Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects

Chapter 23

Chapter 233,707 wordsPublic domain

Ceux qui ont estudié quelque peu en Magie, selon quelques Autheurs, sçavent fort bien qu'aucuns livres de cette mauvaise science, enseignent quelques moyens, pour parvenir à la perfection de l'intelligence de ces voix; sons, paroles, ou langues de ces oyseaux, & animaux, comme un Apollonius Thyaneus grand magicien, lequel entendoit le jargon des oyseaux, & la voix des animaux, par laquelle il recueilloit les conceptions de leurs fantasies, ce que faisoit aussi Melampus fils de Amythaon. Mais pour nos langues sauvages qui en tous siecles changent pour le moins une fois, je conseillerois volontiers ceux qui en ont la puissance d'abatardir & biffer toutes celles qui sont en usage chez les Hurons, & Canadiens, & d'introduire en leur place la langue Françoise par tout, car qu'elle apparence que tant de petits peuples ayent des langues si différentes & si difficiles à apprendre, le sujet ne le merite pas, & si les Religieux qui ont à les instruire, y ont trop de difficulté, tant y a qu'il y a (comme je croy) moins de peuples en tous ces pays là, en y comprenant encore toute l'Acadie, où nous avons fait bastir une maison l'an 1630, en la Baye du port du Cap Naigre, que les François ont nommé le port de la Tour à cause de l'habitation des François, ou commande le sieur de la Tour, qu'en la seule ville de Paris, & de là jugez s'il seroit à propos de maintenir tant de langues differentes & les réduire en arts, comme on pourroit faire, mais sans necessité.

Il est dit des anciens Roys de Mexique, de mesme que de ceux du Peru, qu'ils n'avoient moins de soin d'estendre leur langue que leur Empire, car au nouveau monde la langue de Mexique estoit estendue par l'espace de mille lieuës, & celle de Cusco capitale de l'Empire du Peru n'en avoit pas moins, & combien qu'on use en ces deux grands Royaumes ou Empires de plusieurs langues particulieres, & fort differentes entr'elles, consideré leur longue estendue, toutefois celle de la ville de Mexique est belle & riche & commune à toute la nouvelle Espagne, & celle de Cusco au Peru, comme entre nous la Latine, & entre les Turcs l'Esclavone, en Europe, & l'Arabique en Asie.

Tellement qu'il suffit (du rapport de quelque Historien) à ceux, qui preichent la parole de Dieu, d'apprendre une seule langue, de celles là pour aller par un pays long de deux ou trois mille lieuës, au lieu qu'il leur auroit fallu 15 ou 20 langues, voire d'avantage, pour pouvoir porter l'Evangile de nostre Seigneur par tout cette estenduë de Provinces & Royaumes.

_De la forme, couleur & stature des Sauvages, & de leurs parures, ornemens & matachias._

CHAPITRE XXII.

Toutes les Nations & peuples Indiens, & Sauvages que nous avons veus en nostre voyage, sont presque tous de couleur brune, olivatre ou bazanné (excepté les dents qu'ils ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, mais cela vient de la nudité, de l'ardeur du Soleil qui leur donne à plomb sur le dos, & des diverses graisses, huyles, & peintures, desquelles ils se frottent & peignent souvent tout le corps, comme nous voyons en France à ceux qui se font appeller Egyptiens ou Bohemiens, lesquels changent leur couleur blanche en brune, & olivastre, par le moyen des huyles desquelles ils se frottent le corps pour sembler Egyptien, bien qu'ils soient François, & n'ayent ressenty aune chaleur que celle d'icy, ny habité autre climat que celuy de la France.

