Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 46
Il y a quantité de porcs-epics, lesquels les Canadiens sçavent attraper pour leur nourriture, & des pointes pour leurs matachias, j'ay dit aillieurs comme ils leur sçavent donner couleur, & s'en servir, parquoy je ne le repeteray point icy. Ils ont aussi des martres assez belles, desquelles ils font de bonnes fourures pour se couvrir en Hyver, & après les traittent aux François.
On tient qu'il y a des dains en quelque contrées, mais pour des Buffles, le P. Joseph m'a asseuré en avoir veu des peaux entières entre les mains d'un Sauvage de pays fort esloigné, je n'en ay point veu, mais je croy ce bon Pere.
Parlons à present des chiens & de leur naturel; car entre tous les animaux qui servent à l'homme, il tient le premier rang pour la fidélité, nous en avons des exemples très remarquables, & qui nous font admirer, tesmoin celuy qui portoit à la bouche de son Maistre estendu mort sur un eschafaut, le pain que les passans luy donnoient par compassion, & qui aprés se noya voulant sauver son Maistre jetté dans le Tibre, 3 jours aprés son execution. Voicy une autre exemple presque pareille, & plus recente que nous apprend l'ordinaire arrivé de la ville de Minden en Allemagne, datté du 13 Mars 1655, un cavalier que son cheval avoit jetté dans la riviere, pendans ces grandes inondations d'eaux, estoit desja à fonds, & se noyoit, lors qu'un chien qu'il nourrissoit de longue main & luy tenoit tousjours compagnie, faisant le plongeon, le prit à belles dents par les cheveux, & luy tint la teste hors de l'eau, tant que les bateliers de là auprès le tirèrent de ce péril, & luy firent confesser qu'il devoit à son chien la vie que son cheval luy avoit ostée.
Je rapporteroy icy tour plein d'autres exemples de cette fidelité canine, n'estoit la brieveté que je me suis proposée & qui m'oblige de passer beaucoup de choses sous silence, mais encor ne veux je point obmettre de dire comme je passois un jour par une bourgade chez un Gentilhomme de nos amis; son chien s'esgayant seul dans la campagne prit un lievre à la course, lequel un certain paysan sceut si bien cajoler qu'il luy enleva sa prise & l'emporta en sa maison, dequoy le chien indigné au possible le suivit & l'ataqua diverses fois, mais n'en ayant pû tirer raison, il en fut faire ses plaintes à son Maistre, avec de souspirs & abbayemens qui tesmoignoient assez ses ressentimens, & que quelque malheur luy estoit arrivé; en fin le sieur Moriset, ainsi s'appelloit ce Gentilhomme, voulut s'esclaircir des plaintes de son chien, & pourquoy il le tiroit & monstroit de sortir à la porte, il suivit donc cette beste qui le conduit droit au logis de ce paysan, lequel se croyant descouvert s'accusa de luy mesme, disant qu'il luy alloit porter un lievre qu'il avoit osté à fon chien, peur qu'un autre le prist. Je sçavois bien, dit alors le Gentilhomme, que mon chien avoit raison de m'amener icy, une autre fois n'usez plus de pareille courtoisie.
Fidelité & recognoissance telle qu'elle fait honte à celle de l'homme, qui n'a d'amitié que pour ses interests particuliers, où le chien n'a pour tout espoir qu'un morceau de pain, souvent meslé des effects de vostre cholere, sans que les coups le fassent bouger de vos pieds, couché contre terre, les pattes eslevées comme vous demandant pardon, innocent qu'il est à vous son criminel. Que pleust à Dieu que nous fussions ainsi humble devant Dieu, au temps de sa visite, & que les miseres ausquelles l'homme est sujet fussent un affermissement de nostre fidelité envers de Dieu de qui nous dependons.
Tout ce que l'on peut trouver de blasmable au chien, & qui ternit sa fidelité, est un mauvais naturel qu'il a envers son semblable affligé, car si un chien est accablé, ou mal traité d'un autre, incontinent tous les autres chiens se jettent encor dessus, sans s'informer s'il a tort ou non, c'est assez qu'ils le voyent abayé pour l'accabler s'ils peuvent, ainsi en font les cruels politiques en ce monde envers les gens de bien ordinairement affligez. On dit du pourceau tout au contraire du chien, que si l'un d'eux crie à l'aide, tous les autres vont au secours, cela estant, le pourceau a donc le naturel meilleur que l'homme meschant, & Dieu vueille que dans des congregations bien sainctes, aussi bien que dans le monde, on en voye point ce malheureux naturel du chien, d'affliger l'affligé, & mespriser celuy qui n'est point favorisé, ce que font ordinairement les gausseurs, & ceux qui n'ont jamais sçeu que c'est d'honnesteté au monde.
