Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 41
Neantmoins la compassion que j'ay de ces pauvres malades, me faict vous dire derechef, que c'est une grande pitié de les voir languir; couchés de leur long, à platte terre sur une meschante natte de jonc, sans couchette, sans lict, sans linceuls, sans mattelats & sans chevet, privés de toute douceur & rafraichissement, fors de quelques petits poissons boucanez fort puants, & de la sagamité ordinaire, pour quelque maladie qu'ils ayent. O mon Dieu! ils ne geignent neantmoins point tant que nos malades, ils ne disent pas, mon chevet est trop haut ou trop bas, mon lict n'est pas bien faict, on me rompt la teste, les sauces ne sont point à mon appetit, je ne puis prendre goust à tout ce que vous faictes, car ils demeurent couchez sur la natte, patiens comme des Saincts.
Quand ils se trouvent las du chemin ou appesantis par accident, (ce qui arrive fort rarement) ou qu'ils veulent fortifier leur santé, ou prevenir quelque maladie, qui les menace, ils ont accoustumé de se faite suer dans des estuves qu'ils dressent au milieu de leurs cabanes, ou emmy les champs, ainsi que la fantasie leur en prend, car voyageant mesmes ils en uzent pour se soulager & delasser du chemin, mais il faut qu'ils soient plusieurs, autrement la suerie ne seroit pas bonne, & ne pourroient pas s'exciter suffisamment.
Or quand quelqu'un veut faire suerie, il appelle plusieurs de ses amis, lesquels sont aussitost prests, car en faict de courtoisie ils sont assez vigilans, soit pour la faire, soit pour la recevoir; estans assemblez, les uns picquent en terre des grosses gaules environ un pied l'une de l'autre, qu'ils replient à la hauteur de la ceinture en façon d'une table ronde, pendant que les autres font chauffer dans un grand feu six ou sept cailloux, qu'ils mettent aprés en un monceau au milieu de ce four qu'ils entourent d'écorces, & couvrent de leurs robes de peaux après que les hommes y sont entrez tout nuds assis contre terre, serrez en rond les uns contre les autres, & les genouils fort eslevez devant leur estomach, peur de se brusler les pieds. Et pour s'eschauffer encore davantage & s'exciter à suer, ils chantent là dedans incessamment frappant du tallon contre terre & doucement du dos les costez de ces estuves, puis un seul chante & les autres repetent comme en leurs dances, se refrein het, het, het, & estans fort lassez, ils se font donner un peu d'air, & par fois ils boivent encores de grands coups d'eau froide, qui seroient capables de donner de grosses maladies à des personnes moins robustes puis se font recouvrir, & ayans sué suffisamment, ils sortent de là & se vont jetter dans la riviere, sinon, ils se lavent d'eau froide, ou s'essuyent de leurs robes, puis festinent & se remplissent pour dernier médicament.
S'ils sont en doute que la suerie leur doive reussir, ils offrent du petun & le bruslent en sacrifice à cet esprit qui la gouverne, comme s'il estoit un Dieu ou une puissance souveraine. Je m'estonnois fort de voir de nos François dans ces estuves pesle mesle avec les Sauvages, car à mon advis ils y sont comme estouffez sans aucun air, & si pressez, les uns contre les autres, qu'ils se peuvent à peine retourner.
Il arrive aucunes fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs malades de sortir du bourg, & d'aller cabaner dans les bois ou à quelque lieu à l'escart, pour luy aller là observer ses diaboliques inventions, ne voulans estre veu de personne en de si estranges & ridicules ceremonies, mais cela ne s'observe ordinairement qu'à ceux qui sont entachez de maladie salle ou dangereuse, lesquels on contrainct de se separer des autres peur de les infecter & d'aller cabaner au loin jusques à entiere guerison, qui est une coustume louable & qui devroit estre pratiquée par tout, pour les inconveniens qui arrivent tous les jours par la fréquentations de personnes mal nettes, plus frequentes icy que là, où les François semblent avoir des-ja mis quelque mauvaise racine, car qu'elle y fust auparavant je n'en ay rien sçeu, ny appris de personne.
Je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite nation des Quiennonteronons, pour chercher quelque petits fruicts à manger, comme j'apperceu un peu de fumée au travers les bois, qui me donna la curiosité de vouloir sçavoir que c'estoit, j'advançay donc & tiray celle part, où je trouvay une cabane faicte en façon d'une tour ronde ayant au faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumée: non content, j'ouvris doucement la petite porte pour voir qui estoit là dedans, & trouvay un homme seul, estendu de son long sur la platte terre, enveloppé dans une méchante couverture de peau, auprés d'un petit feu.
