Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects

Chapter 25

Chapter 253,775 wordsPublic domain

Un coeur bien assis, & une ame bien logée, est tousjours liberale & pleine de charité, donne librement & gayement de ce qui est à son pouvoir, ne laisse point languir le souffreteux, assiste les indigens, & ne veut avoir de biens que pour en faire part aux pauvres: au contraire des avares & mesquins, qui ne veulent que pour eux mesmes, suent de detresse quand il leur faut faire du bien, & sont tousjours dans les plaintes, ô mon Dieu cela se voit mesmes dans les maisons des plus riches eslevez de la fortune, où rarement on trouve de la charité.

Les Sauvages selon leur pauvreté, sont louables en cette vertu, laquelle ils exercent indifferemment envers, tous ceux qui ne leur sont point ennemis, car ils se visitent les uns les autres, ils se font des presents mutuels & ne refusent jamais rien au pauvre; ny au malade qui leur demandent, s'ils ont moyen de leur satisfaire & subvenir, & ce qui en est un evident tesmoignage est comme j'ay dit ailleurs qu'ils n'ont aucuns pauvres mendiants parmy eux, & envoyent de leurs biens jusques dans la maison des necessiteux malades, vefves & orphelins, sans leur en faire jamais de reproches, n'y aux passans lesquels ils logent librement, aussi long temps qu'ils veulent, & ne leur en demandent aucune recompense, & si nous leur donnions quelquefois un petit present pour ce regard, cela venoit de nostre mouvement, & non de leur importunité.

Et pour monstrer leur galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, blasmans les façons de faire de nos marchands, qui barguignent une heure pour un castor, c'est pourquoy ils se rient d'eux quand ils les ont trompez, & ne se fachent point quand ils y sont attrapez.

Si dans un grand nombre il se trouve quelque particulier Sauvage avare, & qui refuse d'ayder au necessiteux, ayant moyen de luy bien faire, il en est fort blâmé, mais il ne s'y en voit aucun de si impitoyable & cruel, que le riche bourgeois de Paris, duquel un homme digne de foy m'a eu parlé sans me le nommer, car je n'ay pas desiré sçavoir le nom d'un si vilain barbare, lequel ayant des rentes à milliers vivoit dans un si grand espargne & si echarsement, que peur de donner un sol à un pauvre il serroit luy mesme son bois & n'avoit autre service que celuy qu'il se rendoit. Mais le principal traict de sa villenie, fut que sa soeur luy ayant demandé quelques confitures pour remettre deux pauvres malades en appétit, il luy respondit (Arabe qu'il estoit) qu'ils mangeassent du pain bis & que l'appetit leur reviendroit, voyla une rudesse & barbarie que je n'ay point veu aux barbares mesmes & qui peut estre accomparée à celle du mauvais riche.

La clemence & mansuetude, est une vertu propre & naturelle des vrays Princes, sans laquelle ils sont tyrans & non Princes, pour ce que Dieu ne les a establis que pour la conservation & le soulagement de leurs peuples, & non pour les opprimer & destruire. L'Empereur Trajan a esté grandement loué par Helie Spartain, d'autant qu'estant à cheval pour aller à la guerre, mist pied en terre, seulement pour ouyr la plainte que luy faisoit une pauvre femme. Nos Sauvages l'ont bien envers tous ceux qui ont recours à eux pourveu qu'ils ne leur soient point ennemis, mais en souverain degré envers les malades, & personnes affligées. Ils usent aussi d'une manière de clemence à l'endroit des femmes & petits enfans de leurs ennemis qu'ils prennent en guerre, ausquels ils sauvent ordinairement la vie bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir, mais c'est avec la mesme condition des libres, & par ainsi ils sont comme en leurs propres, maisons, sinon qu'ils ne voyent pont leurs parens, ausquels ils ont fort peu d'attache.

