Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 19

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Valerius Leo, donnant un jour à soupper à Jules Cesar en la ville de Milan, servit à table des asperges où l'on avoit mis d'une huyle de senteur, au lieu d'huyle commun, il en mangea simplement sans faire semblant de rien, & tança ses amis qui s'en offençoient, en leur disant qu'il leur devoit bien suffire de n'en manger point si cela leur faisoit mal au coeur, sans en faire honte à leur hoste, & que celuy qui se plaignoit estoit bien incivil & mal appris.

Personne ne se plaint du mauvais goust des viandes aux festins de nos Canadiens, on ne dit point elles sont trop cuittes, elles sont mal nettes, trop espicées, mal salées, la sauce en est amer & d'un goust fade, qui me faict bondir le coeur & me ravit l'esprit du corps, non: mais on y mange simplement les viandes servies & telles que le maistre les donne, sans faire la mine & se plaindre de chose qui soit, pour n'estre estimé impertinent, croyans que le cuisinier & celuy qui traicte ont tasché de bien faire & que de les blasmer seroit se rendre blasmable soy mesme.

Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend que du petun avec leur petunoir, qu'ils appellent anondahoin: & en d'autres où l'on ne mange rien, que des petits pains de bled d'Inde cuits sous les cendres chaudes. Aucunefois il faut, que tous ceux qui sont au festin soient assis à plusieurs pas l'un de l'autre, & qu'ils ne se touchent point. Autrefois, quand les festinez sortent, ils doivent faire une laide grimasse à leur hoste, ou à la malade, à l'intention de laquelle le festin aura esté faict. A d'autres il ne leur est permis de lascher du vent 24 heures, par une opinion qu'ils en mourroient incontinent aprés, quoy qu'ils ne mangent en tels festins que chose fort venteuse, comme sont une espece de petits pains bouillis.

Quelquefois il faut, aprés qu'ils sont bien saouls & ont le ventre bien plein, qu'ils rendent gorge auprés d'eux, ce qu'ils font facillement & ne s'en tiennent pas moins honnestes & civils, car estant l'ordre, ils l'observent comme action de religion ou de superstition, car telle est leur religion de croire à leurs folles pensées, & aux advis de leurs charlatans qui sçavent se donner du credit, & ausquels ils ont tant de croyance, que s'ils avoient obmis la moindre ceremonie de leur ordonnance, ils croiraient avoir commis une grande faute & s'en confesseroient miserables. Il me souvient à ce propos avoir leu dans Florimond de Remont, d'une certaine heresie ou fausse religion observée dans l'Estat de Holande (à mon advis) qui permettoit à ses Sectateurs de mettre en effet (s'ils pouvoient) tout ce qui leur venoit premier en fantasie, fut honneste ou non convenable, car disant le sainct Esprit me l'a inspiré cela, suffisoit pour se mettre en besongne, & Dieu sçait comme tout alloit au profit des maistres Milourds, & au contentement des malins esprits qui avoient là leur empire.

Aussi nos Sauvages revans qu'il nous fallut faire mourir, il ne faudroit point d'autre Arrest pour nous tous mettre à mort, car comme je viens de dire, ils croyent parfaitement leur songe, & ne veulent pas qu'on s'en mocque, ny d'aucune de leur singerie pour exhorbitantes qu'elles soient, helas il y a assez de Chrestiens qui ne sont pas moins superstition, & qui adorent leurs pensées & leurs songes de la nuict, autant supersticieusement que les Sauvages mesmes, dequoy font encore foy beaucoup de bonnes femmes, qui nous en demandent les explications. Autant difficilles à donner qu'il y a de difficulté de croire les vaines Prophéties.

De quelque animal que soit fait le festin, la teste entiere est tousjours presentée au principal Capitaine, ou à un autre des plus vaillans de la trouppe, pour tesmoigner l'estime que l'on fait de la vaillance & vertu, comme nous remarquons chez Homere aux festins des Héros, c'est à dire des Princes, ou des hommes extraordinairement vertueux & nobles, dans le sang desquels est meslé, je ne sçay quoy de divin, en un mot Heros est un homme tres-sage & généreux, qui à mis à chef quelque signalée entreprise, qu'on leur envoyoit quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un tesmoignage tiré de la nature, puis que ce que nous trouvons avoir esté pratiqué és festins solemnels des Grecs, peuples polis, se rencontre en ces Sauvages, par l'inclination de la nature sans cette politesse.

