Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 47
La chasse du castor se faict ordinairement en hyver, pour ce principallement qu'il se tient dans sa cabane, & que son poil tient en cette saison là & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans prendre le castor, ils occupent premierement tous les passages par où il se peut eschaper, puis percent la glace du lac gelé, l'endroit de la cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou attendant sa venue, tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur icelle pour l'estonner & faire retourner à son giste; lors il faut estre habile pour le prendre au colet, car si on le happe par quelque endroit où il puisse mordre, il fera une mauvaise blessure comme j'ay dit. Ils le prennent aussi à la rets & sous la glace par cest autre invention, on fend la glace en long, proche de la cabane du castor, on met par la fente un rets & du bois qui sert d'amorce, ce pauvre animal venant chercher à manger s'enlace dans ces filets faicts de bonne & forte ficelle double, & encor ne faut il pas tarder à les tirer, car ils seroient bien-tost en pièces; estant sorty de l'eau pat l'ouverture faite en la glace, ils l'assomment avec un gros baston.
Au Printemps le castor se prend à l'attrappe amorcée du bois dont il mange, les Sauvages sont très-bien entendus en ces attrappes, & nous en monstrerent de plusieurs sortes au païs des Hurons, pour diverses sortes d'animaux, dont j'admirois les inventions que nous n'avons pas icy, de l'une desquelles le P. Joseph se servit pour attraper deux renars qui glapissoient toutes les matinées & au soir és environs de nostre cabane, d'où ils ne pouvoient avoir rien à manger. Quelquefois les chiens rencontrant la castor hors la cabane d'où il sort souvent pour paitre ou pour s'aprovisionner, le poursuivent & le prennent aisement, car il ne peut courir viste & n'a de deffence que de sa dent.
Il y en a quelqu'uns, qui disent que si l'on prend du castor trempé en eau, & qu'on le respande sur la mer, c'est un remede asseuré pour faire fuyr la troupe des baleines, & les faire enfoncer dans la mer, combien qu'elles rugissent horriblement, & que cela s'observe en Laponie & Norvegie mais comme je n'en ay point veu l'experience je ne le veux asseurer ny maintenir une chose que je tiens fort douteuse.
Ils ont aussi des rats musqués qu'ils appellent ondathra, qui ne sont de nostre Europe, ny de ceux d'Egypte, desquels on dit comme des musquez qu'ils se servent des deux pieds de devant comme de mains, & marchent debouts des deux pieds de derriere comme les singes. Le rat d'inde est aussi differant de tous ceux là, duquel je diray un petit mot.
On l'appelle rat musqué, pour ce qu'en effet une partie de son corps prise au Printemps sent le musc, en autre temps elle n'a point d'odeur. Les Sauvages en mangent la chair qu'ils font rostir dedans le feu, & conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil noir, court & doux, presque comme celuy d'une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent comme les escurieux avec leurs deux pattes de devant, ils paissent l'herbe sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs & rivieres Il y a plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours pendant qu'ils sont jeunes: car quand ils sont à leur entiere & parfaicte grandeur qui approche celle d'un jeune levraut, ils ont une longue queue de guenon, qui ne les rends point aggréables. J'en avois un tres-joly, grand comme un escurieux suisse, que j'apportois de la petite Nation à Kebec, je le nourrissois du blanc des joncs, & d'une certaine herbe, ressemblant au chiendent que je cueillois sur les chemins, & faisois de ce petit animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordit, aussi n'y sont ils pas sujets, il estoit si mignard qu'il vouloit toutes les nuits coucher dans l'une des manches de nostre habit, & cela fut la cause de sa mort; car ayant un jour cabané dans une sapiniere, & porté la nuit loin de moy ce petit animal pour la crainte que j'avois de l'estouffer, car nous estions couchez à platte terre sur vn costeau, fort penchant, où à peine nous pouvions nous tenir couchez sans rouller, (le mauvais temps nous ayans contraints de cabaner en lieu si incommode) cette bestiole, aprés avoir mangé ce que je luy avoit donné, me vint retrouver à mon premier sommeil, & ne pouvant trouver l'ouverture de nos manches, il se mit dans le replis de nostre habit; où je le trouvay mort le lendemain matin, & servit pour le petit dejeuner de mon aigle, qui en eut bien devoré d'autres, car comme disoient mes Sauvages, il estoit un démon qui ne pouvoit estre rassasié.