Socrates estant un jour en sa maison, luy furent presentez des choux d'un sien amy Philosophe, qu'il receut de fort bonne grace, honorant le donneur au don, mais sa femme poussée d'envie & précipitée de sa colere maligne, les luy arracha des mains & les foulla aus pieds, sans que le bon Socrates luy dit autre chose sinon: ma femme, en me privant de ma part des choux tu t'es privée de la tienne, & puis se teut pendant que sa femme fulminant de rage de ne l'avoir pû colerer, luy jetta de la chambre haute un plein pot d'eau sur la teste comme il pensoit sortir, mais pour cela sa patience ne fust point esbranlée, car eslevant les yeux en haut vers la chambre, il dit seulement: je sçavois bien qu'aprés la tempeste viendroit la pluye, & puis passa outre son chemin.

La patience est une belle vertu & si elle n'est pas tousjours vertu, il n'y a qu'à la bien prendre qu'elle nous acquiert du merite. Le grand contemplatif Taulere parlant de luy mesme, disoit: je ne suis non plus humble que je suis patient, ny patient que je suis humble, aussi est il vray que celuy qui est humble est necessairement patient, & ne se colere que pour la justice, faschez vous & ne m'offencez point, dit l'Escriture. La patience de nos Sauvages, est tres admirable & edificative en toutes sortes d'occasions, de maladies, de peines ou de travail, pas un mot pour se plaindre, pas un mouvement d'impatience, tout est calme chez eux, & ne s'y entend aucun murmure non à la maniere de certains Philosophes anciens, qui souffroient bien l'injure exterieurement & interieurement en recherchoient l'honneur, mais pour le seul respect de la vertu.

Mettant l'humilité à part, je dis derechef que leur patience surpasse de beaucoup la notre, & qu'ils ont un pouvoir fort absolu sur leurs passions naturelles qu'ils maistrisent & dominent puissamment, comme on peut remarquer en leur çonversation & dans des occasions, qui feroient suer les plus hardis & Constans d'entre nous, car toute leur plus grande impatience gist en un petit souris avec un petit ho, ho, ho; mais il ne s'en faut point estonner ny perdre courage en nos infirmitez, puisqu'ils n'ont point de demons qui les provoque en d'autre mal, qu'à se maintenir dans l'infidelité, comme les heretiques, dans leur heresie, suffit au diable qu'on soit à luy.

Les Sauvages qui me semblent les plus honnestes & mieux appris de toute ceste grande estendue du Canada, sont à mon advis, ceux de la contrée de Miskou, car pour si peu que je les aye conversé; je recognu facilement qu'ils tenoient quelque chose de poly, mais entre tous, le Sauvage du bon Pere Sebastien Recollect Aquitanois, qui mourut de faim avec plusieurs barbares, vers un lieu appellé de sainct Jean, pendant un hyver que nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens, lieuës de luy, lequel ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de faire, ains son homme sage, grave, doux, & bien appris, n'approuvant nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos hommes, lesquels il reprenoit doucement en son licence & sa retenue, aussi estoit il un des principaux Capitaines & Chefs du païs.

_Des vices & imperfections des sauvages & comme ils ont recours aux Magiciens pour recouvrer les choses perdues._

CHAPITRE XXV

Bien heureux est celuy qui supporte la foiblesse & la fragilité de son prochain, comme il seroit fort ayse d'estre supporté en la sienne, disoit nostre Seraphique Pere S. François, car en cela gist la vraye charité & le vray amour que nous devons avoir l'un pour l'autre. Veritablement y a bien de quoy se mortifier & exercer la patience en la compagnie de nos Sauvages, aussi bien qu'en celle de beaucoup d'impertinens & vicieux Chrestiens, car si d'un costé & en de certaines actions; ils monstrent de la vertu, ils ont d'ailleurs des imperfections qui ternissent bien le lustre de leur vertu, car il n'y a personne pour bon qu'il soit qui n'aye en soy quelque chose à reprendre, ny si meschant & imparfaict, qui n'aye quelque, chose à louer, disoit un ancien Sage entre les Grecs.

Ils manquent sans jalousie, à la fidelité conjugale que le mary & la femme se doivent reciproquement, j'entends psrmy les Hurons, car pour les Canadiens & Montagnais on les tient plus honnestes en effects & moins en paroles au dire de quelqu'uns.