Pour les autres conviez qui sont de moindre consideration, si la beste est grosse, comme d'un ours, d'un eslan, d'un grand esturgeon, de plusieurs assihendos, ou bien de quelqu'un de leurs ennemis, chacun a un morceau, de la beste, & le reste est demincé dans le brouet. C'est aussi la coustume que celuy qui fait le festin ne mange point pendant iceluy, ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelque discours. J'y en ay veu neantmoins quelqu'uns manger, contre leur coustume, mais peu souvent, car mesme quand un particulier me faisoit festin, moy seul je mangeois & ne pouvois gaigner sur eux de manger un morceau avec moy, ny pendant que j'estois à table, ce qui m'estonnoit au commencement, mais depuis j'ay esté sçavant en toute leur ceremonies fondées sur des imaginations d'esprit plustost que sur des expériences.

Pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, les rendre recommandables par le courage & la prouesse, qu'ils estiment plus que toutes les richesses de la terre, ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouissance, pendant lesquels les vieillards avec les jeunes hommes, les uns aprés les autres ayans une hache en main, une masse, ou quelque autre instrument de guerre; font des merveilles (à leur oppinion) d'escrimer & faire des armes, usans de paroles menaçantes & de mespris, comme si en effect ils estoient aux prises avec l'ennemy.

Au commencement que je me trouvay en de ces festins, je ne sçavois bonnement comment prendre ces escrimes, car le taillant de la hache, ou le vent de la masse, approchoit parfois si prés de mes oreilles que je ne les trouvois pas bien asseurées, dequoy s'appercevans les Sauvages ils s'en prenoient à rire, & me disoit Ersagon prens courage, car ces escrimeurs ont la main tellement asseurée qu'il ne leur arrive jamais de blesser nonobstant le hazard.

Si c'est un festin de victoire & de triomphe, en faisant des armes, ils chantent d'un ton plus doux & agréable, les louanges de leurs braves Capitaines, qui ont bien tué de leurs ennemis en guerre, puis se rassoient, & un autre prend la places jusques à la fin du festin que chacun se retire, aprés avoir fait les ordinaires remerciemens du pays Onne ottaha. Je suis saoul, ou Satani. Je fais rassasié, en frappant doucement leur ventre de la main ho ho ho Onianné, voyla qui est bien. Mais quand ce qu'ils mangent leur agrée vous leur entendez dire de fois à autre à Houygahouy mécha, voyla qui est bon, & les Montagnais. Tapoué nimitison; en verité je mange.

Je n'ay point remarqué que nos Huronnes fassent de festins entr'elles, comme font quelquefois en Hyver les Canadiennes & Montagnaises en l'absence de leur marys, car comme elles ont peu souvent de la viande, & du poisson, qui ne soit sçeu de leurs domestiques, il y a tousjours quelque hommes dans les cabanes, qui les pourroient accuser & apporter du trouble entre elles & leur marys, lesquels quoy que sans jalousie, ne trouveroient pas bonnes ces petites friponeries s'ils n'y estoient appellez.

Les Canadiennes, & Montagnaises ont un moyen plus facile de se consoler & faire leurs petites assemblées, car comme leur marys sont à la chasse, qui est ordinairement pendant les grandes neiges, elles se donnent le mot, & ayans chacune choisy de la meilleure viande, elles en font de rostie, & de bouillie qu'elles mangent en quantité, le plus souvent jusques à rendre, puis c'est à rire, à gausser, & faire des contes à plaisir, qui leur mettent à toutes le coeur en joye, puis elles se font des confessions générales de toute leur vie passée ou elles adjoustent plustost qu'elles ne diminuent, non par devotion ou de contrition, mais plustost pour faire voir qu'elles n'ont pas tousjours esté nyaises ny vescu en bestes, comme disent les femmes mal sages, je croy neantmoins qu'en tout cela il y a souvent plus de plaisanteries que de malices, & qu'elles sont plus plaisantes que deshonnestes. Ainsi lisons nous en nos Croniques d'un jeune Religieux fort jovial duquel s'estant ennamouraché certaines femmes ou filles, elles le firent entrer dans leur chambre sous prétexte de luy donner l'aumosne, puis l'ayant enfermé sous clef le voulurent contraindre de contenter leur deshonnesteté, ce qu'ayant absolument refusé, elles l'estranglerent & firent mourir miserablement, ce qui fut sçeu par nos Religieux qui louerent Dieu, que ce Frère en un aage si tendre, si gay & jovial de son naturel, avoit pû (assisté de la grace de Dieu) resister à la furie de ces femmes.