En plusieurs rivieres & estangs, il y a grande quantité de tortues, qu'ils appellent Angyahouiche, ils en mangent la chair cuite dans de l'eau, ou sous les cendres chaudes, les pattes contre-mont, ce qui me faisoit horreur & reprenois mes barbares, de cette rudesse, car j'eusse mieux aymé les tuer auparavant que de les mettre sous les braziers & les voir debattre. O mon Dieu ce n'est pas vertu en moy, mais je ne peux faire de mal à une beste innocente. Elles sortent ordinairement de l'eau quand il fait Soleil, & se tiennent arrangées, sur quelque longue pièce de bois tombée, mais, à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles s'eslancent toutes dedans l'eau comme grenouilles, & trouvay par expérience que je n'estois pas assez habile, pour les prendre & n'en sçavoit l'invention.
Il y a dans le pais des grandes couleuvres & de diverses sortes qu'ils appellent Tioointsique, desquelles ils prennent les peaux des plus longues, & en font des fronteaux de parade, qui leur pendent par derrière une bonne aulne de longueur, & plus de chacun costé, c'estoit bien n'apprehender point la salleté de ces animaux, veneneux que de les escorcher, & s'en servir à un tel usage, mais je me suis plusieurs fois estonné de voir les petits garçons se jetter l'un l'autre en se jouant de petits serpens tout envie & n'en estre point offencé, & plus encore du deffunct sieur Hebert habitant de Kebec, lequel trouvant des couleuvres en son chemin les jettoit dans son desert pour en nettoyer les crapaux & autres venins qui grattoient ses plantes.
Outre les grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellent kiotoutsiche, ils en ont encore d'une autre espece qu'ils appellent ouraon, quelqu'uns les appellent crapaux, bien qu'ils n'ayent aucun venin & soient de la couleur des grenouilles, mais je ne les tient point en cette qualité, quoy que je n'aye veu en tout les païs Hurons aucune espece de nos crapaux, ny ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada où j'en ay veu plusieurs avec adversion pour l'horreur naturelle que j'ay contre ces animaux, telle que quand il n'y auroit point d'autre punition du péché que d'habiter en lieux remplis de crapaux, je ne sçay comment on se pourroit jamais porter à un seul peché mortel volontairement, & cependant l'enfer est bien autre chose, car ce mal n'en est que le moindre. Je viens de dire que je n'ay point veu de ces vilaines bestes en la Province des Hurons, il ne s'ensuit pas neantmoins qu'il n'y en puisse avoir, car une personne pour exacte qu'elle soit, ne peut entièrement sçavoir ny observer tout ce qui est d'un païs, ny voir ny ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la raison pourquoy les historiens & voyageurs ne se trouvent pas tousjours d'accord en plusieurs choses.
Ces ouraons, ou gosses grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois grosses comme les communes, m'ais elles ont une voix si puissante qu'il sembleroit (à qui n'en auroit encore point veu) que ce fust d'animaux 20 fois plus gros: pour moy je confesse ingenuëment que je ne sçavois que penser au commencement, entendant de ces grosses voix le soir sur le bord des eaux à plus d'un quart de lieuë de moy, & m'imaginois que c'estoit de quelque dragon, ou bien de quelqu'autre animal gros comme un boeuf. J'ay ouy dire à nos Religieux dans le païs, qu'ils ne feroient aucune difficulté d'en manger, en guise de grenouilles mais pour moy je doute si je l'aurais voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de leur netteté.
