Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles.

Part 10

Chapter 103,983 wordsPublic domain

Les grands oyseaux sont arrangez plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres especes avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à peine le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un que les Mattelots appellent Guillaume ou autrement Tangeux, & ceux du pays Apponath, de plumage blanc & noir, & gros presque comme un canard, avec une courte queuë & de petites aisles qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons par deçà. Ce sont de bons pescheurs pour les poissons, qui prennent & portent sur leurs Isles pour manger, il y en a d'une autre espece plus petits que les autres & sont appellez Godets, mais les plus grands nommez Margaux d'un plumage tres-blanc sont en un canton de l'isle separez des autres, & tres-difficilles à prendre pour ce qu'ils mordent comme chiens à ce qu'on m'a dit.

Proche de la mesme Isle, il y en a une autre plus petite & presque de la mesme forme sur laquelle quelqu'uns de nos Mattelots estoient montez en un autre voyage precedent, lesquels m'asseurerent y avoir trouvé sur le bord de la mer des poissons fort grands & gros comme un boeuf, & qu'ils en tuerent un de plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre & la gorge, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups sur les autres parties de son corps sans l'avoir pu blesser pour la dureté de sa peau, bien que d ailleurs il soit quasi sans desfence, & si massif & pesant que l'on peut sauter dessus, & le chevaler sans crainte: car il ne se peut plier, & si il advance fort peu à cause que ses pieds sont faits en nageoires & ne s'appuye que sur certains mognons qu'il a au milieu des jambes qui luy sont fort courtes, il jette aussi sa teste de costé & d'autre en marchant, qui fait que de sa dent il peut offencer ceux qui ne se tiennent pas assez derrière. On dit qu'il y en a une grande quantité en l'Isle de Sable qui est à quelque 60 lieuës dans la mer, & qu'il s'y trouve aussi force taureaux & des vaches que les Espagnols y deschargerent en un debris qui leur arriva passant par là, dont nos gens de Lacadie font à present leur profit.

Ce poisson est appellé par les Espagnols Maniti; & par d'autres Hippotame, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau enflée, il a encor deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faicts comme c'eux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les espaules s'estendent par le milieu jusques à la queuë.

Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun, & un peu rougeastre, il a la teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus descharnée, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de la mâchoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant, desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de ces dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les yeux petits & les oreilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus; La femelle rend ses petits comme la vache sur la terre, aussi a-elle deux mamelles pour les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quand il est frais, vous diriez que ce seroit veau, & d'autant qu'il est des poissons cectases, & portant beaucoup de lard, nos Basques & autres Mariniers en tirent des huiles fort bonnes, comme de la Baleine, & ne rancit point, ny ne sent jamais le vieil; il a certaines pierres en la teste, desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre le mal de costé. On le tue quand il paist de l'herbe à la rive des rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est petit mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se conviendroit mettre, cela faict qu'on ne se met pas beaucoup en peine d'en chasser. Nostre P. Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, & qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.

Le lendemain nous eusmes la veuë de la montagne que les Matelots ont surnommée Table de Roland, à cause de sa hauteur, & les diverses entre-coupures qui sont au sommet d'icelle. Puis peu à peu nous approchasmes des terres jusques à Gaspey, qui est estimé sous la hauteur de 48 degrés deux tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela nous fut une grande consolation: car outre la necessité que nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer, l'air de la terre nous sembloit merveilleusement soüef: toute cette Baye estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient fort importunes, & empeschoient nostre repos par leur continuel tracas, & le bruit de leur esvents. Nos Mattelots y pescherent grande quantité de houmars, truites, macreaux, moluës, & autres diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, qui nous sont icy incognus.

Cette Baye de Gaspey peut avoir à son entrée trois à quatre lieues de largeur, qui fuit à Norrouest environ 4 ou 5 lieuës, où au bout il y a une riviere, qui va assez avant dans les terres, où je pensay aller dans une chalouppe avec quelques Mattelots, qui y furent quérir une barque qu'on y avoit cachée dés l'année précédente.

Toute cette contrée est fort montagneuse, haute & presque partout couverte de meschants bois, qui faict cognoistre la sterilité de la terre & qu'on n'en pourroit à peine tirer aucun profit, il y a seulement un petit jardin devant la rade, en lieu un peu eslevé, que les Mattelots cultivent quand ils sont là arrivez, & y sement de l'ozeille & autres petites herbes, qui leur servent à faire du potage, en faisant leur pesche & seicherie de moluës sur le gallay.

