Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 56
MONSIEUR, nous ne doutons point des commissions qu'avez obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font tousjours esleclion des braves & genereux courages, au nombre desquels il a esleu vostre personne, pour s'aquiter de la charge en laquelle il vous a commise pour executer ses commandemens, nous faisant cette faveur que de nous les particulariser entre autre celle de la prise de Norot & du sieur de la Tour qui apportait nos commoditez, la verité est que plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de se maintenir avec la médiocrité quand l'ordre y est maintenu. C'est pourquoy ayant encore des grands bleds d'Inde, poix, febves, sans ce que le païs fournist, dont les soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avoient les meilleures farines du monde, & sçachant très bien que rendre un fort & habitation en l'estat que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy, que nous ne fussions reprehensibles, & meriter un chastiment rigoureux devant Dieu & les hommes, la mort combattans nous sera honorable, c'est pourquoy que je sçay que vous estimerez plus nostre courage en attendant de pied ferme vostre personne avec vos forces, que laschement nous abandonnions une chose qui nous est si chere, sans premier voir l'essay de vos canons, approches, retranchemens, & batterie, contre une place que je m'asseure que la voyant & recognoissant vous ne la jugerez de si facile accez comme l'on vous auroit peu donner à entendre, ny des personnes lasches de courage à la maintenir, qui ont esprouvé en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si elle nous est favorable vous aurez plus de sujet en nous vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie, que si nous vous rendions possesseurs d'une chose qui nous est si recommandée par toute sorte de devoir que l'on sçauroit s'imaginer. Pour ce qui est de l'exécution du Cap de Tourmente, bruslement de bestial, c'est une petite chaumière avec quatre à cinq personnes qui estoient pour la garde d'iceluy, qui ont esté pris sans verd par le moyen des Sauvages, ce sont bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n'y avoit rien à faire pour vous, que nous attendons d'heure à autre pour vous recevoir, & empescher si nous pouvons, les prétentions qu'avez eu sur ces lieux hors desquels je demeureray Monsieur, &, plus bas, vostre affectionné serviteur Champlain, & dessus, à Monsieur, Monsieur le General Quer, des vaisseaux Anglois.
La responce ayant esté donnée aux Basques, ils s'en retournèrent dés le lendemain matin comme j'ay dit, & navigerent pour Tadoussac où estans arrivez ils la presenterent au General Quer, lequel aprés s'estre informé en particulier de leur negociation, il fit assembler tous ceux de ses vaisseaux, & notamment les Chefs ausquels il leut la lettre que nous leur laisserons consulter à loisir pour rapporter icy quelque petite particularité necessaire au sujet, car comme dit le sieur de Champlain, ils furent trompez par la divine permision en ce qu'ils crurent l'habitation mieux garnie qu'elle n'estoit, où pour tout vivre chaque homme estoit réduit à sept onces de poix par jour.
_Resolution de deux de nos Peres de vivre parmy les Barbares, les peines qu'ils y endurerent & la pieté d'un Montagnais converty._
CHAPITRE VII.
Dans les disgraces plustost que parmy les prosperitez on recognoist le vray amy du coeur, d'avec celuy qui ne l'est que par interest. Les Sauvages Montagnais desireux de nouveautez, ayans sçeu la venue des Anglois à Tadoussac & la prise du Cap de Tourmente sur les François nous venoient tous les jours donner de fausses alarmes à Kebec, dont les uns tesmoignoient assez ouvertement un desir de changement & d'en voir chasser les François sous esperance de mieux que leur promettoient les Anglois.
