Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 7
Estant embarqué il eut de merveilleuses tentations ou plustost imaginations qui augmentoient grandement son mal. Il eut opinion que e Maistre du vaisseau le vouloit faire mourir, de manière que s'il remuoit une corde il croyoit que c'estoit pour le pendre, & s'enfuyoit se cacher au fond du Navire, s'il alloit à luy il pensoit que c'estoit pour le jetter dans la mer & se prenoit à crier, & par ces continuelles inquiétudes d'esprit il se mit si bas & s'afoiblit de telle forte qu'il fut contraint d'en garder le lict, & chercher remede à sa santé, mais qui fut tout extraordinaire, car s'imaginant que mangeant beaucoup & incessamment seroit le vray moyen de sa guarison, il crioit tousjours à la faim, mangeoit sans relâche, & empiroit à mesure qu'il croyait se mieux porter du corps, tandis qu'interieurement Dieu illuminoit son ame & le tiroit des tenebres pour le mettre à la grace.
Le Père Irenée qui avoit pris soin de luy, l'oyoit souvent plaindre la nuit & s'escrier en son patois François qu'il escorchoit au moins mal: Moy pourquoy point Chrestien, moy pourquoy point Baptisé, & est à noter qu'estant en France il avoit esté souvent sollicité des Huguenots d'embrasser leur pretendue Religion, ce qu'il ne voulut jamais faire, Dieu le reservant pour son Eglise & pour son Palais celeste, où les Heretiques n'ont aucune part ny ceux qui sont hors de l'Eglise, car hors icelle il n'y a point de salut.
Le Pere Irenée le voyant si perseveremment demander le S. Baptesme, creut qu'il y avoit là quelque chose de Dieu & qu'il ne devoit point negliger cette ame laquelle la divine Majesté vouloit sauver, la difficulté estoit de luy faire entendre les mysteres de nostre S. Foy, & tirer de luy la confession, d'un Dieu mort pour nous en Croix, mais il n'y avoit point là de truchement qui le pû faire, pour ce, comme j'ay dit ailleurs, qu'ils n'ont point de mots propres pour leur faire entendre nos mysteres, & si le pauvre malade sçavoit fort peu de François.
Le Pere luy fist neantmoins comprendre au mieux qu'il pu, plus par signes que par paroles, car Dieu n'oblige pas à l'impossible, aprés quoy il luy presente une Image du crucifiement de nostre Seigneur, qu'il prist avec grande reverence en ostant son bonnet, & la mist auprés de luy, & souvent luy faisoit la mesme reverence; mais ce qui estoit de merveilleux, est que jamais il ne mangeoit qu'il ne joignit premierement les mains & remuoit les levres comme faisoit mon grand Sauvage Huron, il s'armoit du signe de la S. Croix & disoit humblement ces divines paroles, Jesus ayez pitié de moy.
Et comme il se sentit diminuer de force & en des apprehensions de mourir sans avoir receu le S. Baptesme, il recommença de plus bel & avec des afections plus pressantes à prier qu'on eut à luy donner, autrement qu'il estoit perdu. Le Père Irenée luy fit dire par le Truchement qu'on apprehendoit que si nostre Seigneur luy rendoit la santé, qu'il retournast derechef vivre en son ancienne vie Sauvage & delaissast là le Christianisme, il protesta que non, & qu'il vouloit vivre & mourir en nostre saincte Religion.
Là dessus on prist asseurance du General qu'il contribueroit à sa nourriture s'il revenoit en convalessence, peur que la necessité le contraignit de retourner à son ancien poste; c'est à dire vie barbare, puis on le baptisa. Chose admirable le Pere Commissaire ne luy eust pas plustost conferé ce Sacrement aprés un acte de contrition qu'on tira de luy, qu'il rendit son ame à Dieu le Créateur comme s'il n'eust attendu que cette application pour passer de cette vie en l'autre: Ce qui me faict dire avec S. Paul, ô grandeur des merveilles de Dieu, combien vos voyes sont inscrutables, voicy un Sauvage qui sort de son pays, il tombe malade, il est baptisé, il meurt & le voyla sauvé plus heureusement que beaucoup de Chrestiens qui vivent & meurent en infidels.