Le peché du mensonge est un vice detestable en la bouche du Chrestien, car pour petit qu'il soit il nous conduit dans l'infidelité c'est pourquoy nous pouvons à bon droict estimer du menteur comme d'un puits de malediction ou toutes sortes de vices, & de pechez abondent, car jamais le mensonge n'est seul en une ame: c'est un Prince des tenebres, qui a une longue suitte, & devant lequel les seuls meschans flechissent le genouil. O mon Dieu pere de verité faictes nous abhorrer le mensonge & nous deffendez de la langue mensongere; car les infidelles mesmes l'ont en abomination.

La loy establie entre les Galamantes faisoit mourir l'homme surpris en mensonge, pour les maux qu'il cause dans une communauté, & celle que Periandre establit en la Republique des Corinthiens portoit, que l'homme ou la femme, qui au prejudice d'autruy diroit quelque menterie, porteroit par l'espace d'un mois une pierre en sa bouche, pour ce qu'il n'est point raisonnable que celuy qui a l'habitude de mentir soit tousjours en liberté de parler.

Que si ces Loix estoient establies & observées entre les Chrestien, nous serions heureux & deviendrions tous enfans & imitateurs de Dieu, qui faict particuliere profession de la verité plus que de toute autre chose, de laquelle les Romains faisoient anciennement tant d'estat, que l'Empereur au triomphe qu'il fist de Marc Anthoine & Cleopatra amena à Rome un Prestre d'Egypte aagé de soixante ans, lequel, en tous les jours de sa vie n'avoit jamais dit un seul mensonge. A raison dequoy le Sénat ordonna que soudain il fut faict libre & creé grand, Prestre, & qu'il luy fust dédiée une statue & posée entre celles des plus renommez hommes des anciens, & condamnerent un de leur citoyen accoustumé à mentir, ce Religieux Sénat ayant plus d'égard à la vertu qu'aux considerations de la faveur.

Nos Sauvages ont d'autres imperfections en suitte du mensonge, qui est neantmoins en eux plustost souplesse d'esprit que malice affectée, car s'ils en disent entr'eux (ce qui arrive assez rarement,) c'est lors principalement qu'ils se veulent recréer & en donner à garder aux estrangers avec lesquels ils sont assez libres: ils promettent aussi ordinairement plus qu'ils n'ont souvent dessein d'accomplir, sinon à leurs compatriots, & pour avoir quelque chose de nous ils sçavent bien flatter & vous amadouer, & pour cela vous ne tenez encor rien, si ce n'est des plus sages d'entr'eux qui feroient conscience de vous tromper. Voyons de la vengeance.

Manille demandoit une fois à Cesar, qu'elle chose estoit celle qu'il avoit faicte de laquelle il creut avoir rapporté gloire, & de laquelle se souvenant, il se resjouissoit le plus: il pensoit peut estre qu'il luy parleroit de ses victoires & de ses triomphes. Mais ce prince genereux, faisant plus d'estat de la vertu que de ses conquestes, luy respondit: par les Dieux immortels je te jure, ô Manille, que je n'estime avoir merité gloire de nulle autre chose de ceste vie, ny nulle autre ne me cause tant d'allegresse, que de pardonner à ceux qui me font injure & gratifier ceux qui me servent, que responderez vous à cela, ô vindicatifs & avares.

Nous lisons une presque semblable humanité & generosité, dans l'histoire generale du Peru, en la personne de l'un des derniers Yncas, qui a regné avant la prise de leur Empire par les Espagnols, lequel ayant esté adverty par ses Capitaines, que les soldats de son armée faisoient avaller à leurs ennemis & aux prisonniers qu'ils prenoient en guerre, d'un certain poison, qui les traisnoit dans une perpétuelle langueur, les estropioit de tous les membres, les rendoit perclus de leur jugement, defigurez en leur visage, & exposez à des peines insupportables dedans & dehors, à quoy ils prenoient un singulier plaisir (cruels qu'ils estoient) plustost que de les voir si tost mourir. Il leur envoya dire qu'ils eussent à faire brusler à petit feu, tous ceux qu'on pourroit convaincre d'avoir uzé d'une cruauté si grande, & à proceder exactement en cette execution, afin qu'il ne restast à l'advenir aucune memoire de ces meschans; Ce qui fut de tout point executé, & accomply, pour un exemple rare à tous les gens de guerre qu'un courage noble & généreux n'est jamais cruel à son ennemy vaincu non plus qu'impatient dans les disgraces de la fortune, car l'impatience & la cruauté sont les marques d'un coeur ravalé & mal instruict.

