Part 31
Ils me demanderent en suitte bien quasi aussi ignorant qu'eux mesmes, car à peine ay je sçeu decliner mon nom, en quelque mois que j'ay esté sous un Maistre, pour ce que la liberté m'estoit; plus chere que la science & mon propre contentement assez innocent, que tout le Latin & l'eloquence d'un Ciceron. O mon Dieu que la jeunesse est mauvais juge de son bien. Je leur dis que mon livre m'enseignoit que la neige estoie une impression aqueuse, engendrée de nuées gelées par le froid, laquelle venant à se dissoudre, tomboit à floccons jusqu'icy bas, & que la gresle n'estoit autre chose qu'une pluye congelée en l'air à mesure qu'elle descouloit de la nuée. Voyez si mon livre dit vray, & ne m'interrogé point là dessus, car comme je vous ay dit, je n'ay jamais rien sçeu, sinon qu'il vaut mieux cognoistre un Jesus-Christ & ignorer toutes choses, que de sçavoir toutes choses & ignorer Jesus Christ.
Pour la quantité de la terre considerée en son globe, on la tient de tour, 11259 lieuës Françoises. Et par ainsi estant comparée au Ciel des estoiles fixes, elle n'est qu'un point, & comme un grain de Coriandre environné d'un cerne distant dix mille pas esgalement de luy, qui est à dire, que la terre est merveilleusement petite, encore qu'elle nous semble grande, & que les Roys & les Princes qui ne sont que des petites fourmis au regard de Dieu, ont grand tort d'entreprendre guerre & mettre en hasard leur propre salut, pour si petite chose qu'ils ne peuvent à peine posseder, que la mort ne les engloutisse.
Je passe les bornes d'un homme sans estude, mais il faut que je die encore cecy, que j'ay tasché faire savoir à mes Hurons, que la Lune est estimée quarante fois plus petite que le globe de la terre, & en est esloignée de octante mille deux cens treize lieuës. Mais relevons nostre ton plus haut et portons nostre pensée jusques à ce beau Soleil, qui nous esclaire & ravit nostre consideration, jusques à l'estimer quelque chose de divin, j'entends les payens & nous trouverons si les livres ne nous trompent, qu'il est 166 fois plus grand, que le globe de la terre, par ainsi le Soleil est prés de sept mille fois plus grand que la Lune. Et par opinion on tient aussi que le Soleil estant monté au plus haut point est dix huict fois plus loin de la terre que la Lune. Et pour le comble de son honneur on l'appelle le Roy des estoilles fixes & errantes, estant le plus grand de tous les corps celestes le plus lumineux & chaleureux sans comparaison, & après cela je n'ay plus de louange à luy donner, sinon qu'il est la figure & l'ombre de nostre vray Soleil de justice, Jesus qui faict du bien aux bons & aux mauvais, sans distinction du fidel ou de l'infidel, mais bien heureux celuy qui a tousjours son coeur & sa pensée en luy.
_De la créance & vaines opinions des Montagnais de diverses deitez. De la creation du monde, & du flux & reflux de la mer._
CHAPITRE XXXI.
Je pensois au commencement ne faire qu'un Chapitre de la creance des Hurons & de celle des Montagnais, mais comme je l'ay veu grossir sous ma plume au delà de mon dessein j'ay brizé au milieu de la carriere & faict d'un grand Chapitre deux petits, afin que l'on puisse mieux comprendre ce que je dis, car la multitude de la matiere offusque l'esprit & empesche l'entendement de la bien concevoir, & partant l'on ne trouvera point mauvais si quelqu'uns de mes Chapitres sont abregez, plus faute de Rhetorique que de matiere, ô qu'il y a de personnes riches en parolles & en eloquence, qui diroient des merveilles où je me trouve muet, c'est mon imperfection & mon deffaut d'estude. J'avois autrefois appris plusieurs petits contes fabuleux, touchant la Creation du monde & le deluge universel, que tiennent nos Hurons, lesquels me sont eschappez de la memoire, & de ma plume peur de me méprendre, mais je diray avec plus d'asseurance ce peu que j'en ay sçeu de nos Montagnais, pour en avoir eu la mémoire rafraichie en discourant avec nos freres.
