Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 24

Chapter 243,798 wordsPublic domain

Au mois d'Octobre de l'an 1633, je vis à Paris une fille du païs de Saxe, aagée d'environ quatre ans & demy, laquelle avoit une barbe blonde, fine presque comme soye, longue & large en arondissant comme celle d'un homme de 35 à 40 ans, & ce qui estoit encor fort admirable, il luy sortoit du dedans des deux oreilles deux grandes moustaches longues presque d'un pied, & au dessus des reins une autre plus courte, qui sembloit une queuë, qui fit penser à plusieurs qu'il y eut quelque chose du Satyre en cette fille; mais ils se trompoient, car hors-mis sa longue barbe & qu'elle estoit velue par tout le corps d'un poil blond semblable à celuy de la barbe, elle estoit fort aggreable tant en la disposition du corps, qu'en la gentillesse de son esprit, autant honneste, que jovialle & plaisante.

Si quelqu'un entroit dans la chambre pour la voir, en se promenant sur la table qui luy servoit de theatre, elle baisoit doucement sa main, leur presentoit & les saluoit de fort bonne grace en disant: bon jour mon pere, soyez le bien venu Monsieur, (car on luy avoit appris quelque petits mots François qu'elle prononçoit fort gentiment.) Lors que d'abord je la vy pour la première fois, il me sembloit voir en elles un vieillard du païs des pygmées, qu'on dit n'avoir qu'une coudée de hauteur au rapport de plusieurs historiens, car celle-cy n'en avoit guère davantage.

Or puis que j'ay icy entamé le discours des Pigmées, il semble que par bien-seance je sois comme obligé d'en dire ce que j'ay appris de divers Autheurs approuvez, pour aucunement satisfaire ceux qui sont encor en doute, sçavoir s'il y en a, ou non, car le nombre des Escrivains, qui ont escrit de ces Nains est si celebre & leurs raisons si probables, qu'elles persuadent un chacun à les croire. Or entre un tel nombre il me semble que le tesmoignage d'un S. Augustin nous doit suffire, sans parler de celuy des Autheurs prophanes & plus anciens, comme d'Aristote, voicy ces parolles. Les Grues (dit-il) viennent des campaignes Scythiques jusques aux paluds de l'Egypte superieure, d'où sort le Nil, auquel lieu l'on dit qu'elles font la guerre aux Pygmées.

Mela, parle aussi de ceste sorte de gens en ces termes Les Pygmées sont une certaine espece de genre humain, qui ont guerres contre les Grues pour les bleds semez, Pline encore faict souvent mention d'eux, car il dit, qu'ils ont habité en Scythie & en la ville de Geranie, & près de Thebaide, & au païs de Prasie, & lieux montaigneux, & après il escrit qu'ils habitent joignant les Palus d'où le Nil prend sa source, & voicy ce qu'il en dit encores. Aux confins d'Indie, qui sont les plus esloignez, & auprès du fleuve Ganges, & en l'extremité des montaignes, demeurent les Pygmées. Aule Gelle, en parle encore comme faict aussi Isidore, & chacun des Escrivains, les faict de la hauteur d'une coudée. Elian de mesme, disant que la nation des Pygmées a accoustumé d'avoir des Rois, & lors que les Rois leur vindrent à deffaillir, ils eurent une Reine, qu'ils appellerent Geraune, c'est à dire Grue en leur langue.

Ceux qui ont couru de nostre siecle toute la terre par leurs navigations, ont aussi rendu tesmoignage des Pygmées, qu'ils ont descouverts, car Anthoine Pigasera les découvrit entre les Moluques en l'Isle Arucheto, & outre il dit qu'ils habitent encores entre les mesmes Moluques en l'Isle Caphieos, Paul Joue confirme son dire asseurant qu'ils sont outre les Lapons grand babillards, tousjours en crainte & presque semblables aux Singes. Nous avons encores ce qu'en dit Oderic, qu'il vit des Pygmées aux Indes de la grandeur de trois paumes de la main, lesquels engendrent en l'aage de cinq ans, il dit en outre qu'il y en a de la mesme stature en l'Indie Orientale, non loin de Quinsay joignant Chile. Albert le Grand adjouste cecy: ces Pygmées que nous disons habiter prés du Nil, combattent perpetuellement contre les Grues, engendrent en l'aage de trois ans, & meurent à huict. J'ay leu dans quelque Autheur dont il ne me souvient pas du nom, d'un petit animal qui naist au matin, vieillit au midy, & meurt au soir.