Les chiens du Canada sont un peu differens des nostres, sinon au naturel, & au sentiment, qui ne leur est point mauvais. Ils hurlent plustost qu'ils n'abayent & ont tous les oreilles droites comme renards, mais au reste tout semblables aux matins de mediocre grandeur de nos villageois, arrestent l'eslan & descouvrent le giste de la beste, & sont de fort petite despence à leur maistre, mais au reste, plus propre à la cuisine qu'à tout autre service.
La chair en est assez bonne & sent aucunement le porc, peut-estre à cause des salletez des rues de quoy ils se nourrissent principalement, j'en mangeois assez peu souvent, car une telle viande est fort estimée dans le pays, c'est pourquoy je n'en avois pas si souvent que j'eusse bien desiré. Ils sont fort importuns dans les cabanes, marchent sur vous, & s'ils rencontrent le pot au descouvert ils ont incontinent leur museau aigu dans la sagamité, qui n'en est pas estimée moins nette.
Il y a une espece de grosses souris aux Hurons que je n'ay point veu ailleurs. Ils les appellent Tachro, une fois plus grosses que les communes qu'ils appellent Tsongyatan, & moins puissantes que les rats desquels je n'ay point veu aux Hurons, & ne sçay s'il y en a aucun non plus qu'au Peru avant la venue des Espagnols; où on dit qu'il y en a à present dans les villes basses, & par la campagne, de si prodigieux, qu'il n'est point de chat si hardy soit-il, qui les oze combatre, & non pas mesme les regarder, cela estant on peut croire que l'origine en est venue de ceux qui s'engendrent dans les Navires, qui pourroient avoir esté portés à terre dans les hardes des Espagnols lors qu'ils y descendirent pour la conqueste du pays, & que le climat, où toutes, autres choses viennent dans leur plus grande perfection ait fait grossir ces animaux au delà de l'ordinaire.
Mais ce qui est plus probable, je croy que ces rats sont entrez dans les Indes, & le Peru, comme ils entrent aux ports de France, ou vous voyez que peu de temps aprés que les navires ont esté deschargez, & qu'il ny a plus de quoy manger, ils sçavent trouver les cables sur lesquels ils se coulent à terre file à file, & puis se logent aux premieres hostelleries sans fouriers, s'ils ne sont empeschez par les petits garçons, qui à coups de bastons leur font furieusement la guerre, mais de jour, car la nuict ils font mieux leur debarquement.
Il est vray que si nos Hurons sont exempts de rats, ils ont des souris communes en grand nombre qui leur font un merveilleux degast de bled, & de poisson sec, quand elles y peuvent atteindre. Les Sauvages mangent le tachro sans horreur aussi faisoient mes confreres ceux que nous prenions la nuict sous des pieges, dans nostre cabane, sans que nous les peussions autrement discerner des souris communes qu'à la grosseur, & à la rareté, car nous en prenions peu souvent, & quantité des autres que l'on jettoit aux champs comme nuisibles.
S'ils ont des souris sans nombre ils ont des puces à l'infiny, qu'ils appellent Touhauc, & particulièrement pendant l'Esté, desquelles ils seroient fort tourmentez s'ils estoient chargez d'habits, mais ils sont vestus à la legère un petit brayer de cuir, & la robe quand ils veulent.
Pour les petits vermisseaux qu'ils nomment Tsiuoy, les femmes les mangent avec delectation & plaisir, & y font une chasse aussi exacte qu'on pourroit faire à un excellent gibier, mais ils en ont tres-peu en comparaison des puces. Quelqu'uns ont voulu dire que les Sauvages ne mangent ces petits vermissaaux que par vengeance, disans je morderay qui m'a mordu, mais ils se sont trompez, car il n'y a ordinairement que les femmes qui en mangent & ce par delice, & non point les hommes, du moins je ne leur en ay point veu manger, ny faire estat comme font les femmes, & les filles indifferemment.