L'on m'a souvent fait récit du poisson remora, à qui l'on attribue la vertu naturelle de pouvoir arrester les plus grands vaisseaux voguans en pleine mer, mais je n'en ay veu aucun en toute nostre traverse, y en la mer, ny dans les fleuves & rivieres de tout nostre Canada, qui me fait croire ou que c'est une fable faicte à plaisir ou qu'ils sont rares, & ne se retrouvent qu'en certaines mers: j'en ay veu seulement un de mort à Paris que je contemplay à loisir, admirant qu'en un si petit animal Dieu ait logé tant de vertu, car il n'est pas plus grand qu'un harang, a le corps fait comme un rouget avec de certaines petites scies ou rateliers faits de petites pointes comme aiguilles, qui leur prennent par mesure & en droicte ligne depuis la teste jusques à la queuë que ce soit en ses petites scies que gist sa force, je n'en sçay rien, car Dieu seul le cognoist, mais nous pouvons admirer le Créateur en ceste merveille & dire en nous humiliant que la foiblesse de l'homme est bien grande & qu'il ne se doit point prendre à Dieu, puis qu'un si petit animal a assez de force pour arrester un million d'hommes, & faire perir les plus grands Roys.
O pauvres petits vermisseaux que nous sommes. Je dis que vous autres les grands de la terre & qui faites trembler tout l'univers, avez un grand sujet de vous abaisser devant Dieu, car estant hommes, vous estes moins que poussiere devant luy, qui vous peut tous aneantir en un seul clein d'oeil de sa divine volonté. Ne mesprisez donc personne de peur qu'un moindre que vous ne vous surmonte: ne soyez pas comme ce grand Empereur des Turcs, lequel méprisant le petit Scauderbeque, fut surmonté par sept fois d'iceluy (juste punition de Dieu) ainsi voyons nous ce petit remora arrester le cours des plus grands Navires qui sembloient se moquer des plus grandes tourmentes de la mer, autant en dit on d'un autre petit poisson qu'on nomme achan, si bien qu'outre le remora il y a un autre poisson capable de rendre les vaisseaux immobiles.
On dit aussi du rat d'Inde qu'il fait mourir les plus grands cocodrilles, ce qui est merveilleux, car il n'est pas plus grand qu'un lapin & cependant l'emporte en dessus de ce grand furieux & tres-cruel animal. J'en ay veu un duquel un castor beaucoup plus grand n'ozoit approcher pour avoir esté une fois touché de sa dent. Il est d'un poil gris argenté fort beau, & a un museau pointu comme un renard & la queuë longue & estendue comme une guenon, mais non si difforme.
_Des fruicts, plantes, arbres, & richesses du pays._
CHAPITRE V.
Il est presque impossible que ceux qui font profession de descrire les choses qui se retrouvent dans l'estendue d'un grand pays ne se trompent quelque fois comme ont fait, ceux qui ont dit que dans l'Amerique il n'y avoit anciennement aucuns cedres ny vignes, car nous en avons veu en abondance, & mesmes des Isles, qui en estoient toutes couvertes dans le pays de nos Hurons, & és contrées Algoumequines qui n'y ont jamais esté apportées d'ailleurs, bien est il vray qu'il n'y avoit avant la venuë des Espagnols, aucuns orangers, limoniers, grenadiers, figuiers, poiriers, de coings, ny oliviers, & entre les grains, il ny avoit non plus de froment, seigles, n'y de toutes les sortes de bleds, excepté de celuy que nous appelons d'Inde, ny du ris, des melons, ny beaucoup d'autres especes de fruicts, de plantes, & de racines que nous avons en nos jardins, & par la campagne, & és forests de nostre Europe, aussi en ont ils plusieurs autres sortes, & especes que nous n'avons pas icy & qui nous sont aussi rares, qu'à eux les nostres.
Parlant en general & naifvement des choses comme elles sont, il faut advouer qu'il n'y a aucun fruict en tout le pays de nos Canadiens, Montagnais, Algoumequins, & Hurons, qui merite le nom d'excellent, & desquels l'on doive faire estat, il y en a bien quelque petits, comme je diray presentement, mais c'est peu de chose en comparaison d'une bonne poire, ou d'une bonne pomme, que nostre Europe nous fournit à foison; Dieu l'a ainsi voulu, sa divine Majesté l'a ainsi ordonné, qui sçait qu'en y plantant la foy, il est nécessaire qu'on leur fasse gouster des douceurs dont jouissent en leur pays, ceux qui font profession de la mesme foy, pour leur rendre nostre joug plus aymable, & leur servitude plus tolerable. O Dieu j'ay tousjours peur que nos malices, avec nos delices y passent aussi-tost que la foy.