Par ce moyen l'on doit adjouster foy à tant d'Autheurs celebres, qui traictent de ces Pygmées, lesquels font leur demeure en la Plage Australe, Orientale, & Aquilonaire: mais plus en l'Occidentale.

Auparavant que j'en eusse leu de si asseurez tesmoignages, je me doutois fort de la verité de la chose, & qu'il s'y trouvast des nations d'Hommes si petits, mais à present cela m'est assez facile à croire, veu mesme qu'entre les Europeans, il s'y engendre quelquefois de petits Nains que les Princes, entretiennent & nourrissent par admiration. Voicy ce que dit Nicephore d'un certain tout semblable aux Pygmées fort prudent & fort sage qui nasquit en Egypte sous l'Empire de Theodose, d'une si petite stature qu'elle est incroyable, car il estoit si petit, qu'il sembloit une perdrix: & c'estoit aussi un plaisant spectacle de le voir converser en la compagnie des hommes, & de le voir debattre, & gausser parmy eux. En fin cecy est admirable, qu'il estoit capable de prudence, aussi bien qu'un homme parfaict, & pourquoy ne le seroient pas de mesme les Pygmées, où la contrée & le climat, sinon la race, n'engendre que des Nains; Un homme petit peut avoir la mesme sagesse d'un geant, fut il de ceux desquels la S. Escriture faict souvent mention de leur forme, car au livre des Nombres il est dit que le reste des hommes sembloient sauterelles au respect d'eux. Et au mesme livre il est faict mention d'un Géant mémorable nommé Og, qui tirant son origine des Geants qui se servoit d'un lict de fer, lequel avoit neuf coudées en longueur, & quatre en largeur, ce que redit aussi Theodoret, & neantmoins personne n'oseroit soustenir que ce Géant, non plus que le Goliat, eut plus d'esprit que le petit David.

Mais voicy bien un autre prodige. Il me souvient qu'estant petit garçon, on m'envoyoit fort soigneusement à l'escole où nous avions entre nous autres petits escoliers de fort plaisans & serieux entretiens, car comme chacun apprenoit quelque chose à la maison, de son père ou en quelque bonne compagnie où la curiosité nous portoit, (car souvent la jeunesse, sans qu'on s'en donne de garde observe ce que les grands discourent) nous faisions nostre profit de tout & rapportions tous nos petits contes en nostre conseil-d'estat, composé de quatre où cinq petits garçons de nostre humeur, car la compagnie de tous ne nous agreoit pas, principallement des juristes, menteurs ou desbauchez.

Or vous pouvez croire que quoy que nous parlassions assez serieusement & non point en enfans de sept à huict ans, que nous occupions beaucoup de temps (aprés nos, leçons estudiée) à discourir des fables & des Romans, desquels les serviteurs nous entretenoient les soirs avant de nous coucher, mais sur tout nous entrions dans l'admiration, sur la pensée des jugemens de Dieu, qui nous venoit par la contemplation d'un grand jugement dépeint contre la muraille d'une Chappelle, duquel nous faisions reflexion sur les Infidelles & Sauvages, desquels j'appelle petits Maistres, certains escoliers sages, qui nous faisoient répéter, nos leçons, avant d'aller devant le grand Maistre.

Or ces Sauvages, qu'on nous faisoit perdus avec tous les mauvais Chrestiens, nous faisoient bien quelque compassion, mais les contes & le récit de leur forme & figure nous faisoient douter qu'ils fussent hommes comme nous, car on nous les figuroit generalement tous velus, comme beaucoup sont encore dans cette erreur là; non seulement les hommes sans lettres, mais plusieurs qui se croyent sages. On nous parloit aussi de cette sorte de gens que nous appellons Pygmées, desquels je viens de traicter, mais bien particulierement d'une autre espece du genre humain qui estoient sans testes ayans, les yeux & la bouche dans l'estomach, & d'autres qui n'avoient qu'un oeil posé sur le milieu du front, mais ceux qui nous sembloient les plus heureux & accommodez, estoient ceux qu'on nous disoit avoir l'un de leur pieds large comme un grand van à vaner, duquel ils se servoient pour se couvrir en temps de pluyes, qui par ce moyen en estoient garantis.