Je m'informay de luy de la cause de son esloignement du village, & pourquoy il se deuilloit; il allongea son bras sur luy & me dit moitié en Huron & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit que la mort; & que pour de semblable maladies ils avoient accoustumé entr'eux de se separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient entachez; peur de gaster les autres par la frequentation, & neantmoins qu'on luy apportoit les petites necessitez & partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas davantage pour lors, à cause de leur pauvreté & que plusieurs d'iceux estoient morts de faim l'Hyver passé. J'avois beaucoup de compassion pour luy; mais cela ne luy servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus auprés de luy: car de luy donner quelque nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois moy mesme à demy mort de faim & tellement necessiteux, que je cherchois par tout dans les bois quelques petits fruicts pour amortir ma faim & fortifier mon estomach tout abbatu.
J'ay veu au païs de nos Hurons de certains malades, qui sembloient plustost possedez du malin esprit ou fols tout à faict, qu'affligez de maladie naturelle, ausquel il prendra bien envie de faire dancer toutes les femmes & filles ensemble, avec l'ordonnance de Loki; mais ce n'est pas tout, car luy & le medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus souvent hors d'eux mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux estincelans & effroyables, quelquefois debout & quelguefois assis, ainsi que la fantaisie luy prend; aussitost une quinte luy reprendra, & fera tout du pis, renversera brisera & jettera tout ce qu'il trouvera en chemin avec des insolences nompareilles, puis se couche où il s'endort quelque espace de temps, & se resveillant en sursaut r'entre dans ses premières furies, lesquelles se passent par le sommeil qui luy prend. Aprés il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il y appelle. D'où il arrive que quelqu'uns de ces malades se trouvent gueris & des autres au contraire joignent la maladie du corps avec celle de l'esprit.
Il y a aussi des femmes qui entrent en ces hipocondries, & saillies d'esprit, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre comme bestes, & font mille grimasses & gestes de personnes insensées & allienées de leur esprit; ce que voyant le Magicien, il commence à chanter puis avec quelque mine la soufflera, luy ordonnant de certaines eauës à boire, & qu'aussi-tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare, neantmoins il est aussi-tost prest.
Le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusque à une autrefois, qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez, & luy ordonnera encore 3 ou 4 festins tout de suitte, & s'il luy vient en fantaisie commandera des mascarades, & qu'ainsi accommodez ils aillent chanter prés du lict de la malade, puis courir les rues pendant que le festin se prepare; auquel ils reviennent, mais souvent bien las & affamez.
J'ay esté quelquefois curieux d'entrer au lieu où l'on chantoit les malades, pour en voir toutes les ceremonies; mais les Sauvages n'en estoient pas trop contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions. Ils rendent aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez.
Pendant qu'on chante, il y a des pierres qui rougissent au feu, lesquelles le medecin empoigne & manie entre ses mains, puis masche des charbons ardans, faict le demon deschaisné, & de ses mains si eschauffées, frotte & souffle avec un sifflement, qu'il faict bruire entre ses dents, les parties dolentes du patient, ou crache sur le mal de son charbon masché. Cette dernière ceremonie des pierres & du charbon ne s'observe pas à tous indifferemment, mais à des particuliers selon l'ordre du medecin, qui n'oublie jamais la tortue au païs de nos Hurons, ny entre nos Montagnais le petit tambour de basque, que les Pirotois portent allans voir leurs malades, avec le reste de leur boutique & petits agisios.
Lors que tous les remedes humains n'ont de rien servy, ny les inventions ordinaires de nos Sauvages, ils tiennent Conseil, auquel ils ordonnent la ceremonie qu'ils appellent, Lonouoyroya, qui est l'invention principale & le moyen plus excellent, (à ce qu'ils disent,) pour chasser les diables & malins esprits de leurs bourgs & villages, qui leur causent & procurent toutes les maladies & infirmitez qu'ils endurent & souffrent au corps & en esprit.
Le jour de la feste estant assigné, ils en commencent la ceremonie dés l'aprés souper du soir precedent, mais avec des furies, des fracas & des tintamarres si grands qu'ils semblent un sabat de demons, car les hommes brisent, renversent & jettent tout ce qu'ils rencontrent en leur chemin, de sorte que les femmes sont en ce temps là fort occupées à serrer & mettre de costé ce qu'elles ne veulent point perdre. Ils jettent le feu & les tizons allumez par les rues crient, chantent, hurlent & courent toute la nuict par le village & autour des murailles ou pallissades comme fols & insensez.