D'autres tout au contraire en eussent esté marris, comme de voir blesser la prunelle de leurs yeux, particulièrement nostre Napagabiscou, qui plein de ferveur comme l'Eunuque de Candax Royne d'Ethiopie, ne cherchoit que l'occasion de rendre service à ses bien-facteurs, & de faire voir que ce n'estoit pas en vain qu'on l'avoit fait Chrestien, mais par inspiration du Ciel, s'adressa au Pere Joseph & luy dit; Pere Joseph, à ce que j'ay pû apprendre les Anglois brusleront l'habitation, (ce qu'il disoit pour leur avoir veu brusler le Cap de Tourmente) & vous feront tous prisonniers, ce qui me seroit le plus sensible desplaisir qui me sçauroit jamais arriver. Parquoy je te supplie que tu aye soin de toy & de tes freres, & que tu me donne Frere Gervais, afin que je l'emmeine avec toy au païs des Algoumequins, ce sera un bien pour vous & pour moy, car outre que vous ne tomberez pas entre les mains des Anglois vous vous perfectionnerez en nostre langue, me confirmerez en la foy & enseignerez les autres qui ne sont pas encores instruicts comme moy, & si tu veux me donner encor un autre de tes freres fais le venir promptement, car j'en nouriray bien jusques à trois. Si je souffre de la faim ils en souffriront & si j'ay de quoy manger ils en auront, & par ainsi ils n'auront pas pis que moy, si mieux ils ne peuvent avoir.
Le P. Joseph demanda au F. Gervais s'il vouloit bien s'exposer à ce danger & se resoudre de vivre & mourir parmy ses pauvres gens, veu le péril eminent d'estre pris par les Anglois qu'on attendoit de jour en jour à Kebec, mais le bon Religieux qui sçavoit l'importance de l'affaire, & que ce sont choses que l'on doit meurement considerer avant de les entreprendre, demanda temps de respondre & adviser à ce qu'il auroit à faire, puis se resolut à la fin de se rendre miserable parmy les miserables pour l'amour d'un Dieu qui s'estoit fait pauvre pour l'amour de nous, avec cette esperance de profiter aux Sauvages & à luy mesme en cet employ, & que tost ou tard, le païs seroit rendu aux François, comme il est arrivé.
Cette resolution resjouit extremement le Pere Joseph & en loua Dieu, & de ce pas s'en alla trouver les sieurs de Champlain & du Pont ausquels il fist ouverture de leur bon dessein, & comme ils avoient resolu de s'en aller parmy ces pauvres Barbares, travailler à leur conversion, & pour y maintenir l'autorité des François attendant l'esloignement des Anglois qu'on esperoit en bref à cause du secours qui approchoit, mais qui ne reussit pas.
Messieurs les Chefs ayans ouy & consideré les raisons de ce bon Pere, & que sans apprehension ny de la mort, ny de la faim, il vouloit s'exposer dans des hasards autant perilleux que dangereux, louerent son zèle, approuverent sa resolution & le prierent de partir au plustost, crainte qu'estant surpris par les ennemis, ils ne vinssent à perdre une si belle occasion, & l'offre de ce Sauvage nouvellement converty.
Ils se disposerent pour ce voyage & ayans laissé Frere Charles & les autres Religieux avec les RR. PP. Jesuites & imploré le secours de leurs sainctes prieres, ils partirent le 19e jour de Juillet 1628, par un tres-mauvais temps, de maniere qu'encor bien qu'ils eussent le vent de Nordest, & leur chemin au Surouest, ils ne purent faire se jour là que huict ou neuf lieuës à raison d'une disgrace qui leur pensa arriver, car allans à pleine voille par le milieu de la riviere ayans vent & marée, lss flots donnoient si rudement contre leur canot & dedans le vaisseau mesme, qu'ils penserent submerger, & furent contraints de tirer du costé de la terre & jetter de leurs hardes dans la riviere, pour soulager ce petit batteau d'escorce.
Mais comme les furies de la riviere alloient croissans, pensans renger la terre ils furent jettez du vent & des flots sur un rocher, où ils eurent plus de peur que de peine, jusques à un autre rencontre qui blessa en deux ou trois endroits l'un de leurs canots, en rompit un autre & précipita tous les Sauvages dedans l'eau, qui se sauverent à la nage. Il y avoit encore environ vingt lieues de là jusques aux trois rivieres, que ces pauvres submergez furent contraints de faire à pied avec des peines infinies, à cause de certains petites rivieres qu'il faut traverser en chemin.