Ce qu'il y a de plus commode & consolatif, aprés la pesche & la chasse, qui y est médiocrement bonne, est un beau ruisseau d'eau douce, tres-bonne à boire, qui se descharge au port dans la grand mer de dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le sommet desquelles me promenant par fois, pour contempler de l'autre costé l'emboucheure du grand fleuve S. Laurens, par où nous devions passer pour Tadoussac, y vis quelques lapins & perdrix, comme celles que j'ay veuës du depuis dans le païs des Hurons: & comme je desirois m'employer toujours à quelque chose de pieux & qui me fournit d'un renouvellement de ferveur à la poursuitte de mon dessein, ne pouvans placer d'autres Croix, j'en gravois avec la pointe d'un couteau dans l'escorce des plus grands arbres, avec des noms des Jesus, pour marque que nous prenions possession de cette terre au nom de Jesus-Christ nostre Maistre, où le seul & vray Dieu seroit doresnavant adoré.

Nos gens ayans mis ordre à toutes leurs affaires & disposé un grand eschafaut pour la pesche de la moluë, qu'ils avoient hautement pris sur un particulier pescheur arrivé le premier, ils laisserent nostre Navire au port pour leur servir, & nous embarquames dans une pinace nommée la Magdeleine pour Tadoussac, mais le vent & la marée, nous furent tellement contraires, que nous fusmes trois jours à pouvoir doubler le Cap, & puis le temps se remit au beau, nous donna moyen de ranger tousjours la coste à main gauche, & ensuitte les monts nostre Dame, qui contiennent environ vingt cinq lieuës de longueur, pour lors encore en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eut plus par tout aillieur.

Or les Mattelots qui ne demandent ordinairement qu'à rire & se recréer, pour adoucir & charmer aucunement les travaux qu'ils souffrent en voyageant, font icy des ceremonies dignes de leur esprit à l'endroit des nouveaux venus, & lesquelles les Religieux n'ont encor pû abolir. Un d'entr'eux contrefaict le Prestre, qui feint de les confesser en marmotans quelque mots entre ses dents, puis les baptize à la mode en leur versant sur la teste une grande platée d'eau fresche, les presche, les exhorte & leur faist tant de mal que pour en estre bien tost quitte, ils sont contraintes de se rachepter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de vie, à discretion. Que si on pense faire le retif on empire d'autant son marché, car cinq ou six Mattelots empoignent le galand, & le plongent la teste la première dans un grand bacquet plein d'eau, comme je vis faire à un grand garçon, qui ne vouloit obeir à la loy, laquelle porte, que comme le tout se faict selon leur coustume ancienne & par recreation, ils ne veulent pas qu'aucun se desdaigne de passer par icelle, ains gayement & de bonne volonté s'y sousmettre, j'entends les personnes seculiers & de médiocre condition ausquels seuls on faict observer la loy.

L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs monstrueusement grands & qui devorent les hommes comme en Norvegue, est longue d'environ 35 ou 40 lieues, sous la hauteur de 50 degrez. Nous l'avions à main droite, qui est au Nordest de Gaspey, & en suitte des terres plattes couvertes de sapinieres & autres petits bois, jusques à la rade de Tadoussac.

Cette Isle avec le Gap de Gaspey opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appellons de sainct Laurens, admirable en ce qu'il est l'un des plus beaux fleuves du monde, ancien & non pas du nouveau où il y en a encores de plus grande estendue selon que nous en apprend l'histoire & les personnes qui ont grandement voyagé, en ce païs, qui nous ont esté de long-temps incognus. J'ay veu & parlé à des jeunes hommes dans les contrées Canadiennes, qui m'ont asseuré avoir voyagé aux Moluques & vers les Antipodes & n'y avoir veu aucune Riviere comparable à celle, du Canada, donc celles du nouveau monde sont les plus grandes du monde, & celle de sainct Laurens la plus grande du Canada.

Il a à son entrée à ce qu'on peut juger, prés de 25 à 30 lieuës de largeur, plus de deux cens brassées de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance, & au bout de 400 lieuës, elle est encore aussi large que les plus grands fleuves que nous ayons dans l'Europe, remplie (par endroits) d'Isles & de Rochers innumerables, & pour moy je peux asseurer que l'endroit le plus estroict que j'ay veu passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de Seine, & ne pense point me tromper; mais ce qui est plus admirable, quelqu'uns tiennent que cette riviere prend son origine, l'un des lacs, qui se rencontrent au fil de son courant, ce que je ne puis comprendre & n'y a point d'apparence.