Cette couleur pourtant ne diminue en rien de leur beauté naturelle des traicts de leur visage, ny de la juste proportion de leurs corps, qui ne cedent en rien à ceux d'icy, car ils sont tous generalement bien formez & proportionnez sans difformité aucune, marchent, droit avec un maintien grave & modeste, sans estre aucunement courbé, bossu, vouté, boiteux, borgnes, ou aveugles, d'où vous voyez d'aussi beaux enfans, & des personnes d'aussi bonne grâce qu'il y en sçauroit avoir en France, entre lesquels je n'y ay jamais veu autre deffaut, qu'un Honqueronon borgne encor par accident, & un bon vieillard Huron, qui pour estre tombé du haut d'une cabane en bas s'estoit faict boiteux.

Ils sont de mesme grandeur & hauteur que par deçà, tous dispos, gays, & alaigres, jeunes & vieux, ne sont point valetudinaires comme la pluspart de nous autres, ny sujet à la goutte, comme beaucoup de personnes trop à leur ayse, il n'y a pas mesme de ces gros ventrus pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons icy, car ils ne sont ny trop gras ny trop maigres, aussi n'ont ils pas trop dequoy s'engraisser, & c'est ce qui les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies, ausquelles nous sommes sujets par trop faire bonne chere, car comme dit Aristote; il n'y a rien qui conserve mieux la santé de l'homme que la sobrieté, laquelle ils observent mieux que nos gens, sans soucy, & moins que nos avares, tenans le milieu entre les deux.

L'une des raisons principales pour laquelle nos Sauvages n'ont rien de difforme en leurs corps, vient de ce qu'ils ne sont point violentez ou contraincts, comme les mignons & muguettes de par deçà, par des habits trop estroicts qui forcent leur naturelle disposition, & la raison en est tres-bonne, d'autant que par cet empressement d'habits pour sembler linges & bien faites, les femmes qui en usent de la sorte sont pour la pluspart contrefaictes, bossues, voutées, & ridées, encore qu'il n'apparoisse point au dehors, lesquelles si elles estoient veues en cette difformité par les Sauvages, ils auroient dequoy rire & se mocquer de nous, eux qui n'ont accoustumé de voir les choses que dans le naturel non violenté.

Il faut advouer pourtant que ces affiquets mondains, ces gorges descouvertes, & ces estoffes ravissantes, quelque difformité qu'elles couvrent sont des pièges bien plus pesans, & desquels le Diable tire un bien plus grand advantage que de la nudité de nos Sauvagesses, qui porte je ne sçay quoy de desplaisant à la veuë de ceux qui sont tant soit peu chaste, car il n'y a que les mal sages qui s'y meslent.

Or laissons à part les difformitez qui viennent par accident, & disons qu'il est vray semblable que les femmes, entre les Chrestiens, engendrent plus de monstres, & d'enfans marquez & contrefaicts, que ne font les femmes Sauvagesses de nostre Canada, & me semble que cela arrrive plus ordinairement à celles qui font les mignardes, & delicates, & qui ont le loisir d'entretenir leurs pensées, qu'à celles qui ont moins de loisir, car n'ayans point d'occupations serieuses, il faut de necessité qu'elles donnent lieu à une partie de leurs folles imaginations & fantasies, ce que ne font point les villageoises, non plus que les femmes douées d'un esprit masle & resolu qui occupent le temps: J'en pourrois rapporter icy une infinité d'exemples, & des choses mesmes que j'ay veues de mes yeux, sî le sujet le meriroit, ou que la chose fut tirée en doute, mais comme le cas est assez commun, & que l'on voit en beaucoup de lieux des personnes ayans de ses marques sur leurs corps, ou au visage, qui une folle, qui une levre de lievre; une prune, une tache de vin, & je n'en diray pas davantage, sinon de vous asseurer que j'ay veu deux enfans jumeaux n'avoir qu'un dos, ou plustost avoir les deux dos collez ensembles, & les autres parties du corps parfaites en chacune d'elles.