Le corps ayant esté ensevely & exposé honnestement sur le tillac, les Peres dirent L'Office & les prières accoustumées, aprés lesquelles il fut jetté dans la mer une grosse pierre attachée à son pied pour le faire couler au fond: il n'y eut qu'une seule chose en quoy on manqua, qui fut de n'avoir retenu de ses cheveux & de ses ongles, mais de ses cheveux principalement selon qu'ils ont de coustume, pour les monstrer à ses parens & à tous ceux de sa Nation, à fin de leur oster toute sinistre opinion qu'on l'eust tué ou submergé, car comme ils sont assez soupçonneux d'eux mesmes, il ne falloit que ce manquement là, pour les mettre en rumeur: (nous dirent quelques Sauvages de nos amis) on ne laissa pas neantmoins de faire des presens aux plus prochains parens du deffunct, pour leur oster tout suject de plainte, & nous mettre en asseurance de ce costé là.
Tandis qu'on estoit occupé à l'enterrement du deffunct le Navire suivoit sa routte & advança jusques à Tadoussac où ils arriverent fort heureusement, sinon qu'ils frayerent une roche entrant au port, qui les pensa perdre, dequoy eschappez, ils rendirent graces à Dieu & mouillerent l'anchre pour le repos d'une si longue navigation, pendant laquelle le P. Guillaume resta toujours sain & gaillard, & le P. Irenée au contraire presque tousjours malade & incommodé, voyla comme tous n'ont pas une mesme grace naturelle ny la force & vertu de pouvoir supporter l'air de la mer & la violence des tourmentes qui causent à la pluspart des maux de coeur fort grands, lesquels neantmoins se guerissent en abordent la terre, si plustost ils ne quittent, comme ils font, & puis reviennent, mais souvent avec de furieux vomissemens.
Le R.P. Guillaume monta à Kebec dans les premières barques & de là à nostre Convent, & le P. Irenée resta pour les dernieres afin d'assister tousjours les passagers & personnes Catholiques. Il trouva là une fort grande Croix que depuis quelque-temps nos Religieux avoient fait faire pour l'y eslever en signe de Victoire, mais les grands debats survenus entre les Navires des deux societez en empescha l'exécution jusques à l'arrivée dudit P. Irenée qui la benist solennellement & la fit eslever à l'ayde des hommes que Monsieur le General luy presta. Il y eut des Huguenots mesme qui s'y employerent d'affection, pendant que d'autres plus pervers se mocquoient. Ils édifièrent aussi une Chapelle de rameaux d'arbres, où ledit Pere dit la S. Messe au grand contentement de son ame & tous les bons Catholiques qui se trouverent là presens. Le Sieur de Caen ayant donné l'ordre necessaire à Tadoussac, partit pour Kebec avec le P. Irenée, lequel après un peu de repos, voulut se rendre miserable avec les miserables & aller hyverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue; car c'est le principal suject pourquoy on s'y abandonne, & pour cest effect, il contracta amitié avec un barbare qui luy sembloit honneste homme, lequel après quelque petit present, luy promist place & nourriture dans sa cabane avec tout son emmeublement qui consistoit simplement en deux buches de bois, l'une pour luy servir de chevet & l'autre pour luy servir de cloison & le separer aucunement des autres, qui ont accoustumé de coucher tous pesle mesle les uns parmy les autres sans separation.
Voyla donc le bon Pere logé, mais en tel lieu qu'on ne voyoit que pauvreté, le Ciel estoit sa couverture & la terre nue son lict mollet: pour toute vaisselle il n'avoit que son escuelle d'escorce & sa cueiller, & le reste estoit bien peu de chose, encor se sentoit il bien-heureux, ô mon Jesus d'avoir rencontré un si bon hoste.
Mais il arriva par malheur peu de jours aprés sa venue une maladie inopinée au frere de ce Sauvage, pour laquelle il fallut faire alte au milieu des bois par l'espace de dix ou douze jours, pendant lesquels on chercha par tout des remedes à ce mal qui ne pû estre si-tost guery, car les Medecins ny les Apoticaires n'y sont pas là des plus sçavans. Il fallut donc avoir recours à l'Oracle & voicy comment: Le bon homme fist dresser au milieu de sa cabane une espece de tour ronde avec des pieux picquez en terre redoublez en dehors avec des couvertures & des escorces de bouleaux pour la rendre noire & obscure car le diable fuit par tout la lumiere.