Mais pour le Lac des Skekaneronons, il a ce me semble deux descharges opposites, une qui produit une grande riviere, qui se va rendre dans le grand Lac des Hurons, & l'autre beaucoup plus petite, qui prend son cours du costé de Kebec, & se perd dans un Lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa source. Ce fut par ce chemin là, que mes Sauvages me ramenerent des Hurons pour retrouver nostre grand fleuve des Algoumequins, qui conduit par les Sauts à Kebec.

_Du port de Tadoussac & de la riviere du Saguenay. Village de Canadiens, Insolence des Sauvages dans nostre barque. De l'Isle aux allouettes. Marsoins blancs. Cap de tourmente, & du Saut appelle de Montmorency._

CHAPITRE IIII

Continuans nostre route, nous passames devant le Bic, c'est une montagne fort haute & pointue, qui paroist par dessus toutes les autres & qu'on descouvre en beau temps de plus de dix à quinze lieues loin. De là, nous allames poser l'anchre à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë du port, & près de 80, ou cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, puis le lendemain matin à la faveur de la marée nous doublasmes la pointe aux vaches & entrasmes au port, qui est jusques où peuvent aller les grands vaisseaux, où on tient des barques & chalouppes exprès pour les descharger & porter le tout à Kebec, où il y a de là encor environ 40 ou 50 lieues par la riviere, car d'y penser aller par terre c'est ce qui ne se peut esperer, ou du moins semble il impossible; pour estre le pays tout remply de hautes montagnes, rochers & precipices espouventables.

Ce lieu de Tadoussac est, comme une ance de terre à l'entrée de la riviere du Saguenay, où il y a une marée fort estrange pour sa vitesse, où quelquefois il vient des vents impétueux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy il y fait plus de froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du Soleil de quelque degré.

Ce port (sous la hauteur de 48 degrez deux tiers) est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus, la grand riviere en cest endroit a de large environ 6 à 7 lieuës, il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une petite Isle de rochers, qui est presque coupée de la mer; le reste sont montagnes hautes eslevées ou il y a peu de terre, mais force rochers & sables remplis de bois, comme sapins & bouleaux, puis une petite pairie & une forest assez aggreable, mais de petite estendue.

Tout joignant la petite Isle de rochers à main droite tirant à Kebec, est la tres-belle & profonde riviere du Saguenay, bordée des deux costez de hautes, steriles, & affreuses montagnes, parmy lesquelles habitent les Etechemins en assez petit nombre, pour avoir esté presque tous tuez en diverses guerres & rencontres, qu'ils ont euës avec les Canadiens devant lesquels il n'ozent plus paroistre à present, & se tiennent cachez.

Ceste Riviere est d'une profondeur incroyable, comme de 150 ou 200 brassées, & contient demie lieuë de large en des endroits, et un quart en son entrée, où il y a un courant si grand, qu'il est trois quarts de marée couru dedans la riviere qu'elle porte encore dehors: c'est ce qui faict grandement apprehender, ou que son courant ne rejette & empesche d'entrer au port, ou que la forte marée n'entraisne dans la Riviere, comme il est une fois, arrivé au sieur du Pontgravé, lequel y pensa perdre à ce qu'il nous dit, pource qu'il n'y pu prendre fonds ny ne sçavoit comment en sortir, car ses anchres ne luy purent servir, ny toutes les industries humaines, il n'y eut que la seule assistance particuliere de Dieu, qui le sauva & et empécha de se briser contre les montagnes & rochers.

Entre le port & la rade, au lieu appellé la pointe aux vaches, estoit dressé au haut d'une terre eslevée un village de Canadiens, fortifié de fortes pallissades pour la crainte de leurs ennemis qui tenoient la campagne. Pendant que nostre Navire estoit là, attendant le vent & la marée propre pour entrer au port, je descendis à terre, pour visiter ce village, & entray par tout dans les Cabanes des Sauvages lesquels je trouvay assez courtois pour n'avoir rien appris de nostre courtoisie, & m'asseant auprès d'eux je prenois plaisir à leurs petites façons de faire, & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire plusieurs autres petites jolivetez avec des pointes de porcs espics, teintes en rouge cramoisy que je trouvois admirables.

