Part 18
Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, & non point à la sueur d'autruy, dit le Seigneur en la Genese, car Dieu n'approuve point les faineans, n'y ceux qui veulent faire bonne chere aux despens d'autruy. J'ay long-temps pratiqué, & encore plus admiré la maniere de vivre de nos Hurons, & Canadiens, à la verité estrange à ceux qui n'y sont point accoustumez, mais, admirable, & telle que tous les pauvres necessiteux qui sont partout en tres-grand nombre, la devroient imiter dans l'honnesteté, puis que souvent faute de prevoyance & d'invention, ils se trouvent réduits & accablez sous le pesant faix d'une extrême pauvreté, de sorte qu'ils vivent languissent, & meurent sans pouvoir mourir, au lieu que nos Barbares dans un pays sauvage & peu cultivé, vivent contans, gays & joyeux, & tellement satisfait, qu'il ne croyent pas une autre vie meilleure que la leur, & neantmoins, elle ne consiste entre nos sedentaires, qu'au bled d'Inde principalement, lequel il sçavent tellement bien diversifier, & accommoder, en diverses sauces dans la pure eau, qu'ils y trouvent du goust, de la delicatesse, & une nourriture plus que suffisante pour les maintenir forts, & les conserver en santé.
Et ne faut point alléguer que les pauvres ne sont point, accoustumez à cette vie sauvagesse, & que ce seroit leur prescrire une maniere de vivre bien miserable, puis qu'ils en meinent souvent une autre plus deplorable, qui est de mourir de faim, & de vivre en langueur, les Sauvages sont hommes comme nous, & de mesme nature, & moy mesme ay vescu de leur seule viande, sans sel, sans pain, & sans vin, plus d'une bonne année entière, sans me trouver mal ny incommodé qu'un petit du coeur, auquel je fuis sujet naturellement, & non de leur viande.
Ne dites donc point que ces viandes sont incipides, & de peu de goust, il suffit qu'elles sont capables de nourrir l'homme, & le tirer de la necessité. Et quoy les riches ont ils tousjours les viandes au gré de leur appétit, helas il y en a qui les destrempent souvent dans les larmes, & les amertumes, ausquels sont sujets les plus eslevez, mortifiez vous donc pour l'amour de Dieu & destrempez tous les grains de ce bled d'Inde dans les playes & les douleurs d'un Jesus nay pauvre & mort pauvre pour vous & je vous asseure de sa part, que les choses qui vous auront semblé ameres & difficiles au commencement, vous seront à la fin douces & faciles.
Diogenes disoit, que la vertu ne peut habiter en cité ny en maison riche, c'est donc une grande disposicion à la vertu que la pauvreté, laquelle estant bien prise, nous rend imitateur de celuy qui a dit de luy mesme. Les renards & les oyseaux ont des nids & des tanières pour se reposer, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer son chef. Les Sauvages errants plus miserables que les sedentaires sembleroient à la verité imiter en quelque chose nostre Seigneur, en ce qu'ils n'ont aucune demeure arrestée, provision, ny rente asseurée, mais ils ne sont pas Chrestiens, & n'ont point Dieu pour object de leurs actions, c'est pourquoy il n'y a point de mérite pour eux, ny de recompense à recevoir, au contraire des vrays Chrestiens pauvres, qui peuvent en toute action agrandir leur couronne & leur merite. Ayans la nourriture & les vestemens pour nous couvrir, nous nous contentons, disoit l'Apostre à son disciple Timothée.
Chaque mesnage de nos Hurons & Canadiens, contant de ce peu qu'il a, vit de ce qu'il peut pescher, chasser & semer, car toutes les terres, forests & prairies non defrichées, sont en commun, & est permis à qui veut de les défricher & ensemencer, & cette terre ainsi defrichée, demeure à la personne autant d'années qu'il la cultive, & entierement abandonnée du maistre, s'en sert par aprés qui veut & non autrement.
Ils les défrichent avec grand peine & travail, pour avoir des instrumens propres & commodes, car nos Hurons n'ont pour tout outils que la hache & la petite pesle de bois, faicte comme une oreille, attachée par le mollet au bout d'un manche, ou celles de nos Montagnais ressemblent aucunement à celles des batteliers un peu creusées.