Cela estant faict il fit entrer dedans un Maistre Pirotois ou Magicien, pour s'informer du diable qui avoit donné ce mal à son frere, afin de l'en punir & guarir le malade par le moyen de ceste punition, car ils sont tellement superstitieux en leurs maladies, qu'ils croyent qu'elles leurs sont ordinairement données par autruy ou causées par le malin esprit, qui en effect leur en donne souvent d'imaginaires, qui se guerissent par des pareilles imaginations, & voyla ce qui met le diable en crédit.
Or le bonhomme ne faisoit pas moins des siennes pour descouvrir les auteurs de la maladie de son frere, que le Maistre Pirotois dans sa petite tour, car il faisoit des gestes & des grimasses admirables, il se demenoit, il se frappoit le visage avec une forme de tambour de basques dans lequel y avoit quelque petits cailloux ou grains de bled d'Inde, & au dessus estoient depeintes des figures de diable; il heurloit il tempestoit, & faisoit des cris espouvantables, qui eussent faict peur à des personnes peu asseurées & encores moins accoustumées à ces charivaris, & puis tout à coup l'un & l'autre faisoient des pauses & demeuroient un petit espace de temps dans un profond silence, au milieu duquel le malade interrogeoit son médecin de l'autheur de son mal, qui luy en contoit à plaisir & tousjours des bourdes qu'il sçavoit gentiment controuver en charlatan raffiné.
A la fin aprés avoir encor bien tintamarre & faict des invocations à ce demon, il fut conclud par le Pirotois que le mal avoit esté donné par un Sauvage fort esloigné de là, surquoy resolution fut prise qu'on l'envoyeroit tuer par l'un des freres du malade (car ils estoient plusieurs) afin de tirer par ceste mort, la vengeance de sa malice & la guerison du malade comme j'ay dit. Voyla comme le diable se joue de ses pauvres miserables, & comme par les pernicieux conseils, il les destruict de sorte qu'ils ne peuvent mesme multiplier ny croistre en nombre à cause de ses tueries, non plus qu'en lumière & cognoissance de leur mal-heur.
Le Pere Irenée estonné d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modérer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy vn peuple gentil) il quitta là tout & s'en retourna au Convent pour y cathechiser les François, n'ayant pû assez tost corriger les barbares qu'il faut supporter & souvent dissimuler leur façon de faire avec une grande patience & douceur d'esprit, attendant le temps propre pour recueillir le fruict de la charité, car les forteresses du diable ne se prennent pas du premier coup n'y toujours avec violence.
C'est une methode de laquelle nous usons mesme parmy les gros Chrestiens, car d'abord allez parler de Dieu à un homme grandement avare ou addonné à ses plaisirs, il vous rebutera & tournera le dos, il y faut apporter de grandes precautions, encor a on bien de la peine de gaigner quelque chose sur leur esprit en dissimulant leur deffaut. Il me souvient à ce propos d'un certain gentil homme autant avare et indevot que sa femme estoit pieuse & saincte. Il fuyoit les Religieux & sa femme les accueilloit. Il ne parloit que d'escus & sa femme que de vertus, bref les Religieux ne pouvoient avoir d'entrée chez luy qu'il ne leur tournast aussitost les talons, peur qu'on luy parla des choses de son salut, ou de faire quelque aumosne aux pauvres, qui ne voyoient que Madame.