Mais au prealable, il faut que je vous die de nos Canadiens ce que j'ay remarqué en nos Hurons, qu'il n'y a ny accord, ni apparence en ce qu'ils nous content des Deitez ou causes supremes qu'ils recognoissent, Autheurs, Createurs & Reparateurs de cet Univers, car si l'un dit une chose d'une façon, l'autre en parle tout autrement, & ay veu en eux ce qui se dit des heretiques de nostre temps, desquels si les uns advouent Calvin ou Luther pour leur Apostre, les autres les rejettent comme des vilains & infames, qui n'ont faict banqueroute à l'Eglise que pour leur ventre, ainsi en est il generalement de tous les desvoyez, j'ay sçeu mesme d'un honneste homme, qui a demeuré deux ans à Constantinople, qu'il y a des Turcs qui se gaussent plaisamment, mais en cachette, de leur Mahomet, & d'autres le tiennent pour le premier Profete de Dieu, & Jesus-Christ pour le second, c'est le malheur de ceux qui ne suivent point la vertu & n'ont pas Dieu pour but de leurs actions, de se tromper de la sorte.
Nos Montagnais recognoissent trois Deitez, à sçavoir Atahocan, son Fils & Messou, representant l'image de la tres-saincte Trinité, mais il faut dire de plus qu'ils confessent une Mere, à laquelle ils ne donnent point de nom, d'autant qu'elle ne gouverne rien & semble representer en quelque chose la Mere de nostre Seigneur Jesus-Christ. J'ay leu autrefois l'histoire de la Chine, où j'ay remarqué qu'entre leurs principales Idoles, ils en ont une qui a trois testes, lesquelles se regardent l'une l'autre comme n'ayant qu'une mesme volonté, puissance, aage & authorité, quoy que distinctes, non plus que le Pere n'est pas le Fils, ny le Fils le S. Esprit, un seul Dieu en trois personnes.
Nos Montagnais attribuent la Création & le gouvernement du ciel à Atohacan, mais ils sont encore dans les admirations comment il l'a pû faire, veu sa hauteur, la quantité des planettes & les Cieux d'infinies distances, où nous ne pouvons aller qu'avec la pensée. Quelqu'uns ont voulu dire que le Fils, auquel ils ne donnent point de nom particulier, gouverne la terre, & la mer, mais d'autres & avec plus d'apparence en attribuent la creation, la conservation, & le gouvernement à Messou, lequel Messou est quelquefois pris pour bon Ange, car ils disent qu'il est tousjours avec eux, & le Manitou aussi; Ils tiennent ces Deitez tres-riches, & qu'elles ne peuvent jamais avoir de necessité, ayans puissance de leur ayder, bien qu'ils ne leur offrent ny sacrifices ny prieres, comme nous faisons à nostre Dieu.
Ils disent qu'ils font venir le beau temps & la pluye quand il est necessaire, mais si la chose arrive hors de saison, ou qu'elle apporte du dommage à leur bled, à leur chasse ou à la pesche, ou qu'il fasse de grands coups de vents qui les empeschent de naviger, ils attribuent tout ce mal là au Manitou; qui est le Diable, lequel ils disent estre tousjours meschant.
Pour la création ils tiennent qu'avant que les Deitez eussent formé ce monde, elles estoient toutes trois dans un canot sur les eauës avec une petite beste, qu'ils appellent Achagache, qui peut estre comme une blette un peu plus grosse, & que la jettant à l'eau elle alla au fond, d'où elle rapporta en ses pieds un peu de terre, de laquelle Messou, en prist une partie & en fit une boulle toute ronde; laquelle il souffla tant qu'elle grossissoit à veuë d'oeil, & l'ayant bien soufflée il la fit si grosse qu'elle devint la terre comme elle est à present.