A la verité je trouvay leur manger de fort mauvaise grace & desgoutant jusques au dernier point, comme n'estant accoustumé à ces mets Sauvages, quoy que leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort mal net, dequoy je les remerciay fort humblement, car outre que je n'avois point de soif, il n'y avoit guere d'appetit à une eau si mal nette, bien que le Sauvage qui n'avoit autre chose à me presenter ne fut guere content de mon refus, non plus que moy de ne le pouvoir contenter. Je demande neantmoins pardon à nostre Seigneur de ne l'avoir pas satisfait, & confesse mon peu de mortification en une chose ou on pensoit m'obliger & tesmoigner de la benevolence.

Toutes mes visites faites, je m'en allay au port par le chemin de la forest avec quelques François que j'avois de compagnie, mais à peine y fumes nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il pensa nous y arriver une disgrace. Ce fut que le principal Capitaine des Sauvages nommé la Foriere estant venu nous voir dans nostre barque & peu content du petit present de figues que nostre Capitaine luy avoit fait, au sortir du vaisseau les jetta dans la riviere par despit, & advisa les Sauvages d'entrer, tous fil à fil dans nostre barque & d'en emporter toutes les marchandises qui leur faisoient besoin & de les payer à leur volonté, sans se soucier du mescontentement des François, puis qu'on ne l'avoit pas contenté.

Ils y entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans eux mesmes ouverts les coutils & tiré hors de dessous les tillacs ce qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleteries qu'à leur volonté, sans que personne leur osast contredire ny resister. Le mal pour nous fut, d'y en avoir laissé entrer trop à la fois, veu le peu de gens que nous restions, car nous n'y estions pour lors que six ou sept, le reste de l'équipage ayant esté envoyé ailleurs pour affaires, c'est ce qui fit filer doux à nos gens, & les laisser faire de peur d'estre assommez ou jettez dans la riviere comme ils en cherchoient l'occasion, si tant soit peu on les eut voulu mal traiter.

Le soir tout nostre équipage estant de retour, les Sauvages ayans crainte, ou marris du tort qu'ils avoient fait aux François, tindrent conseil & adviserent entr'eux, en quoy & de combien ils les pouvoient avoir trompez, & s'estans cottisez apporterent autant de pelleteries et plus, que ne valoit leur larrecin toute la fraude qu'ils avoient faite; ce que l'on receut avec promesse d'oublier tout le passé, & de contribuer tousjours dans l'amitié ancienne, & pour asseurance de paix on tira deux volées de canon, & puis on leur fit boire un peu de vin, ce qui les contenta fort, & nous encor plus car à dire vray, on craint plus de mescontenter les Sauvages (à cause des pelleteries) qu'ils n'ont d'offencer les François.

Le Capitaine Sauvage m'importuna fort pour avoir nostre Chapelet & la Croix qu'il appellent, Jesus, & me faisoit signe qu'il le porteroit à son col, mais n'en ayant point d'autre il me le fallut refuser à mon grand regret; car ce bon homme me tesmoignoit assez d'amitié, & semble quelque devotion à cette Croix, de laquelle je ne me pouvois deffaire qu'en me privant d'un objet qui me consoloit fort parmy mes autres Croix.

Pendant que nous fusmes là, on pescha grande quantité de harangs & des petits oursins que nous amassions sur le bord de la riviere & les mangions en guise d'huistres. Ce sont poissons ou petites huistres jaunes & rouge trés enfermées dans une escaille assez tendre; presque rouge & bleue ayant des pointes comme un gros marron enfermé dans sa coque verte.

Quelqu'uns croyent en nostre Europe que le harang frais meurs à l'instant qu'il sort de son element, mais ils se trompent, car j'en ay veu sauter vifs sur le tillac un assez long-temps & mouroient. Les loups marins se gorgeoient aussi parfois en nos filets des harangs que nous y prenions, sans les, en pouvoir empescher, & estoient si fins & rusez qu'ils sortoient leurs testes hors de l'eau pour se donner garde d'estre surpris, & voir de quel costé estoient les pescheurs, puis rentroient dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons souvent leurs voix, qui se sembloient presque à celles des chats-huants, chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & escrit, que les poissons n'avoient point de voix.