L'invention quelles ont pour les avoir de leurs fourures est gentille, elles picquent 2 battons en terre, l'un d'un costé, & l'autre de l'autre devant le feu, puis elles y attachent la peau le poil en dehors or ces vermisseaux sentans la chaleur sortent du fond du poil, & se tiennent à l'extrémité, où ils sont pris par les Sauvagesses, & croquez entre leurs dents; une merveilleuse coustume s'observoit jadis en quelque Provinces des Indes Occidentales, où l'oisiveté n'avoit point de lieu. Les pauvres impotens qui n'avoient ny moyens pour vivre, ny santé pour en gaigner, devoient payer au Roy un nombre de cornets de ces vermisseaux qu'il leur avoit enjoint, afin de les obliger à occuper le temps, & à se tenir nettement.
_Des Poissons, & bestes aquatiques._
CHAPITRE IV.
Dieu, qui a peuplé la terre de diverses especes d'animaux, tant pour le service de l'homme, que pour la decoration & embelissement de cet univers, a aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant, ou plus, de diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes, & en nombre presque infiny, bien que tous les jours l'homme en tire une partie de sa nourriture, & les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des abysmes, en engloutissent & mangent à l'infiny: ce sont les merveilles de Dieu.
Il est vray que les poissons n'ont rien de commun avec les hommes, & qu'il y en a bien peu qui s'accoustument, & adoucissent avec eux, & entendent quand on les appelle, & prennent à manger de leur main, comme la Murène du Romain Crassus tant celebrée de tous; & toutesfois ils ont esté creez avant les autres animaux, & avant l'homme mesme, & n'ont jamais esté sujets à la malediction non plus que les eauës, qui les environnent, car Dieu maudissant Adam n'a maudit les eaux, pour ce qu'il n'a beu de l'eau contre le commandement de Dieu, mais bien mangé du fruict de la terre, qui luy estoit deffendu. On sçait par experience, que les poissons marins se delectent aux eaux douces auffi bien qu'en la mer, puis que par fois on en pesche dans nos rivieres; Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin, ou d'eau douce, est; qu'ils cognoissent le temps & les lieux qui leur sont commodes & ainsi nos pescheurs de molues jugèrent à trois jours prés, le temps qu'elles devoient arriver, & ne furent point trompez, & en suitte les maquereaux qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre les autres comme un bataillon bien rangé, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour descouvrir les embuches, des pescheurs.
Cela est admirable, mais bien plus encore de ce qu'ils vivent & se resjouissant dans la mer salée, & neantmoins s'y nourrissent d'eau douce, qui y est entre-meslée, que, par une maniere admirable, ils sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salée, comme dit Albert le Grand: voire estans morts si l'on les cuit avec l'eau salée, ils demeurent neantmoins doux. Mais quand aux poissons, qui sont engendrez dans l'eau douce & qui s'en nourrissent, ils prennent facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salée. Ce font secrets de la nature.
Or de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se porter dans les contrées qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages aydez de la raison & de l'expérience, sçavent aussi fort bien choisir le temps de ls pesche, quel poisson vient en Automne ou en Esté, ou quel en l'une ou en l'autre saison.
Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs au païs de nos Hurons, & particulièrement à la mer douce. Les principaux sont l'assihendo, duquel nous avons parlé ailleurs, & des truites qu'ils appellent ahouyoche, lesquelles sont de desmesurée grandeur pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les plus grandes que nous ayons par deçà: leur chair est communement rouge sinon à quelqu'unes qu'elle se voit jaune ou orangée, mais excellemment bonne.
Les brochets, appellez soruissan, qu'ils y peschent aussi, avec les esturgeons, nommez hixrahon, estonnent les personnes, tant il s'y en voit de merveilleusement grands, & friands au delà de toutes nos especes de poissons: je le sçay par experience, car j'en ay fait les espreuves dans la necessité, qui me faisoit trouver la sauce à l'eau douce & bonne comme beurre fraiz, & puis on dira qu'on ne sçauroit manger le poisson, sans le sel, l'espice ou le vinaigre, on se trompe, car je le mangeois sortant de l'eau seule & le trouvois bon.
Quelques sepmaines après la pesche des grands poissons, ils vont à celle de l'einchataon, qui est un poisson un peu approchant aux barbeaux de par deça, long d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson leur sert pour donner goust à leur sagamité pendant l'Hyver, c'est pourquoy ils en font autant d'estat comme du grand, poisson, & afin qu'il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, & le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs cabanes; mais je vous asseure qu'au temps de Caresme, ou quand il commence à faire chaud, qu'il put et sent si extremement mauvais, que cela nous faisoit bondir le coeur, & à eux ce leur estoit muse & civette.