Aprés que le sabat a esté bien demené ils s'arrestent un peu à la première pensée qui leur vient en l'esprit de quelque chose qui leur fait besoin, sans en parler à personne, puis le matin venu ils vont de cabane en cabane, & de feu en feu, & s'arrestent à chacun un petit espace de temps, chantans doucement les louanges de ceux qui leur donnent quelque chose; disans: Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & autres semblables complimens, qui obligent les autres mesnages de leur donner quelque chose, qui un cousteau, qui un petunoir, un chien, une peau, un canot, ou autre chose qu'ils acceptent de bonne volonté sans autre ceremonie, & continuent de recevoir par tout, jusques à ce que par rencontre on leur donne la chose qu'ils avoient songée, & pour lors la recevant ils font un grand cry & s'encourent hors de la cabane joyeux & contans d'avoir rencontré leur songe, pendant que ceux qui y restent crient, l'acclamation ordinaire, hé,é,é,é,é,é, & ce present est pour luy & l'augure qu'il ne doit pas si-tost mourir: mais pour les autres choses qui ne sont point de son songe, il les doit rendre après la feste, à ceux qui luy ont baillées.
Il s'y coule neantmoins quelquefois de la tromperie, car tel retiendra une piece qu'il dira avoir songée, qui n'y aura pas pensé, comme il arriva à un François nommé Matthieu, lequel ayant donné à un jeune Sauvage une chaine de rassades, pensant qu'elle luy deut estre rendue, l'autre luy dit qu'elle estoit son songe & fut pour luy, bien qu'on aye après sçeu sa fourbe & tromperie.
Cette feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant ce temps là n'ont pû trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent & tourmentent, & s'estiment miserables, comme des gens qui doivent bien-tost mourir. J'y ay veu des femmes aussi-bien que des hommes porter à quatre une grande peau d'Eslan, chargée de mille beatilles & de presens. Il y a mesmes des pauvres malades qui s'y font porter, sous l'esperance d'y trouver leur songe & leur guerison, & neantmoins il ne remportent qu'une lassitude & un rompement de teste, qui les conduit souvent de la feste au tombeau.
Je n'ay rien remarqué de particulier aux Canadiens qui ne puisse convenir aux remedes de nos Hurons, car si les Médecins des uns sont bien impertinens & superstitieux, les Pirotois des autres sont auffi peu sages & experimentez en leur art. Ce petit Sauvage qui mourut sur mer à son retour de France, dans le mesme vaisseau des PP. Gallerant & Piat qui le baptizerent, fist bien contre la maxime de leurs medecins en mangeant, toujours pour sauver sa vie, car ils font faire à leurs malades des diettes nompareilles, & ne trouvent pas bon qu'on les importune de manger beaucoup, disans qu'estans malades ils ne peuvent avoir d'appetit, & par consequent qu'ils ne doivent pas manger ou fort peu, pour n'incommoder leur estomach.
Ils soufflent leur malades comme nos Hurons, leur faisant souvent à croire que c'est par cette partie là qu'ils tireront leur mal, & pour mieux faire leur jeu ils leur disent que c'est un homme d'une nation estrangere, qui leur a donné ce mal là, où il s'est formé une petite pierre qui leur cause la douleur, & comme bon charlatans en ayans pris une petite dans la bouche, aprés avoir bien soufflé la partie dolente ou autre part, ils la sortent de le bouche & leur disans que c'est celle qui leur faisoit douleur, ce que les malades croyent & s'en tiennent soulagez, mais c'est dans l'imagination.
Ils uzent aussi quelquefois de vrays remedes, comme de decoctions d'herbes & d'escorces qui leur servent grandement, & en reussit de bonnes cures qui mettent en crédit leur charlataneries, autrement on auroit bien-tost descouvert leur piperies aussi bien faictes que celles de quelques malicieux Chirurgiens, dont j'ay experimenté une fois en une playe qu'on m'entretint l'espace de six sepmaines sans amendement, qui se guerit aprés en trois jours sans aucun onguent, peut estre neantmoins que celuy qui me traictoit n'en sçavoit pas davantage, & que je le dois excuser, mais tousjours est-ce une grande faute d'employer des ignorans.