Au mois d'Octobre dernier je vis à Paris au bout du pont neuf, un jeune garçon de Gennes, aagé de seize ans, en avoir un autre qui luy sortoit du milieu du ventre, à une cuisse prés, qui luy restoit dedans le corps, & n'en sembloit guere incommodé, sinon un peu à la pesanteur du fardeau qui luy pendoit. Au mesme mois d'Octobre dernier le 20, il nasquit à Londres capitale d'Angleterre, une fille monstrueuse ayant deux testes, & deux visages bien formez, quatre bras, deux cuisses, deux jambes, & deux pieds, avec une forme de queuë, & ayant esté ouverte aprés sa mort en la presence du Roy d'Angleterre, il luy fut trouvé deux coeurs. Ces deux ou trois exemples doivent suffire pour confirmation des choses que j'ay dictes, car ce ne seroit jamais fait, qui voudroit s'amuser à discourir des misères dont la nature est souvent vitiée par nos pechez, ou ceux de nos parens, desquels les enfans portant souvent la peine, ou en leur esprit, ou en leurs membres. Je les puniray jusques à la troisiesme, & quatriesme generation, dit Dieu aux sainctes lettres.

Les jeunes femmes, & filles sont grandement curieuses d'huyler leurs cheveux, & de se peindre & parer le corps avec divers petits fatras, pour sembler belles aux assemblées, & aux dances, où elles paroissent tousjours avec tous leurs atours. Si elles ont des matachias & pourceleines elles ne les oublient point, non plus que les rassades, patinotres, & autres bagatelles que les François leur traictent, & desquelles elles font estat, comme nous de l'or & des pierreries.

Leurs vignols & pourceleines sont diversement enfilées, les unes en colliers larges de trois ou quatre doigts, comme une sangle de cheval qui en auroit ses fisselles toutes enfilées & accommodées, & ces colliers ont environ trois pieds & demy de tour ou plus, qu'elles mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis d'autres enfilées comme nos chaînes & chapelets de divers longueurs pour pendre de mesme à leur col, & aussi à leurs oreilles. Elles en font encores d'autres de vignol gros comme noix, assez mal arondis (à cause de leur dureté) qu'elles attachent sur les deux hanches, & viennent par devant arrangées de haut en bas par dessus leurs cuisses & brayers. Il y en a de celles qui portent encores des brasselets de pourceleine aux bras, & de grandes plaques accommodées de mesme par devant leur estomach, & d'autres par derrière en rond & en quarré comme une carde à carder la laine, attachées à leurs tresses de cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des chaînes, ceintures & des brasselets faits de poil de porc epic, taints en rouge cramoisy & fort proprement tissues, les uns larges comme une sangle, & les autres comme une grosse gance, & cette teinture est si vive, & tient de telle sorte qu'elle fait honte à l'escarlate.

Pour les jeunes hommes ils ont la mesme curiosité de s'embellir & farder comme les filles. Ils huylent leurs cheveux, & y appliquent des plumes & du duvet fort joliement, & au lieu de collet de fine toille, ils se font des petites fraizes du mesme duvet, qu'ils mettent autour de leur col, fort proprement arrangez. Il y en a qui pour braverie, portent de grandes peaux de serpens sur le front en guyse de fronteaux, qui leur pendent par derrière une grande aulne de Paris de chacun costé.

Ils se peindent aussi le corps & la face de diverses couleurs, de vert, de jaune, de noir, rouge, & violet qui sont leurs couleurs les plus communes. Vous leur voyez quelquefois la face toute bigarée, de rouge, de de vert, quelquefois ils n'en peignent qu'un costé, depuis le sommet de la teste jusques au col, il y en a de si industrieux qu'ils se figurent toute la face, & le corps devant & derriere, de passements tirez au naturel, & des compartimens avec diverses figures d'animaux assez bien faites pour des personnes, qui n'ont pas appris l'art de la peinture.