Au pays des Algoumequins, & dans celuy de nos Hurons, il y a en beaucoup d'endroits, contrées, Isles, le long des rivieres, & parmy les bois, si grande quantité de blüets, que les Hurons appellent ohentagué, & autres petits fruicts qu'ils appellent d'un nom general hahique, que les Sauvages en font seicheries pour leur Hyver, comme nous faisons icy des prunes seichées au Soleil pour nos malades, & cela sert de confitures, de sel, & d'espices, pour donner goust à leur sagamité, & pour mettre dans les petit pains qu'ils font cuire sous les cendres. Nous en mangeasmes en quantité sur les chemins, comme aussi des fraises qu'ils nomment tichionte, avec de certaines graines rougeastres, & gosses comme gros pois, que je trouvois tres bonnes, mais je n'en ay point veu en Canada, ny en France de pareilles, non plus que de plusieurs autres petits fruits & graines incognues par deçà, desquelles nous mangions comme mets délicieux quand nous en pouvions trouver, ce qui se faict en la saison.
Il y en a de rouges qui semblent presque du corail, & qui viennent quasi contre terre par petits bouquets, avec deux ou trois fueilles ressemblans aux lauriers qui luy donnent bonne grace, & semblent de tres beaux bouquets & serviroient pour tels s'il y en avoit icy. Il y a de ces autres grains plus gros encore une fois, comme j'ay tantost dit, de couleur noiraste, & qui viennent en des tiges, hautes d'une coudée. Il y a aussi des arbres qui semblent de l'espine blanche, qui portent de petites pommes dures, & grosses comme avelines, mais non pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres graines rouges, nommées Toca, ressemblans à nos cornioles; mais elles n'ont ny noyaux ny pepins, quelqu'un peut estre en pourra douter, mais il doit estre satisfait en ce que je l'asseure y avoir pris garde, & qu'il n'y en a point du tout, bien que ce fruict soit assez gros, les Hurons les mangent crues, & en mettent aussi dans leurs petits pains.
Ils ont aussi des noyers en plusieurs endroit, qui portent des noix un peu differentes aux nostres, j'en ay veu qui sont comme en triangle, & l'escorce verte exterieure sent un goust comme terebentine, & ne s'arrache que difficilement de sa coque dure, mais le mal est qu'elles ont peu de chair, & le noyau petit comme une amande faute de culture.
Ils ont aussi en quelque contrée des chatainiers, & des cerisiers, dont les cerises ne sont gueres plus grosses que grozelles de tremis, à faute d'estre antées & labourées, il y en a en beaucoup de lieux, & par les bois, & par les champs, desquelles neantmoins on fait assez peu d'estat. Pour les prunes, nommées Tonestes, qui se retrouvent au pays de nos Hurons, elles ressemblent à nos damas violets, ou rouges, sinon, qu'elles ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la couleur trompe, & sont aspres & rudes au goust, si elles n'ont senti de la gelée: c'est pourquoy les Sauvagesses, aprés les avoir soigneusement amassées, les enfouyent en terre quelques sepmaines pour les adoucir, puis les en retirent, les essuyent, & les mangent. Mais je croy que si ces prunes estoient antées, qu'elles perdroient leur acrimonie & rudesse qui les rend desagreables au goust, auparavant la gelée, car elles sont tres belles, fort rondes, & d'un rouge violet comme nos plus gros damas violet.
Il se trouve des poires, ainsi appellées poires, certains petits fruicts un peu plus gros que des poix, de couleur noirastre & mol; tres-bon à manger à la cueillier comme bluës, qui viennent sur des petits arbres, qui ont des fueilles semblables aux poiriers sauvages de deça, mais leur fruict en est du tout different. Pour des framboises, & meures champestres, grozelle, & autres semblables fruicts que nous cognoissons, il s'en trouve assez en des endroits, comme semblablement des vignes & raisins, desquels on pourroit faire de fort bon vin au pays des Hurons, s'ils avoient invention de les cultiver & façonner, mais faute de plus grande science, ils se contentent d'en manger le raisin, & les fruicts sans en faire du vin.