Du reste du morceau de terre il en fit un petit homme avec de la salive qu'il cracha dans sa main, & puis il le souffla tant qu'il devint grand, estant grand il luy donna la parolle, en lui soufflant dans la bouche. Voilà des sentimens & des pensées qui ne sont pas trop esloignées de la vérité de la chose pour des Sauvages qui n'ont jamais esté instruits, car il ne se lit point que jamais les Apostres, leurs Disciples, ny aucun Religieux avant nous, ayent passé en ces pays là pour leur prescher la parole de Dieu, ny autrement. Pour la creation de la femme, ils disent que le Messou remit cette petite beste à l'eau qui en rapporta encore de ta terre; de laquelle il fit une femme de la mesme sorte qu'il avoit fait l'homme, puis demeurans ensemble sur la terre, ils eurent quantité d'enfans, & leurs enfans en eurent d'autres, de sçavoir leurs noms, ils n'en sçavent aucuns, leurs peres ny leurs meres en leur ayans pas appris, pour les avoir eux-mesmes ignorez, comme avoient faits leurs predecesseurs.
Et disent de plus que tous ces enfans là furent presque tous noyez à cause qu'ils estoient trop meschans. Il en resta seulement cinq, sçavoir; trois hommes, & deux femmes, lesquels s'estans sauvez dans leur canots se tindrent tousjours sur les eauës, & voicy comme la chose arriva à leur dire: Ce Messou allant à la chasse ses loups cerviers dont il se servoit au lieu de chiens, estans entrez dans un grand lac ils y furent arrestez. Le Messou les cherchant partout, un oyseau luy dit qu'il les voyoit au milieu de ce lac, il y entre pour les retirer, mais ce lac venant à se des gorger, couvrit la terre, & abysma le monde, & généralement tous les arbres quelle avoit produit d'elle mesme en furent cachez, & leurs branches pourries dans les eaux ny restant que le tronc. Apres que les eaux se furent retirées, ce Messou tira des flesches à ces troncs d'arbres, lesquelles se convertirent en branches, se vengea de ceux qui avoient arresté ses loups cerviers, & espousa une ratte musquée, de laquelle il eut des enfans qui ont aydé à repeupler le monde, se disent quelqu'uns, mais d'autres tiennent que ce Messou e se maria point, & qu'il ny resta pour la réparation du monde que ces cinq personnes eschappées du deluge, d'où appert qu'ils ont quelque tradition de cette inondation universelle, qui arriva du temps de Noé.
Ils tiennent que ces cinq s'en allerent bien loing chercher le Messou, qui estoit Dieu, lequel ils ne pouvoient rencontrer, en fin aprés voir bien cherché sur les eaux ils arriverent en un lieu d'où les eaux s'estoient retirées, & y avoit terre ferme, sur laquelle ils trouverent un homme, auquel ils demanderents s'il estoit Messou, il leur respondit que ouy, lors ils luy demanderent du tabac ou petun pour petuner, il leur en donna, & comme ils eurent petuné ils luy presenterent le calumet qu'il prist & le cassa, alors ils luy dirent qu'il n'estoit pas le vray Messou, car il n'est point meschant, mais plustost le Manitou, c'est pourquoy ils le quitterent là, & s'en allèrent plus loing, ou ils rencontrèrent un grand homme qui ne parloit point, mais leur fit signe de la main. Ils furent à luy, & l'ayans abordé il leur presenta de grandes chaudieres pleines de viandes, mais comme il ne parloit point ils estoient bien empeschez; il survint là un homme qui leur demanda où ils alloient, ils respondirent qu'ils cherchoient Messou, lors il leur dit, vous l'avez trouvé, & puis leur donna bien à manger de fort bonnes viandes, & entre autres il leur en donna d'une qui n'estoit pas plus grande que l'ongle, de laquelle ils avoient beau manger elle ne diminuoit point, & avoit le goust de toutes sortes de viandes, comme d'eslan, d'ours de cariboust, lievres, perdrix, &c.
Apres qu'ils eurent bien mangez il leur demanda s'ils vouloient voir quelque chose de beau, ils dirent que ouy, aussitost il fit venir quantité d'animaux de toutes les sortes, qui avancerent devant eux, & les arbres aussi. Apres avoir veu tout cela il les congedia, & leur dit qu'ils n'en parlassent à personne, & ce qui les estonna d'avantage, fut que cet autre ne parla jamais, mais avoit tousjours les yeux estincelans & comme pleins de feu.