Mais ce que je trouvois de plus estrange, & d'une folie plus eminente, estoit de ceux qui pour estre estimez courageux, & redoutables à leurs ennemys, prenoient un os d'oyseau où de poisson qu'ils affiloient comme rasoirs, avec lesquels ils se gravoient & figuroient le corps, mais à diverses reprises, comme l'on faict icy une paire d'armes avec le burin. En quoy ils monstroient un courage, & patience admirable au delà du commun des hommes, non qu'ils ne ressentissent bien le mal, car ils ne sont pas insensibles, mais pour les voir immobiles & muets en un si furieux chatouillement, puis on essuyoit le sang qui leur decouloit de ces incisions, lesquelles ils frottoient incontinent aprés avec quelque couleur noire en poudre, qui s'insinuoit dedans les cicatrices, si que les figures qu'ils ont gravées leur demeurent sur le corps pour tousjours, sans que jamais on les puisse effacer, non plus que les marques qu'ont au bras les Pelerins qui reviennent de Hierusalem.

Tous n'en veulent pas neantmoins souffrir la peine, aussi n'en sont ils pas tous accommodez, mais les Sauvages qui s'y plaisent d'avantage sont les petuneux, lesquels ont pour la pluspart, le corps ainsi figuré, ce qui les rends effroyables & hideux, à ceux qui n'ont pas accoustumé de voir de tels masques, car ils me sembloient à moy mesme en les regardans l'image de quelque Demon avec lesquels je ne me trouvois pas trop asseuré au commencement, & guere plus à la fin.

Il y a des femmes, & filles, mais peu qui souffrent ces incisions, dont, j'en ay veu quelqu'unes qui estoient figurées jusques par dessus les yeux & tout cela pour sembler autant valeureuses que belles, & redoutables. J'ay veu des Sauvages d'une certaine Nation; avoir tous le milieu des narrines percées, ausquelles pendoient des patinotres bleues assez grosses, qui leur battoient la levre d'enhaut, attachées à des petites cordelettes ou filets.

Et comme ils ne portent rien sur leur corps que pour ornement, ou pour se deffendre du froid, nos Sauvages croyoient au commencement que nous portassions nos Chapelets à la ceinture pour embellissement, comme ils font leurs pourceleines, mais en comparaison ils en faisoient fort peu d'estat, disans: qu'ils n'estoient que de bois, & que leur pourceleine qu'ils appellent Onocoirota estoit de grande valeur, pour la petite teste de mort qui y estoit attachée, beaucoup la croyoient avoir esté d'un enfant vivant, mais je les ostay incontinent de cette pensée, & la volonté aux femmes de vouloir emprunter nostre manteau, & nostre capuce, pour aller en festin, & voir les nouvelles mariées, car elles m'en importunoient fort, & se fussent carrées avec cela comme fort parées & gentilles.

Pour nos sandales ou femelles de bois, je leur permetrois bien à tous d'y mettre le pied, & les esprouver, mais à condition de me les rapporter incontinent peur de les perdre. Ils me disoient prou, Auiel Saracogna, Gabriel fais moy des souliers, car ils appelloient nos sandales souliers, mais je n'estois pas en lieu pour leur en pouvoir faire, & d'y mettre la main eux mesmes, outre qu'ils sont trop paresseux d'apprendre, ils n'avoient pas les outils propres, non plus que moy, qui me servois d'un seul meschant petit outil pour les miennes, & au lieu de cloux (car il ne s'en trouve pas dans le pays) nous nous servions de cordelettes passées par des petits trous pour attacher nos cuirs.

_Comme les Sauvages accommodent leur chevelure. De la barbe & de l'opinion qu'ils ont qu'elle amoindrit l'esprit. Comme sainct François n'en a point porté. Des Pygmées & d'une fille velue & ayant barbe._

CHAPITRE XXIII.

Tous les esprits des hommes ne vivent pas dans un mesme sentiment, ny dans une mesme pensée, car chacun à ses opinions particulières, d'où viennent nos difficultez, & les diverses disputes entre les hommes, mais le Sage cede tousjours à la raison, & le fol à son opinion, pour ce que l'opiniatreté ne vient que d'ignorance.

