Part 22
Leurs exercices ordinaires, particulierement des jeunes garçons, n'est pas de bien employer le temps, ny d'apprendre mestier car il n'y en a point entre nos Canadiens & Hurons, où chacun mesnage faict de luy mesme ce qui luy est convenable & necessaire, soit à coudre, à filer, faire des pots de terres & toute autre ouvrage & action de mestier qui leur faict besoin; mais nos jeunes Hurons s'exercent principallement à tirer de l'arc en quoy ils se rendent fort adroits, à darder la fleche, qu'ils font bondir & glisser droict superficiellerment par dessus le pavé, jouer avec des battons courbez qu'ils font couler par dessus la neige, & crosser une bale de bois léger; comme l'on faict par-deça. Apprendre à jetter la fourchette avec quoy ils herponnent le poisson entre les enfans des Quieunontateronons; & darder l'espée entre nos Montagnais, par le moyen d'un baston au bout duquel ils attachent une alaine, qu'ils eslancent contre un but, puis à beaucoup d'autres petits jeux & exercices de récréation, qui ne les empéchent pas de se retrouver à la cabane aux heures des repas, & lors qu'ils ont faim d'aller griller du bled.
Que si une mere prie son fils d'aller quérir de l'eau, du bois, ou faire quelque autre semblable service du mesnage, il luy respondra que c'est un ouvrage de fille & n'en faict rien: que si par fois nous obtenions d'eux de semblables services, c'estoit à condition qu'ils auroient tousjours entrée en nostre cabane, ou pour quelque espingles, plumes ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient fort contans & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en recevions.
Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de couper la corde qui soustenoit nostre porte en l'air, & puis estant tombée, nioient absolument que ce fussent eux, ou bien prenoient la fuite, car ils n'advouent jamais guere leur faute s'ils ne sont attrapez sur le fait ou que l'on ne leur convainque l'esprit par raisons. C'est une petite vanité qui n'est pas blasmable en eux, comme elle pourroit estre en des Chrestiens de vouloir estre estimé meilleur qu'on n'est, c'est neantmoins la perfection du jourd'huy, car qui voyons nous qui veuille souffrir le mespris qu'il merite, ou d'estre estimé pour tel qu'il est, personne, car le monde ne veut point de ces pratiques là, on la laisse pour les Cloistres, encores, y est elle souvent bien mal traictée & encores plus mal receue, par ceux qui en devroient monstrer l'exemple aux autres.
Il y en a qui veulent bien estre estimez pour tels qu'ils sont, non par vertu, mais par imprudence, & font voir eux mesmes à descouvert l'imperfection & malice de leur esprit, de laquelle ils veulent tirer gloire, mais gloire qui leur tournera à confusion devant Dieu.
De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, & apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si-tost qu'ils commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de se fortifier, pour les stiller & apprendre de bonne heure à piler le bled, qui est leur exercice plus rude, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec leurs compagnes, & parmy ces petits ebats on les dresse encore doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquefois (chose deplorable) au mal qu'elles voyent commettre devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes elles ne valent rien pour la pluspart & sont pires (peu exceptées) que les garçons mesmes, se vantans souvent du mal, qui les devroit faire rougir & qu'elles n'ont pas commis pour se faire rechercher & admirer comme valeureuses desbauchées.
Les Montagnaites apprennent aussi ce qui est du mesnage, à faire les robes, les raquettes, les escuelles, ustencilles, vaisselles & autres petites jolivetez, peindre & faire des franges aux robes & nagent comme canars. Je loue nostre Seigneur, de ce que les Huronnes prenoient d'assez bonne part nos reprimandes, & qu'à la fin elles commencoient d'avoir de la retenue & quelque honte de leur dissolution, n'osans plus que fort rarement user de leurs impertinentes parolles en nostre presence, & admiroient en approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de par-deça, ce qui nous donnoit esperance d'un prochain amendement de vie, si les François qui estoient montez avec nous par une malice effrénée, ne leur eussent dit le contraire, diffamans & taxans meschamment l'honneur & la pudicité des femmes & filles de leur païs, pour pouvoir continuer avec plus de liberté leur vie infame & mauvaise, tellement que ceux qui nous devoient seconder & servir par bons exemples, à l'instruction & conversion de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui nous empeschoient & destruisoient le bien que nous allions establissans. Il y en avoit neantmoins quelqu'uns de tres honnestes & discrets, lesquels s'ils faisoient du mal, il ne venoit pas à nostre cognoissance, & n'esclatoit point en publique.