Depuis que j'ay esté grand je me suis ris de tous ces contes & croyances enfantines, & n'y ay adjousté de foy jusque à present, qu'en lisant j'ay trouvé que nous avions quelque raison, & que parmy nos fables il s'y trouvoit quelque verité, ou bien les Autheurs nous trompent aussi bien que nos petits Maistres. Strabon s'est mocqué autrefois de Megasthenes, par ce qu'il avoit escrit, qu'il y avoit des hommes differents de testes, de bouche, d'oreilles, de plante de pieds, & de tout le corps: toutesfois il est convaincu aysement par le nombre & authorité de ceux qui ont escrit de ces choses; mais afin de commencer par la teste, Mela nous escrit que les Blemiens n'en ont point, & que toutes les parties de leur visage sont en la poitrine, Solin nous apprend le mesme. On trouve (dit il) des hommes qui n'ont point de testes, & qui ont les yeux aux espaules, & auparavant ceux-cy, d'autres en escrit le mesme, qu'Aule Gelle récite.

Pline asseure le mesme en termes exprés & bien souvent disant: qu'ils n'ont point de teste ayant la bouche & les yeux en leur poictrine; & en autre part il dit que prés des Troglodites, il y en a qui n'en ont points ayant les yeux sur les espaules.

Il n'y a personne qui nous force à ceste croyance: neantmoins combien que S. Augustin die que nous ne sommes pas astraints de le croire, toutesfois il semble qu'il infere qu'il n'est pas impossible que cela soit, puisque mesmes au Sermon trente & septiesme qu'il addresse aux frères Hermites, il tesmoigne les avoir luy mesme veus, en ces termes: J'estois des-ja Evesque d'Hippone (dit il) lorsqu'accompagnez de certains serviteurs de Jesus-Christ, je m'en allay en Ethiopie, pour y prescher l'Evangile, où tous vismes plusieurs hommes, & plusieurs femmes, qui n'avoient point de testes, mais bien des yeux gros fichez en la poictrine; le reste de leurs membres estoient semblable aux nostres.

Reprenons nostre petite fille velue que je vis à Paris; car quelqu'un pourroit douter si elle estoit hermofrodite, ou artificiellement barbue & velue. Non, je dis qu'elle n'estoit point hermofrodite & n'avoit aucun artifice en son faict, car pour en oster l'opinion, on ne faisoit aucune difficulté de la faire voir à nud devant tout le monde, & puis son jeune aage demonstroit assez la merveille, & que naturellement elle estoit sortie du ventre de sa mere velue, comme un autre Esau.

D'où vient donc ce poil & cette barbe en un aage si tendre & extraordinaire je n'en sçaurois donner autre raison sinon, que cela peut venir de l'imagination & fantasie de la mere au temps de la conception, & que j'ay veu de mesme la fille d'une honneste damoiselle de la ville de Paris ressembler au pourtrait d'une Vierge devant laquelle elle souloit faire tous les jours ses prieres. Mais ce que j'ay trouvé de plus admirable est qu'un de nos amis ayant adverty sa femme, que s'il luy prenoit en fantasie de manger quelque chose qu'elle ne pût avoir, qu'elle ne portast point sa main en son visage, ains en quelque partie cachée, ce qu'elle fit, & en un mesme endroict son enfant fut marqué, comme elle nous a asseuré elle mesme, ce que je dis par charité & pour advertissement aux femmes de se resouvenir de cet advis remarquable, car toutes ne le sçavent, point, autrement on ne verroit pas tant de difformité au visage que plusieurs portent comme les indices de la foiblesse de leur mere. Les exemples en cette matiere ne sont que trop frequentes, il suffit qu'on se souvienne des moyens dont Jacob uza chez son beau pere Laban, pour avoir des Agneau tachetez, & que la femme sans son vouloir peut marquer en son fruict, quelque chose de son object ou de son imagination au temps de la conception.