Ces matrones ont la prudence & le soin de briser leurs assemblées avant la retour de leur marys & se rendent toutes si sages, que vous diriez à les voir qu'elles n'ont toutes de consolation qu'en la presence de leurs marys ausquels elles tiennent de la viande toute preste, & du bouillon tout chaud, qu'elles leur font avaller quand ils diraient pour les delasser, qui est une invention admirable, car ils tiennent par expérience que quand ils boivent leur bouillon, ou faute d'iceluy de l'eau chaude allans ou revenans de la chasse, ils n'ont jamais les jambes roides.

Les hommes font aussi leurs festins, & à diverses intentions ainsi que font nos Hurons, ou par recreation, ou pour gratifier un amy, ou pour observer un songe, à la pluspart desquels il faut tout manger, ou crever à la peine, & pour plusieurs autres intentions & respects que nous ne sçavons pas, mais si c'est pour avoir bonne chasse ils se donnent bien de garde que les chiens n'en gouttent tant fort peu; car tout seroit perdu, & leur chasse ne vaudroit rien à leur dire, mais qui croiroit une telle sottise.

Comme le Pere Joseph le Caron, & l'un de nos Frères se trouverent un Hyver avec eux, un barbare nommé Mantouiscache, songea que Choumin avoit tué un eslan de la teste duquel il avoit fait festin avec du bled d'Inde qu'il avoit envoyé querir à Kebec, 8 ou 9 lieuës de luy. Le lendemain matin il dit son songe à Choumin avant qu'il allast à la chasse, à laquelle il frappa ce jour là mesme un jeune eslan deux fois de son espée, sans qu'il ne pû l'aborder ny l'atteindre, pour luy donner un dernier coup, de manière qu'il fut contrainct (à cause qu'il se faisoit tard) de laisser là sa beste, & s'en retourner à sa cabane, où il conta à son songeur ce qui luy estoit arrrivé, qui luy respondit qu'asseurement la beste estoit morte, & l'envoyerent chercher le lendemain matin par un de leur parens, qui la trouva abbatue à trois lieues de leur cabane, cent pas d'où elle avoit esté frappée.

Ce fut là une heureuse rencontre pour luy & pour toute leur famille, car ils se regalerent & se remplirent à plaisir, aprés avoir envoyé quérir du bled d'Inde à Kebec, qui fut l'accomplissement du songe de Mantouiscache. Je ne veux pas gloser là dessus, mais j'admire que le Diable aye pû si precisement conjecturer tout ce qui devoit arriver, car encor bien que Choumin pû en avoir dit quelque chose par esperance, la chose n'estoit point asseurée, & pouvoit ne point arriver, car en fin le Diable ne sçait pas les choses futures que par des conjectures, si Dieu ne luy revele pour la punition de ceux qui ont recours à luy.

Je m'oubliois de dire qu'aux repas ordinaires de tous nos Sauvages, aussi bien qu'en leurs banquets & festins, on donne à un chacun sa part, d'où vient que s'il y a de la viande ou du poisson à departir, il ny en a que 3 ou 4 qui ayent ordinairement les meilleurs morceaux, car il ny en a pas souvent pour tous; & si personne ne s'en plaint. Pour la sagamité elle est departie egallement à tous, autant au-dernier comme au premier avec un tel ordre que tout le monde reste contant.

_Des dances, chansons & autres cérémonies ridicules de nos Hurons._

CHAPITRE XVI.

Nos Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales sont de grands chanteurs, & ont de tous temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour faire feste à quelqu'un de leurs amis ou alliez, pour se resjouyr de quelque signalée victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur arrivent.

Lorsqu'il se doit faire quelques dances, nuds, ou couverts de leurs brayers, à la disposition du malade, du Médecin, ou des Capitaines du lieu; le cry s'en fait par toutes les rues de la ville ou village, à ce que tous les jeunes hommes, femmes & filles, s'y trouvent à l'heure & jour ordonné, matachiez & parez, de ce qu'ils ont de plus beau & précieux, pour faire honneur à la feste, & obtenir par ces cérémonies l'entière guerison, d'une telle personne malade, qu'ils nomment publiquement, à quoy obeïssent punctuellement toutes les jeunes gens mariez ou non mariez, & mesmes plusieurs vieillards, & femmes decrepites par devotion. Les villages circonvoisins ont le mesme advertissement, & s'y portent avec la mesme affection à la liberté d'un chacun, car on n'y contraint personne.