Les racines que nous appelions Canadiennes, ou pommes de Canada, qu'eux appellent Orasqueinta, sont assez peu communes, dans le pays, ils les mangent aussi tost crues que cuites, comme semblablement d'une autre sorte de racine, ressemblant aux panays, qu'ils appellent Sondhratates, lesquelles sont à la vérité meilleures de beaucoup: mais on nous en donnoit peu souvent, & lors seulement que les Sauvages avoient receu de nous quelque present, ou que nous les visitions dans leurs cabanes.
Dans le Navire Anglois que nous prismes sur mer, il y avoit quantité de patates, fort grosses, & tres-excellentes, les unes jaunes, violettes, blanches, & d'autres de diverses couleurs, desquelles nous nous servimes tres à propos, car en toutes sauces qu'on les mettait elles estoient tres-bonnes & ravissantes. J'en cherchay aux Hurons & n'en pû trouver, ny n'en pû dire le nom aux Sauvages, ce qui me fit repentir de n'en avoir porté avec moy, car bien que cette racine ne porte point de graine, estant couppée par morceaux, & plantée en terre, elle grossit en peu de temps, & multiplie comme les pommes de Canada à ce qu'on dit.
Nos Hurons ont de petits oignons blancs nommez Anonque, qui portent seulement deux fueilles semblables à celles du muguet: ils sentent autant l'ail que l'oignon sans qu'on puisse dire proprement auquel ils ressemblent le plus quant au goust, nous nous en servions dans nostre sagamité pour luy donner quelque saveur, & d'une espece de marjoleine sauvage qu'ils appellent Ongnehon, de laquelle les Sauvages ne vouloient point manger lors qu'il y avoit de ces herbes, & encor moins sentir l'haleine, si tant soit peu nous avions mangé de ces oignons, ou ails crus, comme nous faisions aucunefois (contraincts de la necessité), avec un peu de pourpier, & de sel, sans pain, sans huyle, & sans vinaigre.
Les Sauvages en mangent neantmoins de cuits sous la cendre lors qu'ils sont en leur vraye maturité & grosseur, & non jamais dans leur menestre, non plus que d'aucune autre sorte d'herbes, desquelles ils font très-peu d'estat, bien que le pourpier, ou pourceleine leur soit commun, & que naturellement il vienne dans leurs champs labourez, parmy le bled & les citrouilles.
Dans les forest, il se voit quantité de cedres, nommez Asquara, l'odeur duquel est contraire aux serpens, c'est pourquoy les Sauvages se servent souvent de leurs rameaux allans en voyages pour se coucher dessus, il y a aussi de tres-beaux chesnes gros à merveilles, des fouteaux, herables, & merisiers ou guyniers, & un grand nombre d'autres bois de mesme espece des nostres, & d'autres qui nous sont incognus: entre lesquels ils ont un certain arbre nommé atti, duquel ils reçoivent des commoditez nompareilles.
Premièrement ils en tirent de grandes lanières d'escorces, qu'ils appellent Ouhara: lesquelles ils font bouillir, & les rendent en fin comme chanvre, de laquelle ils font leurs cordes, & leurs sacs, & sans estre bouillie ny accommodée, elle leur sert encore à coudre leur robes, plats & escuelles d'escorce de bouleau & toute autre chose lors que les nerfs d'eslan leur manquent. Ils en lient aussi les bois & & perches de leurs cabanes, & en envelopent leurs playes & blessures, & cette ligature est tellement bonne & forte qu'on n'en sçauroit desirer une meilleure & de moindre coust.