Tous les peuples infidelles & barbares, ne sont point neantmoins tous tellement abrutis dans le mal & si plongé dans l'horreur du vice, qu'il ne s'y en trouve encore quelqu'uns, qui observent les Loix de l'honnesteté & plus rigoureusement que les Chrestiens mesmes, bien que les premiers n'ayent aucune Loy, qui leur deffende le mal, & les derniers ayent les deffences expresses du Createur de ne le commettre pas.
L'un de nos François nommé Grenole, ayant esté à la traicte du costé Nord, en une nation esloignée environ cent lieues des Hurons, tirant à la mine cuivre, nous dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit couppé le bout du nés selon la coustume du païs, pour avoir faict bresche à leur honneur, (bien opposite & contraire à celle de nos Hurons & Canadiens, qui leur permet toute liberté,) nous asseura de plus avoir veu ces Sauvages, faire quelque forme de prieres avant que prendre leur repas qui estoit un prejugé, qu'ils recognoissoient & adoroient vrayement quelque divinité, à laquelle ils rendoient aussi action de graces aprés leur repas. Ceste disposition nous fist concevoir un grand desir d'y aller, si Dieu par sa divine providence n'en eut autrement ordonné, me renvoyant pour affaires en Canada, & de là en France pour Paris.
_De l'excellence, de l'escriture. Des principes que nous en donnions aux enfans Hurons, de leur langue & de celle des Canadiens._
CHAPITRE XXI.
Entre toutes les choses plus admirables du monde, l'escriture est digne de tres-grande admiration. Premierement pour son premier Autheur qui a esté Dieu mesme, secondement pour son utilité, Dieu en a esté le premier Autheur, comme les parolles qu'il tint à Moyse nous l'apprennent: monte dit le Seigneur, & vien me trouver sur la montaigne, là je te bailleray, deux tables de pierre: la Loy & les commandemens que j'ay escrits, afin que tu les enseignes aux fils d'Israël. Ce que Dieu avoit escrit estoit engravé dans les tables que Moyse, rompit puis aprés émeu de colere, lorsqu'il trouva les enfans d'Israël idolatrant aprés le veau d'airain. Depuis Dieu fit commandement à Moyse de renouveller les tables & d'escrire ce qui estoit contenu en celles qui estoient rompues, si bien que nous voyons par là, que c'est Dieu qui est Autheur de l'escriture, & que Moyse a esté le premier entre les hommes, qui a escrit, voyons de l'Imprimerie.
L'invention de l'Imprimerie en l'Europe, comme tient la commune opinion, a commencé en l'an de grace 1438. & est attribuée à un Allemand appellé Jean Guttemberg, & le premier moule dont on imprima se fit en la ville de Mayence en Allemagne, duquel lieu un autre Allemand nommé Conrad en porta l'invention en Italie, & que le premier livre qui s'imprima, ce fut un oeuvre de S. Augustin, lequel est intitulé De la Cité de Dieu.
Mais les Chinois peuples inventifs & des mieux polissez de la terre, s'attribuent avec quelque apparence de raison, l'honneur d'en avoir esté les premiers inventeurs, & que les peuples Germanicques ne l'ont sçeu qu'après eux, ou appris de quelqu'un d'eux. De mesme ils s'attribuent l'honneur d'avoir esté les premiers inventeurs de l'artillerie, car elle ne commença en l'Europe qu'en l'an 1330, par l'industrie d'un Allemand, Munster en sa Cosmographie liv. 7, dit en l'an 1354, par un Moine Allemand nommé Bertholde Sohonores.