En autre saison ils y peschent à la ceine une certaine espece de poisson, qui semblent estre de nos harangs, mais des plus petits, lesquels ils mangent frais & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavants aussi bien que nos pescheurs de moluës, à cognoistre un ou deux jours prés, le temps que viennent les poissons de chacune espece, ils ne manquent point d'aller au petit poisson, qu'ils appellent auhaitsique, & en peschent une infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit poisson se faict en commun, qu'ils partagent entr'eux par grandes escuellées, duquel nous avions nostre part comme bourgeois de leur bourgade sainct Joseph, ou Quieunonascaran.
Ils peschent aussi de plusieurs autres especes de poissons, mais comme ils nous sont incognus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils en nos rivieres, je n'en fais point aussi de mention.
L'anguille en sa saison, est une manne qui n'a point de prix chez nos Montagnais. J'ay admiré l'extreme abondance de ce poisson en quelqu'unes des rivieres de nostre Canada où il s'en pesche tous les ans vers l'Automne une infinité de centaines & qui viennent fort à propos, car n'estoit ce secours on se trouveroit souvent bien empesché en quelques mois de l'année principalement les Sauvages & nos Religieux en usent comme viande, envoyée du Ciel, pour leur soulagement & consolation. Ils la peschent en deux façons, avec une nasse ou avec un harpon, ce qui se faict la nuict à la clarté du feu. Ils font des nasses avec assez d'industrie, longues, & grosses, capables de contenir cinq & six cens anguilles: la mer estant basse les placent sut le sable en quelque lieu propre & reculé, les asseurent en sorte que les marées ne les peuvent emporter; aux deux costez ils amassent des pierres, qu'ils étendent comme une chaisne ou petite muraille de part & d'autre, afin que ce poisson qui va tousjours au fond rencontrant cet obstacle, se glisse doucement vers l'emboucheure de la nasse où le conduisent ces pierres: la mer venant à se grossir couvre la nasse, puis se rabaissant, on la va visiter: par fois, on y trouve cent ou deux cens anguilles d'une marée, quelquefois plus, & d'autrefois point du tout, selon les vents & les temps. Quand la mer est agitée, on en prend beaucoup, quand elle est calme, peu ou point, mais alors ils ont recours à leur harpon, comme je vis faire en la mer douce, proche un village des cheveux relevez, tirant aux Hurons.
Voicy comme les Sauvages font seicherie de ces poissons. Ils les laissent un peu egouster, puis leur couppent la teste & la queuë, il les ouvrent par le dos, puis les ayans vuidés ils les tailladent, afin que la fumée entre par tout: les perches de leurs cabanes en sont toutes chargées, estans bien boucanez, ils les accouplent & en font de gros paquets environ d'une centaine à la fois. Voyla leurs vivres principaux jusques à la neige, qui leur donne de l'orignac & autres animaux.
Comme j'estois en nostre Convent de Kebec prest de partir pour les Hurons, nos freres eschaperent un loup marin s'esgayant au Soleil sur le bord de l'eauë, car leur canot n'ayant pû assez tost ranger la terre à cause de la violence du flux, il s'eschappa, autrement il estoit à eux pour quelque coups de baston, qui est la maniere de les tuer, car ne pouvans courir ils sont aysement pris s'ils sont tant soit peu esloignez de leur element naturel. Voyla comment les Montagnais en prennent souvent, & en font de bons festins, mais ils ne se prennent qu'en de certaines saisons.
Au lieu nommé par les Hurons Onthrandéen, & par nous le Cap de victoire, ou diverses Nations de Sauvages s'estoient assemblés; je vis, en la cabane d'un Montagnais un certain poisson, que quelqu'uns appellent Chaousarou gros comme un grand brochet, il n'estoit qu'un des médiocres, car il s'en voit de beaucoup plus grands & qui ont jusque à 8, 9, & 10 pieds à ce qu'on dit; il avoit un bec d'environ un pied & demy de long, fait à peu prés comme celuy d'une becasse, sinon qu'il a l'extremité mousse & non pointu, gros à proportion du corps.
Il a double rang de dens fort aigues & dangereuses, d'abord ne voyans que ce long bec qui passoit au travers une fente de la cabane en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare, ce qui me donna la curiosité de le voir de plus prés, mais je trouvay que c'estoit d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au brochet: mais armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté, & difficile à percer.