Lycurgus souloit dire que les cheveux rendent ceux qui sont beaux, encores plus beaux, & ceux qui sont laids encores plus laids & espouventables à voir; c'est la perruque qui donnoit lustre à la rare beauté d'Absolon, comme les moustaches voltigeantes de nos Sauvagesses de l'Isle, aux traicts de leur visage assez bien faicts, si leur ame plus noble, n'estoit souillée par le peché & la corruption des moeurs vitiées; parmy toutes lesquelles non plus qu'entre les homme, il ne s'y voit aucune rousse ny blonde de cheveux, mais les ont tous noirs (excepté quelques unes qui les ont chastaignez) lesquels elles accommodent & ajancent diversement selon les nations, car entre toutes il y a de la differance aysée à cognoistre.

Les Canadiens & Montagnais tant hommes que femmes, portent tous longue chevelure qui leur bat sur les espaules & à costé des joues sans estre nouez ny attacchez & n'en couppent qu'un bien peu du devant, qui restent courts sur le front, comme les gaisettes des femmes mondaines, à cause que cela leur empescheroit la veuë en courant.

Les femmes & filles Algoumequines, my partissent leur longue chevelure en trois, les deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé des joués, & l'autre partie est accommodée par derrière en tresse, en la forme d'un marteau pendant couché sur le dos, de la longueur d environ cinq quarts de pied. Mais les Huronnes & petuneuses ne font de tous leurs cheveux qu'une tresse accommodée de mesme celle des Algoumequines qui leur bat sur le dos, liez & agencez avec des lanières de peaux d'Eslans ou d autres animaux qu'ils ont à commoditez.

Pour les hommes ils portent deux grandes moustaches pendantes à costé des joues, & quelqu'uns n'en portent qu'une qu'ils tressent & cordellent quelquefois avec des plumes & i autres bagatelles qu'ils y entremeslent, le reste des cheveux est couppé court ou bien en compartimens & en telle autre manière qu'il leur plaist, estimant à beauté que le dessous de la couronné soit raz & couppé de prés, & mesme aux petits garçons le reste des cheveux, excepté les moustaches, à cause des petits vermiseaux.

Depuis nostre arrivée, plusieurs femmes prenoient plaisir de faire des tonsures & couronnes clericales à leurs enfans, pour les rendre semblables à nous, à ce qu'elles disoient, & les garçons mesmes s'en glorifioient en nous les monstrans; je pensé les en reprendre, mais je me retins comme n'y ayans point de mal en ceste imitation; au contraire un tesrnoignage d'amitié & d'estime. Il n'y a pas jusques à des vieillards mesmes qui en ont voulu porter, aucuns desquels estoient tellement curieux de parures, bien qu'ils eussent des-ja par maniere de dire, un pied dans la fosse, qu'ils se faisoient coupper les cheveux par petits compartimens & y accommoder des plumes & du duvet, comme les petits enfans.

Pour les cheveux ou poils levez des nations que nous avons au Su, ils entretiennent tous leurs cheveux sur le front fort droits & relevez, plus que n'estoient ceux que nos Damoiselles portoient anciennement, ils sont couppez de mesme, allans tousjours en diminuans & racourcissans de dessus le front jusques derriere de la teste.

_De l'humeur, vertu, & inclination naturelle des Sauvages en general & de quelques exemples propres à ce sujet._

CHAPITRE XXIV.

Toutes les oeuvres de Dieu sont admirables & telles qu'on n'y peut que changer ny desirer, de sorte qu'il nous, suffit de dire Dieu les a faictes, mais entre celles qui nous sont visibles, & que nous pouvons contempler des yeux du corps, je trouve que le visage de l'homme n'est point assez admiré. Il y a prés se six mil ans que le monde est creé & neantmoins entre tant de personnes que la femme à enfanté & que du depuis le Paradis, & l'Enfer ont partagez, deux ne se sont pas de tout point trouvez semblables.