Cependant on dispose l'une des plus grandes cabanes du lieu, & là estans tous arrivez, ceux qui ny sont que pour spectateurs, comme sont les vieillards, les vieilles femmes, et les enfans, se tiennent assis sur les nattes contre les establies, & les autres au dessus, le long de la cabane, puis deux Capitaines estans debouts, chacun une tortue en la main (de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de leur tortue, puis estant finie ils font tous une grande acclamation disans, Hé, é, é, é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme, jusques au nombre des reprises qui auront esté ordonnées, & n'y a que ces deux Capitaines qui chantent, & tout le reste dit seulement, Het, het, het, comme quelqu'un qui aspire avec véhémence, & puis tousjours à la fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans Hé, é, é, é. Mais ce qui est louable en eux est qu'il ne leur arrive jamais de chanter aucune chanson vilaine, ou scandaleuse, comme l'on faict icy, aussi lors que quelque François chantoit, & qu'ils luy demandoient l'explication de sa chanson, s'il leur disoit qu'elle estoit d'amour, ou mondaine, ils n'en estoient pas contans, & disoient Danstan téhongniande, cela n'est pas bien, & ne le vouloient point escouter.

Toutes ces dances se font en rond, mais les danceurs ne se tiennent point par la main comme par deçà, ains ont tous les poings fermez, les filles les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes les tiennent aussi fermez; eslevez en l'air, & de toute autre façon, en la maniere d'un homme qui menace; avec mouvement, & du corps, & des pieds, levans l'un, & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles branslans tout le corps, & les pieds de mesme, se retournent au bout de quatre ou cinq petits pas, vers celuy ou celle qui le suit, pour luy faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se demeinent le mieux, & sont plus à propos toutes ces petites chimagrées, sont estimez entr'eux les meilleurs, danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y espargnent pas, non plus qu'en un festin ou quelque bon repas.

Ces dances durent ordinairement une, deux, ou trois aprés disnées, & pour n'y recevoir d'empeschement des habits, quoy que ce soit au plus fort de l'Hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ny couvertures que leurs brayers, sinon que, pour quelqu'autre sujet il soit ordonné de les mettre bas; n'oublians neantmoins jamais leurs colliers, oreillettes, & brasselets, & de se peinturer par fois; comme au cas pareil les hommes se parent de colliers, plumes, peintures, & autres fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en mascarades ou Caresme-prenant; ayans une peau d'ours qui leur couvroit le corps, les oreilles dressées au haut de la teste, & la face couverte, excepté les yeux, & ceux cy ne servoient que de portiers, ou bouffons, & ne se mesloient à la dance que par intervalle à cause qu'ils estoient destinez à autre chose.

Je vis un jour un de ces boufons entrer processionnellement dans la cabane où se devoit faire la dance, avec tous ceux qui étaient de la feste, lequel portant sur ses espaules, un grand chien lié, & garotté par les jambes, & le museau, le prit par celles de derrière, & le rua tant de fois contre terre qu'il en mourut, estans mort il l'envoya apprester à la cabane voisine, pour le festin qui se devoit faire à l'issue de la dance.

Que cela ayt esté fait sans dessein ou pour un sacrifice, je n'en ay rien sçeu, car personne ne m'en pû donner l'explication.

Si la dance est ordonnée pour une malade, à la troisiesme ou dernière après disnée, s'il est trouvé expédient, ou ordonné par Loki, elle y est portée, & en l'une des reprises, ou tour de chanson, on la porte, en la seconde on la faict un peu marcher, & dancer, la soustenant par sous les bras, & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un peu dancer d'elle mesme, sans ayde de personne, luy criant cependant tousjours à pleine teste, Etsagon outsahonne, achieteque anaterseace; c'est à dire, prend courage femme, & tu seras demain guérie, & après les dances finies, ceux qui sont destinez pour le festin y vont, & les autres s'en retournent en leurs maisons.

Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes, & filles toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict que je sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces jeunes hommes luy pissast dans la bouche, & qu'elle avallast cette eau, comme elle fit avec un grand courage, esperans en recevoir guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu la nuit precedante: que si pendant leur reverie, il leur vient encore en la pensée qu'on leur fasse present d'un chien blanc, ou noir, ou d'un grand poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage; à mesme temps le cry s'en faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à la malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses, que de manquer au besoin à un malade necessiteux, ou qui aye envie de quelque chose qui soit en leur puissance...