Si nos Hurons avoient ce pouvoir sur leur esprit comme ils ont en d'autre chose, de pardonner à leurs ennemis, ou de les traicter humainement comme ces autres infidelles, avec la pureté qui leur manque, il ne leur faudroit plus autre chose que la croyance & le baptesme qu'ils ne furent gens de bien, mais ils ne pardonnent pas facilement à quiconque des estrangers a offencé leur patrie, je dis estrangers, par ce qu'entr'eux ils s'offencent rarement & se pardonnent facilement, ce qui leur est aysé à cause de l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre.

Pour l'honnesteté & la civilité il n'y à dequoy les louer non plus qu'entre nous beaucoup de negligens, qui se tiennent salement & vivent rustiquement sous prétexte de pauvreté & devotion. Devotion trompeuse ou plustost follie d'esprit, car la vraye devotion est tousjours accompagnée de l'honnesteté & civilité avec la candeur, qui bannit toute dissimulation.

Ils n'usent d'aucun compliment parmy eux, & sont fort mal nets en l'apprest de leurs viandes, particulierement lors qu'ils sont par la campagne. S'ils ont les mains salles, ils les essuyent à leurs cheveux, ou au poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles ne sont extremement salles: ce qui est encore plus impertinent, ils ne font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach parmy le repas & en toute compagnie, dequoy je les reprenois quelquefois, mais fort doucement, aussi s'en prenoient ils à rire.

Ils font aussi naturellement fort paresseux & negligens, & ne s'adonnent à aucun travail du corps, que forcé de la necessité, particulierement les Canadiens, & Montagnais plus que toutes les autres Nations, c'est pourquoy ils en ressentent souvent les incommoditez, & la faim qu'ils ont quelque fois extreme.

D'estre fins larrons, nos Hurons & les petuneux y sont passez maistres, non les uns envers les autres, car cela arrive fort rarement, mais seulement envers les estrangers, desquels toutes choses leur sont de bonne prise, pourveu qu'ils n'y soient point attrapez, comme ils sont quelquefois à la traicte, où les François se donnent principalement garde des mains & des pieds des Hurons.

J'ay admiré le compte qui m'a esté fait autrefois d'un coupeur de bourse, lequel ayant convenu de prix avec un marchand coustelier à Paris, de luy faire un petit cousteau à sa mode moyennant un quart d'escu, le cousteau faict & payé, le coustelier qui desja avoit prié par plusieurs fois l'honneste homme de luy dire de grace à quoy faire un tel cousteau, le bon compere trop simple se laissa approcher de trop prés du drolle pour luy en dire le secret, car en luy disant tout bas à l'oreille, c'est pour couper des bourses, il luy couppa la sienne, & remporta son quart d'escu avec le petit cousteau, sans que le pauvre coustelier s'en apperçeut qu'un petit quart d'heure trop tard.

Nos Hurons font quelquefois des traicts qui ne sont gueres moins subtils, non à couper des bourses, car ils n'ont point l'usage d'argent, sinon pour servir de parures, mais à prendre toute autre chose, où ils peuvent mettre les mains, ou les pieds, qui leur sont de secondes-mains, car avec iceux ils sçavent fort bien destourner les choses, & s'en saisir lors que vous y pensez le moins; Nous y avons esté souvent pris en nostre cabane, sans que nostre soin & nostre oeil nous pût garantir de ces fascheuses visites: Je m'en plaignois quelquefois aux cabanes, mais qu'elle adresse, ou la subtilité de derober sas estre recognu, est estimée sagesse, & bestise de s'y laisser surprendre.