Avant d'arriver ils raccommodèrent les deux canots blessez au milieu d'une prairie vers le lieu appelle de saincte Croix où des-ja estoient arrivez deux canots du païs, qui tous quatre restèrent le reste du jour & de la nuict couchez à l'enseigne de la Lune en mesme hostellerie. L'appetit leur devoit estre fort aiguisé, car ils n'avoient mangé de tout le jour fors un peu de sagamité à cinq heures du matin, & puis adjoustez y les fatigues nompareilles de la riviere irritée par les vents, & vous trouverez qu'ils eussent bien merité quelque autre de plus excellent qu'un peu de sagamité de six ou sept morceaux de galettes qu'on leur donna avec quelque poix rostis pour tuer leur plus grand appetit. Il est vray que j'ay aucunefois experimenté une faim si furieuse sur le chemin des Hurons, que je me fusse volontiers jetté à en broutter les herbes & les racines, si je n'en eusse appréhendé le poison de quelqu'unes, c'est ce qui me faisoit courir les bois & les lieux escartez pour y chercher des petits fruits que la nature y produit, mais qui sont aussi tost enlevez par les enfans des Barbares.
Environ la mi-nuict la marée fut grande & tellement dilatée, qu'elle s'estendit par tout où ils estoient couchez & les obligea de se remettre sur les eaues, où ils furent encores tellement tourmentez & agitez des vents & des pluyes continuelles, qui leur donnoient de tous costez qu'ils ne sçavoient comment se pouvoir conduire avec les seuls flambeaux d'esorces qu'il avoient pour toute clarté & leur faisoient souvent eclipse.
Le premier canot qui faisoit l'avant garde, donna si rudement contre un rocher qu'il y pensa couler à fond sans que la diligence des Sauvages le pû empêcher d'estre blessé, ce que voyans & qu'ils ne pouvoient en façon de monde se gouverner, ils descendirent 4 filles à terre pour chercher lieu de se cabaner, (car c'est un de leur soin avec les femmes,) mais elles ne rencontrerent par tout que des eaues & des fanges, où elles enfoncerent en quelque endroit jusques à la ceinture dont l'une s'y pensa noyer, car l'obscurité de la nuict estoit si grande qu'ainsi embarassées elles ne purent retourner à leurs canots & fallut promptement battre le fuzil & allumer des flambeaux pour les aller retirer, aprés quoy on chercha place pour y passer le reste de la nuict, mais ô mon Dieu qu'elle nuict où le repos estoit un martyre.
Environ les six heures du matin arriverent à eux quatre canots, qui alloient à Kebec querir des vivres, ils advouerent avoir soufferts les mesmes disgraces de nos hommes, un canot perdu & des peines au delà de leur pensée, qui les avoient reduits jusques à l'extrémité, mais comme j'ay peu quelquefois pratiquer estre nos Hurons, aprés estre sortis de quelque malheureux passage, où à la fin de quelque tournée laborieuse, ils firent festin & chanterent par ensembles, puis se separerent & allerent chacun leur chemin, conduis d'un vent que Dieu leur donna fort favorable, lequel les rendit en peu d'heures jusques aux trois rivieres, où estoit pozé un camp de Montagnais & d'Algoumequins, qui les receurent avec une joye & applaudissement d'un peuple affectionné envers nos pauvres Religieux, ils estoient là attendans la maturité de leurs bleds & citrouilles des ja assez advancez, pour la saison.
Ces bons Peres avec leurs hostes se cabanerent là avec eux, où à peine eurent ils passé huict jours de temps, qu'il leur arriva nouvelle de l'esloignement des Anglois, avec lettres des Chefs de Kebec, par lesquelles ils les supplioient de retourner à leur Convent, puis que les plus grands dangers sembloient estre passez, neantmoins qui furent bien déplorables quelques temps aprés, & la ruyne de tout le païs.
La nouvelle n'en fut que tres-bonne, mais ce qui en augmenta la joye fut l'arrivée de 20 canots Hurons, dans l'un desquels estoit le V. P. Joseph de la Roche, haslé, maigre & deffait comme un homme à qui la necessité avoit enjoint forces jeusnes, & le Soleil du hasle, car c'est le teint & le maigre que l'on prend d'ordinaire, en si austere voyage où l'on ne jouyt d'aucun contentement que celuy de la bonne conscience.