Sainct Augustin a dit parlant de la barbe de l'homme, qu'elle est une marque de force & de courage, & nos Sauvages tout, au contraire, tiennent avec le reste des peuples Americains qu'elle amoindrit, l'esprit, & rend la personne difforme & espouventable, comme je vous feray voir par quelques petits traicts familiers que j'ay appris & veus dans le pays.

Par ces opinions, ils ont la barbe & le poil tellement en horreur qu'ils n'en peuvent souffrir un seul petit brin aillieurs qu'à la teste, se l'arrachent & en ostent mesme la cause productive, de manière qu'on ne peut presque discerner le visage d'un homme d'avec celui d'une femme, & pensans faire injure à nos François desquels ils avoient assez mauvaise opinion à cause de leur barbe, ils les appelloient sascoinronte, qui est à dire barbu, tu es un barbu, & par ce moyen les obligeoient pour avoir paix, de se razer & se conformer aucunement à eux n leur poil & chevelure; comme ils l'estoient desjà aux habits & en la nudité pour la netteté.

Et non seulement ils avoient une si mauvaise opinion de la barbe & des barbus, mais ils nous vouloient mesme persuader d'arracher la nostre quoy que fort courte, & nous disoient que nous en serions de beaucoup plus beaux & aggreables en nostre conversation. Il arriva un jour qu'un Sauvage des plus laids d'entre les petuneux, voyant parler un de nos François avec sa grande barbe & ses moustaches mal relevées, plein d'estonnement & d'admiration se tournant à ses compagnons leur dit: voyez ce sale barbu, ce laid homme, est il possible; qu'aucune femme le voulut envisager de bon oeil, c'est un ours, & luy mesme estoit un vray masque; c'est pourquoy il avoit fort bonne grace de mespriser ce barbu & de l'appeller ours, luy qui estoit laid par despit.

Il arriva une histoire aussi plaisante au truchement des Ebicerinys nommé Jean Richer, lors qu'ils luy voulurent faire croire qu'il commencoit d'avoir de l'esprit. Il y avoit deux ans & plus, qu'il estoit dans leur païs & vivoit avec eux assez doucement en apprenant leur langue pour d'icelle servir les François à la traicte. A la vérité il y avoit assez bien profité & s'en servoit fort à propos & mesme d'un peu de la Huronne qu'il sçavoit passablement. Or ces Saunages, après luy avoir faict quelques reproches d'avoir quitté le mauvais païs de la France, pour venir habiter le leur beaucoup plus beau & meilleur, luy dirent; & bien, jusque à present tu as presque vescu en beste sans cognoissance & sans esprit, mais maintenant que tu commence à bien parler nostre langue, si tu n'avois point de barbe, tu aurois presque autant d'esprit qu'une telle nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, & les François avoir encor moins d'esprit que cette nation là, tellement qu'il eut fallu à leur compte que ce truchement eut encor estudié pour le moins deux ou trois ans leur langue & n'avoir point du tout de barbe, pour y estre estimé homme d'esprit & de jugement; & voyla l'estime qu'il font de nos gens, par une seconde raison, du peu de vertu & de modestie qu'ils voyent en ceux qu'on envoye de delà, ausquels ils ne se fient que de bonne sorte, & pour le moindre suject leur disent l'injure ordinaire Téondion ou Tescaondion, c'est à dire tu n'as point d'esprit Atache, mal basty.

A nous autres Religieux, quelques mal advisez nous en disoient autant au commencement; mais à la fin ils nous eurent en meilleure estime, & nous disoient au contraire: _Cachia atindion_, vous avez grandement d'esprit: _houandate daustan tchondion_, & les Hurons n'en ont point; vous estes gens qui cognoissez les choses d'enhaut & surnaturelles & qui pouvez sçavoir les choses les plus cachées & secrettes, ce qu'ils disoient à cause de nos escritures, & que nous, leur enseignions des choses qu'ils avoient ignorées jusques alors, & n'avoient point ceste bonne opinion des autres François, ausquels ils preferoient la sagesse de leurs enfans, pour ce qu'ils ne leur disoient que des sotttizes.