A la verité on ne sçauroit assez louer l'invention & l'utilité de l'Escriture, puisqu'un Dieu en a esté le premier Autheur, & que d'elle depend la principale science des hommes, mais pour ce qu'elle s'apprend qu'avec peine & un grand temps, peu de Hurons s'y vouloient adonner, & se contentoient de conter les fueillets de nos livres, & d'en admirer les images avec tant d'attention qu'ils perdoient tout autre soin, & y eussent passé les jours & les nuicts entiers qui les eut laissé faire, mais un si frequent maniement de nos livres, qu'ils demandoient à voir à tout moment les uns aprés les autres, principallement la S. Bible pour sa grosseur & ses images, les perdoit & rendoient tout frippez.
Nous avions commencé d'enseigner aux enfans, les lettres & l'escriture, mais comme ils sont libertins & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon temps ils oublioient en trois jours, ce que nous leurs avions appris en quatre, faute de continuer & nous venir retrouver aux heures que leur avions prescrites, & pour nous dire qu'ils avoient esté empêchez à jouer, ils en estoient quittes, sans autre plus grande ceremonie, aussi n'estoit il pas encore à propos de les rudoier ny reprendre autrement, que doucement, & par une manière affable, les admonester de bien apprendre une science qui leur, devoit tant profiter à l'advenir, s'ils s'y addonnoient avec soin, plaisir & contentement.
Il y avoit des hommes qui nous demandoient d'apprendre le François avec eux, mais comme en toute leur langue il ne se trouve aucune lettre labialle, ny les uns ny les autres, n'en pouvoient prononcer une seule que tres difficilement. Pour dire P. ils disoient T, pour F, S, & pour M, N &c. & ainsi il leur eut esté comme impossible de la pouvoir apprendre dans leur païs (j'entends les personnes aagées) qu'avec une grand longueur de temps & des peines indicibles, & suis asseuré qu'un jeune garçon Huron s'efforça deux & trois cens fois pour pouvoir prononcer la lettre P. & ne pû jamais dire que T. car voulant dire Pere Gabriel il disoit T. Auiel.
Les Montagnais non plus que les Hurons, n'ont pas tant de lettres en leur Alphabeth, que nous en avons au nostre, car ils n'ont point les lettres F L V, ils prononcent un R au lieu d'un. L, ils prononcent un P. au lieu d'un V, & ont plusieurs autres observations en leur langue, qui ne peuvent estre conceues que par ceux qui ont l'usage de ladite langue, mais elle est telle que les enfans qui ont la langue assez bien pendue prendroient bien-tost nostre prononciation si on es instruisoit, & encores assez facilement les Hurons, car les deux qui furent envoyez en France il y a quelques années, dont l'un nommé Sauvoignon est retourné en son païs, & l'autre, nommé Louys est resté à Kebec, s'y sont formez, particulierement le petit Louys, car pour l'autre il n'y a jamais esté bien sçavant, aussi estoit il plus aagé & moins apte pour apprendre que le dernier qui estoit plus jeune & gentil.
Il faut que je vous die de ce Sauvage ce petit mot en passant, que tous les Hurons l'estimoient menteur, lors qu'il leur racontoit les merveilles qu'il avoit veues en nostre Europe, comme en effect y a des choses qu'ils croyoient impossible, comme un carosse attelé de six & huict chevaux, un orloge sonnant, & beaucoup d'autres choses, que nostre tesmoignage leur fist croire faisable.
Ce bon Savignon se resouvenoit bien de la bonne chere qu'il avoit fait en France & s'en vantoit par tout, neantmoins il ne luy print jamais envie d'y vouloir retourner, jusques à un certain jour qu'ayant receu mescontentement de sa compagne, il print resolution de s'en vouloir retourner & demandoit à nos François s'il y pourroit avoir une femme pour trois castors, encore croyoit il la mettre à bien haut prix, ce qui nous donna plus de compassion, que d'envie de rire.