Ils esmondent les branches des arbres qu'ils ont couppez, & les bruslent au pied d'iceux, & par succession de temps en ostent les racines, puis les femmes nettoyent bien la terre & beschent de deux en deux pieds ou peu mois, une place en rond, où elles sement au mois de May à chacune neuf ou dix grains de maiz, qu'elles ont premièrement choisi, trié & faict tremper par quelque jours dans de l'eau, & continuent ainsi tant qu'ils en ayent assez pour deux ou trois ans de provision, soit pour la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise année, ou bien pour l'aller traicter & eschanger en d'autres nations, pour des pelleteries, ou autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur bled aux mesmes places & endroits, quelles rafraischissent avec leur petite pelle de bois, le reste de la terre n'est point labourée, ains seulement nettoyée des meschantes herbes, de sorte qu'il semble que de soient tous chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause qu'allant par fois seuls de nostre village à un autre, je m'esgarois ordinairement dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests.
Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves, d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou trois espics, & chaque espic rend cent, deux cens, quelquefois 400 grains, & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de l'homme, & plus, & est fort grosse, (excepté en France & mesme en quelque endroit du Canada, où il ne vient pas si bien ny si haut, ny le grain n'est du tout si bon qu'au païs de nos Hurons & és contrées plus méridionales.) Le grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois; aprés ils le cueillent, & le lient en pacquets par les feuilles relevées contremont, qu'ils pendent arrangez le long des cabanes du haut en bas, en des perches accommodées en ratellier qui descendent jusqu'au bord devant les establies, & tout cela si proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries tendues le long des cabanes, & le grain estant bien sec & bon à serrer, les femmes & filles l'esgrenent, nettoyent & mettent dans des sacs ou tonnes à ce destinées & posées en leur porche, ou en quelque coin de leurs cabanes.
Ils sement aussi force citrouilles du païs, & les eslevent avec grande facilité, par ceste invention. Les femmes Huronnes en la saison, vont aux forests voisines amasser alentour des vieilles souches, quantité de poudre de bois pourry, puis ayans disposé une grande caisse d'escorce, y font un lict de la dite poudre, sur lequel ils sement de la semence des citrouilles, qu'ils couvrent aprés d'un autre lict de la mesme poudre, & sur icelle sement derechef des semences, jusques à 2, 3, & quatre fois autant qu'ils veulent, en telle sorte neantmoins qu'il y reste encor plus de quatre ou cinq bons doigts de vuide dans la caisse, pour donner lieu au germe des semences, aprés ils couvrent la caisse d'une grande escorce qu'ils posent sur les deux perches suspendues à la fumée du feu, laquelle eschauffe petit à petit tellement ceste poudre & ensuitte les semences, qu'elles germent en fort peu de jours, estant grandelettes & propres à planter, on les prend par bouquets avec leur poudre, on les separe, puis on les plante dans les champs en lieux disposez, d'où, aprés on en cueille le fruict en sa saison.
La moisson du bled estant faicte, nos Sauvages en usent en diverses façons, car pour le manger en pain ou petits gasteaux, ils luy font premierement prendre un bouillon dans de l'eau, puis l'essuyent & font un peu seicher: en aprés ils le broyent dans le grand mortier, & paistrissent avec de l'eau tiede comme on faict la paste de laquelle ils font des petits gasteaux, espois d'un bon pouce, qu'ils font cuire sous les cendres chaudes, enveloppez de feuilles de bled, & à faute de feuilles le lavent & nettoyent après qu'il est cuit: s'ils ont des fezoles ils en font cuire dans un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur; car il est fort fade de foy, si on n'y mesle de ces petits ragousts.
Ils font encor d'une autre sorte de pain, que nous appellions pain masché; ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit bien sec & meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en destachent les grains, qu'ils rejettent avec la bouche dans de grandes escuelles, qu'elles tiennent auprés d'elles, après on l'acheve de piler dans le grand mortier; on en pestrit la paste, & en faicts des tourtelets qu'on enveloppe dans des feuilles de bled, pour les faire cuire sous les cendres chaudes à l'accoustumée; ce pain masché est le plus estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à contre coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé & pestry, avec les dents des femmes filles & petits enfans. Ils font une troisiesme espece de pain, qu'ils appellent d'un nom particulier Coinkia; car les autres susdits, avec celuy duquel nous usons par deça, & mesmes le biscuit, ils appellent Andataroni; ils reduisent la paste comme deux balles jointes ensemble les enveloppent de feuilles qu'ils lient par le milieu d'une cordelette, avec laquelle ils avallent ce pain dans une chaudière d'eau bouillante, & l'y laissent prendre plusieurs bouillons, estant cuit, ils l'en retirent & le mangent sans le faire passer par le feu.
