ce qui estoit de nos instructions, autrement qu'il mourroit, & qu'il fit estat de s'en retourner avec luy. L'enfant insistoit tousjours du contraire, & ne pouvant goutter un si mauvais procédé, pressé de trop prés: luy dit franchement que s'il le contraignoit d'avantage en la conscience, qu'il le renonceroit pour son pere, & qu'il avoit bien peu d'esprit (mot ordinaire) de vouloir luy empescher à present une chose que luy mesme luy avoit conseillée, lors qu'il le donna au Père Joseph.
Le pere irrité que par douceur, & autrement il ne pouvoit rien gaigner sur l'esprit, & la confiance de son fils, voulut user de menace, & luy deschargea un si grand coup sur l'estomach qu'il le renversa par terre, au bruit duquel le Frère Gervais accourut, qui luy demanda pourquoy il avoit frappé son fils, mais le petit prenant la parole, respondit; Ne vois tu pas bien qu'il n'a point d'esprit, & qu'il ne sçait ce qu'il faict. Il voudrait que je vous quittasse, & que je ne fusse point baptisé, mais je le veux estre, & mourrois plustost à la peine, que de m'en retourner avec luy sans avoir receu ce benefice, c'est pourquoy pour me libérer de ces importunitez si je vay en France je n'en reviendray pas, ou bien vous me contraindrez de revenir, car autrement je ne puis avoir de repos. Les Religieux qui le trouverent là, voyans sa confiance le consolerent, & tancerent le pere de vouloir empescher le baptesme de son fils: lequel s'excusa sur ce que les François mesmes, avec plusieurs de sa Nation, luy conseilloient de le reprendre, & ne permettre qu'il fut baptisé.
C'estoit la coustume que nos Freres alloient toutes les Festes & Dimanches, faire l'Office divin à l'habitation, & y demeuroient depuis le matin jusques après Vespres qu'ils revenoient à nostre Convent. Le jour de Pasques dés le matin le Pere Joseph s'y en alla à mesme dessein, accompagné de son petit Sauvage, & de Pierre Antoine, Patetchounon, autre Sauvage qui avoit esté baptisé en France, Choumin s'y trouva aussi où ayant rencontré son fils, le pria derechef de s'en retourner avec luy, & pour l'amadouer l'ayans tiré un peu à l'escart loin de la maison, luy presenta quelque chose à manger, qu'il n'accepta que par contrainte, & encor moins luy voulut il obeyr en son mauvais dessein; Tellement que cet impetueux n'ayant encor pû rien gaigner sur sa constante resolution, fut à la fin contraint de l'abandonner en ses bonnes volontez, & le laisser retourner avec nos Freres.
Vespres estant dites, le Pere Joseph fit chercher ce petit, & ne l'ayant pû trouver s'accompagna de son Pierre Anthoine, & partit pour son retour au Convent, esperant que si le garçon n'y estoit encore arrivé, qu'il les suivroit bien tost après, car il estoit asseuré de sa resolution.