Il y eut un jour un Sauvage appellé Neogabinat, lequel avec quelque autres Sauvages de ses amis, ayans beu avec excès d'une eau de vie qu'ils avoient traictée des François pour de la chair d'eslan, estans tous bien enyvrez & de repos prés d'un grand feu dans leurs cabanes, quelqu'uns d'eux demanderent à Neogabinat s'il vouloit lutter, & esprouver ses forces, lequel ayant respondu que non & persisté à ce refus, ils luy dirent qu'ils le coucheroient donc au travers du feu, & n'y manquèrent pas, car les uns le prirent par les pieds & les autres par la teste & le couchèrent tout au travers des charbons tout nud qu'il estoit, & y demeura courageusement autant long-temps qu'il fallut pour donner loisir aux femmes de l'en retirer, autrement il s'y fust laissé brusler & consommer comme un homme mort car il ne fretilloit point, non tant à cause du vin que de son courage qu'il vouloit faire paroistre en se tourment, elles ne le purent neantmoins si promptement oster de dessus ses charbons ardans, qu'ils avoient esbrasillé exprés, comme un lict d'honneur, qu'il n'en demeurat tout rosty depuis la teste jusques à la plente des pieds, de manière qu'il luy fallut oster les charbons qui luy tenoient par tout à la chair, dont il fut fort malade & en danger de mort, ce qui luy donna l'envie d'envoyer en nostre Convent, prier qu'on le vint baptiser, mais il fut si admirablement bien secouru qu'au bout des dix jours il commença de se lever, & nous aller visiter jusques chez nous, où il monstra à nos Religieux ce dequoy il s'estoit servy pour se guerir, qu'estoit de la seconde escorce d'un arbre, appellé pruche espece de sapin, laquelle ces gens luy faisoient bouillir & de la decoction ils l'en lavoient continuellement, ce qui le rendit sain & gaillard en moins de trois sepmaines.
_Pourquoy les Sauvages errants tuent aucunefois de leurs parens trop vieux ou malades. D'un François qu'ils voulurent assommer, & de la cruauté de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys._
CHAPITRE XXXXIII.
Les vieillards decrepis, & personnes malades dans l'extremité entre les peuples errans sont en cela plus miserables que ceux des nations sedentaires, que ne pouvans plus suivre les autres, ny eux moyen de les nourrir & assister, (si ces malades le trouvent bon,) leurs parens les tuent aussi librement comme l'on pourroit faire un mouton, encores pensent ils en cela leur rendre de grands services, puis qu'estans dans l'impuissance de les pouvoir suivre & eux de les assister, faudrait qu'ils mourussent miserablement par les champs, qui est neantmoins une grande cruauté & qui surpasse celle des bestes bruttes, desquelles on ne lit point qu'elles fassent le mesme envers leurs petits.
Le Truchement des Honqueronons me dit un jour que comme ils furent un long-temps pendant l'Hyver sans avoir de quoy manger autre chose que du petun, & quelque escorce d'un certain arbre que les Montagnais nomment Michian, lesquels ils fendent au Printemps pour en tirer un suc doux comme du miel, mais en fort petite quantité, autrement cet arbre ne se pourroit assez estimer; je n'ay point gousté de ceste liqueur, comme n'ay faict de celle du fouteau, mais la croy tres-bonne au goust de l'escorce de laquelle j'ay mangé parmy nos Hurons, bien que fort peu souvent & plustost par curiosité que par necessité, d'autant qu'ayant autre chose à disner ils laissent ceste viande là pour les plus necessiteux Canadiens, qui manquent souvent de tout & autre chose. Ce pauvre garçon me dit donc qu'il pensa estre au mourir de ce jeusne trop estroit, & que les Sauvages plus robustes le voyant en cest estat, touchez de compassion le prierent qu'il agrea qu'on l'achevast de faire mourir, pour le delivrer des peines & langueurs dont il estoit abbattu, puis qu'aussi bien faudroit il qu'il mourut miserablement par les champs, ne les pouvans poursuivre ny eux l'assister n'ayans pas dequoy, mais il fut d'avis que l'on ne touchast point à sa vie, & qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur que de mourir comme une beste qui ne se se confie point en Dieu, aussi avoit il raison, car à quelques jours de là, ils prindrent trois Ours, qui les remirent tous sur pieds; & en leurs premieres forces, aprés avoir esté 14 ou quinze jours en jeusnes continus laissé sans prendre autre nourriture que la fumée du petun, & quelque escorce d'arbre, qui estoit quelque chose de plus que ne souloit prendre un certain Gentilhomme Venicien, lequel ayant receu quelque desplaisir se mit au lit en resolution de ne manger point, & de faict quelque remonstrance qu'on luy pû faire il demeura (au grand estonnement d'un chacun) 63 jours sans prendre autre chose que l'eau du puis de sainct Marc, au bout desquels il deceda en crachant & vomissant du sang.