Tous les bons Pères s'entrecaresserent à l'envie & se regalerent plustost de discours spirituels que de bonne chère, après avoir rendus leurs actions de graces à Dieu, car avant toutes choses c'est à ceste première cause qu'il faut rendre ses voeux.
Aprés le repas ils adviserent par entr'eux s'ils devroient retourner tous trois à Kebec, ou non, d'autant que les Sauvages ayans appris que l'on les mandoit de Kebec, en avoient tessmoigné du mescontemement, particulierement le nouveau Chrestien & les anciens & vieillards, qui après leur conseil s'offrirent de les nourrir tous trois, & de prendre soin d'eux comme de leurs propres enfans.
Le P. Joseph superieur, les remercia de leur bonne volonté, & les asseura de la tesmoigner par tout envers les François, qui ne s'en rendroient jamais ingrats, ny luy partculierement, mais qu'au reste il avoit à les supplier de vouloir agréer leur retour à Kebec, puisque les Capitaines le desiroient & qu'il ne pouvoit les refuser. A tout le moins laissé nous le Frere Gervais, repliquerent les Barbares, afin que ne demeurions pas sans instruction, ce que le P. Joseph leur accorda, dequoy ils furent fort contans & l'en remercièrent.
Mais comme ils estoient encores empechez à separer leurs hardes & disposer de leurs paquets pour s'en aller les deux PP. Joseph à l'habitation & le F. Gervais aux Algoumequins, ils receurent derechef un nouveau mandement de s'en retourner tous à Kebec, le plus promptement que faire se pourroit, ce fut icy où le pauvre baptizé monstra ses sentimens, car les voyans tous trois resolus de s'en aller à Kebec, puis que les Chefs le desiroient, il protesta en pleurant qu'il ne descendroit d'un an aux François, deut il mourir de faim l'Hyver, non pas mesme à la pesche de l'anguille, qui se fait tous les ans à la riviere S. Charles, depuis la my-Aoust, jusques à la my-Octobre, beaucoup en disoient de mesme & ne se pouvoient consoler pour n'avoir de consolateur, car en fin ils se sentoient trop heureux d'avoir de nos Religieux avec eux.
Je ne sçay si je dois blasmer ces Peres ou non, en cette action, car ils pouvoient avoir des sujet preiguans, mais il est vray que j'eusse bien esperé de mes excuses à Kebec, & n'eusse pû esconduire ces pauvres gens en une prière si salutaire & raisonnable, puis que toute leur intention n'estoit que pour leur propre salut & edifications; Helas! qu'eusent ils pû esperer davantage d'eux, estans pauvres & desnuez de tous les biens de la terre, & sujets à vivre des aumosne d'autruy, sinon leurs instructions & l'effect de leurs prieres, c'est ce qui le faisoit affliger & tenir bon dans la resolution que nostre Sauvage prist les pensans gagner, de ne descendre à Kebec que l'Hyver ne fut passé, comme il fist & alla huyverner avec les Algoumequins.
Neantmoins au mois de Mars ensuivant il revint en nostre Convent, non les mains vuides & privé de bons sentimens, mais chargé de deux testes d'eslans qu'il donna à nos Religieux disans, prenez pour vous monstrer que je ne vous ay point mis en oubly, & que m'ayans quitté, pour obeir aux Capitaines François, je n'ay point perdu la bonne affection que j'ay tousjours eue pour vous. Tous les jours je regrettois vostre absence & m'estimois miserable de me voir si esloigné de vous, car n'ayans pas de memoire assez, pour retenir les choses que m'aviez enseignées, je craignois de mourir en peché & d'aller point en Paradis pour ne les avoir retenues & entièrement observées.