Pour exemple, le Pere Joseph avoit donné un chat à un grand Capitaine, comme un present tres rare, car ils n'ont point de ces animaux. Il arriva qu'une malade songea que si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée de cet animal, qu'elle aymoit passionnement, en tomba malade, & mourut de regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection; bien qu'elle ne voulut manquer, à l'ayde & secours qu'elle devoit à son prochain, ce qui nous est d'un grand exemple.

Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se faisaient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & ne ravoir d'une fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias, & en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage l'une des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie.

_Ongyata éuhaha, ho, ho, ho, ho, ho,_ _Eguyotonuhaton, on, on, on, on, on,_ _Eyontara éintet, onnet, onet, onet,_ _Eyontara éintet à, à, à, onnet, onnet, onnet, ho, ho, ho._

(Faut repeter chacune ligne deux fois.)

Ayant d'escrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu qu'il ne seroit pas mal à propos de d'escrire encore icy partie d'une autre chanson, qui se disoit un jour en la cabane du grand Sagamo des Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse, ainsi que nous apprend l'escot qui s'en dist tesmoin auriculaire & commence ainsi.

Haloet, ho, ho, hé, hé, ha, ha, haloet, ho, ho, hé,

Ce qu'ils chantent par plusieurs fois: le chant est sur ces notes.

Re, fa, sol, sol, re, sol, sol, fa, fa, re, re, sol, sol, fa, fa.

Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans Hé, puis recommencent une autre chanson, disans.

Egrigna hau, egrigna hé, hé, hu, hu, ho, ho, ho, Egrigna, hau, hau, hau.

Le chant de cette cy estoit. Fa, fa, fa, sol, sol, fa, fa, re, re, sol, sol, fa, fa, fa, re, fa, fa, sol, sol, fa.

Ayans faict l'exclamation accoustumée, ils en commencoient une autre qui chantoit.

Tameia Alléluia, tameia à dou veni, hau, hau, hé, hé.

Le chant estoit: Sol, sol, sol, fa, fa, re, re, re, fa, fa, sol, fa, sol, fa, fa, re, re.

Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bon accords, comme:

Hé, hé, hé, hé, hé, hé, hê, hé, hé, hé.

Avec cette notte, Fa, fa, sol, fa, fa, sol, sol, sol, sol, sol.

Et cela faict s'escrioyent d'une façon, & hurlement espouventable, l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec violence, jusques à en escumer par la bouche, puis recommencerent la musique, disans:

Heu, heüraüre, heüra, heüraüre, heüra, heüra, ouek.

La note est: Fa, mi, re, sol, sol, sol, fa, mi, re, mi, re, mi, ut, re.

Dans le païs de nos Hurons, il se faict aussi des assemblées de toutes les filles d'un bourg auprès d'une malade, tant à sa priere, suyvant la reverie qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki, pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblées, on leur demande à toutes, les une aprés les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes hommes du bourg, pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en nomment chacune un, qui sont aussitost advertis par les maistres de la ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade, dormir d'un bout à l'autre de la cabane, chacun avec celle qui l'a choisi, & passent ainsi toute la nuict, pendant que deux Capitaines aux deux bouts du logis, chantent & sonnent de leur tortue du soir au lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme aloy, & que les François, qui les fomentent par leurs mauvais exemples, ouvrent les yeux de leur esprit, pour voir le compte tres-estroict qu'ils en rendront un jour devant Dieu.

_De leur mariage & concubinage, & de la difference qu'ils y apportent._

CHAPITRE XVII.

Nous lisons, que Cesar, Prince accomply & doué d'une honnesteté & pudeur admirable, louoit grandement les Allemans d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils reputoient chose tres-vilaine, à un jeune homme, d'avoir la compagnie, d'une femme ou fille avant l'aage de vingt ans, & Solon Salamain, commanda par ses loix aux Atheniens, que nulle ozast se marier qu'il n'eust aussi attaint l'aage de vingt ans, & le bon Lycurgus ordonna aux Lacedemoniens, de ne prendre femme qu'ils n'eussent accomplis les 25 ans, mais le Philosophe Protheus, prohiba aux Egyptiens, de ne contracter mariage, qu'ils n'eussent passé les trente, tellement que si quelqu'un s'avançast à prendre femme avant le temps ainsi limité, estoit decreté & commandé par la loy, de chastier publiquement le pere, & d'estimer les enfans non legitimes.