Or de mesme que le visage de l'homme est divers, l'esprit, l'humeur, & le naturel en est différent, car si l'un est joyeux, l'autre est triste, si l'un a un bon entendement, l'autre en a peu ou point du tour; & personne néantmoins ne veut advouer son imperfection, car souvent les plus fols veulent estre estimez les plus sages, & les plus opiniatres prudents, mais prudence de beste.

Dans la face de l'homme comme, dans un miroir on juge souvent des pensées de l'esprit, mais l'action, & non le semblant nous faict cognoistre pour tels que nous sommes. Il y a diverses joyes comme il y a diverses sources d'où elles procedent, mais la meilleure de toutes est celle qui vient de la bonne conscience, comme la fausse & batarde, des plaisirs du sens & de la bonne opinion de soy-mesme.

Difficilement voit on jamais un esprit triste & chagrin acquerir le degré de perfection; mais seulement celuy qui a vraye compunction en son coeur, car l'esprit de Dieu ne se plaist qu'en un esprit doux et humble, & non point simulé ny arrogant.

Il ny a rien de plus aysé à conduire qu'une personne humble & de bon entendement, mais à contrepoil, il n'y a rien de plus difficile à diriger qu'un petit esprit, sombre, & qui comme une beste brutte ne suit que l'instinct de sa propre nature, pour laquelle il fait par tout choix de ce qui la peut davantage accommoder, sans vouloir entendre raison ny faire cas des remonstrances, insensible qu'il est aux affronts & à la honte, & cette humeur grossiere, rustique & incivile, est neantmoins aucunefois prise pour vertu & bonté par ceux qui ne sçavent discerner le naturel stupide & bas, d'avec la vraye vertu & sincerité de ceux qui ont tout un autre soin que de leur ventre.

Les climats ont neantmoins pour l'ordinaire un grand pouvoir sur nos humeurs, car autant qu'il y en a au monde, autant y voit on de sortes de moeurs, & de disparitez d'esprits, l'air estant divers en chaque climats. Ainsi voyons nous que les habitans de Suisses sont autres que ceux de l'Italie, & que l'air Septentrionnal estant froid & grossier, fait ordinairement les hommes moins polis & tardifs, où l'air meridionnal chaud & subtil, les subtilise, & les rend d'un esprit relevé & gentil quand au general, mais descendant au particulier, il y a des sages, & des moins advisez par tout.

Tous nos Sauvages, soit que cela vienne en partie du climat, ou autrement, ont l'esprit assez bon & capable de concevoir, & d'apprendre tout ce qu'on leur voudroit enseigner, & ne se conduisent que par la raison, à laquelle ils cedent facilement, & non à la passion, car, la violence n'a point de crédit chez eux. Je n'entends pas neantmoins les relever au dessus des esprits cultivez & civilisez, car je ne fais estat que de leur naturel simplement, comme gens qui ont esté de tout temps Payens, Barbares, & cruels à ceux qui les offencent.

En tant de Nations que nous avons veuës, toutes différentes en quelque chose l'une de l'autre soit pour le gouvernement, l'entretien, ou pour se vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus sage & mieux advisée de toutes, car la voye du fol est tousjours droite devant ses yeux, dit le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de quelqu'uns, & lesquels sont les plus heureux, ou miserables: je tiens les Hurons, & autres peuples sedentaires, comme la noblesse du pays; car ils ont le port & le maintien vrayement noble n'ont autre exercice que la chasse, & la guerre, travaillent peu & ont tousjours dequoy vivre.

Les Algoumequins doivent tenir rang de bourgeois entre tous, entant qu'ils trafiquent fort, & comme de bons marchands entreprennent des voyages de longs cours, ils ont bien encore l'exercice de la chasse, & de la pesche, mais il faut qu'ils s'employent serieusement s'ils veulent disner, car leurs voyages, & leurs chasses ne leur en donnent pas toujours à suffisance, il faut donc qu'ils travaillent à la terre comme ils ont ja commencé, non par tout, mais en quelques endroits, & à la fin ils serons consolez & reduits à leur ayse.