_De la subtilité d'un Sauvage pour tromper les Anglois, & de la necessité qu'on souffrit à Kebec, auquel temps on nous donna deux petits Montagnais à instruire._
CHAPITRE VIII,
J'ay dit au quatriesme livre de ce volume, chapitre premier, que Pierre Anthoine Patetchounon Canadien, fut renvoyé par nos Religieux de Kebec entre ses pareils, pout reprendre les idées de sa langue qu'il avoit comme oubliées en France. Mais s'estant par cas fortuit rencontré à Tadoussac à l'arrivée des Anglois qu'il pensoit estre François, il fut à leur bord les saluer, mais ayant esté recognu par quelqu'uns qui s'estoient donné aux Anglois, specialement le Capitaine Michel, il en donnèrent advis à leur Admiral, qui le retint pour leur servir de Truchement & faire descendre les Nations à la traicte, qu'ils vouloient là establir par le moyen de quelques presens.
L'Admiral commanda donc qu'on ne le laissat point aller, & qu'on luy fit caresse pour ne le point effaroucher, puis l'ayant fait venir à son bord & en particulier dans sa chambre luy parla François, mais le Sauvage feignit ne l'entendre point, il luy parla latin, il en fit de mesme. Mais le Capitaine Michel arrivant là dessus; le contraignit de respondre en l'une, ou l'autre des deux langues, luy disant qu'il le cognoissoit tres-bien, & sçavoit sa capacité, pour l'avoir veu en France, & sceu qu'il y avoit estudié, & esté faict Chrestien.
Le garçon s voyant descouvert, & qu'on luy refusoit la sortie du Navire, & à ses Freres, s'advisa d'un autre expédient fort favorable qui le mit en liberté, & luy donna dequoy vivre. Or ça, dit il au Capitaine Michel, que desirez vous de moy, j'ay toutes les envies du monde de vous servir, & de laisser là les François, car Monsieur l'Admiral est un tres-brave homme qui m'a obligé jusques à ce pojnt, de faire tout ce que vous voudrez pour l'amour de luy, mais j'ay pensé aussi qu'estant homme d'honneur, comme vous estes, vous me ferez aussi la faveur de ne me point manifester aux François, particulierement aux Pères Recollects, à qui j'ay l'obligation du sainct Baptesme, & de ce que je sçay, car ils ne seroient pas contents de ma revolte, & ne feroient plus estat de moy. Voyez un peu l'esprit du garçon, comment il sçait bien accommoder son fait.
Ce n'est pas tout il demande qu'on luy laisse conduire l'affaire, & monter aux trois rivieres dans une chalouppe luy cinquiesme, sçavoir ses deux frères, & deux autres Sauvages de ses amis, ce qui luy fut accordé avec un baril de galettes, un baril de biscuit, un autre de poix, un baril d'eau de vie, & un de vin, avec une couverture, & quelques autres petites hardes qu'on luy donna, à condition qu'il leur seroit fidelle, ce qu'il promit, & tout ce qu'on voulut, & n'en fit rien, car au lieu d'aller aux trois rivieres, ils tirèrent droit à l'Isle rouge qui est devant. Tadoussac, & puis passerent de l'autre coste de la riviere, où ils firent bonne chère, & se moquerent de nos Anglois.
Les Anglois estoient cependant tousjours aux escoutes, attendant de jour à autre le retour de leurs messagers, & de quantité de Sauvages qu'ils avoient promis de leur amener chargez de pelleteries, & ne voyoient rien venir, mais ils furent bien estonnez qu'aprés avoir long temps attendu on leur vint donner advis qu'ils s'estoient mocquez d'eux, & fait bonne chere à leur despens au delà de l'Isle rouge, ce qui mit les Anglois tellement en cholere qu'ils jurerent par leur Dieu de ne pardonner jamais à Pierre Anthoine, & de le pendre s'ils le pouvoient attraper, mais ils ne tenoient rien, car les Sauvages sont plus difficiles à prendre que des lievres quand ils tiennent les bois.
Et comme ils estoient encores tout eschauffez dans leurs choleres, arriva la barque qu'ils avoient despechée au Cap de tourmente laquelle leur ayant rendu compte du ravage qu'ils y avoient faicts, & donné à leur Admiral, la responce du sieur de Champlain, prindrent resolution de retourner vers Gaspé, pour combatre la flotte François qu'ils esperoient trouver en chemin, comme ils firent.