J'ay veu, aux Hurons, jusques aux clefs des coffres de nos Mattelots, des petits morceaux de fer, des peignes, quelques pièces de verre, & autres petits fatras pendus au col des jeunes enfans, que leurs parens avoient desrobé aux François. On estime avec raison la subtilité, & la patience du petit garçon de Spartes, lequel ayant desrobé & caché un renardeau sous sa robbe, ayma mieux se laisser ouvrir & deschirer les entrailles par ce meschant animal, que de découvrir son larrecin, & en avoir le fouet, qui luy eut esté plus tolerable. L'invention d'un Huron n'est guere moins admirable, lequel ayant dérobé une cuillier d'argent aux François, la cacha subtilemenr dans la partie plus secrette de son corps, aymant mieux en souffrir la douleur, que la honte d'estre estimé lourdaut.

S'il arrive, ce qui se voit fort rarement comme j'ay dit, que quelqu'un d'entr'eux ait derobé son voisin, & que celuy qui a esté volé ait desir de recouvrer la chose perdue, il a recours au Medecin Magicien: auquel il manifeste sa perte, & le conduit dans sa cabane, ou en celle qu'il soupçonne estre le larron, cela fait, Loki ordonne des festins, pour premier appareil, (car ces malheureux là n'oublient jamais la cuisine) puis pratique ses magies, par le moyen desquelles il decouvre le voleur (à ce qu'ils disent) s'il est present dans la mesme cabane, & non s'il est absent, car il n'appartient qu'au grand Oki de sçavoir les choses plus esloignées.

C'est pourquoy le François qui derroba, les rassades au bourg de sainct Nicolas, autrement de Toetichain, eut raison de s'enfuir en nostre cabane, qui en estoit à trois lieuës loin, lors qu'il sçeut l'arrivée du petit Oki dans son logis, pour le sujet de son larrecin, & ne nous dit point la cause de sa fuitte que long-temps aprés, que nous le trouvames saisy de ses rassades, dequoy, nous le tençames fort, tant de l'offence commise, que pour nous avoir mis par cette mauvaise action, en danger de nous faire mourir par les Sauvages, s'il eut esté descouvert; car en ces pays la, la faute d'un particulier est souvent punie en plusieurs.

Les Canadiens, & Montagnais, ne sont point larrons, du moins n'avons nous pas encor eu suject de nous en plaindre, encor qu'ils entrent assez librement dans nos chambrettes, & parmy nostre Convent, où ils nous pourroient faire du tort s'ils vouloient. Je ne sçay neantmoins s'ils auroient la mesme retenue envers les autres François, y ayans pareille liberté, c'est pourquoy il sera tousjours bon d'estre sur la mesfiance, mere de seureté, pour ne donner sujet de mal faire à personne, comme j'ay dit, que pour ce regard on ne se puisse encor plaindre, & qu'il ne se parle d'aucun larron parmy eux.

Il arriva un jour que deux jeunes garçons, l'un Huron, & l'autre Montagnais, furent visiter nostre Convent de nostre Dame des Anges: or comme le Huron se fut apperçeu d'un gros pain que nos Religieux avoient serré dans la grande chambre d'embas, il jetta si bien ses mesures, & conduit si à propos ses detours, qu'il s'en saisit sans que personne l'apperçeut, non pas mesme son compagnon, lequel sçachant aprés la malice du Huron, marry que ce desplaisir nous eut esté rendu en sa compagnie, nous demanda permission de courir aprés le volleur, comme il fit, & nous rapporta le pain, dequoy je fus d'autant plus edifié, que ce Montagnais nous adverty luy-mesme de la faute de son Huron.