Il me semble avoir appris que l'Escriture Saincte ne fait mention que d'un seul enfant mangé en Jerusalem par ses propres parens, au temps de la famine, qui fut trés grande durant le siege des Romains; mais voicy une histoire bien plus estrange arrivée en Canada environ l'an 1626 ou 27 de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys, le pere & le fils, dont on eut beaucoup de regret à l'habitation, tant pour leur malheureuse fin, que pour la bonne affection qu'ils avoient tousjours euë pour les François, qui les aymoient aussi reciproquement: L'un estoit un bon vieillard de 80 ans, ou environ, appellé Oustachecoucou, autrement nommé par les François, le grand oncle du pere Joseph, ainsi appellé pour avoir passé un Hyver avec luy dans les bois. L'autre estoit son fils aisné aagé de quelque trente ans ou environ estimé un des meilleurs chasseurs de sa Nation, desquels je vay vous declarer succinctement comme le malheur de leur mort arriva.
Apres la pesche de l'anguille qu'on a accoustumé de faire tous les ans environ le mois d'Octobre, le bon vieillard Oustachecoucou, prevoyant à la necessité future, en pensoit serrer quelque quantité de pacquets boucannés dans nostre Convent pour leur servir au temps de la necessité, & des basses neiges (pendant lesquelles on ne peut attrapper l'eslan, ny le cerf) mais sa femme un peu trop acariate, n'y voulut jamais consentir, car elles ont un tel pouvoir sur leurs marys, qu'il semble que les hommes ne peuvent délibérer sans elles, & fallut luy obeyr, comme à la maistresse, ils les furent donc cacher dans les bois au delà du fleuve du costé du Sud, & après s'en allèrent dans les terres, vers le Nord, environ 15 lieues de nostre Convent, chargez du reste de leurs vivres, qui ne consistoient en tout, pour dix ou douze personnes qu'ils estoient, qu'en trois petits sacs de bled d'Inde, & six ou huict pacquets de 50 anguilles chacun, en ayant laissé environ autant dans leur cache ou magasin, dequoy ils se repentirent bien apres, mais tard, car les neiges estant trop basses, ils ne purent prendre de bestes, & tout ce qu'ils avoient porté de vivres estant consommé, il fallut prendre nouveau conseil pour vivre, & se tirer de misere.
Ils resolurent de retourner à leur magasin pour avoir de la provision, mais le fleuve estoit pour lors tellement embarassé de glaces que la marée faisoit debatre & s'entrechoquer, qu'ils ne purent jamais trouver passage, & fallut se resoudre à la patience, & à un jeusne exacte de huict ou dix jours, sans pain, sans viande, & sans poisson, ce qui les amaigrit; tellement qu'il ne leur restoit plus que la peau collée sur les os, car d'aller demander des vivres aux François ils n'oserent peur de se rendre importuns, où crainte d'estre esconduits, car les Montagnais sont si souvent en necessité, qu'il seroit bien difficile de leur pouvoir tousjours satisfaire, c'est ce qui les obligera à la fin de cultiver les terres, comme faisoit ce bon homme qui avoit recueilly d'un petit desert cinq ou six sacs de bled d'Inde, la mesme année que nos Religieux luy eurent appris à travailler, ce qu'il faisoit avec tant de contentement qu'il se blasmoit luy-mesme, & ceux de sa Nation de leur paresse, & du peu de soin qu'ils ont de pourvoir à leur vivre pour la necessité.
La mere, & la bru appellée Ouscouche, (presque d'un mesme aage) avec trois ou quatre petits enfans, leur crioient tous les jours à la faim, les appellans paresseux, & les vouloient contraindre d'aller querir des victuailles aux François, ou chercher de la beste (c'est leur façon de parler de la chasse) autrement qu'elles mourroient de faim avec leurs enfans. Les pauvres marys ne sçavoient comment les contenter, car leurs ventres n'avoient point d'aureilles pour leurs raisons, ny de patience pour endurer; O mon Dieu, que c'est une furieuse batterie que la faim, il n'y a place qu'elle n'emporte, ils leur repetoient souvent patientons encor un peu, il neigera peut estre bien-tost, & nous tuerons des bestes qui nous rassasieront tous sans estre importuns aux François, mais cela ne leur donnoit point à manger.