Le 18e jour de Juillet, le sieur de Rocmont Admiral des François, ayant eu le vent de l'approche des Anglois, prit les brunes pour eviter le combat, auquel neantmoins il fut engagé parla diligence des ennemis, qui le vainquirent, & rendirent prisonnier, comme je diray plus amplement au Chapitre suivant.
Mais auparavant de faire rencontre des ennemis, il despecha une chalouppe avec dix ou douze de ses hommes, pour donner advis à Kebec de son approche, avec commandement au commis Desdames de luy faire sçavoir au plustost l'estat de la maison, ce qu'il ne pû effecturer si tost, car arrivant à Tadoussac, d'où les Anglois estoient partis, il apprit des Sauvages là restez, la prise du Cap de tourmente, dequoy il fut extremement affligé, & d'ailleurs il fut acertené du combat qui se devoit donner entre les deux flottes, qui l'obligea d'en attendre l'issue, & despescher promptement un canot avec trois de ses hommes au sieur de Champlain, pour l'informer de tout ce qui se passoit, & sçavoir si au vray les Anglois l'avoient mal traité comme le bruit en couroit.
Le canot arrivé le sieur de Champlain amplement informé des choses qui le metoient en peine, le renvoya dés le lendemain matin avec ses despeches, qui ne furent pas loing, car peu de jours aprés arriva la chalouppe à Kebec avec Desdames, & dix de ses compagnons qui crioient à la faim, pour avoir (disoienr-ils) sejournez unze jours à Tadoussac & mangé tous leurs vituailles, attendans l'issue du combat qu'ils n'avoient pu apprendre, ce qui leur estoit de fort mauvais augure. Ils furent neantmoins receus selon la puissance & necessité du lieu, qui manquoit desja de pain, de vin, de sel, de beure, & de toute esperance d'en pouvoir avoir d'un an entier, la flotte ne paroissant point.
Cette misere les fit resoudre de vivre doresnavant en paix, les uns avec les autres de ce peu qu'ils avoient, sans se porter d'impatience, où elle estoit plus necessaire que jamais, une chose leur fut fort favorable, une quantité de Hurons descendirent ce mesme temps à la traite, lesquels emmenerent bon nombre de leurs hommes moins utiles, qui fut autant de soulagement pour le pays, car sans compter les unze venus de nouveau, ils estoient prés de quatre-vingts bouches à l'habitation.
Le sieur de Champlain voyant son monde diminué à la faveur de Hurons, pensa au salut du reste, ausquels il ordonna pour chacun cinq petites escuellées de poix ou febves par sepmaine, sans pain ou viande, car il ne s'en parloit plus, & de ces poix ou febves ils en faisoient une espece de menestre ou bouillie, composée en partie de certaines herbes & racines qu'ils alloient chercher par les bois.
Nos Religieux en devoient avoir leur part comme les autres, mais à raison de la grand souffrance & necessité qu'ils voyoienr en plusieurs, ils la cederent facilement, & se contenterent d'un peu de bled d'Inde qu'ils avoient amassé de leur desert, duquel ils nourrirent encor un ouvrier, & trois petits enfans, sçavoir un François, & deux Sauvages, sans les charitez & aumosnes qu'ils faisoient aux plus necessiteux, aymans mieux souffrir disette des choses, que de manquer à aucun de ce qui estoit en leur puissance, mais avec un tel excez, que s'ils n'eussent esté eux-mesmes secourus par la Dame Hébert, de deux barils de poix, ils se rendoient tout à faict miserables, & pour mourir de faim, car outre que les racines & les choux de leur jardin avoient esté également distribuez par les chambres, le grain leur avoit manqué, & n'avoient plus que fort peu de febves, de racines, & de glans, dequoy ils se nourissoient principalement, sinon qu'au mois d'Octobre suivant les Sauvages leur firent presents de quelques pacquets d'anguilles qui les remirent sus pieds, & voicy comment.