Ces simplicitez particulieres n'empechent pas, qu'il ne se trouve des gens d'esprit entr'eux, & qu'on n'en puisse faire quelque chose de bon, car il n'y a que la politesse qui leur manque, & si nous eussions esté encore deux ans dans le païs, je croy que nous en eussions rendu d'avancez aux lettres, & de bien instruicts en la foy, car les hommes comprenoient assez bien, & les enfans tenoient gentiment la plume.
Tousjours ces commencemens serviront de beaucoup à ceux qui iront aprés nous travailler en cette vigne, car la chose plus difficile est faicte & les principales pieces esbauchées, il n'y a plus qu'à les polir qu'elles ne soient parfaictes. Je sçay bien que les derniers ouvriers font tousjours assez peu d'estat du travail des premiers & y trouvent souvent à redire. Ce sont maladies naturelles qui naissent avec l'homme, lesquelles il faut excuser & non point condamner, puisque Dieu seul est le Juge de nos actions.
Les langues ne se sçavent pas sans fautes, qu'aprés une grande pratique & longue experience, à la Françoise mesme, personne ne se dit parfaict tant elle est changeante & sujette à la caprice des hommes, qui inventent tous les jours des mots nouveaux, ou une nouvelle façon de prononcer, de sorte que l'ancien Gaulois semble aujourd'huy un langage estrangez comme le sera à cent ans d'icy celuy duquel on use pour le jourd'huy.
Dés la France j'avois une grande inclination pour les langues Sauvages, afin qu'en y profitant je puisse aprés profiter aux ames, & en avois desja assemblé une quantité de mots, mais pour ne les sçavoir prononcer à la cadence du païs, à la premiere rencontre que je fis des Montagnais, pensans baragouiner, je demeuray muet, & eux avec moy.
Marry que j'en perdu & ma peine & mon soin, avec toutes mes estudes que j'avois faictes sans autre maistre que du petit Patetchouan, je m'addressay au truchement Marsolet, pour en avoir quelque instruction, mais il me dit franchement dedans nostre barque à Tadoussac, qu'il ne le pouvoit nullement & que je m'adressasse à un autre; je luy en demanday la raison, il me dit qu'il n'en avoit point d'autre que le serment qu'il avoit faict de n'enseigner rien de la langue à qui que ce fut.
Me voyla donc esconduit, & ne me rebute pas pourtant, je le prie derechef de m'apprendre quelque mots de ce langage; puis qu'il n'y en avoit point d'autre plus capable que luy, & que je le servirais en autre occasion, mais il continue en son refus, ne voulant pas, disoit-il fausser son serment & faire rien contre ses promesses, neantmoins à la fin il me lança ces deux mots Montagnais, _Noma kinistitototiu_, qui veulent dire en François, non je ne t'entend point, car en Huron il faudroit dire: _Danstan tearonca_. Voyla tout ce que je pû tirer de luy avec toute mon industrie, & croy que tout son plus grand serment estoit de se rendre necessaire, & de ne laisser empiéter personne sur son office, mais s'estoit mal prendre ses mesures que de s'addresser à nous, qui n'estions pas pour luy nuyre.
Ce peu que j'en ay sceu davantage, je l'ay, appris de nos Religieux de Kebec, des Montagnais & d'un petit Dictionnaire, composé & escrit de la propre main de Pierre Anthoine nostre Canadien, que j'ay creu d'autant plus asseuré, que ce Sauvage l'a faict avant qu'avoir perdu les Idées de sa langue & s'il est fautif en quelque chose, c'est en la mesme maniere que je le suis en la langue Françoise, en comparaison d'un Orateur disert, car il y a le bon & le mauvais Montagnais, comme le bon & le mauvais François, duquel j'ymite le dernier pour ne pouvoir faire mieux.