Il arriva neantmoins que nous l'abordames un soir comme il estoit à table, de se retirer il ny avoit point d'apparence, ni nous de coucher devant la porte estant en si bonne maison, donc par ceremonie il fut contrainct de nous offrir le couvert, car il cognoissait nostre ordre. Or que croyez vous quelle fut sa première pensée, elle fut justement de nous dire qu'il eut bien desiré que les douze plus gros de ses villageois fussent convertis en or enfermez dans sa cave. Voyla un merveilleux souhait & qui sentoit bien de son avarice, & tout le reste de son entretien ne fut que de semblables discours & des guerres où il avoit vieilly; mais la conclusion en fut tres-bonne aprés nos applications & ses reflections, car il nous fit promettre un soing de le voir plus souvent & de prier Dieu pour luy, puis nous conduit luy mesme dans la chambre & nous fist faire du feu, ce qui ne luy estoit jamais arrivé, dequoy Madame joyeuse au possible rendit graces à Dieu de la conversion de son mary qu'elle, n'avoit jamais veu dans une si grande devotion.
_Des travaux de nos Religieux allans à l'Eslan, & à un second voyage que fist le Pere Irenée aux Sauvages où ils observerent quelque ceremonies pour avoir bon vent._
CHAPITRE IX
Le Pere Joseph voyant le P. Irenée plustost de retour qu'il n'esperoit, prist luy mesme sa place & s'en alla passer le reste de l'Hyver avec les Montagnais, afin de gaigner tousjours temps & disposer aucunement ce peuple de grossier au bien qu'on desisoit d'eux. Or il ne fut pas long-temps que les Sauvages prirent plusieurs Eslans, desquels ils en dedierent un pour nos pauvres Religieux de Kebec, qu'ils envoyerent advertir par un de leurs hommes pour le venir querir à dix ou douze lieuës de Kebec.
Le P. Irenée y voulut aller avec nostre bon frere Charles, & quelques François que leur presta le sieur de Champlain. Il faisoit pour lors un fort grand froid, le temps fort serain & la terre par tout couverte de cinq ou six pieds de neiges, c'est ce qui les contraignit aprés avoir faict provision d'un peu de galettes pour vivre en chemin, de s'accommoder chacun d'une paire de raquettes attachées sous leurs pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & avec cela ils se mirent à la suitte de leur Sauvage qu'ils ne perdoient point de veue, à cause qu'il n'y a aucun sentier ny chemin en tout le pais.
Mais comme il alloit un peu trop viste pour de pauvres Religieux & n'avoit pas la discretion de considerer que nos habits nous sont fort incommodes à marcher pendant les vents & le mauvais temps; le Pere ordonna qu'il iroit le dernier & le plus mauvais marcheur le premier, & avec cest ordre ils allèrent plus commodement & allegrement.
En tout le chemin ils ne trouverent ny maison ny taverne pour se chauffer, & pour leur nourriture il fallut se contenter d'un peu de leurs galettes, car il la falloit menager, pour qu'il en restat jusques à la fin du voyage. La réception que leur firent les Sauvages estoit plus accompagnée de complimens que de bonnes viandes, car estant jour de jeusne, il leur fallut aller coucher sans soupper pour n'y avoir ny poisson ny castor pour les regaler, la chair d'Eslan dont ils avoient à foison n'estant pas pour pareil jour.
Le matin venu rien ne les empêcha de s'esveiller que le travail du chemin qui les avoit un peu assoupy & appesanty. Aprés qu'ils eurent prié Dieu, les Sauvages leur donnèrent à chacun un morceau de la beste qu'ils accommoderent à part, chacun dans un morceau de la peau & des vieilles couvertures qu'ils avoient apportées, puis ayans proprement liez leur pacquets, chacun traisna le sien avec une corde par dessus les neiges, qui est une bonne invention, car de les porter sur le dos il eut esté bien difficille & quasi impossible.
Si le temps n'eust point changé ils n'eussent eu que demy mal, mais quatre ou cinq heures aprés qu'ils furent partis, il s'esleva un si grand vent avec des pluyes si fascheuses, qu'elles leur gasterent tout le chemin; puis la nuict survenant il leur fallut loger emmy les bois dans un trou qu'ils firent au fond des neiges, où ils avoient l'eau qui les incommodoit autant que la pluye qui faisoit fondre la neige pour leur repas ils eussent bien pu cuire de la viande, mais ils n'avoient ny pain, ny sel, & mouroient de froid; de maniere qu'ils passerent la nuict fort esveillez, & dans un extreme soucy comment ils passeroient le lendemain la riviere qui commençoit à lascher & les neiges à se fondre, ce qui rendoit le chemin presque insupportable à gens chargez, & si mal accommodez.