Ce pain de maiz & la sagamité qui en est faicte, est de fort bonne substance & nourrit merveilleusement, comme peut voir en ce que ne beuvant jamais que de l'eau pure, mangeant peu souvent de ce pain, encore plus rarement de la viande, n'usans presque que des seuls sagamitez, avec un bien peu de poisson, on se porte fort bien, & si tous ces apprests se font à fort peu de frais, sans qu'il y ait necessité d'y adjouster de la viande, du poisson, beure, sel, huyle, herbes ou espices, si on ne veut, car ce bled porte presque toute la sauce quand & luy, c'est ce qui me faict souhaitter d'affection, d'en voir beaucoup de terres cultivées en France, pour le soulagement des pauvres, qui y sont par tout en tres-grand nombre, & vont tousjours multiplians à mesure que les miseres du siecle croissent.
Ils le diversifient & accommodent en plusieurs façons, pour le trouver bon en menestre & potage, car comme nous sommes curieux de diverses sauces pour contenter nostre appetit, aussi sont ils soigneux d'inventer de nouvelles manières d'accommoder leur menestre, dont j'ay traicté amplement en mon premier volume, intitulé le grand voyage des Hurons, imprimé à Paris, chez Denis Moreau rue S. Jacques, où je renvoye ceux qui s'en voudront servir & user de ce bled pour leur vivre.
Nos Hurons se servent aussi des vieux os de poisson reduits en poudre pour donner goust à leur sagamité, quand ils n'ont autre chose à mettre dans leur pot, mais les Canadiens & Algoumequins souverainement plus gueux, mangent jusques à la raclure des peaux d'Eslans & de Castors, qu'ils reduisent en masse dure comme pierre, j'y fus trompé, car pensant avoir traicté un morceau de viande boucannée des Algoumequins, qui estoient venus hyverner à la Province des Ours, elle devint à force de bouillir ce qu'elle estoit auparavant, tellement que personne n'en pu manger & la fallut jetter. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en plusieurs eaues, pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils mangent aussi aucunefois d'une certaine escorce de bois crue, ressemblant à la saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages; mais pour des herbes ils n'en mangent ny cuites ny crues, sinon de certaines racines qu'ils appellent Sondhratates & autres semblables.
Auparavant l'arrivée des François au païs des Canadiens, Montagnais & Algoumequins, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces, & de pierres, de ces pierres ils ee faisoient les haches & cousteaux, & du bois & de l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles & pièces de mesnage, & mesme, les plats, chaudieres, bacs, ou auges à faire cuire, leur viande, laquelle ils faisoient cuire ou plustost mortifier en ceste manière.
Ils mettoient une quantité de grais ou cailloux dans un grand feu, puis les jettoient tous bruslans dans le plat ou chaudière d'escorce pleine d'eau, en laquelle estoit la viande ou le poisson à cuire, & à mesme temps les en retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de temps, l'eau s'eschauffoit & cuisoit aucunement la viande, de laquelle ils faisoient aprés leur repas.
Il y a eu de mesme des Religieux, qui mesprisans le fer & l'airain, se servoient de pots de bois. Il y en avoit un en Egypte, qui remplissoit un pot de bois l'exposoit aux rayons du Soleil, lequel rassemblant ses rayons en un à cause de la concavité du pot, eschauffoit aysement la partie intérieure, si bien que ce pot de bois venoit à bouillir & cuire les viandes, sans neantmoins que ceste ardeur le bruslat: ceste invention estoit bonne seulement en Esté, & lors que le Soleil dardoit à plomb ses rayons sur la terre, mais l'autre methode inventée par nos Sauvages, se pouvoit pratiquer en toute saison & à toute heure, ayans de l'eau, du bois & du feu.
Pour les Hurons & autres peuples sedentaires, je croy qu'ils avoient, comme ils ont encores, l'usage & l'industrie de faire des pots de terre, dans quoy ils cuisoient leur viande chair ou poisson, comme j'ay dit au chapitre unziesme. Quelqu'uns ont voulu dire, ce que j'ay peine à croire veu l'usage des bacs & auges susdits, que les Montagnais avant la venue des François, avoient encor le mesme usage de faire des pots de terre, lesquels ils avoient quitté du depuis, pour se servir de nos chaudieres, & que leurs haches estoient comme celles des autres peuples une pierre trenchante, accommodée dans un baston fendu, avec quoy ils abbattoient les bois, comme nous en labourions nostre petit jardinet au païs des Hurons, où toutes sortes d'outils nous manquoient, fors la hache, les cousteaux & les chaudrons, que nous y avions porté de Kebec.
On remarquera aussi qu'eux & les Algoumequins, ont autrefois labouré les terres & habité en des bourgades comme nos Hurons, mais du depuis les Hiroquois leurs ennemis mortels les en ayans dechassez, ils furent contraincts courir les bois, & se rendre vagabonds & errants parmy les terres, fuyans la persecution de leurs ennemis, lesquels s'estans saisis de leurs bourgades les fortifierent, & depuis abandonnerent, ne les ayans pu conserver, comme il se voit encore en un lieu sur la haute terre, qui est auprès de nostre petit Convent, que l'on appelle le fort des Hiroquois.