Toutes les langues de la nouvelle France se peuvent réduire en deux principales, à sçavoir, Huronne & Canadienne. La Huronne comprend presque toutes celles qui courent les nations sedentaires & quelques'unes errantes, comme les Houandares, les Quieunontateronons, Sontouhouerhonons, Attiuoindarons, Assistagueronons, & autres des contrées de la mer douce, lesquelles toutes ensemble peuvent contenir environ 3 où 4 cens mille ames en 200 lieuës de païs, qui seroient une belle Province si elles estoient possedées par un seul Prince Chrestien, car pour le jourd'huy les montagnes, les fleuves & les rivieres, ne servent point de limites ny de bornes aux Provinces & Regions, ains, les langues & les Seigneuries, & se dit une Province & Region avoir autant d'estendue comme la langue d'icelle est parlée & entendue en icelle.
La Canadienne comprend presque toutes les nations errantes, qui tiennent depuis l'emboucheure du grand fleuve S. Laurens, jusques au païs des Hurons, parmy lesquelles nous comprenons les Almouchiquois, Montagnais, la petite Nation. Les Sauvages de l'Isle, les Ebicerinys, & généralement tous les Algoumequins & autres nations errantes, qui se rencontrent dans l'estendue de plus de 350 lieues de paîs qui ne peuvent faire en tout à mon advis, 50 ou 60 mille ames au plus, & tous errants & vagabons comme j'ày'dit.
Il demeura donc constant que nous n'avons que deux langues principales dans toute l'estendue, de nostre Canada, & que tout tant qu'il y en à derivent de l'une de ces deux, & n'y a autre difference, que du Gascon ou du Provençal au François, car encor bien qu'il y ait un truchement particulier pour les Montagnais, un autre pour les Sauvages de l'Isle, & un pour les Ebicerinys. Si est ce que c'est tousjours une mesme langue, & n'y a autre difference que celle que je vient de dire, qui est assez neantmoins pour obliger d'avoir par tout des Truchemens divers, tant pour n'ignorer rien des langues, & d'une infinité de mots qu'ils ont de differens les uns des autres, que pour maintenir les François en l'amitié de ces peuples, & attirer leurs castors en procurant leur salut.
On dit qu'il y a en quelque contrée des Indes, une Nation dont les hommes ont un langage particulier & les femmes un autre, sans qu'il leur soit loisible d'user de celuy de leur marys, il n'en est pas de mesme entre: nos Nations Canadiennes, mais entre toutes il me semble que les femmes Ebiceriniennes parlent le plus délicatement, & mignardement, elles ont un petit bec affilé, dont vous diriez que les paroles leur partent du bout des levres, & ce qui en est plus admirable est, qu'elles coulent de suitte sans hesiter ny reprendre haleine, & si doucement qu'à peine leur voyez vous ouvrir les lèvres en leurs petits entretiens & esbats.
Je m'estonnois mesme comme elles se pouvoient entendre, & le Truchement Richer comprendre ce qu'elles disoient, car pour moy, il faut que j'advoue qu'il m'eust esté bien difficile de m'y rendre sçavant.
J'en voulu faire l'experience au pays des Hurons, où elles estoient venues hyverner avec leur marys, & en receu des leçons du Truchement que j'estudiay quelque temps ensemble, avec le Montagnais & mon Huron, mais ne my pouvans advancer pour en avoir trop entrepris à la fois, je fus contrainct de quitter les deux premiers, & vaquer seulement à la dernière, car en pensant parler d'une j'y entremellois des mots de l'autre, je courois aprés trois lievres & n'en prenois aucun.
Et pour vous monstrer qu'en effet il y a beaucoup de periodes qui ne se rapportent point aux langages des Montagnais, & Ebicerinys non plus qu'au Huron, qui est une langue particulière, & que le baraguoin de l'un est différant du baraguoin de l'autre, je vous en rapporteray icy quelques mots, par le moyen desquels vous cognoistrez la différence veritable mentionnée cy dessus.