Que si ces peuples Americains, qui sont presque la moitié de toute la terre habitable, ne portent point de barbe, il n'y a dequoy s'esmerveiller, puisque les anciens Romains mesmes, estimans que cela leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur Adrien & selon quelque Autheur, jusques à François Marquis de Mantouë (qui mourut l'an 1519, père de Federic 5 qui fut crée Duc de Mantoue par Charles quint) fut le premier de tous les Princes d'Italie, qui nourrit tousjours une longue barbe. Ce qu'ils reputoient tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime n'avoit point ce privilege de faire razer son poil, comme se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion, fils de Paul, & par les anciennes medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encores à present en plusieurs lieux.

C'est ce qui faict que beaucoup se sont autrefois estonnés & avec raison de ce que S. François (Italien de nation) estoit peint avec un peu de barbe, car ny Prestre, ny Moyne ny Religieux, ny mesme aucun Lay, nourrissoit sa barbe de ce temps là. Qui a faict penser ou que c'est une licence de peintre, ou que S. François fut portraict lors qu'il alloit ou revenoit d'Orient, comme nous lisons de S. Dominique, à cause que les Latins & Occidentaux, faisans le Voyage d'outre mer, entretenoient leur barbe longue, comme font encore de present nos Religieux, pour se conformer à la coustume du païs, auquel la barbe rare estoit honteuse, & appelloient les hommes de deçà eunuques, chastrés & effeminés, comme se lit dans les histoires de la guerre Saincte. Il ne faut donc point penser que S. François portast ordinairement barbe longue, cela estant tres-severement deffendu & puny par les saincts Canons. Je laisseray ce qui est de plus commun sur ceste matiere, me contentant d'un jugement de Gregoire 7 qui seoit l'an 1170. Lib. 8. Reg. Epist. 10 à Orsoc Gouverneur de Calaris Capitale du Royaume de Sardaigne. Nous ne voulons point que vostre prudence trouve mauvais de ce que nous avons contrainct Jacques vostre Archevesque de razer sa barbe, car telle est la coustume de la saincte Eglise Romaine pratiquée dés sa naissance, que tout le Clergé de l'Eglise Occidentale raze sa barbe, &c. Et ne faut point penser que sainct François eut voulu contrevenir au commandement de l'Eglise par quelque singularité ou vanité. De nostre memoire les souveraines Cours de Parlement, ont prononcé des Arrests tres-rigoureux contre toute sorte de personnes, qui ne razoient point leurs barbes, d'où reste encores le proverbe, _Barba raza, respondebit curia_.

Nos François qui ne demandoient qu'à rire & plaisanter, avoient fait entendre aux Huronnes, que les femmes de France avoient de la barbe, & leur avoient encore persuadé tout plain d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais les Hurons qui me ramenèrent en Canada, ayans veu Madamoiselle Champlain & y esté asseuré qu'elle estoit femme, ils furent destrompez, & recognurent qu'en effect on leur en avoit donné à garder.

De ces particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Cartaginois, rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit au temple de Juno par grande singularité, & ay ouy dire à une personne digne de foy, d'en avoir veu une toute pareille à Paris, qu'on y avoit apportée par grande rareté, & à une autre d'avoir veu une fille vivante toute couverte de poil comme une beste en une ville de France dont j'ay oublié le nom: mais bien davantage un de nos Religieux m'a asseuré d'avoir veu deux Sauvages en l'armée des Espagnols pendant la ligue, tellement velus du pied jusques à la teste, qu'on ne leur voyoit que e blanc des yeux. Ce sont des merveilles de la nature, qui ont donné l'opinion, à plusieurs que tous les Sauvages estoient velus, bien qu'ils le soient moins naturellement que les personnes de nostre Europe, entre lesquelles il s'en voit quantité qui ont l'estomach tout couvert de poils, ce que je n'ay point veu en aucun Sauvage.