Les filles Canadiennes qui d'ailleurs permettent en cachette beaucoup de licences contre la pudeur, semblent à l'extérieur sages & honnestes, tant en leurs paroles, qu'en leurs deportemens, & c'est ce qui m'en avoit tousjours faict bien juger, neantmoins on m'a voulu faire croire du depuis qu'il n'y avoit que les femmes mariées d'honnestes, & que les filles voyoient en cachette de leurs amis pour trouver marys, c'est à dire qu'elles sont seulement sages en publiq, & non en particulier, mais pour moy je doute encor qu'elles soient libertines ayant veu de si modestes, & point du tout d'impertinentes, soit de paroles ou de gestes. Il y en a qui veulent dire en suitte de la mauvaise opinion qu'ils ont de ces filles, qu'on n'entend que salletez dans les cabanes des Montagnais, pour moy j'y ay passé plusieurs jours & ne l'ay point apperçeu, je confesse bien que je n'entendois pas leur langue, sinon fort peu de mots, mais je croy que le Truchement m'en eut adverty, & puis en leur geste j'en eusse descouvert quelque chose. Pour les cabanes des Hurons il y a quelque chose de cela, aussi le peché y est il plus commun, quoy qu'il ne s'y commette qu'en cachette.

Plutarque rapporte que la femme de Tuccydes le Grec estant un jour interrogée, comme elle pouvoit endurer la puanteur de la bouche de son mary, elle respondit qu'elle croyoit que tous les autres hommes l'avoient semblable. Il y a des particuliers qui ont voulu dire que tous les Sauvages avoient la bouche puante, pour moy je n'en sçaurois que dire, & ne l'ay pas mesme apperceu de nos escoliers Hurons, qui nous approchoient d'assez prés en leur faisans dire leur leçons, bien est il vray que la pluspart des Montagnais me sembloient sentir mal des graisses de loups marins, qui leur servent d'oignement & de civette, car le musc leur semble puant comme l'haleine d'un qui auroit mangé de l'ail, laquelle ils ne peuvent supporter, je l'ay veu par experience lors que par necessité nous estions contraints de manger d'un petit oignon du pays, qui sent l'ail & l'oignon, d'où l'on peut inferer qu'ils n'ont point la bouche puante. Il y en peut neantmoins avoir quelqu'uns de ce calibre, aussi bien que des filles libertines, & des garçons dissolus en paroles, ce qui n'est que trop ordinaire aux Hurons, & peut y en avoir parmy les Montagnais, avec lesquels ces particuliers se peuvent estre rencontrez.

_Des Capitaines, Superieurs, & anciens, de leurs maximes en general, & comme ils se gouvernent en leur conseil & assemblées._

CHAPITRE XXVI.

Aux vieillards se trouve la sagesse, dit le Sage. Pline en une Epistre qu'il escrit à Fabate, rapporte que Pyrrhe Roy des Epiotes demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure cité du monde. Le Philosophe luy respondit, la meilleure cité du monde c'est Maserde, Sire, un lieu de deux cens feus en Achaye. Le Roy estonné de cette response luy en demanda la raison, & en quoy il recognoissoit tant d'excellence, & de prerogative en ce petit lieu, pour ce (dit le philosophe) que tous les murs de la ville sont battis de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Le Roy admirant sa responce conforme à tout ce qu'en a jamais tenu la sage antiquité, se teut & demeura satisfaict, çar il est tellement important & necessaire en tout estat, que les vieillards & hommes prudents en ayent la conduite & le gouvernement, que sans cet ordre on n'en peut esperer qu'un notable detriment, & en fin la ruyne totale.

Les siecles passez nous en fournissent une infinité d'exemples, & l'Escriture Saincte d'une signalée, advenue au commencement du regne de Roboam, fils de Salomon, lequel pour avoir suivy le conseil des jeunes, comme jeune qu'il estoit, autant d'esprit que d'années, perdit en un moment dix lignées qui se revolterent contre luy.

C'est pourquoy les anciens Romains, se sont rendus sages des fautes d'autruy, & prirent cette coustume des Lacedemoniens, & d'autres nations, entre lesquels il y avoit une loy imposée aux jeunes, d'honorer les anciens, & que les honorables vieillards, & non les autres, pouvoient avoir la charge de judicature, & le gouvernement de la Republique.