_De leurs festins & convives tant de paix que de guerre, & des ceremonies qu'ils y observent._
CHAPITRE XV.
Suetone Tranquile, raconte que l'Empereur Octave Auguste defendit à Rome l'exercice du jeu, & que nul ne peut inviter autruy à manger chez soy, pour autant disoit-il; qu'aux jeux, aucun ne s'abstient de blasphemer contre les Dieux, & aux festins de mesdire de son prochain, ce que ce victorieux peuple observa religieusement un long-temps, plus admirable, en cette victoire de soy mesme, se privant de son propre contentement pour obeir aux Loix, que d'avoir subjugué l'ennemy par le fer où les plus vicieux peuvent remporter de signalées victoires, pendant qu'eux: mesmes se laissent vaincre de leurs propres appetits.
Je ne voudrois pas neantmoins absolument condamner les honnestes entretiens & petites recreations, qui se font quelquefois entre parens & amis par un pieux divertissement, puis que cela sert à entretenir l'amitié & benevolence mutuelle, comme un autre Job avec ses enfans, mais il faudroit qu'ils imitassent cette mesme vertu & l'exemple, non de quelques avares Chrestiens, mais des anciens Payens, qui donnoient aux pauvres & souffreteux, les reliefs de leurs festins banquets, qui par ce moyen se rendoient meritoires où les nostres sont ordinairement vicieux.
Le Philosophe Aristide en une oraison qu'il fist des excellences de Rome dit: que les Princes de Perse, avoient ceste coustume de ne s'assoir jamais à table pour disner ou soupper, jusques à ce que aux portes de leurs Palais, leurs trompettes eussent sonné, & ce afin que là, toutes les vesves & orphelins s'y assemblassent, pour ce que c'estoit une loy entr'eux, que tout ce qui demeuroit des tables royales fussent pour les personnes necessiteuses. Et Plutarque en sa politique confirmant la mesme chose pratiquée entre les Romains, dit: qu'ils ordonnerent, que tout ce qui demeurerait des banquets & conviz, qui se faisoient és nopces & triomphes, fut donné aux pauvres, vesves & orphelins.
Voilà des Loix qui ne doivent point estre appellées payennes, bien qu'ordonnées & pratiquées par les Payens mesmes, mais plustost religieuses & Chrestiennes, puis qu'elles sont, fondées en charité, de laquelle nous faisons particulièrement profession, en recevant le baptesme.
Nos Sauvages, à la vérité, ne sont pas gens de si grande chere, qu'ils ayent besoin de faire sonner leurs tortues, pour inviter les pauvres à venir manger les restes de leurs festins, car outre qu'ils n'ont point de pauvres ils n'ont aussi point de superflu. Ce n'est pas comme és maisons de beaucoup de riches avaricieux, lesquels s'ils traictent leurs amis avec quelque abondance, ils se servent des reliefs à leurs autres repas, & n'en font point de part aux pauvres que les vers & la putréfaction ne les y contraignent. Action digne de chastiment & non point de mérite, car on ne doit rien donner aux pauvres, qui ne soit honneste & bon s'il se peut, autrement ceste offrande est rejettée de Dieu, comme celle de Cain, qui donnoit le pire de son troupeau en sacrifice, où le bon Abel faisoit choix du meilleur, imité à present de plusieurs bonnes dames, & de personnes de merite, qui se privent souvent des mets les plus délicieux de leur table, pour en faire part aux pauvres malades & necessiteux, qu'ils envoyent visiter jusques dans les cachots & où ils sçavent qu'il y a de la necessité.
Quand quelqu'un de nos Canadiens ou Hurons, veut faire festin à ses amis, il les envoye inviter de bonne heure comme l'on faict icy, mais personne ne s'excuse là, dont vous en voyez tels, sortir d'un festin pleins comme un oeuf, qui du mesme pas s'en vont à un autre, où, ils se racheptent s'ils ne peuvent manger, car ils tiendront à affront d'estre esconduits s'il n'y avoit excuse vrayement légitime, & que ce fut un festin à tout manger.