Ils n'eurent pas à peine passé ceste riviere qui conduit au Saut de Montmorency & le bois en suitte, que le temps se changeant, ils furent accueillis d'un froid si extreme accompagné d'un vent impetueux qui roulloit la neige par monceaux, qu'ils en penserent estre au mourir. La peine leur en estoit double, car avec leurs raquettes ils ne pouvoient marcher sur les glaces du grand fleuve, & sans icelles ils ne pouvoient passer les grands monceaux de neiges qui leur bouchoient le passage de manière qu'ils se trouvoient fort empeschez.
Le bon frere Charles qui sembloit le plus robuste, fut neantmoins le premier abbatu, car il demeura comme immobile presque sans sentiment, dequoy s'appercevant le Pere Irenée, tout mal qu'il estoit courut à luy pour le consoler & l'exhorter de prendre courage, non toutesfois si efficacement que l'Ange le bon Helie accablé de lassitude sous un genievre, lorsqu'il fuyoit la persecution de Jesabelle, & ayant trouvé un petit morceau de pain dans sa pochette, gellé & dur comme pierre, il en escrasa un petit entre deux cailloux qu'il luy fist avaller pour luy faire revenir le coeur, & en effect cela luy profita.
Apres quoy ils en trouverent un autre couché de son long sur la neige, lequel ils remirent sus pieds au mieux mal qu'ils purent, non sans beaucoup de peine: car en fin ne pouvant quasi se soutenir, ils furent contraints de trainer son pacquet & prendre part dans son travail, tellement que les malades aydoient aux infirmes, & ceux qui estoient bien empeschez à traîner leur fardeau, portoient encore celuy des autres, & ne falloit point marchander, ains tousjours peiner, afin qu'en agissant du corps, le froid & le vent ne les fist geler tout debouts.
Mais, ô bonté divine, qui n'abandonnés jamais les vostres jusques au dernier point, alors qu'ils pensoient estre perdus vous les secourustes par le moyen du bon Pere Paul Huet comme je diray presentement. Ce bon Religieux ayant dit les Vespres à la Chapelle de Kebec, comme nous avions accoustumé toutes les Festes & Dimanches, monta sur la montagne prochaine pour voir s'il descouvriroit nos voyageurs comme il fist de fort loing. Les ayans apperceus comme un autre Abraham qui se tenoit sur les chemins pour accueillir les pelerins, il accourut promptement au Convent prendre un peu d'eau de vie avec un peu de vin que l'on garde exprés pour semblables necessités, qu'il leur porta en grand haste, & à mesure qu'il en rencontroit quelqu'un, il luy donnoit un peu de ses rafraischissemens & le consoloit au mieux qu'il luy estoit possible jusques au Pere Irenée, qui estoit des derniers, auquel ayant donné un peu de vin, comme revenu d'une extase, les larmes luy en tombèrent des yeux à grosses gouttes, ou d'ayse, ou d'estonnement, car comme il m'a dit luy mesme, ce petit doigt de vin tres-rare dans le pays, fist comme un miracle en luy, le changeant tout en un autre homme, & de plus le bon Pere Paul se chargea de son pacquet jusques au Convent, où ils arriverent sur le soir fort heureusement, à leurs maux passez prés.
Il est très-véritable que Dieu faict des graces particulières à ceux qui vont entre les infidelles qu'il ne faict pas à ceux qui demeurent en leur maison, & sans icelles il ne seroit pas possible d'y subsister, ny de pouvoir resister long-temps à tant de travaux & d'austeritez, que de pauvres pieds nuds, pauvres Evangeliques, & pauvres en tous les biens & commoditez de la terre, sont contraints d'y souffrir journellement. Je confesse que je ne pourrois pas vivre ici un mois sans tomber malade, comme j'ay vescu parmy les Hurons un an entier en pleine santé, & que s'il y avoit des Religieux par deça qui vescussent de la sorte, tout le monde les auroit en admiration, mais il n'y en a point qui en approchent.