Cela fait, ils s'en revindrent par une petite riviere, (car l'eau n'estoit plus sur la terre) en laquelle ils rencontrerent un petit Islet sur lequel il n'y avoit personne, n'ayans mesme point veu de pistes d'hommes le long du bord de l'eau qu'ils avoient passée. Ils demeurerent sur cest Islet, où là estant y vint des Manitous (qui sont des Diables), qui eurent, affaires à leurs femmes, dont elles eurent des enfans, lesquels ont repeuplé le monde peu à peu comme il est.
Pour la mer, j'ay dit que c'est le fils qui la gouverne, & semblablement la terre, mais ils disent qu'ayant esté bonne à boire au commencement elle devint sallée & amere par cet accident. Il arriva un jour que le Nikycou (qui est la loutre) ayant mordu la Ouynesque, qui est une petite beste fort puante, que nous appelions autrement l'enfant du Diable à cause de ses mauvaises qualitez, ce loutre l'ayant mordue, il eut la gueule infecte & puante de son ordure qu'il luy jetta, escumant ainsi il s'alla laver dans la mer, & la rendit sallée & de mauvais goust, comme elle est.
Ils disent en outre, que tous les animaux de chaque espece, ont un frere aisné, qui est comme le principe, & comme l'origine de tous les individus, & que ce frère aisné est merveilleusement grand & puissant, l'aisné des castors, disent-ils, est peut estre aussi gros qu'une cabane, quoy que les cadets (s'entend les castors ordinaires) ne soient pas plus gros qu'un petit mouton; Or ces aisnez de tous les animaux sont les cadets du Messou, (le voila bien apparenté) si quelqu'un void en dormant l'aisné, ou le principe de quelques animaux, il fera bonne chasse, disent-ils, s'il void l'aisné des castors, il prendra des castors, s'il void l'aisné des eslans, il prendra des eslans, jouissans des cadets, par la faveur de leur aisné qu'ils ont veu en songe, mais quand on leur demande où sont ces aisnez ils se trouvent bien empeschez, confessans eux-mesmes qu'ils ne sçavent où ils sont, sinon que les aisnez des oyseaux sont au Ciel, & les aisnez des autres animaux sont dans les eauës, mais l'Alcoran de Mahomet dit bien mieux que les bestes vont dans le Paradis, & que ce grand coq, l'aisné de tous les coqs, prie pour tous ses freres, & que quand il chante, tous les coqs de la terre luy respondent, & chantent comme luy par une correspondance que les animaux de la terre ont avec ceux du Ciel, qui prient pour eux.
On dit de plus que nos Montagnais reconnoisent deux principes des saisons, l'un s'appelle Nipinoukhe, c'est celuy qui ramene le Printemps & l'Esté, l'autre s'appelle Pipounoukhe, qui ramene la saison froide. Ils soustiennent bien qu'il sont vivants, mais ils ne sçavent pas comme ils sont faits, s'ils sont hommes, ou animaux, ny de quelle espece, & disent qu'ils les entendent parler, ou bruire, notamment à leur venue, sans pouvoir distinguer ce qu'ils disent, pour leur demeure, ils partagent le monde entr'eux, l'un se tenant d'un costé, l'autre de l'autre, & quand le temps de leur station, qui est aux deux bouts du monde, est expiré, l'un passe en la place de l'autre, se succedant mutuellement. Quand Nipinoukhe revient, il ramene avec soy la chaleur, les oyseaux, la verdure, il rend la vie & la beauté au monde, mais Pipounoukhe ravage tout, estant accompagné de vents, de froids, de glaces, de neiges, & des autres appanages de l'Hiver.