Le monde estant invité, on met la chaudière sur le feu, grande ou petite selon la quantité des viandes & le nombre des personnes qui doivent estre de la feste, tout estant cuit & prest à dresser, on va derechef faire la seconde semonce, par ces mots Montagnais, comme à la premiere fois Kinatomigaouin, je te prie de festin, & s'ils sont plusieurs Kinatomigaouinaou, je vous prie de festin, lesquels respondent ho ho ho, & entr'eux Ninatomigaouinano, nous sommes priez de festin. Mais les Hurons disent d'un ton plus grave & puissant en invitant au festin; Saconcheta (qui est un mot qui ne derive point neantmoins du nom de festin, car agochin entr'eux, veut dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps avec leur escuelle & la cueillier dedans, qu'ils portent gravement devant eux avec les deux mains. Si ce sont Algoumequins qui fassent le festin, les Hurons portent leurs escuelles garnies d'un peu de farine pour mettre dedans le brouet, à raison que ces Aquanaques en ont fort peu souvent, & puis c'est leur coustume.
Entrans dans la cabane chacun s'assied sur les nattes ou la terre nue, ou pour le plus sur de petits rameaux d'arbres ou de cedre, les hommes au haut bout & les femmes en suitte, également des deux costez jusques au bas. Tout estant entré on dit les mots, après lesquels il n'est permis à personne d'y plus entrer, soit-il des conviez ou non, ayans opinion qu'autrement il y auroit du mal-heur en leur festin, qui est ordinairement faict à quelque intention, bonne ou mauvaise.
Les mots du banquet sont prononcez hautement & intelligiblement devant toute l'assemblée par le maistre du festin, où un autre à ce deputé, en ces termes: vous qui estes icy assemblez, je vous fais sçavoir que c'est N. qui faict le festin, nommant la personne & l'intention pourquoy il est faict, & tous respondent du fond de l'estomach: ho, puis poursuivant sa harangue dit les mots qui précèdent le manger, à sçavoir: Nequaré, la chaudiere est cuite, & de mesme tout le monde respond, ho, en frappant du poing contre terre, Gagnenon youri, il y a un chien de cuit: si c'est du cerf, ils disent: Sconoton youri, & ainsi des autres viandes, nommant l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes aprés les autres, & tous respondent ho, levans la derniere sillabe à chaque fois, puis frappent du poing contre terre d'autant plus gaillardement qu'ils estiment ce festin & l'excellence des viandes qui leur doivent estre servies.
Les Montagnais ont cela de particulier, qu'en disans les mots du festin, ils annoncent aussi si c'est un festin à tout manger, car quand ce n'est pas à tout manger, ils remportent le reste chacun à sa cabane, pour leur femmes & leurs enfans, qui est une coustume louable.
Cela faict les officiers vont de rang en rang prennent les escuelles de tous, les unes aprés les autres, qu'ils emplissent du brouet avec leurs grandes cueillieres, & recommencent tousjours à remplir, tant que la chaudiere soit nette, & si c'est un festin à tout manger, il faut qu'un chacun avale tout ce qu'on luy a donné, & s'il ne peut pour estre trop saoul, qu'il se rachepte de quelque peut present envers le maistre du festin & fasse achever son escuelle par un autre, tellement qu'il s'y en trouve, qui ont le ventre si plein, qu'il leur bande comme un tabourin.
Ce grand Philosophe Platon cognoissant le dommage que le vin apporte à l'homme, quand il est pris avec excez, disoit: qu'en partie les Dieux l'avoient envoyé ça-bas, pour faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les faisans (aprés qu'ils sont yvres) quereller & se tuer l'un l'autre comme il n'arrive que trop souvent par deçà, entre gens de petite condition & de petit esprit. Chose si hideuse que pour en faire abhorrer le vice, les Lacedemoniens souloient faire voir à leurs enfans, leurs esclaves pleins de vin.
Or nos barbares en leurs festins sont exempts de ses mal-heurs là Dieu mercy, car on n'y presente jamais ny vin, ny biere, ny cidre; & si quelqu'un demande à boire, ce qui arrive fort rarement, on luy donne de l'eau toute claire, non dans un verre, mais dans une escuelle ou à mesme le chaudron, qu'il avale gaillardement, & par ce moyen sont exempts d'ivrognerie, qui est un grand bien & pour le corps & pour l'esprit, car il est croyable, que s'ils avoient l'usage du vin, qu'ils se rendroient intemperés comme nous, & puis feroient des furieux, comme on a veu en quelques Montagnais, coeffez d'eau de vie que les Mattelots leur traictent.
Nos Sauvages ont je ne sçay quoy de prudent & venerable dans leurs desbauches, qu'ils ne s'emancipent point aysement en parolles & disputes, vont aux festins d'un pas plus modeste & representans ses Maigistrats, s'y comportent avec la mesme modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la mesme sagesse; de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, allant à leur brouet, les vieillards de l'ancienne Lacedemone.