Pour les Montagnais, Canadiens & autres peuples errants, nous les mettons au rang des villageois & du petit peuple, car ils sont en effet, les plus pauvres, miserables & necessiteux de tous, sont tres-peu en nombre, & comme gredins & vagabons, courent les champs & les forests à petites trouppes, pour trouver à manger, n'ont point de provisions, ny de lieu arresté, & meurent de faim pour la pluspart du temps, à cause qu'ils ne cultivent point les terres, & que comme nos gueux, s'ils ont dequoy un jour ils se donnent au coeur joye, pour mourir de faim l'autre.

Tous en general sont privez de la cognoissance du vray Dieu, travaillent pour le corps seul, & non pour se salut, & c'est en quoy ils sont principalement digne de compassion: car en vain travaille l'homme, s'il ne peine pour le Paradis. Sont tous d'un humeur assez joyeuse & contente, toutefois un peu Saturniens, serieux & graves, ennemis de legereté, comme de l'humeur noire & mélancolique, par une maxime qu'ils ont que la legereté d'esprit est le vray simbole de folie & d'inconstance, & que sous l'humeur triste & mélancolique est ordinairement la malice & desloyauté cachée, nous en avons l'exemple en la vie de Saul, l'esprit duquel estoit gouverné par le Diable au temps qu'il estoit sombre. Et c'estoit la raison pour laquelle un François n'osoit se promener seul à l'escart, ou dans le village, comme les hommes pensifs font quelquefois, pour ce qu'ils soupconnent dés aussitost qu'ils machinoient quelque trahison, ou pensoient à quelque malice contre eux.

Ne sçachant pas encore au commencement que je m'associay avec eux, qu'elle estoit l'humeur qui leur agreoit davantage, car comme dit l'Apostre, il se faut faire tout à tous pour les gaigner tous, la prudence m'obligea de leur faire voir plusieurs faces, & divers changemens d'humeurs & trouvay que celle qui portoit la douceur en la bouche, le contentement au coeur, & un maintien humblement grave & modeste, estoit celle de laquelle ils faisoient principalement estat.

Cesar se trouvant un jour en la compagnie de ses amis, où il se resjouissoit honnestement & franchement, d'avanture y arriva quelque bon compagnon, deliberé & joyeux, mais grand, gros & gras par despit: lors quelqu'un dit à Cesar, parlez plus bas, & vous gardez de cet homme qu'il ne juge mal de vous, & n'en murmure; Cesar dit alors doucement en riant: il ne faut point craindre ces gens là, mais gens maigres & tristes: & par signe il monstroit Brutus, & Cassius, hommes pleins de malices & cautelles.

Sans flatter le dé, nos Hurons ont quelque chose de louable par dessus nous, & s'ils estoient Chrestiens seroient meilleurs Chrestiens que nous, car ils possedent des vertus morales qui les font admirer, & suspendre à plusieurs leur condemnation, & non celle des Heretiques qui ont refusé la grace, Moyse & les Prophetes, & les Sauvages non.

Ils sont si attrempez & retenus que lors que vous leur parlez, ils vous escoutent, & vous donnent tout le temps que vous desirez, sans vous interrompre, ny parler que vous n'ayez finy, ils parlent fort posement, commme se voulans bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost en songeans une grande espace de temps, peur de se mesprendre, ou qu'on n'aye bien conceu leur dire, puis reprennent leur parole. Cette modestie est cause qu'ils appellent nos François femmes, & les Montagnais oyes babillardes, lors que trop precipitez & bouillans en leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un l'autre comme femmes, ce qui n'est que trop ordinaire, estant tres-veritable ce que disoit Salomon l'Hebrieu, que le Sage à la langue dans le coeur: mais que celuy qui est fol & furieux a son coeur en sa langue.

Ils craignent le deshonneur & le reproche qu'ils evitent autant qu'ils peuvent, & sont excitez à bien faire par l'honneur & la louange, d'autant qu'entr'eux est toujours honoré, & s'acquiert du renom, celuy qui a fait quelque bel exploit, ou exercé quelque acte de vertu heroïque.