Le Pere Irenée projetta un autre voyage le long du grand fleuve vers les contrées de Tadoussac, pour y sonder le coeur des peuples qui l'habitent, & voir s'il y pourroit faire quelque chose pour leur salut, autre que celuy de son voyage precedent, mais qui ne luy reussit guère mieux à son extreme regret. Il se mist donc sous la conduite de son Sauvage ordinaire, lequel avec tout plein d'autres y devoient descendre dans deux chalouppes de compagnies. Les sieurs de Champlain & du Pont Gravé leur firent à tous present de quelques galettes afin qu'ils prissent un soin, particulier dudit Pere, & en donnerent encor d'autres pour luy particulièrement, lesquels ils mesnagerent comme les Hurons firent de mon biscuit, car sitost quelles furent en leur possession, ils se mirent après, & le jour & la nuict, & ne cesserent point que tout ne fut dissipé & mangé jusques aux miettes.
De remède à cela il n'y en a point, il faut laisser manger son bien, & ne dire mot pour ce qu'autrement ils vous appelleroient Oustey, avare & chiche, il vous est neantmoins permis de faire comme eux, & user de vos biens avec eux, mais tous ne peuvent vivre comme les bestes, qui mangent le jour & la nuict pendant qu'elles ont dequoy, & par ainsi il faut laisser passer la feste sans en estre, encor qu'elle soie à vos despens.
Prevoyant ce mauvais mesnage j'avois serré un peu de biscuit dans un petit sac que je tenois, caché soubs mon manteau pour me servir dans la necessité, mais il fut bientost descouvert & mangé sur le champ, & par ainsi nous demeurasmes à deux de jeu, aussi bien pourveus l'un comme l'autre, d'un rien du tout, sinon du maïs qu'ils avoient cachez par les champs en descendans; & voilà comme ils seroient bons frères Mineurs s'ils estoient bons Chrestiens, car ils ont bien peu de soin du lendemain, s'appuyans sur la divine Providence, qui nourrit les oyseaux du Ciel.
Il y a une chose à remarquer en eux, que lors qu'ils ont peur, ou songent à quelque malice, ou bien qu'ils prevoyent quelque danger ou péril, c'est alors qu'ils chantent principalement, tellement que l'on peut prendre à mauvaise augure quand les Sauvages chantent seuls par les bois, ou à la campagne, sinon que ce soit pour un simple divertissement d'esprit, comme ils font quelquefois.
Au premier giste que ce bon Pere fist avec ses Sauvages, il leur fallut entrer dans les fanges jusques à my-jambes, pour ce que leurs chalouppes ne peurent aborder la terre ferme, qui estoit bien avant dans les marests, & puis le mauvais temps, le froid, & les pluyes en rendoient le lieu quasi inaccessible. Le bon naturel du Sauvage du Pere fut remarquable, en ce qu'ayant une espece de bas de peau d'Eslan aux jambes, il les vouloit deschausser pour luy faire prendre, & le deffendre aucunement du froid qu'il luy voyoit souffrir, mais il l'en remercia bien humblement, aymant mieux qu'il s'en servit luy-mesme, que luy qui faisoit profession d'aller pieds nuds & vivre en Apostre.
Le Sauvage le pria, donc de s'arrester là, pendant qu'il yroit dans le bois prochain, d'où il rapporta son col chargé de busches, qu'il accommoda dans les plus mauvais endroits par où le Pere devoit passer pour gaigner la terre ferme, & arriver au lieu où l'on devoit cabaner. Voyez un peu je vous prie le bon naturel de ce Sauvage, & combien nous serons blasmables devant Dieu de nostre peu de charité.
Estoit-ce pas encore une action bien louable au fils du Capitaine la Foriere, lequel voyant le pauvre Pere Joseph le Caron fatigué du mauvais chemin & presque transi de froid, le pria de tenir le devant afin de marcher plus à l'ayse, & trouvant des lieux propres, il luy allumoit du feu pour le reschauffer, & luy rendoit tout le service possible à un pauvre Sauvage: je ne sçay ce que vous en penserez, mais j'ay receu tant de secours d'aucuns, que je ferois plus volontiers le tour du monde avec eux, qu'avec beaucoup de Chrestiens & d'Ecclesiastiques mesmes.