Le muguet qu'ils ont en leur pays, a bien la fueille du tout semblable au nostre, mais la fleur en est du tout differente, car outre qu'elle est de couleur tirant sur le violet, elle est faite en façon d'estoile, grande & large, comme petit Narcis: mais la plus belle plante que j'aye veue aux Hurons, est (à mon advis) celle qu'ils appellent Angyahouiche Orichya, c'est à dire, chausse de tortue: car sa fueille ressemble en tout, (excepté à la couleur) au gros de la cuisse d'un houmard, ou escrevice de mer, & est ferme & creuse au dedans comme un gobelet, duquel on se pourroit servir à un besoin pour boire la rosée qu'on y trouve tous les matins en Esté.
J'ay veu en quelque endroit sur le chemin des Hurons, de beaux lys incarnats, qui ne portent sur leur tyge qu'une ou deux fleurs, & comme je n'ay point veu en tout le pays Huron aucuns martagons, ou lys orangez, comme ceux de Canada, ny de cardinales, aussi n'ay je point veu en tout le Canada aucuns lys incarnats, ny chauffes de tortues, ny plusieurs autres especes de plantes que j'ay veues aux Hurons, ou s'il y en a, je ne l'ay point sceu.
Pour les roses, qu'ils appellent Eindauhatayon: nos hurons en ont de simples, mais ils n'en font aucun estat, non plus que d'aucunes autres fleurs qu'ils ayent dans le pays: car tout leur deduit est d'avoir des parures & affiquets qui soient de durée, & non des chappeaux, & bouquets de fleurs, qui fletrissent sitost qu'elles ont paru belles, ainsi est-il de toutes les beautez de ce siecle, qui ne doivent ravir nos yeux, & nostre entendement, que pour y contempler la beauté d'un Dieu, & les richesses de sa gloire.
Ils font estat du tourne-sol, qu'ils sement en quantité en plusieurs endroits, à cause de l'huyle qu'ils tirent de sa graine, laquelle leur sert non seulement à gresser leur cheveux, mais aussi à manger, & en plusieurs autres usages, & voicy l'invention comme ils la tirent. La graine estant bien meure, & arrachée nettement de sa tige, les filles la reduisent en farine dans le grand mortier, puis la font bouillir avec de l'eau dans une grande chaudière, & à succession de temps elle rend son huile qui nage par dessus le bouillon, que les Sauvages amassent avec des cueillieres propres & serrent dans leurs calbasses, & non seulement cette huyle est bonne à manger comme j'ay dit, mais aussi la graine pillée, que les Sauvages mangent comme chose qu'ils estiment excellente, & que j'ay gousté avec admiration. Mais comment est-ce que ce peuple Sauvage a pû trouver l'invention de tirer d'une huyle que nous ignorons, sinon à l'ayde de la divine providence, qui donne à un chacun le moyen de sa conservation, ce qu'autrement n'estant point policé ny instruit ce peuple resteroit miserable, où les brutes mesmes trouvent leur consolation & entretien.
Il y a tout plein d'autres petites fleurettes, plantes, arbres & racines mais comme la chose en est de si petite importance qu'elle ne merite pas l'escriture, nous n'en faisons point icy de mention, pour donner lieu au traité des autres richesses qui se retrouvent en cette grande estendue de pays, non encores entierement cognus, car la misere de l'homme est telle, & particulierement de ceux qui n'ont la gloire de Dieu, & le salut du prochain pour but & reigle de leurs actions, que s'il n'y a dans un pays quelque chose de valeur qui les y amorce, ils n'en font jamais d'estat y eut il à gaigner le Ciel, & un monde d'ames pour le Paradis, comme l'experience nous l'a souvent fait voir, & experimenter à nostre regret.
Au retour de mon voyage, lors que je m'efforçois de faire entendre aux courtisans la necessité que nos pauvres Sauvages avoient d'un secours puissant, qui favorisast leur conversion, & qu'il y avoit cent mille ames à gaigner à Jesus Christ, plusieurs mal devots me demandoient s'il y avoit cent mille escus à gaigner auprés, & que le reste leur estoit de peu de consideration. O coeurs de bronze vous n'estes point, du party de Dieu, non plus que plusieurs autres de vostre condition, qui vivent dans des maximes bien contraires à celles de Dieu & pour dire vray il y a bien peu de salut dans la Cour, où par flaterie, on y fait des Saints qui auront l'Enfer pour leur gloire.