Ce poisson a une industrie merveilleuse (à ce qu'on dit,) quand il veut prendre quelque oyseaux, il se tient dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac, & met le bec hors de l'eau sans se bouger de façon que lorsque les oyseaux viennent se reposer sur le bec, pensant que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, il les tire pat les pieds sous l'eau & les devore. Il ne fait pas seulement la guerre aux oyseaux, mais à tous les autres poissons qui ne luy peuvent resister. Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement à ce qu'ils disent.
Les castors nommez par les Montagnais Amiscou, & par nos Hurons Tfoutayé, sont la cause principale que plusieurs marchands François traversent ce grand Ocean, pour s'enrichir de leur despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, desquels ils apportent si grande quantité toutes les années, que je ne sçay comment on n'en voit la fin.
Ces animaux à ce que l'on tient, sont fort feconds, les femelles portent jusques à cinq & six petits chaque année: mais les Sauvages trouvans une cabane tuent tout, grands & petits, & masles & femelles: il y a danger qu'en fin il n'exterminent tout à fait l'espece en ces païs, comme il en est arrivé aux Hurons.
Cest animal est à peu prés gros comme un mouton tondu ou peu moins, & qui se peut apprivoiser, car nos Religieux de Kebec en avoient un qui les suivoit comme un petit chien & moy mesme en ay veu un autre pareil qu'on nourissoit de tendrons de Vigne. Il a le poil fort doux & le duvet plus que le velour, de couleur chastaignée, & y en a peu de bien noirs. Il a les pieds fort cours & fort propres pour nager, particulièrement ceux de derriere, car ils ont une peau continue entre les ongles, à la façon des oyseaux de rivieres, ou des loups marins; sa queuë n'a point de poil, ny d'escailles qui se puissent lever, elle est toute platte & faicte presque comme une sole sinon qu'elle est plus en ovale & n'a point de bouquet au bout, elles sont de diverses longueurs & grosseurs selon l'animal, je n'en ay point manié ny mangé, qui passent un pied, mais d'un manger fort bon & plus excellent que la chair du corps, qui est tenu pour amphitie, c'est à dire qu'on en peut manger en tout temps, quoy que j'en aye veu faire quelque difficulté en quelque lieu de nostre Europe, car un gentil-homme de ma cognoissance, en ayant tué un en caresme proche de Nancy, nous n'en mangeâmes que la queue & les pattes de derriere, qu'on tenoit pour poisson & le reste viande. Quant à la teste elle est courte & presque ronde, ayant en gueule sur le devant quatre grandes dents tranchantes comme rasoirs, sçavoir deux en haut & deux en bas, desquelles un certain pensa avoir le bras coupé, en en voulant prendre un qu'il avoit blessé à mort d'un coup d'arquebuse au bord de la riviere.
De ces dents il couppe aysement des petits arbres & des perches en plusieurs pieces, dont il bastit sa maison, & mesme à succession de temps, il en couppe parfois de bien gros, quand il s'y en trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est fait de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé avec du bois & de la terre, si bien liez & unis par ensemble qu'il n'y a mousquet qui la transperce à ce qu'on dit: il y a un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener le castor où il veut; puis une autre sortie par où il va à terre, & tromper le chasseur. Et en cela, comme en toute autre chose, & voit appertement reluire, la divine providence, qui donne jusqu'aux moindres, animaux de la terre, l'insctinct naturel, & le moyen de leur conservation.
Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent par troupes dans les forests sombres & espaisses s'estans assemblez ils vont coupper des rameaux d'arbres à belles dents, qui leur servent à cet effect de cognées & les traisnent jusques au lieu ou ils bastissent, & continuent de le faire jusqu'à ce qu'ils en ayent assez pour achever leur ouvrage.
Quelques uns tiennent que ces petits animaux ont une invention admirable à charier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur trouppe, qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse, & le faisant coucher sur son dos, vous disposent fort bien des rameaux entre ses jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu plusieurs de ces cabanes sur le bord de la grand riviere au pais des Algoumequins, mais elles me sembloient admirables & telles que la main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un couvercle à lescive, & le dedans estoit departy en 2 ou 3 estages, l'estage d'embas est sur le bord de l'eau, celuy d'en haut est au dessus du fleuve, quand le froid a glacé les rivieres & les lacs, le castor se tient retiré en l'estage d'en haut, où il a faict sa provision de bois pour manger pendant l'Hyver, il ne laisse pas neantmoins de descendre de cest estage, en celuy d'embas, il se glisse sous les glaces, mais sa retraité plus ordinaire est en l'estage d'en haut, d'autant qu'il craint l'inondation & la pluye.