Pour les flux & reflux de la mer, comme ils tiennent que l'eau a une ame immortelle qui lui donne ses mouvemens, ils ne s'estonnent pas tant de ce flux & reflux, comme firent jadis nos Hurons arrivant avec nous à Kebec, lesquels encor bien qu'avec nos Montagnais, ils croyent à l'eau une ame vivante, ils crurent nostre riviere de bien plus grand esprit que celles de leur pays, qui n'ont pas de flux & reflux pour estre trop esloignées de la mer, & m'en demandoient des raisons, non seulement, mais ils eussent bien desiré me voir raisonner avec cette eau, & luy demander à elle mesme, pourquoy ses diverses allées & venuës contraires, & à quel dessein, effects qu'ils admirerent plustost que de les pouvoir comprendre, ne les comprenans pas moy mesme, pour estre au delà de ma capacité, & de celle des Sçavans.
On tient pour certain qu'Aristote se precipita dans l'Euripe, desirant que l'Euripe le comprit, puis qu'il ne pouvoit comprendre les principes & les raisons des mouvemens d'iceluy. Qui est-ce aussi qui depuis ce grand Philosophe a pû nous donner une raison certaine du mouvement admirable de cet espouventable Occean? mouvement qui ne se faict pas du pole Arctique, jusques au pole Antarctique, comme quelqu'uns se sont persuadez. Que si cet element ne faisoit que rouler du Nort au Sud, & retourner du Sud au Nort, il n'y auroit de quoy tant admirer. Mais la merveille est que la mer prenant son cours vers le pole Antarctique, qui est celuy là qui va du costé du Midy, au mesme temps elle vient vers l'Arctique qui luy est opposé, c'est à dire qui est du costé du Septentrion & par ainsi elle a des mouvemens contraires (bien qu'en diverses parties,) en mesme temps, & à l'instant quelle se retire, de nostre pole Arctique, elle retourne aussi de l'Antarctique, refluant tant d'une part que d'autre, au milieu de la mer où les marées, & reflux venant à s'entrerencontrer sous la ligne Equinoctiale, incontinent la mer vient à bouffir, s'enfler & grossir aussi long-temps que le reflux e fait. Et derechef la mer estant estrangement enflée & eslevée comme de tres hautes Montagnes, elle commence aussitost à se dilater & abaisser. Tant plus se dilate tant plus elle s'abaisse au dessous de la ligne; & d'autant qu'elle s'abaisse en ce milieu du monde, plus elle monte & se dilate d'une part & d'autre vers les deux poles susdits, roullant dessus les sables, inondans les campagnes, & eslevans de toutes parts, jusques à Lebe venant. Lors qu'elle se dilate ainsi vers bouts, & autres extremitez de la mer, on l'appelle flux, & le reflux, quand elle se retire vers l'Equinoctiale.
Ce flux & reflux se fait deux fois pendant vingt quatre heures. Car en cinq heures ou environ, la mer fluë vers le Nort, & vers le Sud, & en quelque six à sept heures, elle fait son reflux. Et comme l'estat de la Lune n'est égal ou pareil, mais irregulier en son croissant, & decroissant, ainsi le mouvemens de la mer est du tout inegal, comme chacun sçait, & l'experimentons en nostre petite riviere de sainct Charles, tous les quartiers de la Lune, & les mois de l'année, & principalement en la pleine Lune, où nous voyons l'eau s'eslever le plus vers nostre Convent, ce qui nous obligeoit en ces temps là, de ne rien laisser de nos meubles & ustencilles, que fort esloignez du bord de la riviere.
Finissons ce Chapitre de la creance & des superstitions de nos Montagnais, par cette conclusion, que qui voudroit faire estat de les observer toutes, il en faudroit faire un juste volume à part, tant elles sont en grand nombre, mais, comme la lecture n'en seroit agreable ny utile, je me contente de ce que j'en ay escrit comme suffisant, & finy par cette priere que je fais à Dieu, de leur donner lumière cognoissance de leur aveuglement, qui les porte à ignorer le vray Dieu, & attribuer des puissances divines à des choses insensibles, jusques à croire que la neige, &, la gresle ont une ame qui a cognoissance & intelligence, & s'offence de la lumiere, & clarté des chandelles & fallots, avec quoy ces pauvres gens n'oseroient sortir la nuict quand il neige, ou gresle, peur que cette ame en advertisse les animaux, qui prendroient la fuitte. Tiennent aussi que les chiens ne doivent ronger les os des castors, des oyseaux, n'y des autres animaux pris au lacet. Que d'autres ne doivent non plus estre jettez dans le feu, & que si on manque à la moindre observation de leurs folles opinions, que c'est fait de leur chasse & de leur vie, & que tout ira, s'en dessus dessous, & à contrepoil de leur intention.