Par exemple: Les Hurons appellent un chien gaguenon. Les Ebicerinys arionce, & les Montagnais atimoy, voyla une grande différence en ces trois mots qui ne signifient tous qu'une mesme chose. De plus: Pour dire en Huron j'ay faim, Atoronchesta, en Montagnais Niuhimitisonne, & en Ebicerinyen Ninihoinchaé. Et pour demander à manger nos Hurons usent de ce seul mot Taetsenten, les Montagnais de celuy cy Minimitson, & les Ebiceriniens de cet autre Michilmijchim. Tellement qu'on voit en ce peu de mots bien peu de rapport, particulierement du langage Huron aux deux autres qui ont quelque correspondance.
Il se trouve une autre grande difficulté en ces langues, en la prononciation de quelque syllabes; à laquelle consistent les diverses significations d'un mesme mot, qui est une difficulté plus grande que l'on ne pense pas, car manquez seulement en une, vous manquez en tout, du si vous vous faites entendre ce sera tout autrement que vous ne desirez, comme en ce mot Ebicerinien: Kidauskinne, lequel avec une certaine façon de prononcer veut dire, tu n'as point d'esprit, & par un autre ton signifie; tu as menty.
Ainsi en est il de quantité d'autres mots, c'est pourquoy il faut ayder à la lettre, & apprendre la cadance, si on y veut profiter, car le Truchement Bruslé s'y est quelquefois luy mesme trompé bien empesché, & moy encore plus lors que les Hurons me faisoient recorder & souvent repeter de certains mots difficiles que je ne sçavois comment prononcer, & n'y pouvois avenir avec toutes les peines que j'y prenois, que de fort loing, (j'entends de quelque mots) nonobstant l'assistance & le secours du Truchement, c'est ce qui nous fit juger que nos principaux maistres en cet art, devoient estre nos soins & la frequente communication avec les Sauvages.
Avant que je fusse passé dans les Indes Canadiennes, & aucunement recognu la façon de parler de ses habitans, je croyois leur langue dans l'excés de pauvreté, comme, elle est en effet de beaucoup de mots, pour autant que n'ayans point de cognoissance de beaucoup de choses qui sont en nostre Europe; ils n'ont point de noms pour les signifier, mais j'ay recognu du depuis qu'és choses dont ils ont cognoissance, leurs langues sont en quelque chose plus fecondes & nombreuses, pouvans dire une mesme chose par quantité de différents mots, entre lesquels ils en ont de si riches, qu'un seul peut signifier autant que que quatre des nostres, principalement la langue Huronne, c'est à dire qu'ils ont une infinité de mots composez, lesquels sont des sentences entieres, comme les caracteres des Chinois.
Je sçay bien qu'il y peut avoir des fautes en mes Dictionnaires, & que plusieurs choses y manquent pour les rendre parfaicts, mais je ne doute point aussi qu'un plus habile que moy, ne se trouvat bien empesché de pouvoir faire mieux en si peu de temps que j'y ay employé, tousjours c'est un travail qui n'est pas petit ny de petit profit, car pourveu qu'on sçache la prononciation des mots, plus difficiles, on peut aller avec iceux, par tout leur pays & traiter sans Truchement, qui est un bien, & une commodité qui ne se peut estimer, & de laquelle plusieurs se servent, pour n'y en avoir encor eu aucun autre que les miens. C'est neantmoins une chose bien pitoyable à l'homme d'estre en cela plus miserable que les oyseaux, & bestes brutes, lesquelles se font entendre à toutes celles de leur mesme espece en quelque part du monde qu'elles se rencontrent, car elles n'ont toutes qu'une mesme voix, là où l'homme pour peu qu'il s'absente du lieu de sa naissance, demeure muet, & sans communication, dont on doit attribuer la disgrace à nos pechez.