A une petite lieuë de là, sur le chemin de Kebec, est l'Isle aux allouettes, ainsi nommée pour le nombre infiny qui s'y en trouve tous les ans, environ le mois de Septembre, comme d'autres sortes de gibiers & coquillages. L'on me donna l'une de ses allouettes en vie laquelle avoit son petit capuce en teste comme celles d'icy, mais elle estoit un peu plus petite, & de plumage plus grisade & relevé, elles sont d'un mesme manger que les nostres, & ne different en rien au goust comme j'ay peu sçavoir par le grand nombre qui s'en est mangé là durant que j'y estois.

Cette Isle n'est presque couverte que de sable, qui fait que l'on en tue un grand nombre, car donnant à fleur de terre, le sable ee tue plus que fait la poudre de plomb, tesmoin celuy qui en tua trois cens & plus d'un seul coup d'arquebuse.

Proche de là est l'Isle aux lievres, ainsi nommée pour y en avoir esté pris au commencement qu'elle fut descouverte, mais à present ils y sont bien rares. Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouvames aussi en divers endroits plusieurs grandes trouppes de marsoins, blancs comme neige par tout le corps, lesquels proches les uns des autres, se jouoient, & se souslevans hors de l'eau, monstroient ensemblement une partie de leurs grands corps, qui me sembloient gros quatre fois comme les noirs, & à cause de cette pesanteur & que ce poisson n'est bon que pour en tirer de l'huile l'on ne s'amuse point à cette pescherie. Par tout ailleurs nous n'en avons point veu de blancs ny de si gros; car ceux de la mer sont noirs, & bons à manger, & beaucoup plus petits.

Il y a aussi en chemin des échos admirables qui repètent tellement les paroles, & si distinctement qu'ils n'en obmettent une seule syllabe, & diriez proprement que ce soient personnes qui contrefont ou repetent tout ce que vous dites & proferez.

Il nous est arrivé aucunefois que nostre pinace appellée la Realle, demeuroit à sec de basse mer, & falloit que nous attendissions la marée pour nous remettre sur pieds, qui estoit la cause que nous avancions si peu, & puis les Mattelots non plus que ceux qui gouvernoient se soucioient assez peu d'arriver si tost à Kebec où ils n'y trouvoient pas mieux leur compte que là.

Nous passames joignant l'Isle aux Coudres; laquelle peut contenir environ une lieuë & demie de long, où on tient qu'il y a quantité de lapins, perdrix & autre gibier en saison, elle est quelque peu eslevée par le milieu, de forme presque sur ovale & baisse tout autour, je la trouvois assez agreable à cause des bois dont elle est couverte, distante de la terre du Nord d'environ demie lieuë, qui est la largeur d'un des bras de la riviere.

De l'Isle aux Coudres, costoyans la terre, nous fusmes au Cap de Tourmente, distant de Kebec 7 ou 8 lieuës: Il est ainsi nommé d'autant que pour peu qu'il fasse de vent, la mer s'y esleve comme si elle estoit pleine. En ce lieu l'eau commence à estre douce, & les terres & prairies y sont assez bonnes & capables d'une bonne habitation pour du bestail, à faute de laquelle, de mon temps, les hyvernans de Kebec y alloient amasser le foin pour le bestail de l'habitation. A deux lieuës de là nous trouvasmes l'Isle Dorleans qui peut avoir environ cinq à six lieuës de longueur en plusieurs Isles qu'elle comprend, esloignée d'une bonne grande lieuë de Kebec.

Ces Isles sont belles & agréables pour la diversité des bois, prairies, vignes & noyers qu'il y a en quelques endroits, puis pour le plaisir de la chasse, & du gibier qu'il y a en abondance, de maniere que l'on peut dire à bon droit que c'est icy le commencement du beau & bon pays, de la grande riviere: car en tout le deça on ne trouve qu'un tres pauvre & miserable pays, sec, sterile, montagneux & plein de rochers à la reserve du Cap Breton.

Au bout de l'Isle du costé du Nord une lieuë & demie de Kebec, il y a un Saut ou cheute d'eau appellé de Montmorency, qui tombe avec grand bruit & impetuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans le fleuve qui le reçoit d'une riviere venant des montagnes que l'on voit dans les terres, mais esloignée de plusieurs lieux. Comme c'estoit le premier que nous trouvames je l'admirois & regardois souvent pendans qu'un doux zephir enflant favorablement nos voiles nous portoit à Kebec, où nous arrivames la veille de S. Pierre S. Paul sur les cinq heures du soir en tres-bonne santé & assez bien mouillez d'une pluye qui nous tomboit du Ciel, dequoy nous louames Dieu & primes port au lieu accoustumé.