_De la saincte Oraison. De L'apparition des Esprits, & du grand Capitaine Auoindaon._
CHAPITRE XXXII.
Sans Oraison la vie de l'homme est miserable, & sa fin malheureuse, disoit le B. Pere Bartholemy Solutive. Il me semble avoir autrefois leu, aussi bien qu'ouy dire que ce grand Empereur Charles le Quint Roy des Espagnes estant couché au lit de la mort, & prest de rendre son ame à Dieu le Createur, fut prié, par quelqu'uns de ses amis plus familiers, de leur dire quelle estoit la chose qui plus l'avoit contenté en ce monde, & qu'il ne leur dit autre chose, l'Oraison: Dieu m'a fait îa grace, disoit il, que depuis l'aage de vingt trois ans, jusques à present, jamais je n'ay passé un seul jour sans avoir fait quelque peu d'Oraison mentale, laquelle, m'a tellement servi que ce resouvenir de Dieu m'a tousjours consolé en mes ennuys, m'a fortifié en mes disgraces, m'a donné force contre le peché, & pour le comble de mon bon-heur, elle m'a retiré des tracas du monde, & des tumultes de la terre, pour me colloquer dans ce lieu de repos, d'où j'espere moyennant la grace de nostre Seigneur, aller en Paradis.
C'est une chose admirable, & un prodige merveilleux, qu'un Prince si grand, & un Monarque si puissant, environné de tant d'ennemis, & ayant de si grandes, & si puissantes armées à gouverner, par mer & par terre, n'aye pû dans le gouvernement d'un si grand Empire, estre diverty, pour un seul jour du service, & devoir qu'il devoit à son Dieu, à la confusion de nous autres petits vermisseaux de terre; qui perdons si aysement cette presence tant necessaire d'un Dieu, pour le moindre petit divertissement qui nous arrive. C'est mon regret, & mon desplaisir qui me fait crier à vous Seigneur, à ce qu'il vous plaise nous faire sa grace, que l'exemple de ce Prince serve à nostre salut, & non point à nostre condemnation, car si nous sommes soigneux de nourrir nostre corps, pourquoy nostre ame creée à vostre Image & semblance; manquera-elle de son alliment spirituel, car de mesme que la gorge est le canal, par le moyen duquel l'estomach reçoit sa nourriture corporelle, l'Oraison est le conduit par lequel vostre divine Majesté communique ses graces, & ses dons spirituels à l'ame, & comme sans cette gorge l'estomach ne recevroit aucune nourriture, n'y vie, ainsi sans l'Oraison, l'ame meurt à la grace, & ne peut avoir de vie pour le Paradis.
Nos pauvres Sauvages ignorant encores la manière d'adorer, & servir Dieu, avoient souvent recours à nos prières, & ayans par plusieurs fois expérimenté le secours, & l'assistance que nous leur promettions d'en haut, lorsqu'ils vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions, advouoient franchement que nos prieres avoient plus d'efficaces que tout leur chant, leurs ceremonies, & tous les tintamarres de leurs Medecins & se resjouissoient de nous ouyr chanter de Hymnes, & Pseaumes, à la louange de de Dieu, pendant lesquels (s'ils se trouvoient presens), ils gardoient estroictement le silence, & se rendoient attentifs, pour le moins au son, & à la voix, qui les contentoit fort.
S'ils se presentoient à la porte de nostre cabane, nos prières commencées, ils se donnoient la patience qu'elles fussent achevées, ou s'en retournoient en paix, sçachant desja que nous ne devions pas estre interrompus en une si bonne action, & que d'entrer de force, ou par importunité, estoit chose estimée mesme incivile entr'eux, & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & vaquer en paix, à nos Offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de n'admettre aucun dans leurs cabanes, lors qu'ils chantent les malades, ou que les mots d'un festin ont esté prononcez.